UNIVEqSITE DE LILLE III
U, EoR 0 DE L~,:t~~~STIqUE FRANCAISE
ET
SCIENCES DES LITTERATURES
ET
l
TRADITIONS
Thèse pour
le DOCTORAT D1ETAT
présentée par
MOHt\\MADOU
Kl\\NE
Directeur de Recherches M. Roger MERCIER
Professeur

1
Quelques considérations sur les deux éléments du sujet permet-
tront à coup sOr de saisir la raison profonde de son choix. Car on peut
s'étonner que sa formulation n'ait pas fait ressortir le conflit de la
tradition et du modernisme. Il fallait de toute évidence éviter de prolonger
le discours de tout le monde sur un thème aussi galvaudé qui a donné lieu
à une recherche plus ou moins originale. la tendance y est de procéder
par des simplifications abusives et par des réductions excessives. N'a-t-on
l
pas cédé trop longtemps à la tentation de ramener tous les problèmes afri-
cains à une certaine quête pour une authenticité culturelle qui ne se trou-
ve mise en question que parmi les intellectuels? Oc même, aujourd'hui,
n'est-on pas trop tenté de déceler partout des manifestations ou contre-
coups du conflit de la tradition et du modernisme, coome si ce divorce
était fatal en Afrique, comme si ses conséquences devaient avoir la même
acuité dans tous les milieux! comme si l'essentiel ne se confondait pas à
un problème d'~tre,'JG survi(;t et surtout de conquête de la liberté!
Quoiqu'il en soit le thème du conflit de la tradition et du
modernisme se prêtant à toutes sortes de digressions, d'extrapolations,
et ouvrant la voie à des facilités surprenantes,ne correspondait pas à
l'orientation de notre pensée. Des travaux sur les Cont~ d'Amadou Koumba,
et d'une façon générale sur le conte africain, avaient permis de saisir
l'intérêt d'une étude tendant a faire·ressortir la continuité relative du
discours traditionnel oral au discours écrit, du conte au roman. Se gref-
fent sur ce problème, celui de la survie de la tradition dans un contexte
de modernisation et celui de l'intelligence et de la sensibilité caractéris-
tiques de la société traditionnelle. Autrement dit, plus nécessaire et urgen-
te paraissait l'étude des formes et conditions du discours narratif dans
le conte et le roman africains. Et cela avec d'autant plus de netteté et
de force que se produisait une convergence de points de vue de plusieurs

chercheurs, T. r1ELDNE (1), E. N. OBIECHlNA (2), J. OKPAKU (3), J. JANl1 (4) ••• p
sur là spécificité de la littérature africaine, la continuité du discours
narratif d'une littérature à l'autre et l'importance de la survie des
IIformes traditionnelles ll dans le roman africain.
Peut-être doit-on, en outre» déceler dans la détermination du
sujet un certain goQt du paradoxe. Il se lirait dans le passage d'un genre
traditionnel à un genre moderne, d'un genre enraciné dans le terroir afri-
cain ~ un autre d'importation. Albert GERARD montre avec pertinence que le
roman qui a três vite conquis le public africain et qui véhicule ses postula-
tions et représentations du monde moderne rompt avec les traditions cul-
turelles africaines (5). Ne serait-c~ que parce qu'aux anciennes formes
collectives d'enrichissement intellectuel, il en substitue une qui favorise
l'individualisme. Il reflète et accélère l'évolution des traditions. Il
ouvre la voie à l'émergence de nouve1l8s formes de sensibilité,.. On corn··
prend alors que l'intérêt des chercheurs soit conme accaparé par le problè-
me de lu survie du discours afticain, oral ~ en langue africaine et s'adres-
sant à un auditoire qui se signalait par une remarquable homogénéité cultu~
relle dans un contexte moderne tirant parti de l'écriture et élaboré à l'in-
tention d'un public éclaté.
Il fallut cependant renoncer à étudier les éléments du discours
ou les formes caractéristiques du roman africain devant l'évolution d'une
critique qui, sous prétexte de mutations donne dans une nouvelle forme de
scientisme, abus~ de jargons propres à d'autres disciplines, éclate en cha-
pelles, sectes et clans ..• Il Y a aussi que ceux des chercheurs qui ont ten-
(l) Thomas ~·1ELONE, CJr..<,Uqu.e .u:tt~)Lo.,i/te et; p1tobtème.6 du. tanga.ge., Présence
Africaine, nO 73, 1970, p. 5
(2) E. N. OBIECHINA, T~n6ition 6~m o~ to tlt~y ~on, Présence
Africaine
nO 63
1967, p. 143
i
i
(3) Joseph OKPAKU~ A6~~o.n Cu.tt'~ Stan~~1 Darlite, vol. 2, n° 1,
1967, p. 28
(4) Janheintz JAHN, Manuel de Litt~e néo-a64i~alne, (Introduction),
Paris : Resma~ 1967, p. 17
(5) Albert GERARD, P/tue!tvaUon 06 T1U1cüUOY/. .Ut A6JÛc.o.n CJr.eaJ!.ive WIt..U:1.ng,
Research in African Literature, va'. 1,1970, p. 37

3
t's de prolonger c.:~t effort de renouvellemont critique ~ la littérature afri~
caine se sont presque toujours content0s d1ap~1iquer; l..:! ymlx f;,rr.1t1~ t· h:>
/
../
grilles de lecture et théories des maîtres du moment. Le moins que lion
puisse dire est qu'ils nlont pas jeté d'éclairage p~rticulier sur cette
1i ttérature .
Il Y a plus. A la lecture de nombre de travaux, on en sait
davantage sur les théories ~ la mode, la r0flexion générale sur la lit~
térature, l'écriture, que sur les oeuvres littâraires elles~mêmes. Tout
se passe comme si le critique se soucie bien plus de prouver sa ma1trise
d'une méthode d'inv~stigation donnée, la virtuosité avec laquelle il manie
les néologismes en vogue, quiil ne s'attache à faire la lumière sur un
problème particulier de la littérature africaine.
C'est ainsi qu'on y a assistê ces dernières années, sous pré-
texte d'1nvestigation au viol du discours traditionnel sous ia houlette
i
de W. PROPP (6). On relève cependant peu d'analyses significatives, ou du
moins peu d'analyses débouchant sur des résultats auxquels une méthode
"traditionnelle" n'aurait pu conduire. La seule vraie exception se trouve
être
La MVL~ V2VO~ (7), dont llauteur est une africaniste de renom,
sachant fort bien qu'aucune méthode» aucune grille n~ saurait se suffire
et jeter une fois pour toutes une lumière aV0.uglante sur les structures
profondes des oeuvres littéraires. Son oeuvre de chercheur est là pour at~
tester qu'elle cc.nn)tt ùussi bien ~ sinon plus ~ l'Afrique et sa spécificité
culturelle qu1elle ne maîtrise la doctrine de PROPP. Cette exception faite,
forcQ est de reconnùftre que les critiques de la littérature africaine en
mal de renouvellement portent plus d1attention aux théories littGraires n
i
(6) Il ne slagit certainement pas de mettre an cause l~ thèse de PROPP~ mais
les extrapolations hasardeuses de critiques imprudents.
(7) Denise PAULME, L~ MèAe Vévo~nte, Paris : Gallim~rd, 1976
Tout particulièrement dans le chapitrB intitulé : Ifo~pholo9~e du Conte
A6JvlClWt •

4
l'idéologie politique qu'aux oeuvres. Cc faisant
la littérature afri~
i
cainG - ct singul i~n'ment le roman - subit C~le un mouvement paradox~l
d'attraction et de répulsion au reg~rd da l'évolution do la critique eu-
ropêenne. L1attention plus pùrticuliGrem8nt portée aux théori~s qu'aux
oeuvres littéraires est un signe du temps. Le militantisme condamné pôr
les structur~listes Guropéans se développû dans la littérature africaine
COffiQe un héritage indérncinnblo.
On peut lire la conséquence du plus grand attachement de la
critique aux théories qu'aux oeuvres littéraires dans la rareté des mono-
graphies, ce qui n'est pas sans rendre pour le moins malaisêetoute considé-
ration d1ensemble sur un genre particulier ou sur la littér3ture africaine.
Il est singulier que l'oeuvre de si peu de romanciers nit fait l'objet
d'une interrogation suivie!
En fôi t, on m~ peut citer que la thèse que Thomas i;1ELONE a
consacrée li l'oeuvre de r!iongo BEn. Sur 1es romans d' OYONO t on di sposc
d'articles remarquables
pénétrants ; mùis aucun trnv~il vraiment conséquent
t
n'est venu souligner l'unitê de son oeuvre romanesque. De 15 d'ailleurs
procède l 'habitude prise par une critique pr~ssée de ramener toutes les
spécificités de cette oeuvre à l'anticolonialisme de l'ùuteur.
On comprend de même que ln critique afY'icainc ait bien souvent
voul u emboîter le pùs El la nouvelle criti que ün s' engi'lgeùnt dans un débat
par trop général sur les formes et significations littéraires sans toujours
s'embarrasser de préci ser l' ori gi n~11 i té du texte qui pourrè:it commander
un trùitement conséquent. Autrement dit on ne tient pas assez compte de
i
l'ambiguïté de la situation de l'écrivain O-fricain
de son rapport au conq
i
texte dans lequel il écrits S ln l~ngue qui lui permet de véhiculer son
message.
On tient sur cet écrivain le mr~e discours que sur l'p,crivain
européen qui cependant
atteste une bien plus gr~nde continuité culturelle.
t

5
Mnsi ~ on r~lêve ici le même phénomène de simplification ou de
réduction dénoncé plus haut et qui tend J des fins rl!é1ucidùtion à gommer
~rbitrairement les diff~rences culturelles.
Toutes ces considQrntions expliquent l'orientation de ce tr~~
vai1 qui porte essentiellement sur les oeuvr0S. C'est de leur familiarité 9
des intcrrogûtions suscitées par elles qulil tire sa raison d'ôtre. On ne
s'est pas évertué n légitimer tG11e ou telle théorie littéraire par le biais
du roman africain. L'autonomie de ce genre procède de la p~rticu'àrité des
problèmes qu'il soulève. En outre, au risque de retomber dans la tradition~
nelle et contestable distinction du fond et de la fonne, du contér~nt· et du
cont~nu9 ou tout simplement, pour reprendre le titre de l'excellente étude
de J. ROUSSET de la forme et de la signification (8), ce travail a été
9
centré autour dlun élément particulièrement significatif du contenu qui
permet sans perdre de vue la forme
de dégager les lignos de force du roman,
i
d'en souligner l'unité, dlen retracer llhistoire et de procéder a une synthè~
se de ses éléments et problèmes caractéristiques.
l\\ucun thème ne pouvait servir cette finalité mieux qU':l celui
des traditions. Il permet dléchapper à certaines habitudes de généralisa-
tion que la lecture des travaux consacrés au roman font appara'tro. Ces
FAit
derniers laissent l 'improssion d'une trop grnnde unité et continuité cul~
turelles au sein d'un genre dont on retient deux caractéristiques exclusi~
vement : Il est af)~icain et d'expression françùise. Clest ln une sorte d'amal-
game qui tent à nier les diversités culturelles (9). Pourtant la distance
temd.
du Sénégal au Zalre
la diversité ethniqu8
culturelle, d'un pays à l'autre,
9
i
doivent
1
trouver plus d'un É'cho dans 1\\~ )~omùn. 11 est vrùi que la réaction a
(8) Jean ROUSSET, Fokrne et Sig)ti6icat{on; Paris: J. Corti, 1969
(9) On comprend l'opportunité de la r~coœmandntion de Roger ~IERCIER qui écrit
que : "li honnêteté scientifique impose ,~ quiconque êtudie 1es l ittératu~
res africaines de ne jamais les prendre pour des tplTIoignages ayant,
v~1eur pat' eux~l~mes, lWlis de subordonnl::r leur crédibilité à leur con~
firmation pôr des études faites selon los méthodes des sciences humainesl/.
R. :,'ERC IŒ p La. l...{;ttéM:tuJr..~ négM-a.nJU.c.a.ine e..t .60/1 pu.b.t.i.c., in Revue de
Littérature Comparée~ n° 191~1929 19ï4, p. 399

6
cet effort d'uniformisation abusive qui peut débouchGr sur un certain degré
d'appauvrissement culturel se lit dans l 'organisation de manifostations sur
le thGatre za'rois~ ou d'un colloque sur la littérature camerounaise.
Un autre volet dlune action tendant à fa"ire ressortir les dif~
férenccs culturell~s_en vue d'uno grande fid81ité à la personnalité dGS uns
et des autres .. est constitué par l'étude des traditions dôns le roman qui
permettent de retrouver de vfritables aires culturolles.
La géographie culturelle du monde malinké appara1t par delà
les frontières des états actuels. L'étude du thème solaire à travers LM
Sof.e-U.6 du 1ndépe.Ma.n.c.u ~ Le. Sang dM Ma.6 QUM p Le. CJz.épu.6 c.uf.e. deA Temp.6
A~n6'.'1 permet de préciser la physionomie et les contours des pays de
civilisation malinké.
De la même manière
12 thème des traditions pennet de saisir
i
certaines disparités des romans de " f1friquG de l'Ouest ~t de l'Afrique
Centrale. Dans un cas 'laccont est mis sur là place centrale de l'ènimis~
ma·" Jans la culture traditionnelles dans l'autre on souligne les structures
sociales et les croyances qui renvoient à la tradition. Dans ce dernier
exemple~ l'animisme
bien souvent. n'existe plus qU'à l'état de survivance
9
ou se trouve intégré dans "un processus de syncrêtisation". Seule l'atten-
tion aux traditions permet de ne pas confondre les cultures nées du mariage
de l'l!latp. (,:t dii.! l'~.nimtsm(.'~ :.~u d~ristianisme et d2 l'animisme. de bien
~ah1r la différer1ea dans la roman pour n~ pas dira lGS cultures africaincs
t
9
entre les éléments de convergence~ et C8UX de différenciation. Elle met 10
critique à môme de confronter les formos de sensibilité d'écrivains appnr=
tenant aux horizons culturels l~s plus divers ou attestant une disparité
ethni quo dont on ne ti ont pas toujours comph:; en 11fri que.
On peut ainsi renverser les terrnes du problème et essayer de
déter!i1iner les causes ou les raisons dE: l'unité du roman et de la littératUl~0
ch~z des peuples aussi divers souvent aussi éloigné~les uns des autres~ à
9
la fois géographiquement et culturü11ement. On peut de même slarr~t8r à la

7
diversité cOlnme à la convergence des formes de sensibilité de nos écrivains~
prolongm' cette investigation dans le domaine de la langue et essayer dg sa··
voit~ si llécrivain africain doit utiliser la langue française mais sans
jam~is varier son rapport à cette dernièrG~ rester dans la situation d'un
utilisateur étran~Nr de catt,,) langue qui n'aurait jamais de prise sur e118.
Autant de questions et bien d'autres qui envahissent l'esprit
du critiqu~ de la littérature africain0 et auxqu211es il ne saurait trou~
ver de réponse sans référence aux traditions. Outre que ces dernières
empâchent le chercheur de procéder par anùlogies abusives~ de gommer les
différences culturelles des divers peuples
des divers publics de la lit-
5
térature africaines elh~s permettent de se situer au coeur des débats
actuels sur les cultures africaines s de dét2r~iner et d'expliquer l'influen-
ce des mouvements de la négritude et du natio~alism~ dans le roman africain.
Le thème des traditions cond.uit au pr-oblèmG crucial du devenir des cultures
africùines confrontées au modernisme. n pose le problème de la place et
de la signification dans l'investigation comme dans l'analyse de la litté-
rGture africaine de ce que f~e Minekù SCHIPPER de LEEUW appelle fort jus~
telilent 11 uinformation culturel lei: (10). L'absence de référence précise
à cette dernière â souvent conduit
ces dernières ànnées~ les critiques fi
5
tenir sur la littérature africaine un langage qui vaut pour n'importe quelle
autre 1ittérùture c~t qui bri 11 c surtout par ses vertus uniformi santes.
C'est L'En~yceopa~ UI~VV~aP~ qui nous a permis de circons~
crire le mieux le concept de tradition. Qu1il nous soit permis de citer
ici quelques-uns des passages les plus signif'icatifs en regard de notre
propos de l'excellent ûrticle consact~é à cette question
"le mot "tradîtion ll
(en latin trn.ditio
"acte de transmettre ll
IIfair0.
9
)
vi<:;nt du verbe tradere 9
(10) Hi ncke SCHIPPER de Lr.:EU~,19 texl. a'l<lcort-tex.tal t;1luhodo,fog.Lca.t. Cl-Xp.toJta.tLon.,5
A.n ,the F,.:...z.,,~d 06 i\\6Jr.ic./U1 LiiJutt:.4Ju:", ,"\\fricùn Perspectives 1977; Afrika -
Studiecentrum, L2yde~ Pays~Bas9 p. 9

8
passer il un autre ll , livrer
n;ffi2ttre'\\ Littré a distingué quatre sens princi-
9
.
1
/1",

paux : lIaction par laquelle on livre quelque chose a quelqu un ; 'transmlS-
sion de fJits historiques, de doctrines religiouses
de légendes, d'age en
9
âge par voi e orale et sans preuve authentique et écrite Il ; Uparti cu li èrement :
dans l'Eglise catholiquGs transmission de siècle er, siècle de ln connàis~
sanca des choses qui concernent la religion et qui ne sont point dans
l'e:criture Sainte" ~ "tout ce que lion sait ou pratique par traditions
c'est-A-dire par une transmission de g~nêration en g~nêration a l'aide de
la parole ou de l 'oxemple"(àictionnùire de la langue française) et
L'Eney-
ctopa~ U~v~~' de préciser:
"Il faut éviter de confondre entre eux deux verbes que sous·
entend la notion de "tradition" : ilremettre:l et "transmettre l! s Trèdere et
Trùnsmittere. Le premier,se rapporte
à une "chose remise ll ou à un "objet
livré H selon une convention ou un contrnt entre les parties. Le second
répond à l lacte même de la transmission entre des sujets. et désigne non
seulement des contenus mais aussi des opérations et une fonction de portée
universelles cnr, d~ même que l linvention ne peut ~trG réduite à la d~scrip­
tion s a l'histoire ou à l'analyse des objets inventés
la tradition ne sau~
i
rait être celles des "contenus" transmis s qu'il s'agisse de faits. de cou~
turnes, de doctrincs~ d'idéologies ou d'institutions particuliêres.
Ln tradition ne se borne pas~ ~n effets à la conservation ni à
la transmission des acquis antérieurs : ~lle intègrû. au cours de llhistoi-
re, des existants nouveaux en les adaptant à des existants nnciens. Sa
nature nlest pas seulement pédagcgiqu8 ni purement idéologique : elle üppa-
rait t1ussi COr.i11E? dialectique ct ontologique.
La tradition fait Otre de nouveau CG qui a été ; elle nlest pas
limitée au faire savoir d'une culture, cùr elle s'identifie à la vie marne
d'une communauté" (11).
(11) Encyctopaedia Uy~V~~? vol. 16, (Mai 1974) pp. 228-231.

9
Le dictionnaire de sociologie nous a .)pportf: ur. surcroft
d'éclaircissement sur les rapports entre différents concepts afférant à
l'idée de tradition~ tel~ ceux d'h~bitucle et de coutume: il précise à
l'article coutume: "Hnbitude qui est sociô.lement apprise~ socialement
accomplie et soci~lernent transmisû.
Ce qlli 52 fèit dans une scciété donnée, en r~férence à un sys-
tème de valeurs plus ou moins implicite. En ce sens~ une coutume peut 2tr~
rattachée à un pùtter~ ~modèle) propre à une société donnée. L'habitude
est donc individuellQ ~~ l~ coutume sociale. Pour certains~ la coutume est
difficile à différencier de la tràdition~ mais cette dernière impliquerait
une idée de valeur, tandis que la coutume serait un usage social préétabli.
Pour d'autres~ la tradition serait l 'ensenib1e des coutumes et comprendrait
les mêcanismQs sociaux de leur transmission~ (12).
De ces définitions et de bien d'autres qu'il ne serait pas indi-
qué de donner ici, il ressort que le concept de tradition renvoie 8 l'idée
de valeurs p de patrimoine culturel~ de transmission et de continuitê. D'au-
tre pùrt~ les traditions sont globales, elles embrassent tous les aspects
de la viG~ l'ontologie com~'I1e l'idéologie~ la morale COii1mC l'imag'irlôire.
Elles forgent la physionomie d'un pellpl~ en ce sens qu'alles constituent
cOlTIne autant de facteurs de différenciation d'avec les autres peuples tant
sur le plan de la philosophie que de la sensibilité, de l'être comme des
postulations.
En fait~ pour bien saisir l'approche du concept des traditions
qui il guidé ce travail~ il faudrait s'ùrrêter au sens du mot wolofP'CWl.lanll •
Ce dernier désigne le passê~ l'origines le point de départ. Il renvoie a
un ensemble de valeurs, à ues modèles et constitue une sorte d'incitation à
conformer sa vie Gn fonction d'une certaine exemplarité du passé.
(12) La Soc.iotogle., V.-LcUonncvi.Ae., MaJta.bo.L-:: - Université i Pari s : GERARD &1 Cie ~
1972, T. 1 p. 69

10
~
1/
..Dans le concept de ciosi:1n~ on se refère à une certaine relation
au monde~ donc à une morale~ cor.mle à un ensemble de postulations. On com~
prend que le problème que posent ie maintien ou le dépassement des tradi=
tians porte en fait sur la continuité ou la perturbation des références
culturelles. l'importance de cette continuité se lit dans la ncmination~
dans cette Il poés i e généal ogi que il cettu pcës le. des fJOt;iS pro1!rQ$. qui: sQ:.lon
s[Ii6Hcr~ ~ VOIJ S_êfJC'Ut. ::,: s9u' 8lilX l a.rcrn:s Il (13 j .
Les traditions sont plus q1l8 des\\r(:f~.ranc's!s.En A.friqlle dans bien
des cas, elles restent encore des réalités que l'on ne saurait méconnaître
impunément. Enfin~ le problème d- Jevenir des traditions africaines occupe
tous les 2sprits. Avec leur deVenij c'est celui de l'Afrique qui se trouve
porté au premier plan des préoccupations. C'2st là une preuve de plus de
l'importance du sujet de cette ~tude.
Son ampleur peut être perçue en relation avec l'école de la
négritude~ sa doctrine~ sen évolution~ son état présent, autrement dit la
querelle longue
quelques~fois confuse qu'elle a suscitée. Le sujet trouve
5
un surcroît d'intérêt au regard du nationalisme ou pour le moins de l'engage=
ment politique de nomcre de romanciers. C'est dire que l'attention ne se
limite pas à un effort de définition des traditions~ de description de
l'approche des écrivains de ce concept. Il s'agit dans cette étude~ en rela~
tion avec le thème des trôditions~ de répondre à un certain nombre de ques-
tians sur la place et le rôle des traditions dans le roman africain s ce
qui tout naturellement conduit à une interrogation renouvelée sur la redé-
couverte des traditions, de l'originalité culturelle africaine et les débuts
du roman; sur l'affirmation de l'identité culturelle africaine et la reva-
lorisation des traditions; sur l'évolution du contexte politique et les
traditions
sur les bouleversements sociaux et les traditions ; sur le pro-
(13) Cité par Birago DI0Pi La ptume Raboutée Mémoires 1 Dakar
N.E.A.
p
5
1978 p. 11.

11
blèr:18 de la libert:5
de la libét'ation de l'individu et les traditions ....
g
On voit que 10 sujet dépasse ds loin les limites du conflit de la tradition
et du modm~ni sme pour déboucher sur 1es problèmes de la redéfi niti on des
rapports de "inrJ'jvidu au mondEc:. En un mot g on peut retenir que cette étud(;
porte su~ les sianifications des traditions dans l'univers romanesque afr;=
cain.
C'est sans conteste G. BALANDIER qui éclaire le mieux notre
approche du problème des troditions lorsque dans Sen6 et P~~anee et au
chapitre sur la dynamique du traditionalismG. il écrit qu~ "le concept de
traditionalisme rGste imprécis. Il ost associé ~ la continuité g alors que
cetui de modernité l'est à la rupture. Il est, plus souvent, défini par la
conformité ~ des normes immémorialesr cen~s que 1(1 "tradition ll transmet
par un ensemble de procédures. En fait~ le concept ne peut être déterminé
avec plus de rigueur que si l'on tente de différencier les diverses manifes-
tations actuelles du tr~diticnalisme. La premièrû de ces expressions ~ et ia
plus conforme à l'usage ccurant du t~rme ~ correspond à un traditionalisme
fondamental
celui qui tente d'assurer la sauvegarde des valeurs g des
agencements sociaux 8t culturels fortement cautionnés par le passé. Le tra=
ditionalisme formel correspond au maintien des institutions de cadres sociaux
9
ou culturels. dont le contenu s'est modifié 9 de l'héritage du passé~ seuls
certains moyens sont conservés ; les fonctions et ies buts ont chang8.
Durant la période de domination coloniale, le traditionalisme de résistance
a servi d'écran protecteur Ol! de camouflage permettant de dissimuler les
réactions de refus; les traditicns, modifiées ou rendues à ln vie~ abritent
les manifestations d'opposition ct les initiatives visant à rompre les liens
dG dépendance.
Au delâ de la période cclcniale s un nouveau phénomène apparaft
que l Ion peut qualifier de ?seudo~traditionalismc
; en ce cas la tradition
devient l'instrument de stratégies de sens contraire: elle permet de donner
une signification in~édiate aux réalités nouv~lles ou d'exprimer une reven=

12
dication~ en narquant une disskh2!1CQ à l'égat'd des responsables modernis=
tes ll (14).
De~~ éléments épars PLl;Sl}$ dans le roman tendël.ient li accréditer
l'idéG (ie l'ôvolution du thène des traditions en fonction des facteurs
les plus divers lorsque le sociologue est venu montrer que dans les faits~
si l~ ccncept de la tradition est r-esté COITli1Ii;; figê
le traditionalisme~
i
pour ne pas dire l~ rapport des individus à la tradition avait évolué et
conduit à là distinction de plusieurs formes de traditiona1iSfile.
Quant au genr2 retenu pour étudie~ la tradition et les diverses
formes de traditionalisme
'Jutre les raisons avancées plus haut, il faut
9
garder à l'esprit que quand bien même le roman n'aurait pas de racines~ de
tradit'loi1!> africaines
il n'en const'itue pas moins le cadre oü la société
i
africaine a été représenté0 de la façon la plus adéquate et la plus convain-
cante. C'est dans le roman que l'on peut avec le plus de netteté prendr8
la mesure de la dégradation de cette société et la postulation des div2rs
protagonistes pour une plus grande authenticité. Ainsi i c'est dans le roman
~fricain que trouve sn plus grJnde l~gitimité l'assertion de L. GOLDMANN
lorsqu' i l écri t que :ll e roman se caractéri se comme 11 hi stoi re dl une recher~
che de valeurs authentiques sur un monde dégradé dans une société dégra~
i
dée
dégradation qui
en ce qui concerne le héros se manifeste principale~
i
i
ment Dôr la médiation? la réduction des valeurs authentiques au niveau impli~
cite et leur disparité en tant que ré01ités manifestes" (15).
A toutes ces raisons~ il fùut njouter une autre plus déterminùn-
tel à s·wcir le sentiment marqu2 et tendant à ëlccréditer de la part des
romanciers africains l'idée d'un retour aux traditions. Cetto idée procède~
(14) Georgas BAU\\NDIER~ Se.n.ô et PtuManc.e.; PêriS~ Pô.yot
1971
p. 121
i
3
(15) Lucien GOLDt,1ANN i POWl. W1e SoC-<.o.!?og.<-e du Roman.~ Paris : Gal1:irnard~
1961.~ p. 35

13
t-clle de l !éclatant2 réussite d(~s
Sai~ de6 lYl.dépe.nda.I1c.e-6; de la r(:~pri~
se de plus en plus fréquente dêms le roman de formes côr]ctéristiques dl!
discours traditionnel ~ ou de llaggrëwatioi1 du dt.}bat sur la négritude ; Ot~
de notr0 pnrt~ d1une trop grande attention aux thèses nationalistes ...
Quoi qu'il en soit~ cette hypothèse dQ travail nia pas été vérifiée et
cette étude dans sa derniQre partie l 1 infirme amplement. De toute êvidcnc2.
un2 évolution s'était opérée qui ô conduit a 1 '6tude de la place et de la
signification des trùditions dans le rJr.lan et non à la défens0 et il1us""
tration d'une thèse. après tout arbitraire. C'est ainsi que siest déQAg~e
une autre dimansion de ce travail qui a trnit à la précision de la physio=
nomie du roman : ~ partir dlun thème cüntral expliquer le roman africains
l 1 agencement dü ses éléments r.iultip1es
son évolution~ ses diverses orien~
2
tatiuns~ ses rapports avec la littérature traditionnelle 9 tout cela prouve
à souhait l 'import~nce du sujet ret€nu.
Chemin fèisont~ la diversité d'ùpproches du problè~e des tra~
ditions selon les étap(~s de l'évolution du roman il été étudiée. ïout natu-
rellement~ [!nO d§mëirch~ s lest imposée dans cette étude et Qui se trouve
cor:nûndée par les tendi1nces du trùdition.:ilisne. C\\~st là dlailleurs que
l'on r8trouvc la distinction de G. BAL~NDIER entre un traditionelisme fon~
dûmental, un trnditioMlism8 fornel et ur. trèditiotlùiisme de rf:Sistènce.
Il reste que cette étude ni.:: po.s pl us été ccmmandée par le souci de retrc'"lcer
llêvolution du romùn qu lel1e nl~ visé à préciser les diverses formes de
traditionulisoc. Si les éléments de 'Ianalyse du sociologue se retrouve
dans ce tr0v~il) il n'en d05$i~e pèS la ligne directrice. Si on nVoit
voulu retracer l'évolution du rom3n ~fricain, on aurait recouru à une autre
pêriodisùtion. On aurùit distingué entre une période dominée par les problè-
mes culturels
une ùutrc par le militantisme ûnti~'colonialiste et une troi~
9
sième qui aborderèit les problèmes de réàjustem~nts sur tous les plans d'une
Afrique devenue indépendante. En gros
la première étape irait jusqu'au
1
lendefi~in de 1~ dernière guerre ~ ln seconde couvrirait' 'époque qui sté-

14
tend de la fin des hostilités à 1960~ année de l'indépendance africaine
la troisième phüsc
actuelle prendrait son origine à cette date même.
1
Le thème de cette étude corrrnandait d'nrticu1er ce travail au··
tour de l'idée de tradition. Cette démarche est imp1icité dans la périodi~
sation généré',le du romnn. On y distingue une pêriode dominée pùr les prob1~­
mes culturels, ce qUé: SENGHOR appelle "primauté du culturel!!. L'[ifricain se
trouve confronté à un monde qui ~près 11 avoir nié lui donne 1'occùsion de
se valoriser. Il n1y 0 là aucune attention particulière au problème de la
co1onisation mais des éléments qui ne peuvent que conduire à la contesta-
t
tion du système en place. Ensuit8
la guerre et l'évolution des esprits
9
aidant
le culturel se trouve mis au service du politique
la tradition
9
9
alimente le courant de résistance plus ou moins directe à la colonisation.
Ln doctrine est qu'elle ne peut évoluer que dans un contexte de liberté.
Enfin
la phase actuelle est marquée par le besoin de renouveau.
9
En fait~ ces diverses orientations ne s'excluent pas les unes
les autres. Le culturel est partout présent. Le reste nlest qu'affaire
d'accGntuètion~ de mise en valeur. Ce qui change clest le rapport des
9
romanciers à lù culture africaine. Dans un premier temps~ i1ss'emparent des
traditions pour se fèire ~"connaftre et revendiquer une p1ùce dans ce monde
que doit enfanter la rencontre de 11 Europe et de l'Afrique. SOCE
COUCHORO~
9
et HAZOUNE croient dans 11llmergence de ce monde et y revendiquent pour
l'Afrique une place. Ensuite~ comme s'ils slétaient lassés d'attendre qu'on
les traitât selon leurs spécificités et postulations, au lendemain de 1è
guerre 9 les romanciers mettent en cause ce monde dont leurs afnés appelaient
de tous leurs voeux l'émergence.
Non seulement ils n1y croient plus
mais ils dénoncent l'injus-
9
tice et l Ihypocrisie du monde colonial. Ils rejettent le monde nouveau
ëvec d'ëutant plus de force qu'ils se recommandent de leurs traditions cul-
turelles dont ils fant l'éloge. Il y a la donc deux attitudes en relation
avec l~s traditions pendant l'époque coloniôla.

15
Quand à la primauté du politique
à l 'engagement
9
9
il est facile
de montrer qulel1~ ne doit pas conduire ~ des distinctions tranchées d'étapes
dans l'évolution du ro~an. Si les oeuvres ne sont pas politiquement engagées
avant 1954 elles le deviennent dans la seconde phase et la restent aujourd'
3
hui encore.
Des oc~uvres comme Lu SoitUf.l, de!.> Indépe.vuial'l.c-u; Le. Sang deA ,Ma6-
qUel>, rJoc-e..6 Sa.eJt.ê.u .•• prouvent à souhait leur forte orientation culturelle.
Pourtant
le roman reste par dessus tout militant. L'étonnant résidt: dans le
3
mariage de l'intention culturel1;? ct de l'intention politiquc m~me si.
à
9
des fins politiques
les écrivains exaltent
dénoncent ou ignorent les tradi-
9
9
tions.
Tout cela pour dire que l'on ne saurait fonder une périodisation
définitive sur la distinction entre des phases marquêes par la primauté du
politique ou du culturel. Il ne faut pas perdre de vue la particularité de la
littérature africaine qui nlest pas sans influence, ici. Elle est encore pro-
che de ses origines
elle emprunte une langue qui reste encore étrangère à la
3
majorité des Africains
elle s'adresse
g
à des publics divers culturellement ...
Cette première forme de périodisation n'est pas sans mérite entre les mains
des historiens du roman et d'une façon générale de la littérature africaine.
C'est
conscient de ses limites et de la spécificité du thème de cette recher-
g
che que l'on a préféré l'abandonner et ne la citer ici qu'à titre indicatif.
l'étudiant du roman africain ne peut que saisir la place centrale
du thème des traditions. Tout semble se déterminer en relation à lui? sur le
plan de la forme comme sur celui de la signification. Il s'agit toujours
d'évaluer le chemin parcouru dans un processus d'évolution
de dessiner ou
9
de préciser le visage du roman
mais toujours à partir d'une situation de
g
départ, d'une tradition. De même que l'on ne peut analyser le dessin narratif
sans référence au discours traditionnel; de même on ne peut saisir l'angoiss~~
la détresse de l'individu dcshérité dans le contexte urbain si on ne garde à
l'esprit les formes de vie traditionnelle dans le monde rural. On comprend

16
qulil ait été nécessaire non seulement Q'articuler, en bonne logiquc~ les
élément!; de ce trav,}il autour de '1 idée de tradition, mais de t'ecourir à un€:
fonne de périodisatior. qui sans bfirmer la première
permette de mieux cerner
ce thème de rechërche. Ciest ainsi qu'il est ùpparu que tout en se gardant de
tout dogmati5me~ on peut distinguer trois attitudes des romanciers au regard
du problème des traditions et qui serviront dlarticulation à cette étude.
Dans un premier temps, on réhabilite les traditions, et aussitôt
se développe le sentiment de la spécific1té culturelle africaine, d'une diffé~
rence à valoriser et sauvegarder. Clest peut=être cela que Iyay
KD40NI a vou=
lu dire en usant d'une chronologie des évènements on ne peut plus contesta~
ble (16). En fait, dans cette phase domim: le problème de 11 identité culturel-
le que lion affirme. Que l'on rêhabilite, et sur laquelle on s'appuie pour
dénoncer~ condamner ct rejeter le r{~gil1le colon-ial. Se posent alors des problè-
mes qui ont tr0it à l'engagement et à ses moyens~entr€ autres~ le réalisme •..
Toutes ces cons1dérations sont regroupées sous ln rubrique tradition et iden-
tité. Ici aussi, on reste conscient de la relativité des choses. Le problème
de l'identité parcou~t le roman en lame d2 fond. Slil a occupé là première
place pendant longtemps, il nia pas pour autùnt disparu pour avoir perdu de
son acuité. Il reste qu'il est plus significatif des débuts du roman ct qul;l
conven~it de le saisir en ce temps fort.
(16) "Il a fallu que le roman entr8t en scène pour que l'idêe de crise de ln
seciét6'trndttionnelle laissât entrGvoir 10 possibilité pour la cultur~
africaine d'évoluer vers une nouvelle fome. De ce fùit, le genre roma~
nesque inaugure l'âge i'idulte d0 la littérature négro"-africaine. J'wec
l'apparHltion du roman~ la littérèture africaine passait en effet du stade
abstrait oü prédominait l'antagonisme des deux idéologies~ la négritude
et la politique de l '~ssimilation, & une phase concrète 00 ln descrip-
tion réaliste ~llait montrer le sens de ln mutôtion de la soci6té tra-
ditionnelle f'::t celle de la société coloniùle elle-même".
Iyay KmONI, VC?AÜI1 de .ta .e»..;téJtOJ:'LVLe néglto-a6JL.i.c.a..&t.e ou. pJ!.oblê.mati.que
d'u.ne c.u.U:wte, Sherbrooke. NMr.1ùj4, 1975~ p. 172

17
Ensuite~ on aborde 12 problème vsste
important des rapports de
3
la tradition et du progrès. Il nQ s'agit pas de l!étude devenue inêvitable du
conflit de la tradition et du modernisme. Ce conflit est implicitü~ il n!expli-
que pas tout. L'attention aux problèli1êS afférant au thème "tradition et
identité!! montrent qu'on le dépêlsse. L'intention n'est pas àe s'appesantir
sur le divorce entre la tradition et le progrès, mais de montrer lGur intcr-
action
la repr6sentation des personnages de ces deux rêalitês
leurs muta-
3
7
tions~ le bouleversement du paysage culturel et les efforts des uns et des
autres soit pour s'identifier à un passé révolu
soit pour postuler un monde
7
dont on ignore encore tout ... Dans un c~s comme dans l'ùutre
il faut retenir
3
l'effort d'évJsion d'une réalité qui ne comble pas l'attente du personnage.
Autrement dit
on ne pose
7
pèS le conflit COrnr.IC postulnt de dépùrt
de cette étude d~ la tradition et du modernisme mâme s'il finit par occuper
une plaCe! importante dans le second mouvem~~nt qui constitue ~ comme de juste~
la partie essentielle de ce travail.
P'1ieux
il faut njouter que le même relotivislOO souligné plus haut~
7
joue encore ici : Il est loisible de montrer que le problème de la tradition
et du modernisme trouve une illustt~ê.\\tion éclatante dans les tout premiers
romans. Personne n'est plus attentif à l!exigence du progrès que SaCE et
HAZOU~1F. qui ont le plus fnit de place à la tradition dans leurs oeuvras.
Leur représentation du monde nouve~u p/êche par excès d'optimisffia.
Tous deux croiont au m6tissage culturel, à un mêtissage dont ils nlont pas
précisé les conditions. Ils ne senblent même pas se douter des véritnbles
implicùtions de la modürnisation, des souffrances et drames qu1elle suscite
tant au niveau personnel que social. Cel} explique qlJc~dans le souci d'une
périodisation 1égïtime, le thème ·:tradition Qt progrès" soit abordé plus parti-
culièrement en rclôtion Dvec les deux dernières phases de l'évolution du
roman. C'est-à-dire à une époque où les contt'adictions et les tensions se
conjuguent pour conférer à ce thème S~ plus grande charge dramùtique et le
rendre on ne peut plus significatif.

18
Enfin
le troisième mouver;Jent a trait aux traditions et perspecti-
9
ves. On retrouve par là une préoccupation très répandue de nos jours. LGS
sociologues se sont efforcé de r0pondre aux interrogGtions des uns et des
autres sur 11 avenir des tl"aditi ons d"ms un monde qui semble a.vait- opté pour
le progrès
le rnatérialisme
l'uniformisation des comportements et r.lOdes d~
9
9
pensêc pnr le biais de la technique cu de la technologie. Plus particulière-
ment, l'accent SQ trouve mis sur les conflits divers mais concentriques G'Ji
parcourent le roman. Tous se résument en un conflit culturel qui remet tout
en cause mais il était légitime d'en saisir les implications aux niveaux
les plus divers. Tout naturellement les conflits appellent des solutions que
lion a passêSen revuc
ùnalysees et critiquées. Il reste cependant que les
9
romanciers nIent pas l'ambition d'ouvrir des voies nouvelles. ·I1s décrivent
les rapports de l'individu nu groupe socia'~ ils les critiquent, ils en pro-
posent 1e réalilênùgem::mt. Presque tous 5 à des degr6s di vers 9 se prononcent pour
la coneiliation de la trùdition et du modernisme.
Cette articulation permet de saisir l'importance du thème des
traditions dans le roman, son êvo1ution.
En fait g son étude conduit à le synthèse des aspects les plus
significatifs de ce genre.

19
PREfiHERE PARTIE
TRADITION ET IDENTITE
INTRODUCTION (1)
PRESENTATION - Une. COl'lVeJlBe.rtCe. (20) : 11 Africani sme (22) ; la
politique coloniale (29) ; le roman colonial (41) ; le thèse de la négritu-
de (50).
- Une 04ientation (56) : le nouveau réalisme (71)
l'affirmation de l'identité culturell~ (84) ; la réhabilitation culturel-
le (89).
RESISTANCE A LA COLONISATION - L'Engagement (105) : motivation i
la littérature traditionnelle (109) ; le contexte des années 1930 (112) ;
le contexte des années 1950 (114)
les positions ; le débat (116) ; les
manifestations et réserves (124).
- La. SubvVL6.iOn. de. fu SouUé Coton..iate (132)
la subversion de l'autorité (139) ; la subversion de la famille (154)
la subversion des croyances (162).

20
Il est indiqué de s'arrêter ùu contexte qui
el
suscité
1e roman africain -et jlune façon g2nérale la
littérature africaihe- pour déterminer la place du thème
des
traditions
son évolution
la diversit~ d'approche des
i
j
écrivains.
Ce thème retient l',).ttention par la convergence
de courants de pensée (1) j
par des mutations sur lesquelles
la lumière a été abondamment faite ces vingt dernières
ùnnêes
(2).
Avant tout, il
faut évoquer le renouveau de
l'afdcanisme au début de ce siècle et qui
nlest pas sans
influence sur la politique coloniale. même s'il
n'en consti-
tue pas
le seul
èlément déterminant;
l'évolution de la lit-
té rat u re colon i ale don t
lep u b l i c s e ra cel ui
dur 0 man a f ri -
cain;
l a naissance de l'école de la négri tude qui
met
l'accent sur la primauté du culturel et que le surréalisme
français ne laisse pas indifférente.
Tout se passe comme si 9 autour des
années 1920-
1930, une évolution rapide des idées concourt â la création
d'un contexte postulant un
roman dont la vocation première
aurait trnit à la présentation d~s cultures africaines et
â
leur confrontation avec les cultures européennes.
(1) Il ne s'agirû ici que d'un rôppel
dans
lequel
l'accent
sera mis sur cette convergence qui
jette un éclairage nou-
venu sur les
tra.ditions.
(2)
En plus des nombreux travaux sur l'exotisme colonial. on
lira avec profit ceux Je Roland LEBEL
Leon
FANDUDH-SIEFER,
j
~artine ASTIER-LOUTFI, sur lesquels on reviendra.

21
Les théoriciens de la négritude
à
la suite des
i
afri cani stes, Si attachent à
la d&fense et à
la sauvegarde
des cultures africaines menacées par la colonisation.
Les
romanciers ùfricains confèrent, en écho, la première place
aux traditions.
Ce faisant, d'entrée Je jeu;, ils prolongent
une mutation récente du romûn colon; 13.1 qui
met l'accent sur
la spécificité culturelle ôfricêine.
Les conditions de
la co-existence d'un roman co-
lonial et d'un roman nfricain. de
l'extinction progressive
du premier au profit du second mérit.::nt que l'c'n s'y arrêttl.
S'agit-il d'une substitution pure et simple d'un type de
roman ft un autre, d'une rupture sans lendemain? Ne vaut-il
pas mieux parler d'une
relève qui
suppose une relative con~
tinuité ? Et sur quel
plan? Plus éclairante est l'0vJlution
du thème de l~ tradition au regarè de celle du roman afri-
cain.
Dans un premier temps, qui
correspond li la première
phase J0
l'évolution GU roman africain qui
se prolonge jus-
qu'à li) seconde guerre monùiale. l'nccent est mis sur les
problèmes culturels
sur l'affirmation, la réhnbilitation de
i
l'LJentité culturelle africain'2.
Les intellectuels noirs
revendiquent leur place au sein du système colonial au nom
de leur spécificité culturelle qui est inséparable de la
progressive revalc,risation des
traditions.
Dans un second temps ~ nu lendemai n de l a guerre ~
la contestation de la colonisation s'appuie sur les
tradi-
tions, suit que les
romanci~rs prennGnt en mains leur d6fen~
se, soit qu'ils s'emploient à expliquer l'échec du colonia~
lisme par le mépris des
traditions qui
constituent comme

22
llélément unificateur des victimes de ce systèm~., Au début
d~s années 1960. lorsque les colonies françaises accèdent à
l'indépendance. l'éclairage se
trc;uve mis plus pèrticuliè~
rement sur lë. confr·::mtation de la tradition et du modernisme »
sur la nécessité du changement. Le roman s'ouvre à la con~
testation de la négritude et multiplie les réserves sur les
traditions.
Aujourd'hui encore, le roman reste quelque peu
tributairè des conditions de
sa gestation. On ne peut bien
saisir le sens de son éVûlutiDn si on ne précise ces der~
ni ères.
Dans son essai. AntiUtopologù, e;t Coto~me. (3)
G.LECLERC décrit l'évolution de l'anthropologie -et de
l\\africanisme- pendant 1 I entre,-,rjeux-guerres. Le roman afri-
cain naît précisément dans ce cont~xte où l'anthropoloç;ie
s'engage dans la remise en cause 12 ses objectifs et de ses
méthodes et où l'africanisme en mutation
s'affirme. CG Jer=
nier courant de pensée renouvelle l'approche des problèmes
nfricains et exerce une remù.rquable influence sur ceux qui
forgent la politique coloniale. sur les écrivains coloniùux
et singulièrement sur les écrivains noirs. l"'lme KESTELOOT
fait, dans sa thèse. le point de cette question (4). Elle
s DU l i 9ne l a mut a t ion de l' a f r i ca ni s me q IJ ;1 é tan t x de moi ns
(3) Gérard LECLERC. Anth~opotog~e. e.t Coton~at~~m~, E~~a~ ~u~
t'H~~to~~~ d~ Z'A6~~ean~~me. , Paris: Fayard, 1972.
(4) Lyl i an KESTELDDT.
L~~ Ee~~va~I1,~ No~~~ de. L5ngue. F~al1-
ça~~~ : Na~~~ane~ d'un~ t~tté~atu~e.. Université de tiruxe11es.
Institut de Sociologie, 1953~ pp. 101-109.

23
an moins le fait d'amateurs et d'hommes animés. par la seule bqnne volon-
té, passe entre 10s mains dl hommes dt? sciences et de ~ f 0 nc t ion-
naires caloniaux~ témoignant d'une plus grande familiarité
avec les cultures africaines
d'une plus grande rigueur
9
scientifique.
Léa FROBENIUS
vOYéloeur infntigable, dans
i
(
) et dans
Le.
(6), s'att~che il montrer l'ori]ina~
lité et la p0rennité des civilisations africaines.
Les écri~
vains noirs
de
la premièj-e gènér,)tion ont cit leur dette
~nvers les èfricanistes, singulièrf;}ment cet ethnologue alle-
manu qui
mit sur pied l~ première synthèse :Je cette im)cr-
tance sur les civilisations africuines (7).
CESIHRE exalte
son oeuvre et l'(;\\1pose aux excès J'autres africanistes
ccn-
9
servateurs
racistes
et faisant cur;)s
iwec la colonisa-
9
9
tian (8).
Plus c'une fois SENGHOR est revenu sur l'imiJùct ce
l'oeuvre de FROBENIUS sur les intellectuels Je sa générëticn.
(5)
Léa FROBENIUS
Hi~toi~e. de la Civiii~ation A6~ieaine.~
9
Paris:
Gallimard, 1936.
(6)
Léa FROBENIUS,
Le. Ve.~tÙl de.~ Civiii~a.t..[ol1~p Paris:
Gallimard,
(7) Les extrapclations de FROBENIUS ont inspiré bien des
réserves aux chercheurs Je la Q2nérôtion suivante.
(8)
f.dmé
CES;'IRE~
V-<"~eouJt~ .6u/t te. Co,e.OVliat-<".6me.
Paris:
p
Présence f.fricaine~ 1955, p.
31.

24
Sa gratitude est si grande que pas une fois, il ne slarrête
au car a c t è re e xces s i f de ce r t ai ne s con cl us ion s dus a van t .
Il affi rme. dans un hommage au savant allemand : I!r~ul mieux
que FR03ENIUS ne révèle llAfrique au monde et les Africains
à eux-mêmes" (9).
Il souligne l'effet du développem'2nt de
l'africanisme sur le mouvem'2nt de la Négritude:
"C'est
FRIS BEN l li S qui n 0 usa i da à cha r 9e r lem 0 t Lné g rit udV des è
signification la plus dense, la plus humaine en même
temp~(10). Ses grandes synthèses sur la spécificité et la
diversité culturelles de l',ll.frique le ramènent bien souvent
à l'oeuvre de FROBENIUS.
Les travaux des africanistes français, plus pro-
ches, plus accessibles, marquent cette génération d1écri-
vains noirs Gussi profondément. L'oeuvre de Maurice DELAFOS-
SE. fonctionnaire coloniê\\lll chercheur infatigable ll esprit
vaste et pénétrant, n~ laisse d)ns l'ombre aucun aspect des
cultures africaines. En 1939, déjà. SENGHOR lui
rendit hom-
mage, en le proclamant : "h~ plus grand des africanisants
en France ., je veux dire le plus attentif ... "(ll).
DELAFOS-
SE oeuvra à la revalorisation de l'histoire et à la recon-
naissance des cultures africaines. Seule Mme KESTELOOT met
(9)
L.S. SENGHOR,
Le.-6 L~çot1.-6 de. Léa fROBENIUS
Ù1
U.be.Jtte. 3
p
p
NégJt~tud~ et Civit~-6ation de. i'Un~ve.~~2Z,
Paris: Le Seuil,
1977.
(10)L.S. SENGHOR, ~b~d'l
p. 399.
(11)L.S. SENGHOR s Ce. que. t'Homme UoiJt appoJtte, ~n L~be.Jtt~ 1.
NégJtitude. e.t Human..i.6rne.,
Parts: Le Seuil, 1964~ p. 26.

25
an bonne pl'1ce~ l'oeuvr~ remarquable de Georges Hr~RDY dont
l'essai
l'k'l.t: Nèo/te(12)
constitue une des premières tenta=
Cl
tives d'explication de l'J.rt africain en fonction de la
religion et du contexte socio-culture1.
I~ l'instar Q'e
DELAFOSSE~ HARDY était un fonctionnaire colonial
responsù-
ble pendant de longues
ànnées~ de l:enseignement en ;\\.O.F'.\\l
i l essaya de l'infléchi r quelque peu dans l~ sens d~ 1'évo~
lution des études africaines.
A Dakar même. en plus de ses
fonctions officielles, il
joua un rôle d'animateur culturel.
que 8irago DrOp évoque dans son premier récit autob;ographi~
que ( 13 ).
Ce pen d il nt.
cie s tG.
LE CL ER C qui \\l ::l. n alys an t
l' 2vol u·,
tion de l'africëlnisma, a expliqué ses progrès et san impact
sur ce u x qui
9f r Cl. i en t
lad est i n 2e ct u con· tin e n t
n0 i r . l l met
t 0 u t
Pèl r tic u1i è re me n t
lia cc en t sur 1e ra n 0 U val l e me nt duc 0 n -
cept de civilisùtion~ le passag2 d'une
conceptiJn europo~
ce nt ri s te à u11 e ,Q. ut ra na rq uée par le re lat i vis ne cul tu re l 9
de l' ethnocentri sme uni tai ra au fCincti cnnùl i sme
Qra!yllatique·
Il s'Jrrête à
"l'anthropologie c12
la fin
cu XIXe siècle Lquj]
identifiera la civilisation à
l&Occident industriel
et dres~
sera une typologie des sociétès 2n fonction de leur niveau
technique(14)1;, pour montrer que 12 progrès technique ne coit
(12)Georg<2s Hi~RDY,
L'A./tt: Mèg/te.~
Paris: Edit.
H.
L~urens$
1:127.
(13)Bira~~o DIOP. ToUf.> C()nte~ Fa,Lt~. {~~'!') n° 7 et 8, Do.k:'}r
19'4
(14)G~rard LECLERC, Anth~opologle et: Colonl~atlon. op. clt:.
p.
18.

26
;Jas constituer le critère exclusif pour mesurer l'avancement
d'une civilisùtion(15).
Il
note le
recul
des
anthropologues
s:J(;:cul~teurs. amateurs J'abstrélctions~ tenants de préjugés
ct 1 un a ut re âge e t
lui
0 PP0 sel 12 s
pro 9 r ès de
Il l'a n th r 0 pol 0 9 i G
de terrain!!.
Il souligne que 1l1 es .'J.nnées 20 sont une date
charnière dans
l'histoire de l'anthroDoloqie moderne. La
.
,
pratique de terrain est l'expression d'une transformation
radicale du sens pratique et du discours anthropologique.
d'une transformation de la conception des
"sociêtês primiti-
e
ves".
Elle est d'abord la volonté de com;:>rendre la vie de
ces sociétés en tant que telles. de l'intérieur
et non plus
ll
en tant que prétextes ft des
constructions spêculatives(16).
Il
relève l'influenca de ce changement méthodolo-
gique et des
résultats
de l'anthropologie en Afrique.
Le
gouverneur général
de l'tLO.F .•
CLOZEL~ attentif à tout cela
et singulièrement au dêbat
autour du concept de civilisa-
tian.
crée en 1915 le
"Comité d'Etudes Historiques et Scien-
tifiques
de lIA.O.F.". Nombre de fonctionnaires
coloniaux.
excellents
connaisseurs de l'Afrique. se convertissent ,5
l'africanisme s l ils nlen sont pas
les
têtes
de file:
OELAFOSSE~ EQUIL8ECQ~ GRIAULE ...
Ces chercheurs. bien avant ln naissance de la
littérature àfricaine~ ont déblJyé le terrain. entrepris la.
revalorisation des
cultures ùfrico.ines.
Convertis à IIla pr[\\.=
tique 0\\2 tl2rr.::";n". ils concentrent leurs efforts sur l'étude
(15) Gérard LECLÉRC, An:thJtopoR.ogie. uCoR.oi1-L6a.Xion, op. U:t. p. 67.
(16) Gérard LECLERC s ibid. ,p. 64.

27
c;es traditions.
Ils p/)rteront sur les fonts baptismaux aussi
bien la jeune littérature par le biais d8 préfaces, que, plus
tard~ la revue "Présence Africaine". Il reste que, pour la
plupart des
fonctionnôires
coloniaux~ ces hommes niant pas
directement remis ~n cause le système qu'ils servaient. même
si, à plus ou moins longue éch0ûl'lce; leurs travaux devaient
déboucher sur sa remise en cause. KIMONI
donne de cette
situation une ex?licatiun qui
gagnerait à être nUènc~e lors~
qulil
écrit que Ille problème des limites
au sujet de la (J;;>
couverte des cultures africain(~s est celui
de l'attitude
ambiguë qui
a présidé à l'engouement des chercheurs occicen-
taux vers (sic)i2s formes
traditionnelles africaines lesquel-
les loin d'être revalorisées par ce fait, servirent soit
.s.
1
renforcer le projet colonial
é~ culture, cu offrirent simple'-
ment un prétexte pour cri tiquer les valeurs de l 'Occi dent ll ( li).
Fé.\\ut-il
juger les africanistes eur()p~ens sur leurs mobiles
ou mati va ti ons profondes ou bi en nI? re teni r que leur rôle ini-
tiateur dnns la redécouverte, l'interprétation. '2t la réhô'-'
bilitation des cultures africaines? Peut-on leur tenir
ri gue u r d ' a v0 i r con cl u i t
leu r s t r a vau x dan s l e con te x t 2 col 0 ~ ,
ni al,
vai re aV2C le secr2t espoi r de renforcer ce système"
lorsque tant G'écriv~ins africains se sont épanouis Jans ce
ca cl re ?
(17) Iyay KIMONI ~ V06~~n d~ fa L~tténatunè N~9no-A6n~~a~ne ou
pnobfê.maUque.,d'une. ~uftu.ne., Presses Universitaires du Zaïre:
Sherbrook Naaman,
1975~ o.
124.
l
'

28
En vérité les africanistes n'ont pas cess~ d'~VO~
luer. au lendemain dE:: la dernière guerre~ ils se sont retrou~

vés 3 côté cies écri vains noi rs autour de la revuell~résence
Africaine ll . Comme de juste~
l'africanisme nia pas g du jour
au lendemain~ chan0é les esprits.
En revanche~
on ne ?eut que s'accorder dans une'
certaine mesure avec KIMONI lcrs.=ju'il souligne les rapports
de l'africanisme et de l'iu2ologie coloniale. Il écrit que:
IIl a préoccupation des ethnologues fut en effet la recherche
d'une base (Je coopération entre l'Europe et l'r\\frique. Sou-
cieux à"lafric-~niseril le système coloniùl_ ils comptèr'2nt
avec les réalités africaines cans la mesure où
elles' purent
fournir une base de coo~ération
tout en maintenant le critè~
re que c'est la présence des intfrêts étrllngers Clui dicterait
l'orientation culturelle à l~onner à l'~\\frique"(18). Il reste
que ce que KIMONI considère
comm~ un effort d'africanisa-
t ion dus ys t è me ~ au s s i t i mi de ,~u 1 i 1 fût ~ dé b0 u cha sur 1a
reconnaissance des civilisations africaines et~ plus tèrd~
sur l'indépendance et que; nom~re d'africanistes~
surtout
ceux de 1,1 génération suivante~ ne peuvent
en aucun cns
êtr8 accusés de colonialisme. Dnns l'ensemb12 s avec le recul
dont on dispose maintenant, on ~eut conclure que les africa=
nistes aidèrent plus j
l~ reconnôissènce des cultures ~.fri-
caines qu1nu renforceYn2nt ,Ju système cDlonial. KI;,WNI lui-
même cite. à la suite oe t-1m2 KESTELOOT, la vive réaction de
(18) Iyay KIMONI. Ve~t~n de ta L~tté~atu~e Nég~o-A6~~~a~ne ou
P~obtémat~que d'une Cuttu~e. op. ~~t., p. 125.

29
certains intellectuels euror)éens
èe (~roite -et de renom"
aux enseignements des africanistes.
En Afrique même. la nouvelle l:Jrient~tion de l'a~
fricanisme aurà une certaine i(Jfluenc:2 sur la [)Qlitiqueco-
loniale. Souvent cette Jernicre ne dépassera pas
le niveau
des bonnes intentions.
Il
faut ce;)Sndènt lier l'africanis-
me au dé b è t sur l' as sim i 1 é1 t ion et lia s soc i a t i 0 i1. et y 1 i re
comme les prémices d'une remise en cause du système dans son
ensemble.
La contestation du concept unitaire Ge la civili-
sation.
la reconnaissance ;)rogressive de la spécificité des
cultures africaines. dev}ient légitimement entraîner un ef-
fort Je réajustement c~e l'idéologie coloniale. C'est ainsi
que les africanistes s'efforcêrant de substituer a la doc-
trine de l'assimi1ation
celle de l'associ ation qui
permet~
t rai t
1Cl s a u ve C) a r cl e de l' 0 r i gin ù 1 i té cul tu re 11 e de cha cu n
des ;Jeuples en pr~sence. Certes" 1a reconversion de l'afri-
canisme ne fut lè cause
j'aucun bouleversement des
théories
coloniales.
L'association se uessinà. gagna du terrain 9
trouva un dêbut d'ap~lication sur l~ plan des institutions
politiques mais ne
réussit à anéantir ni
la doctrine ni
ln
pra t i q U12 ch; lIa s s i mi 1a t ion cul tu r2 1 lE:. Jus ~1 u 1 au 1en de mà inde
la dernière guerre mondiQle. 1 l assoc;ation releva du domaine
des postulations.
De plus,
lorsqu'enfin on se décida à la mettre en
pratique. les séqu211es
de llassimilation jouèrent comme
autant J'entraves.
Ce qui
fai t
;Jarler Joseph KI-ZERBO de

30
:il'ambiguité de la. ;)olitique coloniale française qui ~rrera,
jusqu'à la fin~ de l'utopi2 de l t assiil1ilation aux mirag9s
de l'association li (19). Henri BRUNSCHlnG ne lui
donne pas
tort qui
écrit des p2upl12s noirs
l'qu'elle I-la colonisationTles
entraîna dans la voie que 125 B13ncs avaient suivie aupùra~
vant:
Cl! l le
où les coutumes se muent en folklore et leur
re s pe ct en niJ st al 9 i e" (2 0) .
Il
reste que l'associationnisme poursuit son
chemin. On peut en repérer les idées précisément dans les
préfaces
des premières oeuvres africaines.
R.
RANDAU, dans
la préface de la monogra~hie que Uim DELOBSON a consacrée
à l'empire du 1\\1ogho~Naba~
r2c(mnaît la spécificité des
cul-
tures noi res et concède qU'2 "ce qui
8
ét~ construit par des
mi 11 i e r s J 1 a n née s ne peut être démoli en que l que 9 jours
la coutume !2thnique qui
lis les hommes 2ntre eux est plus
solide que le ciment rOrlain ll (21). Quant au préfacier ch~
Ka~im sa position est bien plus nette. Il cite abondamment
(19)Joseph KI-ZERBO~ Hi~toi~e de l'A6~ique Noi~e, Paris:
Hatier,
1972, p.
435.
(20)H2nri BRUNSCHWIG. VAvèneme.nt de l'A6~ique Noi~ev Paris:
A. Colin. 1963. ~. 179.
(21)Dim DELOBSON. L'Empi~e. du Mogho-Naba, Paris: éd:
Donùt~
i"io h t - Ch ré t i ~ n, 1932 j
~). 6.
En fait.
la lecture de
texte montre que l'associa-
tionnisme n'êtait ~as incompatible avec certains sentiments.
R::\\NDAU y veit quant à lui
le moyen J'interrom;Jre
IIl es fata~
")
)
lités ancestrales" des Noirs

31
un autre africaniste de haute vJlée. Théodore MONOD. qui
donne un
~cho re~arquable
aux mutations intervenues dans
les études
africaines.
Favorable 8 la reconnaissance et au
développement des
cultures
africain2s~ il écrit: IIQuant il
l'homme
bien lcin d'être parteJlJt identique. il
présente des
J
types physiques très
variés -quai
cie commun entre un Négril-
le et un Peul. entre un Bushman et un Ouolof ?- pôrle
d'innombrableS'
langues compliquées au vocJ.bulèin~ souvent
exubérant. et loin de présenter une civilisation ..
révèle
aujourd'hui
~ l'ethnologi2. l'existence de toute un;:: série
de
cycles culturels ayant chacun 12\\Jrs caractères,
leur air~
de distribution et. bien entendu.
leur histoire" (22).
Th. MONOD n'2 se contente ;JJ.S de f=.1;re valoir la diversité
des peupL:::s et des
cultures
de l';1friqu2.
Il
cJévelo~)pe la
thèse de l'association fondée sur un dévelo~~)Gment
culturel
parallèle et se préoccupe ainsi ..
d'inspirer le
respect de la
p<::rsonnalité culturelle de l'~\\frique.
Il poursui t. plus
loin:
lIassocier. juxtaposer
réunir. ce n'est pas nécessai-
9
rèment fusionner.
L'union féconde
n'est pas celle qui
ü~Jolit
L~s virtualit.'2s spécifiques üt f:tit d'une précieuse diversi-
té.
je ne sais quel
inform~ ~t d6so1ant mag~~ ; l 'union
véritable exalte les personnalités assQci~·es.cJécüuvrant dans
leur contact mutuel, et plus encore dans un but commun pro-
posé,) leur activité,
Jes
raisons nouvelles d'être pleine-
ment elles-mêmes et de rn2ttre leurs
richesses
respectives
au service (lu bien collectifll (23).
(22) Ousmane SaCE,
Kaltim,
éd.
latines 9
p.
8.
(23 ) au sman e SOC E , .i bid., p. 1a .

32
Kob'2rt DEL~VIGNETTEi rOnlancier l, chercheur -qui
tient Fo~ce-Bonté pour un bon roman
!~ ne se démarque pas
avec la mêm'2 netteté des
tenants
de l'~ssimilationnism'2.
Acquis ,Ej la nouvelle
doctrin;;;i il
n'en pêche pas moins par
excès .j'optimisme.
C'est ainsi
lue )rOcisant le sens de
Ka.nim, il
~crit : liEn s'exprimant i en s'anJlysant
les Afri~
i1
cains travail lent non seulement à leur développement mais
au nôtre.
Et ils portent le problème de nos
rapports
avec
l'Afrique sur un pl an supt:rieur qui
les 'Jblige et qui
nous
obliqe avec eux â dê~asser les vieilles nations de colonisa-
-
.
t ion c ü mm e l e s t n dE J u n a t ion (l 1i s me Cl f ri ca i n Il (2 4 ) .
C'est, là,
aller vite en besogne. La nouvelle
doctrine est 5 ce point un8 source de confusion qu'elle per-
met aux adeptes du colonièlisme d'y trouver une
raison de
croi re Jans la pérenni t2 Je ce système, I-::t aux espri ts pro=
gressistes d'envisager l'avenir avec confiance.
On comprenJ
que les intellectuels noirs multiplient les
réserves a son
endroit.
Il est sinculier qU2 ni
les Européens, ni
les
Africains ne
reconnaissaient de ~otentia1ité libératrice j
1Iassoci~tionnism2. f~ieux9 le malentendu des colons et d2S
africanistes autour je 1 'idëe d'~ssociation se prolonge en
mili8u nfricain ~ais autour de celle ~'assimilation. Les
êcrivains de la première génération créant leurs oeuvres en
France mêm2, et, particulièrement 3ttentifs au débat sur les
(24)
OusmancSOCL Ka.nim,
op.
c.it.,
p.
15.

33
c i vil i s a t ion s a f ri c a i nes.
re jet te n t
lia s sim i 1 a t ion ni s me dan s
1e que 1 ils
v0 i en t 1e vi 0 1 9 é ri 9é e n s y st ème. de 1 a pers 0 nna~
lité culturelle africaine. En Afrique même, singulièrement
au Sénégal, où
les habi tants des
"quatre communes li
~5) exer~
cent le droit de cité/-les hommes politiques plus au contact
àes
réalités coloniales 2t soucieux de changement, soutien-
nent cette politique dans
laquelle ils voient la chance
d'assurer 1 1éga1ité des droits
de tous les
citoyens français,
b 1an cs 2 t
no i rs (26).
En
1937, SENGHOR pri t 1a mesure non pas du di vor-
ce des aspirations mais de la diversité des
voies préconi·~
sées par les intellectuels de PGris et les politiciens
=
(25) Dakar, Saint"Louis, Rufisque, Gorée.
(26)
Dans l'introduction de son livre, Lamine GUEYE évoque
ces propos on ne peut plus significntifs
:
H un
ancien mi1i'-
taire S ' 2St expliqué a ce sujet d'une façon assez pittores-
que
mais qui
n1en
traduit ~as moins un état d'esprit géné~
9
ra 1 .
A la question qui
lui
était posée de savoir s'il n1en-
visageait pas de se faire
naturaliser citoyen français, il
ça.-i..6, gouve!l.ne.uJL 6JLal1çc~.-i..6,
ce. n'e..6t pa.6 .te. pJLobtème..
L'z.6-6e.I1-
que. c~de.R..'Ewr.opê.e.n de. mê.me. gJL;"'tde. e.t de. me.me. al1c.-i.e.nne.té
que. mo.-i. ; qu'on ne. m'.-i.mpo6e. pa~ de..6 .6eJLv.-i.tude.6 dOl1t l'EuJLo-
Prèsc:!i1ce Africaine,
1966. p. 8.

34
locaux. A une conférence donn28 à la Chambre de Comm8rce de
.
. .
. '
. dans
Dnk ô r ~7) i 1 de man cj a 1 1 ël f r, can, sa t, on de l'ens'e1gnement)' ûsagej
le cycle primaire des langues ùfricaines. Son auditoire n2
le suivit pùs", qui
craignait en s'engageant dans la voie ces
particularismes de ne pouvoir prétendre aux mêmes droits qUG
les Français (28).
Il faut tenir compte ici, de la tradition
des lI qua tre communes l' (je 13 revendication exc1usi\\8 de leurs
droits de citoyens françJis à part entière qui occupe l les-
sentie1
de "L'ZtinhuUlte. AÛJt.<.ca'<'n"
de Lamine GUEYE.
La raison majeure à ce divorce, entre écrivains
et hommes politiques doit 0tre cherchée dans le fait qU(~ le
message des nfri cani stes a pl us sûrement touché SENGHOR et
les autres Noirs de Paris que ceux (~'Afrique. Ce qui préoc=
cupe les premiers, c lest 1 a sauvegarce des cul tures et tra-
ditions africaines. leur reconnaissance. alors que les
autres se soucient avant tout d'action immédiate. En outre.
Lamine GUEYE dans l'introduction (:e 11 ouvr.:lge précité.
explique 1êl réserve des j\\fricains enVidrs toutes les prati-
ques inspirées par 1f..! reS[)2ct dé? 1 1 iJ2ntité : 1C11Africain
(27) loS. SENGHOR, Le. PJtob,tème. Cu.f-tuJte.-f- e.n A.G.F.
L'<'be.Jtté 1.
Né.gJt'<'tu_d~ e.t Human'<'-6me.. op. ût.., pp. Il à 21.
(2B)
Il
faU(~rél ra.ppe1er 1J poH2inique évoquée par Birago DIOP,
dans un récit autobiographique inédit TOM Conte..6
Fa.<.t-6.
et
qui opposa Georges HARDY .3 Lamine GUEYE a;.Jpuyé par ses trou-
pes. HA RDY. v0 Ln an t sou 1i !J ne r 1è. ) 0 re nnit é des t rai t s cu1-
ture1s africains. affirma dans une boutade que me.me. e.n
-6mo~ng le. nègJte. 6Jtém~t au -6on du tam-tam. Le jeune po1iti~
cien séné~alais sien ~rit vivement ~ cet africaniste parti-
san dlune rnCJcJi2rnisation qui
tint le plus granJ compte des
réalités culturelles africaines!

35
est mé fia nt par n a t u re à lié 9 a rd de t 0 ut ce qui
a été con =
çu et réalisé à son usage exclusif et dont l'inspiration
viendrait des seules autorités colonia1es".
Les écrivains africains en revanche. militent
dans les mêmes mouvements que des intellectuels noirs qui
ont fait une expérience désastreuse de l'assimilation cu1=
tu re 11 e .
SENGHOR multiplie les condamnations de l'assimi-
1ationnisme au nnm de l'identité culturelle africaine. Lors=
que l'on s'arrête à la chronologie de ses diverses prises
de position. on se convainc une fois de plus que la po1iti~
que d'assimilation nia jamais été )bandonnée~ ni même ~tté­
nuée sur le plan culturel. Au 1end2m,J.in de la dernière guer~
re~ il revient à la charge et explique: uNous avons un tem-
pérament. une âme origini.11e. Cela. transparaît dans nos moeurs
et nos croyances. On peut transposer, telle quelle. chez
nous. l'organisation politique et sociale de 1J métropole"
avec départements et députes. prolétariat et partis, syndicat
ete nsei 9il e men t 1a ï que. 0ri peu t Il 0 Us fa i re pe r dre nos qua 1i <,
tés, peut-~tre nos défauts. On nous inoculera les défauts mf-
trcpo1 i tai ns
je doute qu'on puisse de cette manière. nous
donn8r leurs qualités. On risque seulement li·.?
faire
de nous,
j
de pâles copies français8s~ des consommateurs et non des pro-
ducteurs de culture. Car la vigne., c'est un exemple entre
mi 11 e ~ ne peu t 5 1 a ccl i mnte r en ,6, f r i que No i re ; e 11 e y pou s se"
mais les raisins n'arrivent p~s à maturité. C'est que le sol
est autre et autre le climat" (29). Sa préférence va au
~9) L.S. SENGHOR, La Communauté Impéniat~ Fnançai~~, ~n Li-
benté 1, Négnitude et Humani~me, cp.cit. j p. 43.

36
métissage culturel. Cette thèse siest développée parallèle~
m€nt
à l'associationnisme.
On 2n relève un écho dans Ka~lm)
le pr~mier roman africain digne de ce nom et publié en
France (30). Sans s'arrêter outre m~sure aux caractères par=
ticuliers et objectifs Gvidents de la colonisation et sur
lesquels CESAIRE a jet~ une lumière particulièrement vive.
SENGHOR donne un écho aux idees développées par ~~ Anani
SANTOS dans sa thèse de doctorat (31.). Il précise ses vues
(30) Ousmane SOCt.
KaJtim, op. c.Lt., 105.
01) Alors que Lamine GUEYE. dans sa thèse de doctorat en
droit~ Ve ta Situation Potitiqu~ de~ Sénêgata.i~ OJtiginaiJte~
de.~ 4 Commune/~ de piein ~xeJtc.ic.e.; Pa ri s s 1921, comme dans
son action politique, demandait que le bénéfice de la ci-
toyenneté française accordé aux citoyens des quatre communes
leur fût étendu sans réserve. Me Anani SANTOS, dans sa thêse
de doctorat en droit sur t'Op1"ion de.~ Indigène~ en. 6a.ve.uJt de.
l'applic.ation de. ta. Loi 6Jtançai~e e.n A.O.F. et au Togo,
Paris, 1943~ prenait une positicn plus conséquenta et en
rapport avec les thèses Je l'association, du métissage:
ta ié_gi~ faUo n c.o.toniafe doit ~ e. dé. veto pp~Jt a tet point que.
ie~ EUJtopéen~ eux a~~i pouJtJtont ~'en pJt~vafoiJt~ à t'av~ni~.
C'e~t ~a le Jtêve d'un aveniJt e.nc.oJte ignoJté ; mai~ if c.onvient
d'y pen~e~ dè~ aujouJtd'hui c.omme. a fa ~eufe 6ina~ité ~ouhai­
tabie ... La c.o2oni~ation
e~t un 6ait ~oc.iat : fe c.ontaet de
deux peupie.~. Ce c.ontac.t d'aboJtd bJtutat, tend de pfu~ en pf~
a ~e noJtmafi~e~. I~ 6aut dé~oJtmai~ e.nvi~ageJt Jtê~olument une
6u~ion dan~ faque.ife auc.un de.~ éféme.n~ n'ab~oJtbe t'autJte 1
mai~ to~ deux pJte.nnent c.on~c.ie.nc.e. qu'if~ ~ont appe.ié.~ à
c.~ée.Jt une humanité nouve~ie, a faquetfe. ii~ auJtont tJtan~mi~
te.uJt~ 6oJtc.e~ vivc.~, pouJt fQ.~ c.onUnueJt da.n~ une. c.ivi.ti~ation
mu.tt e.uJt e. •
Ci té par Cl a ude \\;,J f~ LI T1ER9 :t n f' A6lLi que. cl e.6 AéJti c.a.i n~, Pù ris :
Le Seuil. 1964, pp.
122-124.

37
sur l'avenir de 1<1 colonisation:
"11 est question pour la
mêtro?ole de féconder sas terres
au mayen des
alluvions
d' humani tés que nous
lui
.)pportons ~ et ~ pour nous ~ de nous
servir de cet esprit de technique;; qui
fait la grandeur de
l'Europe) et de la France en përticulier~ pour mettre en
valeur nos richesses.
Il est question d'assimilation active
Ge part et d'autre" (32).
En 1950, aux 'IJournées d'Etudes des Indépendants
d'Outre-f11er ll • il
condamne plus
vigoureusement l'assimiln-
t i on ni s me
: Il l a t h é 0 rie de l il a ta b l e - ra s e Il ct u Nè 9 re est u n
non - sen s ~ e t l' e nsei 9 ne me n t 0 u t re - lilJe r qui i 9 n 0 re 1e s ci vi -
lisations outochtones~ un contresens ll (33). Son souci premier
est de
:1êfendre l'intégrité des cultures africaines; cela
l'amène tout naturellement à marquer Sè défi ance envers
toutes les théories coloniales
:"1 e problème est de trans-
cender la fausse antimonie assimilètion-association dans la
mesure où ce cernier mot signifie mise en conserve des civi-
lisations indigènes, de rendre à
là culture son mouvement
dialectique". Au moment 'JÙ SENGHOR '2crit ces lignes. le temps
a fait son ceuvre et les
choses S8 sent cJécèntées.
Il
parait
évident que
j
sous des
appellations
diverses. les
choses
continuent comm~ dans h~ passé. Il
relut ajouter que SE!'~GHOR1
redoutant que ~ sous prétexte d' assaci ati on. les tradi tians
afri caines ne soient enfermées
c;ans ur. ghetto cul turel.
(32) L.S. SENGHOR, Ihte:/t.-ve.ittiol1 à. t f A.é.6e.mbfée. Na.tionale. Fltan.-
çai.6e.,
Séance du 18 S~ptembre 1946.
(33) L.S. SENGHOR, Le. Pltob.f.ème. de. ~a. Cu.ttWte, ,U1 LibvLté. 1~
Négltitude. e.t Humani.6me.,
jap.
cit., p.
94.

38
redi t, sa foi
dans 1 a fatali té des échanges» dans 1 e métis··
sage culturel
: ~une civilisation stagne et meurt si elle
n ' est an i mé e d 1 un p ui s san tes p rit de cul tu re
; son s ty 1G
se cristallise en formes vides. en formules. s'il ne fait
des emprunts à d'autres" (34).
CESAIRE au regard du problème des traditions a
sui vi une v0 i e plu s fa cil eme n t re p é r ù ble. A ses yeu x l a
colonisation constitue le mùl pàr excellence. C'e;;t en son
nom que sont commises toutes les impostures, toutes les vio~
lences. Il
lui
réserve S\\2S traits les plus acérés. Il voit
dans l'assimilation et l'association diverses enveloppes
qui
recouvrent en fait la même mélrchandis2. AV(2C une logique
implacable. CESAIRE pourfend les mythes coloniaux dans le
Vi~~oun~ ~un te Coio~i~~i~rne. (3~}. C'est dans sa communica-
tion au t'Congrès International des Ecrivains et Artistes
Noirs".
en 1956, qu'il précise sa position
sur l'avenir
des cul tures de l'ensemble franco~ù.fricain. Il exp1 ique que
la colonisation en confisquant la liberté d'un peuple, en
lui retirant 1 1t1 initiative historiqu2"~ devient fatale à ~t
tout métissage,
l'qu'un régime politique et social qui sup-
prime l'auto·-détermination d'un peuple, tue en même temps
la puissance créatrice de ce peuple; cu, ce qui
revient au
"1Y\\ême, que partout où il y a eu co1ünisëltion~ des peuples
entiers ont été vidés de leur culture. vidés de toute cu1tu~
re" (36). Il montre que la règle de l'emprunt ne peut jouer
b4) l.S. SENGHOR$ Phobl~me de la Cuitune, art. cit., p. 96.
(35) Aimé CESAIRE.Vi-tlc.olLnf, .6uh te Co.e.o!1ia.li~me, Paris. Pré-
sence Africaine, 1950.
(36)
Aimé CESAIRE. Cu-c'tune. e.t Co.eoni~ationr Actes du 1er Con-
grès International des Ecrivains et Artistes Noirs, Présence
Africaine N° Spécial VIII-IX-X. Juin-Nov. 1956. T. 1. p.194.

39
valablement que dans
un contexte de liberté.
Au sein d'une
s i tua t ion colon i ale. i l s e cr é e une
ii mCl s él f que
cul tu re l l e II
dans laquelle l'les traits
culturels sont juxtaposés et non
ha rmo ni s é Sil.
En véritê.
ces
réf18xions
de CESAIRE se situent
dans la second", phase de l':2volution de 1a littératur'2 afri-
caine.
Il
ne s'agit plus seu12ment
j'assurer la défense et
illustration des traditions et cultures africaine~. mais~
en leur nom. de résister a la colonisation. d'oeuvrer a son
anéantissement.
Les têtes de file de llécole de
la négritude
s'accordent pour rejeter
l'assimilôticnnisme. et pour con-
sidérer avec suspicion l'associationnisme (37).
(37) L2s tergiversations et l'hostilitë définitive des écri=
vains noirs sont légitimées par les
I!errements et arrière~
pensées ll Je ceux qui
nvaient la charge de définir la politi-
que coloniale. Clest certainement éùns le uomaine de liédu~
cation que l'associationnisme aurnit dû trouver un terrain
privilégié. Garry Ul\\.RREN
formule
(h~ façon saisissante 1'0-
volution de l'0c~ucation en parlant du pnssage de Il.('J.du.ea.-
t..i..OI1. ada.ptée.'; (jusqu'en 1948) à :'.t;Cduc.at..i..on -Lde.nt..i..que.".
Le Gouverneur G'2n&ral
de l'J1.0.F. ~ l:Jilliam PONTY~
v0 y ait dù ns les
cul tu r e s a f rie a i n2 s 1e m0 yen ci e re n for c e r L~
colonisùtion.
Il
préconisait d'~rt~aQ..i..n~~ tE'..i..l1.d..i..9èl1.~1
pou~
m..i..e.u.x .t'a:ttac.h~~ à noU.6(Cité :)ar Gnrry \\~ARREN.
Prf!sence
Africaine n° 97~ ~. 97 ).l'inspect8ur CHARTON ~~I1.c.hé~..i..~a
qu'..i..f .6e.~a..i..t ..i..mpa~donl1.ab.te. de. n~ pa.6 ut.<...t..i...6e.~ d~ te..t.t~.6
~..i..c.he..6.6e.J~ clan.6 V1.ot~e. e.n.6e...i..gn~me.l1.t. (E:.':ucation Afri caine,
nO 72. Avril=Juin
1930~ p. 7 ).

40
L'importànt, CIGst qUe! l'évolution 1e l'afric3-
nisme trouve un écho
-
sur le ~lan
1
Joliticue
.
.
l
ct concentr8
l 'éclairagG sur les cultures 8t traditions ~fricaines. On
L2 Gouv2rneur G0nér~1 BREVIE, plus ~ratique, affirme,
qu'un~ v~nitabte cuttune ~e peut êtne entiènement impontée
i f 6aut qu'etfc pui~e ~a nonce dan~ te ~of-m~me (Education
Africaine, n° 80, Juillet-Déc. 1932, p. 175). Clest lui qui~
du mo"ins sur le plan théorique, donnera l'écho le plus net
à
l' a f r i caIl i sme ct ans
lié duc a t ion. l l af f i r me: "u 11 e. cuit un e.
6nanco-anJtic.aùte. ~'ébauc.he qui, pu-l.6ant .6on in-6pi'tatiol1 dan.6
ta pun~ tnadition oJtançai-6e., ptonge dan.6 la .6oultc.e. pno6onde.
de. -ta vie. indigène. .•• ilJotne. éduc.JJ.tiol1 a6nic.aine doit tlvoVt
un ne.gand tounné ve.Jt.6 fa Pnanc.e. pOUll. ne.cevoilt fa. lumiène.,
Wt
ne.gand tounné ve.n~ f'A6nique. pOUll. y pui.6e.n de.6 éne.ngie.-6
cl' ac.t.ion. ..
1fl 6cwt déve.f..oppzn une.. cu.ttune.. a6nicaùte.. qtU.
névèfeltct a i'indig~112 -6on pay.6 et .6on ame., poun le. 6aine.
ac.c.édcJt paft de..gnt-6 à c.e.t idéaZ de. ta c.uitu/te. nJtanco-a6nic.ai-
ne. qui ,~e.na le. c.ime.n,t d'une. a-6-6ociation ùéc.onde. e.t déôiniti-
ve." (Education Africaine, n° 87 Ji).nv.-:\\'~}rs 1934)
Pourtant au lend2~ain d~ la guerre, on retourner1 pure-
ment et simpl~ment â la politique d'assimilation cultur011e!
La pensée dé'; G. Ht\\.RDY, Di r'2cteur Généra l d'? l' Ens2 i 9ne-
ment an A.O.F. est des plus éclairante
au regard des ~11en­
t'2ndus entr(;tenus autour dG l'ôssociùtion. Dans son css'],i.
"Une. Conqu2A:e.. Cofloniaic-,
..c.'Ef1J!Jc-igne.mcn.t en A.O.P." (P3ris,
A. Colin, 1917), il insiste sur "E'CLbZrtle. de. -6auvageni2." que;
sont 185 traditions. Il pense cQpend~nt que 10 progrès
devrait s'appuyer 5ur C0S ~:L}rnH~rGs.
Il parle même d\\? l'avè-
nement d'une civilisation qui na 5e d5tournerait pas des
traditions (p. 195).
Il se dérnarCfu8 J8 ceux qui soutiennent que l'éduc~tiDn
devrait tendre à maintenir l'indigène dans sas traditions,
12 peur dlen fair~ 1 '~gal du Blanc ou de susciter en lui jes
prétentions intolérables. PQurt~nt, il trace un progra~mG
qui tient compte do ces préoccupations. On comprend la m~­
fiance des intellectuels nJirs enV8rs certaines formes j'in-
cligènisme dével::,ppé,as S8US 18 cOUv2rt de l'associatiQn.

41
peut de m6me lire 50n influence 11ns les mutations ~u roman
colonial qui. depuis ~rês d'un siécle. contribuait pour unE
large pert â la représentation j~ l IAfrique en FrancG.
L25 diverses études co~sacrées à la question.
ces dernières années. s'accordent peur conclure au renJU-
vellement de la litt6rature colJniale, au dêbut d~ ce siècle,
du fait d1une plus grande attenti]n aux réalités afric~ines.
C1est précis~mQnt pendant cette êpoque charnière aD l'afri-
canisQe exerce une influence plus ou moins grande sur l~
politique cc10nialG. -:)0. lléccL~
j:;
lê. négritucle s'affirmé2.
que: JOURDA ëlnalysc l'exctisr.Je: d~ns le roman col()ni~l
(38).
et ql.Jc R. LEBEL établit l'histc;ire df.' cett'2 litt6raturi0.
Cc dernier slarrête à sa naissanc2, ses catégories et son
éVJlution. En f~it, il cnncantr8 son attûntion sur le r:Jman
coloni?,l qui constitu:;, l'essanti21 Je CEtte littératuré!
quelque pau n6gligêe aujourd'hui, tant il ost vrai qua
d2-
~uis qu~14ue trente ans, 12 public 1 pris l'habitude j2
n1attcnjrc de massag8 littêrair2 sur le continent noir qua
èes s2uls Africains!
Après avoir montrê l'intime liaison das pr0Jrès
de la colanisati~n et des mut~tions dG la littérature cJla-
niale, R. LEBEL analyse l0s divers ~spects du roman cal~nial.
~~ JOURDA, L'Exo~i~me dan~ ta li~t~~atu~e 6nancai~e depui~
Châ.,teaubJtiand,
T.
l, Pa.ris
Bowin, 1938
T.II, Paris
P.U.F., 1956.

42
Il
s'arrête élU l'roman c:'~scale!l qui est le fait de voy~gf:urs,
de tcuristes quel:;u,;; p~u pressés qui ~ entre deux bateaux~
ont rGuni
une information qui
les mettra à même de (lonner
une coloration Gfricain~ à leurs oeuvres. Préoccupés avant
tout d'eux-Qêmes. ces romanciers ne d~daignent ni le pitto-
res'-jue facile. ni le clinquant. Très justement R. LEBEL nûtG
que "la représentrJtion des r:l0eUrS indigènes reste 2xtérieure
et l'interprétation psych()logi~ue est rudimentaire" (39).
Pi erre LOTI. qui
de vai t fai re éc:-;l e." a donné clûns Le. Ronnxn
d'un Spahi
(40). "Ides Noi rs 2t de leurs moeurs ~ une représen-
tation on ne peut plus singulière que L.F.SIEFER a analys~e
a ve c soi n (41).
Au roman d'escale une outre catégorie de roman
~ispute penJant longtemps la premi~re place et qui est le
fait de romanciers nlayant pas toujours effectué de voyage
en Afriqu2. Joignant une bonne documentation livresque j
un
remarquable talent~ ils ont pu créer des oeuvres va1ùb1~s.
Les Frères THARAUD qui
nlont jamais visité le Sfnéça1 :Jnt \\)u
c12pendant donner
La Randonnée. de Samba Viouô (42) '-lui n'est
pas sans intérêt.
(39) Roland LEBEL, Hi.6to-tJte. de. -ta LittéJtatuJte. Coionia.e.e. e.n
FJtctnc..e. p Paris~ Librairie L:ros2" 1931. p. 139.
00) Pierr2 LOTI t Le. Roman d'un Spah~" Paris: Ca1~ann-Levy.
1947 .
~1) Léon-Fanoudh SIEFER~ Le. Mythe. du N~9Jte. e.t de. l'A6Jt-tque.
No~Jte. dan~ ta L~ttéJtatuJte. FJtança~~e. (de. 18eO à la 2e. Gue.JtJte.
Mond~a,e.e.J;
Paris~ Klincksiek~
1968, pp. 51-107.
~~ J. et J. THARAUD. La Randon~~e. de. Samba V~ou6, Paris
Plon~Nourrit et Cie
1922.
g

43
C'est la dernière phase de l'évolution du roman
colonial qui
mérite de retenir llattention.
Entrent en scène
alors
des
""romanciers
·colonialistes':.
Ils se disent, non
sans
fierté~ colonialistes (43) pour se démarquer des "roman-
ciers d'escale'!. Très souvent vivant en Afrique ou y
ayant
séjourné longtemps, ils ont des hommes
et des
choses
une
approche renouvelée et prétendent les présenter du ded3ns.
Ils s'engagent dans l'investigation de l'âme afrir:aine et
dùns l a peinture des moeurs.
l\\vant t()ut~ ils ouvrent les
hostilités contre les tenants de l'exotisme facile des
voyageurs.
Jean POMIER" faisant ~cho aux critiques et moque-
ries
de R.
RANDAU~ s'était gaussé di~ "ces fourriers du re~
portage. c~s Tartarins des Lettres, ces "orientalistes" de
boulevard. qui" dans
une courte randonnée à travers
lll~fri­
que du Norc;l ont la grâce de pünétrer son âme complexe et
s'assimiler à tel
point les
richesses
de l'algérianit0
qu'ils s'engraissent en quinze jours d1un roman de 300
pages
! Il (44).
On ne saurait mieux souligner llartifice et la
prétention de ce genre.
Louis BERTRF.,[~D sien prend sans ména-
gement à LOTI età ses émules.
On retiendra surtout
~l
qu1il
élève sa prùtestation au nom Je la spécificité cultu~
relle cJes pays <Jécrits.
Il
n'hésite pas li parler de " c ivili-
sation ll )
ce qui
témoigne au sein du contexte de l'époque)
(43) Bien ente!ldu. ce mot est f)ris
en
bonne part.
Ce nlest
qu'au début de ce siècle qu'il
pr2ndra une connotation péjO-
rative.
(44)
R.
LEBEL) Hti:toA.Jr..e de. -ta LUtétLa.-tuJr..e. Cotollia1.e. e.n F1UlYLc.e.~op. cA.X••
p. 81.

è'une remarquable i2volutiùn des esprits.
"Je veux bien~
c()ncède-t~i1~ m'intéresser d. l'~moi
(l'un tourist~ ou d'un
officier Je mJrine yui
fait escale dans un port inconnu~
à condition~
bien entendu, que sa sensibilité soit de qua1i-
tè exceptionnelle. Mais
si
cet officier de marine
i
0U
ce
tùuriste él
la prétention c.;e me conner l'image vériJique du
pays qu'il
traverse alors je li1linsurg~. Je trouve tout à
fait impertinente l'attitude d'un écrivain qui
ne vuit dans
un pays étranger qu'un sp~ctac1e. ur. prétexte à s'~mouvoir
et fi slexalter~
qui
ne sait absolument rien '~e ce pays, '-lui
néglige ûe s'en enqu~rir. ou qui
n'apporte avec lui qu'un
bagag~ Je notions confuses. ou banales, ou fausses. sur
l'art,
les moeurs, 13 pensée,
la religion,
la civilisation
toute entiére de ces peu~les exotiqu8S. Comment décrire
sérieusement (je Jis sérieusement car.
une fois encore
j'admets très bien les petits jeux de pure virtuosité Jes-
criptive ou les notations frJ.gmentaires.
â
condition y...~
~ulel12s
soient sincères, et fines,
et justes, et pênétran-
tes), oui, comment décrire sèri..2usement ces âmes si
l'on
ignorl:: leur hist'Jire ll
(45).
Il
S'ù9it vvritablement Jl un tournant dans
l'histoire de la littérature coloniùle.
L'idée ga,]ne du
terrain, parmi
les romanciers,
de l'originalité; culturelle
des Africains et de l~ necessité de lier la ~einture de
l'homme.
du cadre et C::;;!S
traditions.
Ils professent que la
vie du colon ~n Afrique ne doit pas constituer leur seule
source J'insf)iratiun.
Ce sont il )roprement parler les tradi
tians qui
se trouvent progressivcm'2nt ~urtéGs au premier
(45) Rol,3nd LEBEL~ H-W-toVte. de..ta Utié"La-tWt2. Colonia1.e e.n FlUtnce.,
op. ~., p. 81.

45
plan du roman colonial.
Il
r(;st~ qUG l~s diverses formes
du rom~n calonial n~ correspondent pns riçoureusement aux
étapes d'une évolution Jans le tem~Js. Si Mme Lucie COUTURIER~
COMBETTE~ Pi~rre tJiILLE et RJ\\ï~DAU sont représentatifs iGU
roman colonialiste, André DU1AISON, qui
a longtemps
vécu en
Af ri lj U e, nIa t tes tep as une i nf 1 ue nc e bi e n net te cl e lia f ri c a ,~
nism~, même si R. LEBEL voit dans le V:i.ato d'A. DEMAISON
lI une
histoire purement inc\\igène. vue ~u côté inc1igène, et
pensé8 allec ln mentalité indigène" (46).
Il suffit cependant
eJ2
r~tenir le sens ue llfvJlution du roman colonial qui se
dégage de
cette appr~ciation.
On iJeut le repérer dans l'effort Je définition
des conditions du roman colonial. En effet Pierre MILLE et
Rémy de GOURMONT s'accordent pour dire que la
litt'~rature
coloniale adoit être produite, soit pé-\\r un Français aux
colonies ou y ayant passé sô jeuness2, soit par un colonial
ayant vécu assez longtem~s là-bas, pour s'assimiler l'âme
du pays, soit enfin par un ae nos sujets indigènes, s'expri-
mant en frùnçi:1is~ bien entçnJu ll (47)
• Cette prise Je posi~
tien atteste la survie des romanciers touristes, de l'exo~
tisme facile.
Il
faut ajouter que mGm.;: chez les m2illeurs
(46)
R.
LEBEL l H.u:to.i.Jte de. la Ut:t~o.-tWte Coloniale. e.n FJta.nc.e., op. w. 1
p. ,14.2.
( 47) R.
LEBEL, ib-id. P. 85.

46
romanciers colcniaux g
18s progr'2s de l'nfricanisme n'ont
pas toujours entrafné une vëritc)ble reconversion (48).
L.F. SIEFER
quant
g
à lui 9
se penche sur 1.) iimy~
thific3tion" du nègre et de l';1friqu'3 Noire L~ans la littéra~
ture c'J10nia18 et en situe l'ébranlement penGc)nt l'entre-
Jeux-guerres 9
lorsque l' afri cani sme commence à porter ses
f r ui t s. C' est ai ns i y U1 i 1 con cl ut son ê tu de en p ré ci S à nt
qu"len dressant l'inventaire iJes imùges d'EPINAL li travêrs
lesquelles on â
longtemps voulu voir tout un cùntinent et
toute une race de l'humanit0. nous avons
découvert qUt: CGS
images
parasites et nëanmoins orient~es n'étaient ni
des
thèmes littéraires ni
des clichéS Jpars et sans lien. mais
qu'elles se rattachaient à une repr6sentatiün complète de
l'Afrique ncire. à une vision qui. pnr son apparence de
cohésion et ses simplifications abusives.
ress2mble bien ~
(48) Ce n'est pas pour rien que SEI~GHOR. sten est pris au même
"Pierre MILLE {-:'.:..T qui s'Gmervi;;:illait Je la"ta.b.ee. JLI1..6e. 1I de'
l'âme noire et qu'on pût y bâtir librement.
C'est le lieu de
regretter l'absence de culture ethno-
logique et hi storique de nombreux écri vai ns
"col oni aux".
MalheureUSenh!nt
ce sont eux qui
font llopinion non seule~
g
ment de l'homme de la rue mais encore de la plupart des
intellectuels. Aussi est-il
nécessaire d'affirmer l'existen~
ce d'une civilisation négra-africaine et son caractère d'ori-
ginalité".
L.S. SENGHOR s VU~.6 .6uJL l'A6JL~Que. NO~JLe.p a.6.6~m~le.JL non ~tJLe.
a..6.6-i.m-i.ie.o.,
L~b~JLté 1, ~JégJL~tud~ e..t HumaN.~'~ me., op cL:C., p. 45.

47
un mythe moderne. Le mythe de l'Afrique s'est structuré très
lentement pendant plusieurs siècles pour atteindre à sa ma-
turité au cours du premi8r tiers du XXe siècle, sa maturité
coincidant par hasard avec l'apogée de ia colonisation. Si
ce mythe est resté longt2mps eE1bryonnai re, diffus et frag-
mentaire. l'AfriqUE: l'a dû essentiellement à son long isole=
ment étant demeurée quasi inconnue de l'Dcci dent jusqu'à ces
premières annees du XXe siècle ... Ces années qui ouvrirent
une ère nouvelle .. :!(49). En fait la conclusion principale de
cette étude pénétrante porte sur l'existence du mythe. sur
ses éléments. et, plus intèressùnt au regard de notre prl;~os.
sur son évolution au moment où l'africanisme se renouvelle.
Pl us récemment, ~'lme iVjartine ASTIER-LOUTFI, se
plaçant dans une perspective plus restreinte que LEBEL et
SIEFER a dessiné l'évolution théma.tique du ruman colonial.
Elle s'est penchée tùut p3rticulH~r2ment sur les rapports
des romanciers à l'JHrique. C'est ainsi qu'elll: en vient à
Jéclarer que
IILü révélation de l' immensi té des terri toi reS
afric~ins et asiatiques jointé à la conviction que les peu-
ples qui les habitaient étaient barbares, tyranniques ou
tyrannisês~ et ~n tout cas
avai~nt besoin d'être transfor-
j
mês
créèrent,chez les colünisat~urs llimpression qu'une
j
tâche gigantl?sL/ue les attendait il (:i0). Mm~ ASTIER-LDUTFI mon~
tre que la vie du celon accapare l·ùttention du romancier et
(49) L.F. SIEFER,op. dL; p.187.
(50) Martine !\\STIER-LOUTFI~ LU:t.zJz.at.uJte.. e..t. Coion-ia.t-i.6me.~
i'e..x-
pan.6-ion co.ton-ia.te.. vue.. dan.6 .ta .t-it.téJz.at.uJz.e.. 6Jz.ança-i~e..
(1817-
7914),
Paris
f~lüuton, 1971
p. 94.
j

48
que les indigènes oc~pent dans son oeuvre une place secon-
daire et sont l'objc;t de caricatures et de
dénigrement.
IfC1est3 précise-t-e11e. à la fois
à
l'espace, à la nature
et au :limat du continent africain que les écrivains atta-
chèrent une vah:ur spécia1e ll
(51). Elle met l'accent sur
l'é vol ution dura man colon i a 1 qui
dé b 0 u chi;!» a ve c Vic t 0 r
SEGALEN, sur une forme d'" exo tisme natura1iste:' (52).
Ces
trois analystes de l'évolution du roman co1o~
nia1
s'accordent sur unë conclusion d'une importarce parti-
culière.
Ils situent la mutation du roman colonial
vers
une
plus
grande attention aux réJ1ités culturelles
africaines.
aux traditions, au moment üÙ les progrès de l'africanisme
ont l'impact le plus n12t sur les esprits.
Ils établissent
en Gutre une réelle continuité du roman colonial
au roman
africain, qu'on appelle aussi
pnr moments.
le
roman nègre(53).
(51)
nartine ASTIER-LOUTFI 9
LLttéJta:twte et ColorU.a..iAAme, l'expa.n6ion
co.lol'liale vu.e. daM .ta fi;ttéJtaXutr..e. nJtançaùe. [1871-19.74) op. cit., p. 95.
(52) Martine
ASTIER-LOUTFI ~ ibid"
p.
140.
(53) C'est pr8cisément à cette charnière de la littérature
cü10ni)12 et de la littérature âfricaine de langue française
que se situe une zone d'ombre. A ce jour, l'héritage du
roman colonial
dans
le roman africJin n'ô pas fait l'objet
d'êtuJe approfondie. Certains
de ses é1êments sont repêra-
b1es ici
et là.
Dans le pass,)ge qui
a trnit à
ln naissance
des
amours
de Karim ct Marie N'Diaye g Socé lie de façon par
trop littéraire l'évolution des sentiments
des
jeunes gens
à
l'exp1osion g à
l'exubérance de
ln nature.
Il
se départit
de son réalisme habituel
pour égaler ses modèles.
((!n'
"KaJt.im"p pp.
106-107).

49
R. LEBEL n'hésite pùs j
int2grer au roman colonial, 12
BatduaLa de René MARAN. auquel il dénie le privilège j2
1I1 a reconstitution la plus fidèle d'un Gtat j'âme injiJène ll
-et cc critère n'est pas sans intérêt- ~t le Fonce-Bont~ jG
Bakary DIALLO. lI un témoignage diractll~ S·il salue dans ce
derni~r ouvrage Ille premier roman produit par un vrai noir
d'A.O.F~~. c'est parc2 qu'il ~ens2 que les lIoriginalit~s
de surface ll ne sont plus dD s:lisJn et qu'il faut s'att1ch2r
à Il l ' â fil Ci pro f 0nd e cl U Pays nGi r Il •
Mme A5TIER-LOUTFI c~nclut sa pénêtrante êtuj~ an
souliünant la continuité d'une littGrature à l'autre. Elle
d~clare qu'lI au -dela. l'oeuvre de Victor SEGALEN. qui fut
aussi une sGquence de l'expansiGn coloniale, nous ~ré!)rait
â apprécier ces autres voix: celles de SENGHOR. da MEMMI.
LCi r 5 qU'2 Sf~ DJ 1 Pr ë c i sel ëJ. r2 pré sen t at i ü n .j 'a l' Af r i~ UG
chuz s~s ~ersGnnnges ~uropéens, il la fonde sur ces 61~~2nts
m5mes que l'analyse Je SIEFER per~2ttr) de dégager une ving-
taine ,j1annèes iJlus tàrJ. Il écrit ;l;nsi : "dan.6 .e.eu/t e..n6an-
ce, il.6 avaient n~v~ d'une A6nique pleine de mou-6tiquz.ô, de
bzte..6 6auve..6 et de. né.g/te,Be...6 pZctntuJte.u.6c-.6 ; d'une A6nique.
noiJr..e qui devait oaine /te.<~.6uJtgi/t l' homme. bla.nc de lui-mê.mll,
le Jtzndant ain.6i apte à lutte.n pouJt de nobte..6 cau.6e.6, l
c.Jtée./t, a tnan.66onme.n ••• " Ci). Min.i, irl
Tnoi.6 EcJtiva.ùl..6 ;';o.ur...ô,
Présence Africaine. n° S~~cial. S3ns date. p. 368).
fI la suite de l'alt\\:~rcat;:Jn ,'lU sujGt dGS dlld~nses
p aïe n ne Sil.
1eR. P.
0RUf~ ,JI 0NT t Îl2 nt1 e S ;J r Ci Pcss url e s iLJi r s
qui particit12nt Ji;; 1] thèse rju IIbJn sa.uvage ll [Co- Le. Pttuvn,z
Chn...i...6 t
dIl Ba mba., éd. Kra us Re pri nt il 1970. p. 102).
A tout cela. il f1ut èjout~r l~ plac2 JU mariago mixt~
dans le roman africain.
C6. Mohaliladou KJ.NE. Nai.6.6a.nce. du Roman Aonic.ain fnanc.oj'Jhone.,
Af r i ca n Art s. Les i~ ngel es. v Cl 1. lIn ° 2. 1969. ~ p. 54 - 5;j •

50
de YACINE et de FERr-iOUN~ qui nous ont apporté enfin l'autre
côté des choses ll (54). Quant à SIEFER il a mis l'accent sur
le renouvellement -:!e la r2présentation de l'Afrique et des
Noirs sous l'impulsion de le nouvelle vague de l'africanis-
me.
Ainsi, ceux qui se sont penchés le plus attentive-
ment sur la litt6rature coloniale conviennent que la vraie
littérature sur l'Afrique sera le fait d'Africains ou dlEu~
ropéens fortement pénétrés de la mentalité~ des trâditions~
en un met de l'esprit des cultures africain2s. Tout se passe
comme si l'éclairage dans le roman colonial ~ progressiv:2rnent~
se concentrait sur le Noir et ses traditions.
Ciest dans ce cont~xte où l 'africanisme s'affirme~
où l'ùssociationnismel( gagne uu t,:?rrain, ct où le roman colo-
nial IIs'africanise"~ que l'école d'2 la négritudç: (55) nilît
-ct avec elle le roman africain. En fait tout~ dans les évé-
nemants jusque-là passés en reVUE, postule 1 '6mergenc0 de ce
mouvement. On di~pose de bien peu de documents d'époque (56)
(54.) ~1artil'1e ASTIER-LOUTFI, or. w. 9 p. 140.
(55) L'analyse de ce mouvement ou du concept qui le sous-tend nlest pas
notre ~ropos dans cette mise en ~lace. El12 ù fait 1'cbjet de nombr2uses
études par ~1mG KESTELOOT, Lu EeJvi.VrUltlJ No-iJL6 de. Langue. F/tanç.ab,e. ...
S.O. MEZU g L.S. Se.ngho~. Vé6e.n6e. et If~~~on de. {a Négltitude ;
NGAL, A. C~~e.. Un Homme. à ta Re.~he.Jt~hc d'une. Patnie ; S. ADOTEVI
Néglti-
g
tude. et Nég/to~ogu~ ; Y. KIMONI
Vs~tin. de. ~1 LLttéltatulte. Né9/tO-A6ltiQ~[n.e
9
ou P/tob~ê.matique. d'une. Cuf:twte. et~ ...
(56) On sait que tous les numéros de
L'Etudiant Noir ont 6t6 perdus
et
que, présentemGnt~ le chercheur ne dispose ras d'un
seul fragment de
texte !

51
pour bien c~rner les circonstances de sa naissance.
Force
est ainsi de se cont2nter de textes dG légitimation é1100rés
après coup qui tous d'ailleurs concordent. Ici aussi lme
KESTELOOT a très largement déblay6 le terrain dans sa thèse.
Comme de juste, elle insiste sur l'exemplarité de mutations
intervenues dans la dia~pora noire, sur l'émergence p~ndël.nt
1I1 a Renaissance Noire ll à Ne~'! York d'une double consci2nc2
raciale et culturelle, 2t sur la place f~ite, dans Ci;:l con~
texte nouveau, à l'inspiration et à l 'héritage africains.
Jean WAGNER ~ jeté une vive lumière su~ cette question dans
son livr2 Le~ Po~te~ Nèa~eh de~ Etdt~-Uni~ (57). Après 1voir
n na lys é lem 0 uvemen t
Il Bac k
t 0 .l\\ f rie a. Il pat r 0 nné par :'].'1 r eus
GARVEY ot sa force d'exaltetion sGntimentalc (58), l'effort
soutenu de redécouverte et de revalorisation du passé afri-
cain par Carter G. !'JOODSON, il précise
la place
que
l} thème
de l'Afrique occupe d~ns l'Oeuvre de Cla.ude i'·~CK!\\Y (59), dans
celle de l'auteur du poème HIAitage, Ccuntee CULLEN (58) Gtc.
9i ti me.. Vé 6e. n~ e , d él n s s ~ f u l 9 ur Gtic n, Cl vCl i tin sis -
té sur la nécessité pour l 'écriv~in ~ntillais d'enraciner
son oauvrG dans son environnement socie-culturel prcpre. Con-
duisant impitoyablem,2nt le procès d0"1'écrivain exotiqu~~'
(57) Jean WAGNER, Le..~ Poète~ NègA~~ de~ Etat~-Uni~,
P~ris,
lstra, 1952.
(58)Ibid., pp. 171-172.
( 59)
Ibid., pp. 259 - 265 •
(SO) Ibid., pp. 331-352.

52
René l"lEN 1L nota
"Ses tendances les plus profondes su~?ri-
mées, il manque a l'écrivain antillais ce poids qui att1che
chaque être d soi-même, donne un~ unité organique à C2
qui ; l :2 X Pr i me li (6 1). Et de pro p 0 S,~r, ,J l' i ns t3 r des é cri -
vains de~~a Renaissance Noireüde N2W York, la spontanéité
africaine, 1I1 a fraîcheur de lIAfr;qu.]",
Toutes ces ~xpériences des Noirs Amé~icàins qui
assistent a la naissance du mouvement de la négritude, des
Antillais dont l'influence s'avèr2 déterminante, se conju-
gu:}nt avac l'influence de l'afric'l.nisme. La jeune écaL:
pr;v;lég;~ l'affirmation, l'illustrntion de l'identité cul-
turel12 noire dans un premi~r temps Jvant de la mettre, au
lendemain de la guerre, au servic~ de la lutte contr3 l~
colonisation. Elle d8ssine le schéma même de l'évolution du
roman afric:"in.
Devànt le r~doublemcnt les ~ttàques dont la négri-
tude est l'objGt depuis 13 fin d2 l'époque coloniale,
CEsr\\IRE
a saisi l'occêlsion du Festival 1'Jcndisl des I~rts
Nègres qui s'est tenu a Dakar pour justifier la primautd
accorjée à la culture p~r le nouv~au mouvem2nt
Il J 2
di r él i, à Pr c~ p 0 s j G: l él f.l é 9 rit uct e, que d3 ns l i)
perspective de la réification, lp. rncisme et le colonialis-
me avaient t2ndu B transformer le nègre en chose. L'homma
noir n'était plus appréhendé par l 'homme blanc qu'a travers
(61)
René ;\\~E!'lIL, Génê.Ita..tLté. .6ult l'''Ec.ltiva.in'' de. Cou.te.uJt
An~illa.i.6, in ~Légitim~ Vé.6e.n6~~ N° l,1er Juin 1932,
pp.
7-8.

53
le prix d'une Jéf0rmation, de stéréotypes, car c'est t1U-
jours de st6réotypes que vienn~nt les préjugds et c'est ce-
la le racisme
c'est la chosific·~tiQn de l'autre, du Nègre
ll
ou du Juif; sa substitution à 1 1 autre, de la caricature de
l'autre, une caricature J 1~qu0118 on donne une vù1eur
d'absolu. L' a9paritian de la littérature de la négritud~,
da la ~oêsie de la négritude, nlont produit un tel ch~c que
parce qu'elles ont dérangé l'imag'2 que l'homme blanc 53 fai-
sait de l'homme noir
qu'ellos 8nt n1o.y·quée Ô.vec ses qu~.li­
ll
tés, nvec ses défauts, ~onc aVGC sa charge d'homme; Jans le
monde dos r.lbstractions at des stér0ctypes que l'homm~ blanc
s'était jusque-là fabriqué à son 5ujet de manière unilaté-
rale" (62).
Il est intéressant de noter que les traditiJns et
cultures africaines opèrent ici comme un antièote au ïrOC2S-
sus dG "chosification". Là cr 1onisation, 1 I assimi1.ati'Jn, 1~
racisme, ;.!rivent le Noir de SGS 1.ttribllts culturels ;nr la
pra t i q11 e dG 1a pol i t i qUG de 1a Il t ab12 ras El. Lem 0 uvem:: nt s ,:;
feit un devoir de combattr2 ces doctrines en rendant aux
noirs leur c~nscience culturelle. La déclaration de CESAIRE
se réfère aux divers ~rincipes du meuvem2nt. La cu1tur3
devait ~QrmGttre aux peuples colJnis~s de retrcuver leur
v6rit~b1G personne1ité, de remettre en cause la place 3t le
rôle qUG les maîtres du m0ment l:)ur concédaient.
(62) A. CESAIRE, V~~cou~~ ~U~ i'A~t An~~ca~n (1966), ~n Etu-
des 1itt2raires
val. 6, n° l, ~vril 1973.
ll

54
A une autre occ~si)n, CESAIRE ~récise sa concap-
tian de la négritude : " •• ~Je suis nègre et je le sais,
je suis nègre et je ~e sens solidaire àe tous les Nègr2s,
je suis nègre et je considère qua je re1êvc d'une tradition
et que je dois me donner ~our mission de faire fructifiGr
un héritage;" (63).
Ici le mot est dit: cet héritage, ciest la tradi- /'
tian 5 reva1criser et ~ faire fructifier. CESAiRE n'infirme
~as l'opinion de H. BRUNSCH~IG qui dans une analyse péné-
t r ante é cri va i t qU8 : .. e 11 e /T:2 s <} 1i tG s a f r i ca i ne~7 ve u1Gnt
sauver tout ce qui peut subsister de leur tradition. Et par
conséquent, d'abord les étudier, 1GS connaître et les f3ire
connaître. Meis elles les ètudierGnt en tant que pass~ et
les conserveront dans la mesure 00 celles-ci peuvent S~ can-
ci1iGr avec les exigences du pr6sent qui est dominé p1r 1GS
techniques cccidenta1es, non dans la mesure oa ce prês2nt
s'adapterait ~ux traditions" (64).
Cette tradition cnnstituG le ciment de la solija-
rit6 des Noirs et BRUNSCHNIG ajoute fort justement qu'~112
conditionnera l'insertion des p2up1es noirs dans le courant
ne modernisation.
Si CESAIRE a forgé le m0t négritude ct s ' i1 lui ù
donné sur 18 plan littéraire sa )lus grande charge militante,
la soin de sa dGfinition, de son illustration et Jussi da
(63) L. KESTELOOT Qt KOTCHY, A. Cé~ai~e, !rHomm~ et Z'Qeu-
v~e, Pàris, Présence Africaine, 1973, ~. 235 .
.... .
(64) H. BRUNSCHWIG, L'Avè~eme~t de l'A6~ique Noi~e, op. cit.
p.
205.

55
sa vulgarisation, est revenu a SENGHOR. Il définit ce con-
cept comme 'Illenscmble des valeurs de civilisation du monde
noir" (65) très vite, il siest engagé dans une entreprise
de vulgarisation dG la nouvelle doctrine qui visait, i
l'origine, à l'affirmation et à la réhabilitation de l'iden-
tité culturelle noire. Ce qui n~ pouvait se faire que par
le biais des traditions. En 1937, dans un contexte colJnial
marqué par le mépris culturel dont les Noirs sont "objGt,
en dépit des postulations assimil~tionnistes de ces derniers,
il propos8 le retour aux traditions en citant le BahJ~ dG
Claude MCKAY, qui affirme que: "Plonger j~squiaux r~cinQs
de notre race et b~tir sur notr~ profond fond, ce n'ast
plus retourner a 1 'état sauv~ge : c'est la culture mêm2"(66).
Les temps forts de c~ discours sur les traditions dont
SENGHOR analyse les virtualités se situent précisément dans
ses communications aux "Congrès IntGrnati~naux des écrivJins
2t artistes noirs" à Pe.ris (1956) '3t à Rome (1959) (57).
(65) L. KE STE LOOT t
LM ECfÛWLÙ1-6 de Langue FJLanç.we, op. w.,p .110.
(66) Cité par L.S. SENGHOR, ~n L~ben~é "
Négn~~ude e~ Huma-
n~.6 me, op. c.~~., p. 2 1 •
(67) L.S. SENGHOR,
L'~pn~~ de.ta C~vLeL~a~~on ou le.6 LoL~
de la c.u.t~une Négno-a6n~c.a~ne, t. l, op. c~t., pp. 51-55.
L.S. SENGHOR, E.témen~.6
Con.6~~~u~~6.6
d'une C~v~~~.6a~~on
d'ln.6p~nat~on N~gno-a6n~ca~ne,
Prêsence AfricainE, n° Spê-
cial, 24-25 fév.-mai 1959, t. l, pp. 249-279.

56
Dans ces text~s, comme dans bi~n d'autres dG
portée moindre, c'est à définir l'esprit de la tradition
qu'il s'attach2. fI,près l'indépendance, s'il continue 3.
mettre l'accent sur les divers aspects de cette derniêrs 0
l::l. sui te des a f r i C?l ni ste 5', i l n2 :rF~ nque j am ù ; s des 0 U l i 9n'2 r
le~ convergencas culturel12s.
Ainsi t tout un faisceau d'événements, oU term2 du
premier tiers de ce siècle, concourent à hâter la naissance
de la littérature africaine singulièrement du roman; car,
où décrire les traditions mieux que dans ce genre ? L'~vo­
lution de l'africanisme et de la littérature coloniale,
l'idéologie d0 lù négritude, placent les traditions au coeur
de la jeun~ littératur8. Il est significatif qu'ello se
manifeste d'abord par le roman, le roman social, le ro~an
de moeurs -qui répond fort bien lU souci de prêsentatijn de
l'univers culturel afric~in. Toute la ph~se initiale iu
roman, qui s'étend de lù publicatiJn de L'E4elaue de
F§lix COUCHORO (1929) c0118 ries premi0rs romans anti-cJ10-
nialistas (1954), Gst exclusivemont dcminée par le r2gard
jet~ sur les traditions, pnr la débat sur l'avenir de ces
dernières dans un mande en jQvenir.
En vérité, l'importance du thème des traditi0ns
dans le roman trouve 5 l'origine, sa légitimité, dans une
double convergence: d'une part, celle décrite plus h~ut dG
l'africanisrno, do l'ass0ciationnisme, et àu mouvement je la
négritu:::l'::, et dG l'autre, la rGnC8ntr8 entre l'attent~ 'Ju
public du moment dont les mutati~ns du roman colonial

57
avaient quelque peu renouvelé 1;: regard sur l'Afrique c::t
les préoccupations des jeunes romanciers. Rien n'est! ca
point de vue plus significatif que la "réception" des pre-
mière5 oeuvres africaines 8n Fr~nc2.
Car les romanciers
africains, au début d2S années 3J -et pendant longtemps en-
corQ- s'adressent presque exclusivement au public franç~is.
Ils doivent
répondr2 à 1 I~ttent~ de ce d8rnier avant de
faire passer le nouveau mess:J.ge, ·inspiré de l'africanis:ne,
sur l'authenticité culturelllJ.
En s larrôt~nt à la "réception ll d~~s oeuvrQS, (>n
peut préci ser 11 i nterprétati on ql.J 1 on 1eur conférii d3.ns
l'immédiat et h:s besoins auxquels 211es répondo;ent.Jn
peut de même préciser l'accord ;Jntre les préoccupations des
écriv'3ins ~;t l'attente du public. Dlabord, il convient de
souligner ln continuité entre 19 raman colonial et 1~ roman
africain. Las critiquGs ont touj0urs mis l'accent sur ca
fait, Roland LEBEL cnmme 1·Jm2 Hartin2 P.STIER-LüUTFI.4ux
yeux des rom~nciers coloniaux -et nombre d'entre eux j)uis-
saient an France j'uno gr~nde nctQri~t6- 125 écrivains 3fri-
cains inséraient leurs oeuvres d3ns le courant de la 1itté-
ratura co1oni~lQ précédemmont décrit. A aucun moment, 1GS
africains nlont ccntestê cet état de choses. Mieux» c8tte
continuitG est attesté2 par i~ p1rrainage qU8 les romanciers
co1aniaux)exce1lents connaisseurs de 1 'Afrique+ même si
leurs o~uvres sont marqu~cs par l'idéologie du moment, ont
accorda aux premières manifcst1ti0ns 1ittdraires des Afri-
cains. Il existe comma une ù1liance entre ~fricanist2s,
romanciers coloniaux» et êcrivnin3 africains. Toutes les

58
premiêras 02uvres s0nt ainsi préf~cées soit par d2S afri-
canistes, soit par des r08anciers coloniaux. Tous partici-
paient à la môme 02uvre de présentation de l'Afriquc3'..1
public franç~is. Les v~gues
divergences idéologiquos se
~
b
t '
1 1

-4-"

(58)
resor en
Gans
aSSOCla~'GnnlSme
;

Les potentialités libérales dG cette école j3
pens~e lui permettent 18 concili~r les aspirations de l'ai-
le progressistG des africanistEs et 2crivains coloniaux,
d'un~ part, et celles des écrivains nairs de l'autre. Jn
comprend qu'aucune des premières OGuvres africaines ne se
fait l'écho dlune quelconque contestation de la cJlonisa-
tion. Les rO~0nciers semblent placer leur espoir dans ses
possibilités de renouvellement et dans sa volonté de pro-
grès.
R. RP.NDf1U, le ;:>ri=:facier de l'ess;>.i du voltaïque;
Di~ DELOSSON, romanciQr colonial je renom, affiche un pater-
na.lisme irritant. 11 jJrésentc moins le texte que llout'}ur.
La signification qulil att3che a l'oeuvre de DELOBSON ne se
sépare pas d'un §loge indirect de la colonisati~n qui)
permis à CG dernier d'échapper aux "fatalités anc'2str~les".
Il se dégage de S0n texte, une im1g8, un mythe du Noir, qui
jure avec les idées nouv211es. Il écrit:
( 1) L1 hi s t () r i C' n He nr i BRU III SCH! J1G 2t ud i él. nt cet tep é rio 'j;} ~; \\2
l'entre-de ux-g UG rres con cl ut que "l 1 él ccord des é lites L1ran-
çaises et africêine~7 était entier" (L'Avènement de i'A6ILL-
q U 2. N0 -<-IL e , 0 p c.J..:t.,
~.
19 3 ) .

59
"Qu':)n songe aux '2ffcrts que cloit ITIultiplier,
pour s'instruire en fr~nçàis, un loir. Sa langue nativ}
essentiell~msnt diff6rente de l~ n5tre ~ il a vécu dans un
l'.J
milieu social 6trrit, sectaire, y~uê a des moeurs farJuches
ût cruelles. Tout de nous lui est d'abord incom~réhensiblQ,
de notre mode de vie a nos idées 12s plus simples. A1Jrs,
auprès de ses maitres, il appren1 sans rien oublier; son
savoir, acquis et retenu gr~ce a une mémoire prodigieus2,
demeure d'ordinaire superficiel. Plus rarement servi par
une intelligence plus grènde, il adopte, ~u moins en ~artict
nos façons d2 panser. Ce fut le C1S de Dim DELO!3Sf.)~l"
(69).
Q'èvidence, clest la rGussits d8 1 'oeuvre c~lJ-
niale que RANDAU lit dans cette monographi2. Pourtant sa
préface devôit pr~s2nt2r au public frènçDis un livra CJnsa-
crê aux traditions des Mossis qui sont p~rrni les plus f~-
condes en Afrique! (70).
Rcbert DEL!~VIG:··!ETTE rjont SDlCHOR ê loué "le sens
j c'
l 1 il CC0. r cl c (] ncil ant eth LI m~ n i st.:: Il (71) p r Gs '2 ntel e KCVl-tm
de Socè en soulignant les virtualités dE le p01itique jl)S-
sociatirn qui implique le d~velQppem2nt des cultures 3fri-
caines. Clest ainsi qulil note quo: " ... Et si bculev}r-
sante que soit la marche technique vers l'unité des r1ces
(C9)
Dim DELOSSON, L'Empi~e du Mogho-Naba, Paris: Gd.
Domat-Mantchrétien, 1932, pp. 1-2 (Préfacé par Robert 1ANDAU)
(70) On comprend qus E. MOUNIER, jans le numéro inaugural
da
Présence ~fricaine
ait pu mettre en garda les écrivains
noirs cantre 10 ~)nger ~ vouloir c0Qte que coQte S8 c0nfJr-
m:2r à
11;ma~i2 que: llEurniJ'2 s'est fc:rg0e cie 11;'\\friqlJe.
(71) (1
~
('.
-
K '
'~.
1
~usman~ ~8ce,
a~~m,
op.
Q~~.,
p.


60
rir en Afriqu2. Enfin, si n~uv2l13S que scient les formes
actuelles de la via efric~ine. il s'agit touj2urs, da CJm-
pren1re l'esprit ôfric,1in. OusmMle seêé. nous y âider~1I (72).
le pr~facier, tout comme se~l (73), adhère â la thèse du
métissage culturel. Plus importante est la mission dont il
investit le j2une romancier. Le rôle de C2
dernier se. con-
fond aVGC celui d'un présGntateur. Il lui revient dG révé-
1er l'Afriqu0 5 l'Europ0. Il ne s '?git plus d'exotismG Gt,
DELAVIGr'1ETTE parle dQ 1I1' 8spr it africain ll • Par-lEt, il rG-
joint les préoccupations des africanistes Gt des àutrJS ro-
manciers colonia.ux. Il s'agit de déc(:::ler ce qUG l'âme afri-
caine rêcêlc de plus profond, d~ plus nriginal. Le temps
n'est plus où le romancier coloni~l s'enfermant dans l~
description de la vie du colon Jn 'friquet se cJntentait dG
jeter sur 18 monde noir un rQgar1 méprisant. Mais comm2nt
révélGr 1I1'Qsprit africain ll S:1n5 interroger les moeurs:::t
la mentalité d8S Noirs? C'est p3r CQ biais que la p~inturG
des traditions trouvera une p11ce de choix.
Si RANDAU, ~~ns son approche d~ la nouvelle lit-
t ê rat ur G. nCl Pi1 r vie nt pas fi 5 :.;; dè PCl r tir d El Il 1 ' G5 Prit ,1 1 ~lTi-
ticn da la pGns~e do SnC6, G. HARDY~ excellent connaissJur
f72) Ousmanè SOCE,.Kanim, op. cit., p. 1.
( 73)
0 us i;1,) n,~ SOC E, Kalti in,
0 P.
c.i.:t.,
pp.
105 - 106 •
Ousman2 saCE) MDtag e..6 de. PaJt.L6, Pa ris.: Nouve 11 es Ej i-
tians. 1964, pp. 148-149.

61
des cultures ~fricainGs, analyse fJrt bien le sens prJf1nd
de V09u.ieir~i..
Il dég3.g(~ ëlinsi l'intJntic,n de HAZOUME : tlL~
formG romanc22 qulil 5 cru bon d'Od~pt2: nl~st qu'un2 1~pJ~
rence
C"2St bGl st bien de l'histcirc: qu'il nous ~pp)rt2t
ex~cte, parfait0mont objective, et de l'histoire psych)logi-
que, la SGulG qui compte vr~iment. Aux sèch8S GnalysQs, qui
demeurent t1ujours 61cigné2s jes rêalitês vivantes, il a
préféré une suitE: de scènes anim2(;S ct coL:ré2s, un(~ rJsur-
rection des faits et des gestes, un drame qui nous pJrtG au
co eu r mê tri 8 ':i G l ,:1 S (1 ci été 1!J cal G et n0 us fa mil i a ris e pY') gr GS 0>
sivernent avec ses démarches da pensêe. Il nlest p~s jus-
qulaux 10n9s discours dG ses persJnnages qui ne jouent ici
un rôle essentiel, et lion se c01'ld,':Hnnc;rùit, en ne les sui~
vant point patiemment, j
ne rien c~mpr2ndre du d6bat ni J2S
act\\2urs. Si l'on se ra.ppelle qu'il no s'ègit pas ici d'§vé-
nemants très reculés dans le pas5~ ni d'habitudos entièr8-
ment disparues, on conviendra s~ns doute qUG cett~ 8éthcd~
est plus près que toutG autre je la vérité et qu'elle JarjQ
1.) valeur d'un intelligent report:'\\9.:;"(74).
G. HARDY souligne à son tcur l~ mission de )réS2n-
ta te ur du romancier africain. Ca derniar doit faire vair et
comprendr8 los r5alités africaines ~ un ?ublic ~tr8ng2r.
S'il justifiQ la techniquo adoptêe par HAZOUME, san atten-
tion se trouve ret2nuo par "l'hist'Jirc psychologique" 3t
(74) Paul Hr~ZOlH1E, Vogu.ieirû, P?ris: Larose, 1938, P;J. 10~
Il (PrGfacé par G. HARDY).

62
1I1 es démarches d8 :J8ns8,:;::11 des Noirs~ autrem(ant dit L.Hlr
m8ntalit~,
~êis étudisG en relntion avec leurs traditiJns,
leur envircnnem8nt socir;-cultur0l. Il témoign8 ainsi dos
mêmes pr60ccupat i e,ns que R. DEU'dI GNETTE. Il va aU-d8V"lnt j;;;
l'accusôtion de longu l2ur, de piètinement qu'2ncourt l'auteur.
LQS longueurs sent nécessaires ~a~ce qu'sn rel~ti8n etroite
,'1V":)C "intantion dl2 l l ,'HJteur de décrire les aspects multi-
ples de cette mantalit& ~fricaine. G. HARDY souligne )lus
nettement le rôle de présentJteur du romancier qui acc0mplit
une oeuvr2 d0 IIreporta0ell.
Tout cela est fcrt généreux mais vite dit. l3 ro-
mancier, m~lgrè qu'il en ait, no )cut se borner j
rét~jlir
la vérité des faits. S'il décrit les traditions dans un ccn-
t8xte de dénigrement dJS civilis1tisns ~fricaines, il ne
P8ut ITmnquer je r2ho,uss::~r l'éclat de ces dernières, n.::
serait-ce que par souc; je com)ensation. Las préf1ciers
passés en revus attendent 18 lui unQ présentation du JJj)ns
I~k s t r à rj i t ion s c; f rie a i n8 S ~ l' (;; X ~J Q s i t cne bj e ct i V'2 'J e l ' 8 s prit
des civilis~tions africaines que l'on cornm0.nCG à red5cJuvrir.
Tous s'accordent pour attendre du roman comme une confirmJ-
tian de l 'orioinalité culturelle ~ttest0e par 19s travaux
des africanistes et des potentialités du m6tissage cultur21.
Le cas de FGlix COUCHJRJ mêrite 1'être consi1ér~
a part. Vivant en AfriquG, ce T0]Jlais semble n'avoir ~t6
que peu ct tardivemont touché par l'africanisme;. C'c:stjilns
son pays qu'il d~vGlc~pe une 0euvr~ de romancier feuilleto-
niste, môme si son rn~~n LtE~ciave parùit en 1929 ~ Paris.
C'est-~-jire avant les Qeuvres qui ~pouseront les idèGS

63
développées p3r les théoriciens da la nêgritude. Dans l}
pr~face J8 L;~-6c~a\\,'_e.. deuxième romé',n africë\\in -à la S'Jit2
du F04c~-Bont~ de Bakary DIALLO (1926) sur lequel la criti-
qU0
â
multiplie les réSi2rV2S (75)- l'auteur manifest;a 12
(75) F. ~ICHELMANN pose le problème de la paternité dg ce
roman que critiques ct écrivains africains~ on~, en g2nérô)
t8nu peur une ceuvre de seconde ~~in. On pense qu1cllc doit
12 jc~r j J.R. 8LOCH. négrophi18 connu, et directeur d8S
éditions F. Ricdar ou à Lucie COUTURIER, auteur de nb~brGux
romans coloniaux. L'argumGntation de MICHELMANN ne manqu~
pas d'intérêt et fait valoir que C2tt2 apologie de la colJ-
n"j sa t ion no p(> Uv ô. i t P-a s ê t rel •02 Uv r 2 rj c l 1 ho mm G de 9 '1 LA C~j C?
qu'était J.R. BLOCH et que Lucia COUTURIER dans son 02uvre
n'avait jamais m~nqué de dénoncer le racisme de s~s CJ~pa­
tri 0 t Gs. 1 l é v oq U(j il lia. ppu ide s ô. th ès 3 l Q S Pr Cl tes t ë\\ t L) ns
de l'éditeur. Il reste qu'un homm;;: d2 gôUCh'2 n'ast pas f,Jr-
cément anticolonialistG. L'histoire récente permet de tirer
c2tte première conclusion 8t m5m~ d'ajouter que la d~cJloni­
s~tion a souvent été 18 fait d'ha~mes de droite. On p~urràit
ici ~voGuer lJ5 tGrmes de
"l~ lettre a Maurice THOREZ" da
CESJ\\IRE.
D'autre part, rien ne Jisposait Bakary DIALLJ 5
écrire un rO~àn.
Il décrit s~ formation dans l 'ar~GG fran-
ç}ise depuis qulil t quitté son village et scn métier 18
berger en 1912. Il a fait la gUJrra au Maroc et en EurJpe.
Au lendem~in dG la prcmièra querra m0ndiale
il rGste
t
2n
France peur soigner s~s blessurJs. l'arm0e colonialo n'était
certes pas l~ n1C'illeurG d>2s éC01}s. Il'1 pu donner la ,)rG-
mière mouture d0 son 0euvre qu'un autre aura réécritJ et
orienté8. Peut-êtr2 s'~git-il Je J.R. 8LOCH, de Lucie CJUTU-
RIER ou J'une tiercG p2rsonne a l 'insu des deux ~r9miêres.
Un écriv~in de gauche aurait pu t~irQ ses rêser-
vas sur l lexaltation dJS sei-disant vertus de la colonis3-
tian pour servir une fin plus im~~rtantQ a ses yeux, faire
l~ preuve auprês du public de la cr0ativité des Noirs 8t de
leur faculté d'êlSsimil"'ltion. ( "The. Be.ginn..ing 06 F!te.n.c.n.-
Aû!t.ica.n F.i ct.io VI" ,
Re..6 e.aJtch .in A6Jr..ican. LLte.!tatu!te., va 1. II,
n° 1, p~. 10-11).

même souci de réhabilitation culturelle que 5~S émulGs de
Paris. D'évidence
il ressent fortement les préjugés qui
i
président à la distinction entre "c ivilisés lt et "sauvagf2slt.
Il sc plac2 dans un rô12 de présentateur da 11
culture africaine dans le but de montrer que, de part et
d'autre
dG ln frontière cultur0112 édifiée par la colonisa-
tian, les mêmes mobiles enfantent les mêmes conflits, ~t
que Itl'huffi3inG nature" rGste l~
A
'1lernQ.
Il développe ainsi sa
thèse : Il ••• C'ost dans l'un da C,:;5 vi 11 ages que 52 p11C:?
le cadre d2 CG roman. Dsns le simpl2. décor dlune maison dG
campagne, des passions s'agitent comme dans le cadre d'une
vie de "Civilis~" avec son confort.
On verr3. qU.0 la passi an n lest point 11 apanag2 de
telle ~ace parvenue ~ un certain ~e9ré de civilisation. La
pas 5 ion n' è b:2 S Ci i n pou r na î t n? qu2 duc 1) eu r d(~ l 1 h0 mm 3 •
Et quan~, dans un roman, on dépouille 1 'histoire
da la vie intime des peuples de tout l'appareil de civilisn-
tian, d2 tout décor dG luxe, dE manière § ne voir GUG 125
drames du coeur dans leur effrayant~ nudité, on S8 dit
- Mais les héros sont restés des gens primitifs
la civilis~tiGn dore l'extérisur, emb211it la vie, ouvra
l'esprit aux gr~nc:\\~s ches(!s (~t l'instruit, change? pé':rf-Jis 1'2
c 0 e IJ r. NI,: n pê chc: qU G lie S 5 I~ nc e El 2m2 du ceG urs ur vit ,~ fJ 1 <) U
fond da ce C02ur restent biGn
viv~vcs ~t peut:êtrc plus
cruelles rlans leur r~ff1nGmQnt, les grandQs passions ~u~3i-
'IOrguGil, llAmbitirm, la Hl,i"::,, llAmour, pour i12
point les nommer toutes.

65
Dans ce rom3n, iss
guattcilt
eutour d~ c~s éeux excitants dS5 p1ss;ons hum~ines : l'Ar-
gent at la F2mml::1 J •••
~ous ~V8ns essayé da rendre dans l~ langue ~tran-
gère cultiv0e les idées et los ?aro12s d2 notra hér~s. Que
le lecteur ne sl~tcnne P)S outre mesure" (76)
Il faut cepenrlant n0ter qus COUCHORO ;nvers2 cs
qui constituera le schêma de la r3v2ndication de la sp}ci-
ficité culturelle d~ns les OJuvrss romanesques africaines.
Il ne s l offorc8 p15 dG montrer qua las vertus rles trajitions
les apparentent aux éléments des ]ranGss civilisations. il
soutient que trus les coeurs r~1giss2nt aux mG~es mobiles
et que la prétendue civilisàti~n reste bi2n superficiellJ.
Sa consci2nce culturelle ne va :J3S tJlus lGin parce qu'i,l
travaille lain d2S ncuveaux cnur~nts de pensée. Il reste
ce p2 ndan t, à 1 1 i ns ta r è e Soe~ (:! t je HAZOU 1vlE , un pr (} S :~ ri t :\\ -
teur dos traditions. Dans L'E~c.iavg~ qui est un rom3n j:~
passion, j~ trahisior et de vi0lence, il dGcrit ~vec bJnhaur
l~s traditions ~G SDn pays.
Tous ces romanciers sent accueillis par la criti-
que: d2 l'éprqu:2 conm:: :Jes :Jr:Ss2r.t'lteurs des traditions. L0S
pré f acie r s (1 e s pre mi è r (.-! s () e uvr <'! S 5 oz;; f ~ i s ar. t lié clic dG l' '1 t -
tente du public, insistünt sur c2tte mission. C0rt2s~ il ne
s'agit plus j2 se ccntentar de descriptirns superficielles
l'esprit dJS civilisaticns afric~incs.
{76} Félix COUCHORO,
L'E~c.ia.v'2_,
D
~
• :'1 r . s ,
6:1 •
Africaine, 1929, p~. 8-9.

66
Pour les romanciers coloniaux, les africains vien-
n~nt à la littérature pour révéler l'autre face des C~OS2S
et s'insérer dçns lQ courant du romùn colonial rénové.
Roland LEBEL, dans
son Hi~toi~e de la LittIAatu~e.Calania-
te en FAance insistG sur cette continuité. Cela d'autant
plus légitimement qU2 personn<:? ne:! conçoit l...1..e-x-o-t-i-s·m-e d'une
.t," e...,. i.ô\\t,. IV c.e.
littérature èfricaine, d'un roman africain à part (77).
(77) Plus près de nous. J.M. JADDT â contesté le conc8pt de
littérature africain::2 : Il ••• Le mJt "Littératur2 1l ne pouvait
servir sans qUGlques précautions, bien qu'un Sédar SENGHOR
traite dans un bGau livr0 dG 10 littérature africain2 non
écrite.
Que s'il avait admis d'Gn faire un prudent emplai, il
aurait eu qU81que peine à la qU31ifior. Il est d'usaga cou-
rant en histoire littéraire, de qu~lifiGr une littératur2 du
qualificatif dG la l~ngu~ amployia par ceux qui la r2pr~san­
tant, at non celui de leur nation11it&. Entendant accuQillir
les bons âccomplisscmants des jeunas 6crivains du CongJ 2t
du Ruanda-Burundi, on quelques langues qu'ils se soient
exprimés. on ne pouvait parler da 11ttêrature n~grü a 11 fa-
çon dG Maurice DELAFOSSE ou négr0-africôino à le façon 1e
L.S. SENGHOR dans l'ouvrage cit6 ci-dessus, ni m~mQ congo-
laise, a la façon de ~. Paul ~USHIETE. dans
une confér0nce
qui fut faite rGcemment à 3ruxclles ct qui fut très appr~­
ci62, ou de M. A. NGONGO, membre 12 l'Association Nati0nals
(Française) dGS Ecrivains de là ~er et de l'Outre-MGr jont
on nous annonce;; une "ILütaiJu', de ta. LittéJuttu.~e. Congo-e.1.i~e.".
Il n8 pouvait même guêre p~rler de littérature indigèn~ pour
qu~lifi2r une èctivit2, une pro1ucti0n littéraires SOUVGnt
représent6e par des ~~uvres écrites en langues GurOpé~n~2s,
la plupart du temps en fr~nçàis, alors que des africanistes
comme
H. 8AUMANN et O. WEST[RMA~N opposent aux écrits j2S
négra-africains en langues eurGp~ennes leurs écrits indigè-
nes si malheureuser;!ent concurr2nC2s par les premiers ll •

67
Et pGurt~nt les ~eux littératures ne co-existeront
qu'un temps biGn court (78).
ConsidGrée comme implicite, l~ continuité 1u roman
colanial 3U roma~ afric}in évolue très rnpidement vers la
substitution du second au premier. On sait que, ne au 1êbut
des annéas 30, le roman sl1ffirme et traverse une périJde
J.M. JADOT, L~~ Ec~ivain~ An~~eain~ du Congo B~fg~ ~t du
Ruanda-U~undip
Intr~duction,
Brux~11es
1959.
Janheinz JAHN reprend cette question st l'analyse avec plus
dG pertinence dans son "M~nu~l de Litt~~atu~e N~o-A6~ic~ine»,
Paris, R~jsma, 196~ lc6. la préface).
(78) Les i~tellectu81s
africains JGS années 30 ont pr~sgue
toujours été formés à llécole de la littGrature coloniale.
Les autorités coloniales acquises j
la pclitiquQ d l ass0cia-
ticn étaient soucieux dlassurer aux cadres africains un
enseignement prenant racin2 dans l~ur environnement s)ci~-
culturel. Cettü idée revient bien souvent dans les discours
et instructicns officielles des GJuverneurs Généraux VAN
VOLLENHOVEN et 8REVIE, dans l'essai dG Georges HP,RDY "Une
Conquê.:te Mo~afc." (op.
cit.l.
Lss tGxtes des manu21s scol~ires en usage en Afrique
ncire ont été plus S0uvant empruntés aux romans coloniaux
quia la littêrature française prJ~rGment dite. Pour sian
convaincr2, il suffit de ~Gsser en revue la série des
"Mamadou et Binc.ta" en usage pendant plus de 30 ans en
l~frique Noire.

68
de Il sile nce Il (7,)} qlA i sep r 0 10 n9,= 10 r: 9t er.:;~ saD r è s 1a fi \\1
de la d2rnièr2 guerre 8ondiale.
Il n2 reprend avec viJ~2ur
qu'a partir de 1954 avec la floraison des oeuvres anti-colo-
nia1ist~s. P2ndant C2 tempSi le rom3n colonial, en délit
(79) L' Cl.uteur des "S ote.i..f..6 de..6 l ndépe.ndanc.e..o" dégç.g\\~ l'o-
rientation du roman afric1in à s~s G§Duts :
HL
'~l"
d'
t
1940 ~
,
t
e.~ Jtomanc...te.Jt.6 VLegJto- o.uJt..tc.a..tYlI.l
>
av an
ec.Jt..tJtOrl
donc. d'aboJtd, à un p~e.m~eJt nive.au, pOUlt .6e pJtouve.Jt à e.ux-
m~me.~ et en.6uite à {euJt~ ma2tJte.6 que. paJt ta .6oJtc.ette.Jtie. d~
l'éc.JtituJte. et de ta tec.tuJte, eux, if.6 vafit..tent de.6 B{~nc.~,
if.6 étaient de.6 l1ègJte..6 aU~.6i adJto~t.6 que. de.6 Bfanc..6, et, a
un .ôec.ond niveau pouJt dénonc.eJt il men.6onge .6oc.iat, la my.6-
ti6ic.ation qui fe.6 blanc.hi.6!ait et Jte.f~guait au Jtang de
.6ou.6-homme.6 feuJt~
6Jt~Jte..6 et r~Jte.6 qu'ii.6 .6avaient aU.6~i
iYlte.ftigevl.t.6 et cr.U.6.6i .6 f2.H.6ib.f.e..6 •• • 11 (p. 25).
Il exp1iqlw ce prE)IT!ier silencQ du ror:L1r. africain:
"qu'tnd
on c.Ot..ur.t .ouJt dc..6 b!La.i.6e..6, O~l ne .6' aJtJt~te pa.6 pouJt voift
me.ttJte. te pie.d, on nc JtŒ6féc.hit pa.6, de. mfme quand fa
Jtép~e.~.6~on e..6:t fà,
011
ne {'analu.6e. pa.6
on ne c.he.Jtc.he. ra~ a
p
la c.ompJtendJtc, on n'éc.Jtit pa.6 de Jtoman~.
It e~t d'ail.ZeuJt~
.
'"
t ' l
,-
1)
~
~
.?'
t '
70
6~gn..tu~cs..tu qu ~ ta m2me epoqu2, 60U6 ~ oc.c.upa ..ton a~Le-
mande, EluaJtd ~t A~agon n'ant eu Que d~6 poème6 à diJte.
Le6 Alg~Jti~n.6
et le.~ Vie.tnQmien~ dan6 ia touJtmente ne p~o­
duiJtont que de6 po~me~.
Le Jtoman e6t la pJtoduc.tion de6 p~­
hiodz.6 tJtanquiile6, de6 p~Jtiode6 de. my~ti6ic.ation.6,
dz
t~ompe.Jtie••• Quand Jtègne.nt le me~.6ongc et f'hypoc.Jti6iz.
Sinon quand ia Jt~pJte..66ion i2.6t 6an~ ma4que : 6i f'on ne peut
pa6 paJtt..tJi. e.t [ii f!..' a!!:} rH'. peut p'1.t. Jt~pondJte pa.h fa vJ..o.te.nc.e,
c.e. qui Jt2~t2 c.'e~t la po~~ie de SenghoJt rouJt a66iJtmeJt ~a
dignité et ~a. négJt-Z.:tude. ou. J~a Jt2v.tique. du R. V. /1.. de.
F~lix Houphou~t-Boigny qui e.~t une 60Jtme. c.ollectiv2 de
J'a66iJtmeJt"i~PP. 25-26.
Ahmadou KOUROUMA, Le6 ann~e6 de Silenc.e du Roman F~anc.ophone,
inCultuJte en C6:te d'IvoiJte, su))lément du IS o lei1", n° hors
série, d~c2mbre 1973 (Dakar).

69
de mut~tions not§es plus haut, s'éteint lentement. Aucun0
explication s~tisfaisante nia encore été donnée a l'évolu-
tian contraire des deux romans. On pGut certes retenir par-
mi los êl~m8nts déterminants les mutations entra'nêes par
la gU2rre. Le roman colonial, comme le montre Mme Martine
ASTIER-LOUTFI aV3it servi d~ v8hicule à 1 'idéologi2 colo-
ct 1 empi r Sil. Pl U l end 2 mdi i1 des h Cl st i 1i tés, lie x 0 t ; sfi:3
. n 1 ;;.5 t
plus de saison; au regard de 11 mistre humaine, la pJ~siG
des grands espaces, l'attention au monde animal passgr3ient
pour de vêritablas divGrsions. nl~utrG part le coloni~lism2
S8
trouvG mis en cause. l'heure ~st plutôt a la rGstruct~-
r:J.ticn d.~ l'ens0:.ible colonii'J.l. T0ut c\\218 explique l'ét')ufL;-
ment de la voix des r0manciers colsniaux (80) qui prét8n-
d ·
t
. ct
11
. ,
l't-
lt
'1
f '
.
~len
pGln ·ra
0rlglna 1 '2 cu
ur8. e i'\\ rlCéllnc;;.
LJ relativG convGrgenc~ des romdns coloni~l et
africain n'~ura duré qu'un t2mps. El10 aura porté sur
la mise en vë";leur dc.:s particul'Jrisnc$ cultur;~ls. L~s :}cri-
vains africains, d'entrêe je jeu, s'attacharont § peinjr~
(80) Il n2 fôüt pas perdr2 de VU2 qu'un grand romanci
rr. _
Gr
_
J
1Ci n i ô 1 c, rrn;J2 .1\\ n(j r 2 Dr "1 lU SCl N r est e f ;~ c C'il ci jus q L! 'à s a rn r t
(1956). L'0c~8 de son G2uvr2 sera simplement atténué. D')u-
tr2 part, le roman cslonial a s8m~lé vouloir renaitr2 je ses
cendrGs~;Jrès 1960, 1()r5q!H~ los t:~·mcifJn2.g(2S p2SSlrnst:2s i
malveillants sur 1 IAfrique injé~8nd~ntE, S2 sont multi)liês
d2
la ~àrt d'écrivnins frGnç~is :
~) G2JrneS CGNeHON, L'Etat S~uvagep Paris
J~ l b i 1'\\ ,·1 i -
chol 1964.
b) Gilb2rt CESBRON, Je ~ul~ Mat dan~ ta Peau, P~ris
Lê'.ffc>nt, 19~9.
c) Jean CHATENET,
Petlt~ BtanQ~ vou~ ~e~ez tou~
mang~~, Paris: Le Seuil, 1971.

70
une société afric~ine 8n situati0n 18 confrontation avant
d8 poser le prob1ème da son devenir. C'est là la ligne
directrice du roman dans sa Dre~i~rE phase. On n'y relève
que rarement 1es sentiments confinant au passéisme rom3nti-
qUl
Gui chez Karim constitue une entrav~ a sa modernisJ-
tian. L' ex31t3tion du ~assé afric~in sera le f1it des
poètes.
Il rest~ que la mêdiatian des romanciers cal)-
niaux et des africanistes 0 fortement môrqué l 'orientation
du raman africnin (81). Elle explique peur une large p3rt
la placG fôite à la description, l 'explication des tra1i-
tians et JG la mentalitS qu'alles sécrètent. Elle trOUYG un
temps fort dttns le patronage: :lQ Il?résGnce Africaine ll p,3,r
toute une p10Tade d'intcllGctuels français. CGpendant, lGS
hommes de culture nairs, de plus ~n plus nombreux et CJmmu-
niant autour de l'idéologie de 11 négritude, ne tardant p1S
~ pr~ndr8 en mains leur destinéa cultur811e. S'ils rec)n-
na i s S3 nt t 1) Uj (~ urs Il l 3 ! r ; mr1 ut 6 rj u cul tu rel Il, S 1 ils c () il t ; -
nuent de p11cer los traditions au cceur d2 leurs préoccupa-
tiens, ils commGncent A parler un nouveau langagG, et se
convainquant que l I~riginal;té culturelle ne saurait ~tr2
mieux sauvegardée qU2 dans un contextE dG liberté. C'ast
(81) Dans Kanim, SaCE jette sur l~ scciét0 africaine 12 même
regard qu·un rom~nc;er colonial. Il multiplie les notations,
dans son rôle do prcsentGtaur :
p.
22.
-
"Le..6 :t>'l.ouba.doultt, .6éné.ga.ta,L6 .6afuèlte.l1..t .t'ct.6.6,·ü..t:al1c.e." ~J. 23.
- "I.t e.ld d'u.6a.ge. c.he.z f'd Sê.ni2.go.. .tai.6 f1 \\-'. 27.
- ".ta pe.:ti;tz Sé-n.égo.. ,ta.L6e.. •• '1 p. 37.

71
sur cette conclusion que dêbouch!nt
le débat sur Ill es
Conditions d'un roman des Peuples noirs" et les congrès
d2 Paris et Rome, organisés par IIl a Société Africaine je
Culture".
En vérité, tout cel~ était en germe dans 195
prémices du rom)n africain. La litt~rature africaine sa m~-
nifeste d'abord par le r0m~n. JU5~u'à la guerre, les 0GU-
vres poétiques de SENGHOR parUGS dans la revue "101ont}",
d'une qualité remarquable sont 1ispcrséos ; Pi9me~~ augure
favorablement du talent de DAMAS ; Cahie~ d'unRetou~
au Paya .Natal paru en 1939 ne tnuchera profondément 1J pu-
b1ic que par les soins d'André BRETON, a la suite de la
rêêdition de 1947. c'est donc le roman, placé sous la pro-
tection des écrivains coloniaux, qui décrit la sociêt~ et
les cultures africaines à 1) lumière dos idées nouv211es.
Non seulement il reva1cris2 ces civilis~tions mais il témoi-
gne de 1~ conscience des différ2nces cu1turu11es et sl~tta-
che à leur sauvegarda. Pour cc f~ire, il rompt avec 1) tra-
dition d'exotisme du roman coloni31 et rGcourt à un IInJuveau
rGa1isme".
D0ns le rO~ln 3fricain, la peinture des tr~jitions
est commandée par un sauci 1e r6a1isme qui procède de SQur-
.
ces ~G1Verses. Le patron~gG qua les romanciers coloniaux
1ui
accordèrent ne p8uvait r2stor s~ns 2ff2t sur les écriv3;ns
noirs. Una longue mutation les 1vait conduits au reni2~~nt
de llex8tisme chatoyant, 8112 avait de mêmo suscité en eux
la volonté da rév61er les réa1it0s africaines. Cert~s

72
l 19nseig~2m8nt des ~fricanist2s les toucha inégalement.
Certains romanciers coloniaux souvent parmi les plus grands,
restèrent attachés aux préjugés du moment sur l' Afriquè et
les No i r s. 0n a vl.J SE [I! GH 0R dép l 0 r 8 r l 1 i ns uf fis a nc e d"2 1 1 i n-
formation africaniste de Pierre ~ILLE. André DEMAISON.
longtemps 0n poste au Sénégal. romancier fêcond, évolua en
marge d2S idé25 nouvalles. Il nlan rasta cep~nd~nt pas
moins qu'un net revirJment se d2ssina dans l'entre-deux-
guerres qui S2 traduisit par la volont~ de rupture aV2C la
représentation r~pide et supcrfici~lls de l'Afrique.
Les africanistes attendirent des écrivains noirs
un IItémoignag:~ du d(~dansll, i:~ peinture cie l'aspect profond
des traditions et de l Jesprit des civilisations noires. Ils
cherchèrent dans les oeuvres romanesques la corroboration
de leurs thèses sur l 'authenticit~ culturelle africainJ.
l'illustration des possibilités J'évolution des civilis3-
tians noires. Peur ce fair~, le r0alisme devint un mQy~n.
R. OELAVIGNETTE est, on ne peut plus c13ir, dans la pr~fac2
d~ K«Alm : SaCE met les étrnngers j mêmE Je mieux appréh2n-
d;2r l'univers culturel africain. G. Ht\\RDY voit dans
Vogulc..,[m.,[ "un reportage ll •
Il va sans dire qu'unG langue tradition d'or~lit6
pèse sur las oeuvres africaines 1~nt les romanci2rs nlas-
saient en aucun cas de s'évajer. soc~ ct HAZOUME nlhêsitent,
pas, pour ajouter a l'authenticité africaine de leurs romans,

73
à reprendre à leur compte maints aspects d~ discours tra-
ditionnel (82). Au risqua d'interrompre abusivament le fil
de l'action ou de la faire piétinera l'un recourt au mélan-
ge des g2nres a 1 lautr~\\, pour f~ire ressortir le passéisme,
l lattachement a leurs traditions des protagonistes, n'hési-
te p~s à reproduire un discours traditionnel lent, rép~ti-
tif, alourdi de références à l'histoire, à la légende::t ,j
la mythologie. Ces littératures traditionnelles, qu'ils
prolongent volontairement ou qui s'imposent a eux du f,it de
ct e 1 12 nvi r 0 nnEl !TI-2 n t soc i Q - cu l t ur (;: l rj e 1c ur enfance, 0 nt,J 0 ur
caractêr2 essGntiel d'être des litt~r~tures rêalistes. Ca
n'est c~rt8s pë.S dir2 pour autant qulelles ne rec~lent ~2S
dG dimension poétique, symbnliqu8 ou, a l 'nccasion, éSJt~-
rique. E11::s constituent un moy~n 1 1assurer l'unité::t la
(82)
L1analyse des premières oeuvres rornnnesques rêvê12 une
forte influcncQ de 13 littératur8 traditionnello. On n_~ jis~
pose cG~and~nt d'aucun document )2rmettant d'établir avec
c2 r t i t Il dG l 1i nté r ê t d2 S6f& D U .j ,a HA. ZOU i't, E pc; urt G l C) u te:; l
aspact des littératures aralas. C~rtcsi dans ce contexta oQ
l Ion prcc~dQ a le rcd~ç0uv2rtc jes cultures africaines, il
serait étonnant que ces romanciers fussent indifférents aux
travaux du lIComité j'Etudes Hist-Jriqucs et SciGntifiqu2s de
l'A.O.F. ll a à llinfluünc2 de: "R..'An.,thoR..ogL2. t-fè.g/te.. fr (1921) dG
CENDRARS, ~ux travaux a entre autres de OUPUY-YACOUBA (Conteh
d e...6 B0 a..6, Pé\\ ris : LGr 0 U x a 19 Il ), }~. Lt,1'1 REZ Pi C (f.6 .6 o..i6 u/tt e..
Fotkto/t2. Indigène.., Revus InJigcnG, 1908), F.V. EQUIL3ECQ
(E~6ai .6u/t ia Li,t,t~/ta.,tu/te.. Me../tve..illeu6e de..6 Noi/t6, Paris:
Leroux, 1915)a M. DELAFOSSE (Le.. Roman de.. t'A/taign~e.. chez
lZ6 Baouié de Côte d'Ivoi/te.., in Revue d'ethnologie ~t jes
Traditions Populair~s, t.
l, 1920) 2tC •••
On sait qu'au môme mom,]nt SE~H;HI)R $2 i.Hlssienna f)':!ur l'2n$2i~
gnement que dis~2nsc l'Institut j'Ethnologie d2 Paris 2t
que gir~go DIOP êcrit ses premiers contes.

74
continuité du groupe social. Leur mission première étant de
sauvegarder les traditions, elles n~ peuvent parvenir à
cettG fin que par le biais du réalisme. Cet héritage paut
être déc21ê dans les oeuvres africaines modernes (83).
Ici aussi on peut parler ds convergence entrJ
cette tr3dition dG r~~lisme et l'attente du public français,
des afric~nistes et rOM}nciers coloniaux (84). A sa pr~-
miêrs manifostation déjâ, le roman fonctionna comme 12
miroir d'une; sociétt Gt s'inv8stit d'uno mission thér~peuti-
que double. D'une part, ella s'attache, par la peintur3
objective des réalités africainas, des tensions, conflits
et postulations ~ à forg8r une autre im~\\gl: de l'Afriqu8 et
HGi r
; ct2 l' â. IJ t r e, G l l C? sie m~ l ,) i2 ~ tir e r cco? d :: r n i '2 r :j c
son apathi2, d'une c8rtaine r~sijnati0n pour l 'insér2r d3ns
un courant de modernisation. Seul l'attachement eux tradi-
tians permet 10 p~rvenir a cette fin double. Ca réalisme
nlest donc oas gratuit. Il vise une finalité précisa et los
pr~faciers das premiers romans le soulignQnt avec forCJ.
Il est nJuveau en ce sens qu'il c1nstitue une rupture ~vec
(83) Moh~madou KANE, Sun t~~ Fonm~~ T~ad~t~o~n~fi~~ du Ro-
man A6nicain, Revue ds Littèratur~ Ccm~arée, n° 191-112 i
jui llet-,jrac. 1974, pp. 536-568.
(84)
Tout cela 8xpliqu0 qu'aujJurd'hui
~ncore les rom~nciGrs
africains scient restés três attach&s au réalisme. Las
dG bat s sur cet t;;; q U
2st i 0uuL;;~t l' Eu r (J pe ~ t r ') u-
vent p~s dG prolongsment~
Peut-êtr2 aussi parce que 11 poids
dC! l.? cri t i qU(.? a f ri ca i ne nr;: se f:\\ i t Da s sen tir ~ ve c f 'J r ce.
On ne vit pél.S 2ncare en AfriquG
Il"la situation d'une litté-
i
rature chap"itrée fJr1r le critique ll selon le mot de G. JLIi'J
dans "Cn~b.f.~u~~ de- Bf.é", te. CnL.t~que.,
(Paris: J. Corti,
1968, p. 22).

75
los habitudes ~u roman co1eni)1.
Il inverse 1GS perspecti-
V,,?S
du rom3n, renouvelle 1 I int&r6t. Le colon et S2S pr'lDlè-
mes d'",japtatian pass:~nt ôu s(~c")n:j :J1s.n s'ils l'W s'efflc8nt
pas tout simplement. L~ vis afric~inG Et ses mutations )cca-
i l suffit 10 compar:2r Le RD:Ifla.n d'_un Spa.h-i.. do Pierre LOTI(85)
à ceux, quelque ma1ndroits qu'ils soient, de Socé, HAZOUME,
SADJI ; LOTI, romancier de gr~nd talent 3 6crit une oeuvre
qui Il ma1gt"0: l'éclat du style, roste plus significativG de
1 'idêo1ogio co1oni~lQ et des mythas qu'elle a suscités que
des réalités africaines (86). Sace jette sur la soci6t2
saint-1ouisienne un reg~rd bien ~lus ptndtrant et, avec plus
d'attention
~écrit ses particularités et pose sas ~rQb1è-
ll
mGs. On ne peut rendre com~t2 de cette situation qu'en r3f&-
ronce )u fait que LOTI prolonge une tradition, qu'il )UiS2
a pleines m~ins dans une réserve ie mythes 15 oD les jcri-
vüins africains, nOUVGâUX v~nus 3 la littérature, ont U~2
motivation plus immédiate. Ils s8nt venus ~ la littêrjture
à
un mom2nt GG c0nverg2nce hist0rique comme ~Qur ~néantir
c(; s my t h'2 S qU~ l. 0TI C1 va i t cc nt ri bu~! Il a vQ c ta 1Gnt i à accr (;-
diter. Ils veulent d6~Qntir la thèse de "1~ table rasa"
cu1ture11c, dênoncGr tcute tentative d'assimilation, ct
(85) Pierre LJTI, Roman d'un Spahi, Paris: Ca1man Levi ll
1947 (lèrG éd. 1881).
(86)
C6. loF. SIEFER
op.
c.-tt., :J,). 51-107.
Il

76
convaincre les uns et les autres de la nécessité du pro-
grès, de la modernisation. Michol ZERAFFA semble dêcrir8
leur situation lorsqu'il écrit que lIie roman a été con:;t.l
pour des hommes voulant ~tre situés dans une continuit§
historique, et qui
av~ient en outre conscience de consti-
tuer un certain niv2au dans un2 sociétê ll (87). Cett8 "con-
tinuité ilistoriciue", les rom,)nci'2rS [',fricains ne pouvai;~nt
s'en prévaloir qu'Gn serrant ~u plus près possiblG les trJ-
ditions et l~ mentalité qu'elles sacrètent.
On comprend que leyr r~alisme se démarque d3 la
vision dG l'Afriqus souvent fauss8, toujours fragmentaire du
du roman colonial. Ce qui nlest pas dire pour autant que
l'exotisme qui y a sévi pendant lnngtcmps ~it ête sans
influenc2 sur le roman africain. Il est tout simplement
orienté en fonction des bClsoins )IJ !'!1'Jmcnt. A l'exotis~; sc
substitua 1(: rée.lisme social, celui qui emboitônt le ~::n.s
~
l i t '
1
.
a
e hno og',:?, décrit les moeurs, les traditions et manta-
lités.
Dèns Ka~im. SaCE V0ut 10nner la tab12~u le plus
ccmplet
10 plus objectif passibla de 1) vie séné9al~is2.
i
Il précisa ~vec attention las structures sociâlos, les tra-
ditions ~t croYè',nces ; il décrit l'amour, l'étiquett(:? ';:jui
y présid~, les relGtions famili~lGs, les fêtGs •••
~utr~fois les rom~nciGrs colcniaux slarrêtai2nt
sur des 5lêmcnts ~ Meme de confirmer la thèse je la ~rimi~
t ·
. t",..l
1\\1·
T
, v, e .J es:. c , r s .
r () p
m3l C0nnU2S, los traditions n2
(87) Michel ZERAFFA, Ro~an et Soei~~~, Paris
P.U.f., 1971,
fi.
17.

77
permettaient pas de révéler une qU2lconque unité cultur2l-
le. Il ne pouvait s'agi~ que de désordre et de barbarie a
sources d'émotions fort~s. Maint3nant, les romanci8rs
insistent sur l'organisation de la vi~ africaine et
quent la spécificité d2 cette dernière en référence à des
c i '1 i 1i s a t i 0 il S don née s. T() ut dan s i l uni ver s dG ~ 9:Jt.~_~_ - pr~ c i -
sément dans ll0pisoda saint-louisian- renvoie a une cultu-
re et ~ sa consciQnce de la part düs protagonistes qui
constituJnt autant do démentis aux préjugés du moment. L8
drame du htros ne procëde-t-il pas de sa doub18 al10g2anCG a
h5las in~galea au progrès et à 11 trndition ?
Il reste quo lorsqu2 SaCE et HAZOUME décriv~nt
10 ngue men t L~ s m0 eu r set les t r 3 :1 i t ion 5 a q1.I 1 ils li) ~ t te nt
l'accent sur l8s diff~r2nces culturelles a ils répondü~t au
besoin de d2paysement dG leur public. Ils assurent ainsi
une certaine coïncidence entra l~ur ~Juci de réalisme
social et l'exigence d''?xotismc? ju public frfl.nç~is. Cl 3st
15 une nouvelle for~e d ' exotism2 parce que nourri~des tra-
ditions \\?t servant toujours une cGrt~in8 finalité. SOCE et
HAZOUME ne S2 bernent pas 8 fair~ ressortir 1 'originalit~
culturelle. Ils montrent 1 'an~chronism~ d0 quelques coutu-
mes et la nécessité rl~ dGpasscr c2rtaincs fl.ttitudes m~nt}-
1~ s .
L~ r0alismc s'est ainsi institué comme une tr~di-
tian dans 12 romnn nfric1in. Nombr2 d'écrivains s'en racom-
m~ndent. Oans un premier tenpSa les pr~fnciers-africanistGs
ou romanci2rs -ont mis 1 '~ccGnt sur le r0alisme des oeuvrGs.
Au lendemain dG l~ gU2rr2 a les rJmanciers multiplient les

78
professions j2 foi réalistes. C'est CAMARA laye. par L~t~~
6an~_Noi~.- ~ la suite de SADJI. par M4~m~una - qui r21ance
la vaine ~e présGntation rêalist2 des traditions. Evoquant
S~ jeunassa, il insiste sur sa volonté de réalisme: "je
ne veux rien dire de plus at je niai relaté que ce que mes
yeux ont vu. Ces prodiges, - en v2ritê, c1étaient des pro-
diges- jly songs auj0urd l hui, C0m~G aux événement fabuleux
j'un lointain passé. Ce passé est pourtant tout proche
il date dlhier" (88). Cortes llincursion du surna.tur21 dans
lluniv2rs du roman, la familinrité ëJ.vec laquelle l~s ;>rota-
gonistes l laccu~illent, lui font un devoir dlaffirmer l~
v~rité Je ce qulil avance.
SEî<3ENE dans "11 [.l,vert i SSGment au l ecteu,-" qui
pr~cêde L'ha~mc~~antplace son oeuvre sous le signe dlun r~a-
lisMe qui se bcrner~it à prolong2r celui inhérent à l~ litté-
rat ur ~ orale. 1 l se vell t un sin ~:J1 e .} mul (; cl u 9 rie t. CI.~ st· "
ainsi qu l il décl~r2 : "J~ na fais pas la théorie du r0~)n
africain. Je me scuviGns pourt~nt que jadis dans cett~ Afri-
qua qui )âSSG peur classique, la gri~t ttait nan seulemant
,lélérnGnt dyn~mique dG sa tribu, cl~n, villag0 mais aussi
le t~moin Dat0nt de ch~quQ GvGrcement. Clest lui qui enr€-
gistrait, déposait devJnt t0US. sous l larbre à palabr~s, les
faits et gest25 de chacun. l~ c~nc~ption de mon travail
découle d2 cet enseignoment : rest8r au plus pr~s du rJal
et du peuple" (89). Il 2St vrai que, romancier en~agé,
(88) Ci-~1\\1i\\Rp, L')ja, L'e.i16an~ [voLt,
!ICnl1ecticJn Livr(; cL: ;)oche",
Par i s
:
Pl!) n,
19 70.
p.
7 1 (1 ère
éj.
19 5 3 ) •
(89) Ousmane SEt1BEf'lE,
L'h:t~mi1Ltan., Paris: Présence !~fri­
cainG, 1964, p. 10.

79
SEMBENE ne ~eut esp5rer agir sur son public qUJ jans 11
mesure GÙ son oeuvre atteste un
réalisme certain. JJt~nt
un regard d'ensemble sur le r0man Jfricain, NGAL ne S~
trompe pas en d~finissant ce dernier comme 'lune oeuvre qui
se veut liée au flux 2t au reflux du réel" (90).
L'att~chGment au ré~lis~s,
l linspir~tion plus ou
moins directe Je la litt~rature 8r~le, permettent de r~njr0
compte de certaines f0rmes des rom~ns africains attestlnt
une nette volonté d~ présentation
des traditions. P0ur
illustrer CG point de vue, deux 2xam~les suffisent qui Jnt
trait a la lin~arité du récit et au rapport de l'auteur ~
s'Jn oeuvrG.
Le souci de pr~sentatiJn
jes tr~dit~ons fait un
devoir au romancier de reccurir ~ux structures romaneslu2s
les plus simples, les plus $cmm~ires. Jusqu'a ces derni5res
annGes -et aujourd'hui encore, la m~jGrité des romans r~~Jn-
dent a cette description- le récit l'emp0rte sur la narr~-
tian ot 12 roman
se d6raule je l~ façGn la plus classique.
On y relève une ex~~siticn, unG action nourrie par das ::6ri-
p~tics et qui 6volu2 V2rs la fin. L'action, unique, S2
roule de façon rigowreus2ncnt rectiligne. Ca sont la l~s
caractéristiques ~e la littératurJ dont les romanciers
(90)~1.a.M.NGAL, Et.a:t P./t.Ue.YJ-t du Roman iVi2.gJto-a6Jt~c.aùl de. Langue.
FJtançai~e., actes du Colloque sur "la Roman Contempor~in
d'Ex;Jression Françaises ll , Sherbr10ke : Celef, 1971, :J. 78.

80
dotznt leurs oeuvres s)ontan6rnant (91). Il n'y a d ' 3XC8P-
t ion qu'2 c;1 e z !'!i. BETl ( 92) e t ~L S/\\ SSIN E ( 93). p~ r t Ci ut
ailleurs, s'exerce l~ tyrannie du tem;s qui reste sans
épaisseur, en ce sens que la simultanéité des actions n2
jOU2 aucun rDle.
Les rc~anciers. ;ar manque de ma'tris2 ou
~arc2 qU3 ;risonniors j1une tradition d'écriture, ne r}tion-
n8
QU2
la succ8ssion das êvQnemants. Même Yambo OUOLOGUE~,
qui ~ùrt en Jusrre contrG bien GGS mythes et facilités~
(91) La r6fér8nCG 8 la litt6r~tur2 traditionnelle per~et de
rdpondr2 8 ln critique dG V. BOL ~ui souligne les insuffi-
sances du roman africain 1U regard du roman moderne. Il
êcrit : ~Van~ tou~ ce6 ~oman6, ce qui m'a 6happ~, c'~6t la
tenuité d~ l'a66abulation : 6eul j ex~~te, dihait-on, l~
na~hateuh ou ~e ~eh6on~age centhaz. Le6 aut~e6 ne 60nt guèhe
que 6ilhouette6. On y t40uve p~u de complexit~ p~yehologi­
que, pŒ,~ ou guèhe de. cahac.tèhe.6 don.t on phe..6J.>e.nte. la h~chQ.l.>­
6e .ül.té.ll.ie.Uhi2..
Le. mi.tie.u .6 0 ci 0..(. lu-i.-même. dan.6 Le.quel 4'2. meu-
vent le..6 peh.6on.n.age..6 ne .6emble. pa4 d~chit en pho6onde.Uh,
dan6 .6 e.6i~ig n .'2..6 de 60 h C e.). e..~.6 Q. ~ttL2.R.f ,:..6 et da.YI..~ f., 0 YI.
ê. yJ O..A..0 -
6i2.Uh, mai6 pah touche.6 ct tha.ith ~lpahê.4 qui compo6e.nt bien
~c!"he.me.nt un ~abfeau totai avec .6~ pho6ondeuh et ~c~ peh6pe.c-
tive6.
NOU6 he~ton.6 dan.6 la chhonique r.tut5t que dan.6 i2 ~oman,
nOU6 60mmi2..6 au niveau de i'an.ecdote. et non dan6 un monde Qui
.6e .6outie.nne .6oi-m~me, qui pohtc 6a phOphe. jU6ti6lcation et
6 on auton.omi.(:. .•. ".
Victor ROL, LC4 FOhme.6 du Roman a6hlcain, ;~ Actes du CJ11o-
que sur la Littérature africaine d'~xpressi0n français~.
Publications de la FacultG des Lettres et Sciences Hum1ines
cle Dakar, La.n.gue..ô et L/..tté.hectuhe.6, n° 14, 1965. P;:J.
133-134.
Cette questicn a 6t6 axeminés 1~ns notre article SUh il6
fOhme.6
tltadltion.nelle6 du Roman A6hica.in art. cit.).
(92) MO~J~
~'.I kl~. ,_,
D~TI
...Jr_
,
Pn~~~~ue..
. G,." .... j'J\\!..-1,...
ou l'Habitude.. du Ma.fhe..Uh, ?1ris
Buchet-Châstel, 1074.
(93) William SASSINE, Wlhhiyamu,
PréscnC2 gfricJine,
1976.

81
n'échQppe pas 3 cette critique. Il est cependant évident
que la linéarité du récit sert fort bien le souci de pré-
sentation. Dans un premier temps, le romancier ne s'emba~
rasse pas de révéler la complexité de l'âm~ africaine. Il
ses 0 ucie avari t t 0 ut die n fa i r ,} r e s sor tir l 1 0 r i gin a lit ~ •
Dans la description de Cüt univers i il procède partie ?~r
partis i ~vec un étonnant souci d'ordre que la form~tion
scientifiqu~ de SaCE ~t de HAZOUME permet d'8xpliquer 2n
partieL On suit SaCE fi la tré\\ce ; après l'amour, il décrit
lG sentiment reliyieux i les fêt~s. HAZaUME précise longue-
ment les croye:nces dont procède: l'autorité royële i l ''Jrgnni-
sation administrative, l 'em~ire do la religion, la conduite
de la gU8rre i les rèjouissances. L'intrigue semble n ' )v0ir
d'}utre finalité que celle d'~ssurer la cohérence et l~
continuit6 du récit. L'intérêt pr2mier du roman réside dans
la présentation des traditions que l'on revalorise pour
l'édification des publics français et africain.
Cette préoccupation légitime lR place faite j
l 'autobiagraphie d~ns l~s oeuvrGS romanesques. Pourtant
l lan~nym~t semble être la rèqle de 13 littérature tr1di-
tionnella. f8rt heureusement, le rJmancier nlen rapren1
pas ~ son ccmpte toutes les habitudes ~ame si V. BOL lui
reprochai avec pertinancG, de ne D~S toujours tirer tJut
le parti possible de l'écriture. Placé dans une situation
de présentateur face a
ses doux )ublics, il consi1èro n2
pouvoir apporter d2 t6nnignage plus véridique que celui
puisG dans 50n expérience personnelle. Il met sGuvant
cella-ci au premior plan sans ~0ur autant donner dans unG

82
quelconqu2 ferme de romantisme. RJQer MERCIER note j
)ro~ss
de l'(l.uteur ùfric·àin moderne, qua "riGn ne lui2st plus
'~Hrang8r qUf': l'exë'ltation de l'indivi-::lu" (94). L'autobio-
graphie parmat ~u rom3ncier dG 1~nn2r libre cours a s~ nas-
du monde qulil décrit, ou tJut simplement de faire pr~va-
loir un )oint dü vue moderniste. L'~utobicgr~~hie ~eut
emprunter une f8rme directe cu indirecte, recourir a 11
prGmi~r2 DU G la troisièrn~ pers~nnQ. Elle consist8 le ;lus
souvent en ce qUG G. 8LIN 3.f~pEdlG chQZ STENDHAL d2S "intru-
sions d1ùuteur" Gt qUG J. ROUSSET s'inspirant des analys:::s
dt} G.
GENETTE baptise "moi ,~xtr,)ji2gétic;u(}lI,
qui II r2s LL il
l'extériGur je l 1 histc:ire rac·'ntô2, [-: ..:]'1ppart';ent sans
équivoque a l'auteur qui racnnte catte histoire et qui
enfreint le prlnclpe 1e s~n ext~ri0ritG pour interv2nir en
personne dans sn narration" (95).
A pro~rement parler, l I~utobinara~hie ne fer~
'....
.,
,.\\ 1
• t·
.
"
~
apparl lon rem~rquc2
de 1954. Ln prsmiêr2 0~nération, touts a son rôle de )rGsen-
tation des trôditions, réussit à Jbserver un semblant
d'nbjectivit6 en d&pit des incursions do SaCE dans l'univers
romanC;S~lu8. Li} faveur de 1Io1ut()biÎgr~,phie l)lus ou r.1"'ins
(94) Rog~r MERCIER, La Li~t~~d~U~~ d'E~p~e~~ion F~aKçai~2
en A6~ique Noi~e, P~~liminai~e~ d'une ~naly~e, op .. cit.,
).
41.
(95) J~an ROUSSET, Na~ci~~e Romancie~,
E~~ai ~U~ la ?~emiè­
~e. pe~~onl1e. dan-6 ..te. Koman, Paris: J. Corti, 1973, p. 18.

83
dé9Uis~8 n~ joit p:'lS être eX;Jliquée ;.Jor l'émerg8nce j"J!1G
littérature da contestation. mam~ si l'on ne peut que cons-
tater la simultônéité des Grojrès de C2 ganre et de l '~v2il
de la conscience politi~ue. Peut-~tre faut-ii Darder a
l'esprit l'att:antion ;Jr:Jgr8ss;ve d2S romanciers aux pJssi-
bilit2s offGrtes par l'écritur2lui 185 met à même d'inter-
rom pre lia non y mat d8 s li t t 8 rat ur QS Cl~ a l Gs. 0 n d 0 i t de m2:TIe
tenir com~te. dans ce cont9xte da modernisation. des ?r~­
gr0s de l'in1ividualisme. Il reste cependant que l'autJbi2-
graphie. 8n ~ermett~nt à l'auteur d'intervenir direct2ment.
d~ ~rendre 18 lecteur à tGmoin. rétablirait l~s Gnciens
rapports privilégiés. par exemple entrG le conteur et SJn
~ublic en mili8u tr~jiti0nnel. Elle n'est ce~Gndant ~as
nécessairement liée au souci je réalisme et de présentJ-
tian des traditions. Ce dernier aS)0ct. 3 des degrês jiver~
S9 retrouve dans pres~u~ tous les romans. Il est ce~Gnjant
vra i
Ci IJ G C.e, 1'16 0.11-t _ N.q{1l,. (9 6).
c en sac r <5 ,5 la;) r Qsen t ë\\ t i} n :j e s
traditions. constituG sa forma l~ ~lus achevée dans le ro-
man africain. Elle ~rocêde ~GS m5mes motivations que 11ns
les 3utr25 littêratures. du b2s~in de SE dire en dê;it de
la faible dimonsian psycholagiqu2 qu'elle acquiert dans la
rom~n africain, d'un besoin je justification. camme dans
~_~_~_e.~c:a:p.éd~ .t'f:th~(to~~ de se d'lnncr en (~x2m)le et d'~ CJn-
f~rer Q l 'ex~6rience ~ersonnclle ~nc pQrs~ective col12cti-
vç~. comme::l".lns C-e.j..mb-{.~ et L f ave.l1{uJte. A,mlJ.J-.9Ç{ë..
(96) CAMA RA Lays, L'en6an:t NoiJt, Paris: Plon. 1953.

84
Elle concourt ~ussi bi~n a la description d]s
traditions qul~ celln de la sociêtê moderne en proie aux
conflits et tensicns n6s Je la colonisation. Partout ~lle
renforce le réalisme de l 'oQuvra en lui confûrant des limi-
tas préétablies.
Tout cela ;::!xpliquG l'option des romanciers ê\\.fri-
cains pour le réalisme. Au regard de l~ littérGture tradi-
tionnelle, leur culture 02 hase, il s'agit d'un héritaJ~
dont aujourd'hui 2ncore ils parviennent difficilement j
s'évader. Dans le contGxte de la colonisation marqué par
le mépris culturel, le réalisma permet aux romanciers j~
répondr'2 :lUX exigences ,ju mor:I~:nt à savoir l'affirmation, li)
r6habilitation
d~ l 'identit0 culturelle. Ils ne pouvaient
parvenir ~ cette fin sans sien tenir 5 la plus grande fiJ6-
lité aux trnditions.
Tout natur811cment, la pr0sentation d2S tra1i-
t ion s dé b0 uchG sur l' 0. f f i r mat i 'J n ~ 8 l 1 i c1 e nt i t écu l t ur ~ l l ;:; •
L'evolution de l'r)fric,jnism'2.::t cie. lé'. littérature? colon;)le,
l lattenta ~u public fr~nçais, les mutatinns je l'ijGologiJ
colonin12~ impcssnt 3UX rnmanciGrs d2 mcntrer le vrai visa-
ge de l'Afrique. L' applic1tion ~u r6ôlisme les coupa 18 la
vogue de l'exotism2 Gtles ccn(Juit a mc~ttrQ l'-3.ccent sur
l 'originalit6 d2S cultures africaines. Il convient cGp~ndant
je noter, dês a pr6s2nt, que dans la première phase de
l'évJlution du roman, aucuno oeuvre nlest exclusivement
consacré2 ij la rjescriptiJn ,:,12 "id2ntitl; culturello,

85
et que ce s0uci parcourt cependant tout le roman africlin.
Il est simplem2nt plus ou moins ~ccGntuê. On peut mêm~
.
t
l
~'.~
ri
l'"rI
t't'·
lt
11
bl
ô.jOU
2r
q:.h~
e
i.fleme
'~e
1'.Jen
1 2
cu
IJre
8
sem
Cl
2POU-
ser une courbe d2sc~ndant2. Il S2 renforce, dans un premier
tGmpss dans l~s ceuvr2S dnticJ10ni~list8s, pour ensuit~
passer progressivement au secJn1 plan.
Ce t!lèmi.:~qui
sc situ:; au coeur de l'idéolclgi'2 1e l~,
la négritude qui prêconise le retaur aux sources vivGS Jas
cultures africc.l;n8s o nG constitu8 cependant que llun j~:!s
thèmes im~crtants du roman. Peut-~tre parC8 qU2, d'entr~e
de jau, l~ rcmancier saisit la s1ciètê ~fricaine en praia
aux tensions suscitées ~èr liattach2mGnt 1UX traditions 2t
les postulations modernistes. L'Gxaltation du p~ss0 s~ra
plut5t 12 fait des roêtes. Le souci de réalismG oacrit
~lus haut loit avoir joué comm8 un
frein. Les romanci~rs
concantr8nt leur attention sur la confrontaticn cultur~llG
et las probl~mGs du progrês. CG11 Gst vrai da SCCE comm2 de
ri écri \\1 a nt
l é\\ S () c i 2 té t r él. cl i t ion n:'? l 1:2 t
l 1 6 t 11 t lJ ur. 0 n n'J [J2 U t
citer que La Légf!:nrle, de. M.'P6oumou~ia M.!1.Z:Q.!10 (97) -rl utjt un
récit mythiql..1':2- 2t Le. CILêpl1..&c.u.le. de.,~ Te.mp.& AI1.c.-<:.e.n~
(98) qui
dire que les romanciers nG portant ~as le même intérêt ~
la traditicn que les poètes je 1) n&gritude. Ces derni8rs
(97) Jean MALONGA s La L~gende de M'PFOUMOU Ma MAZONO, Paris:
Présence Afric~ine. 1954.
(98) Nazi BONI. Le CIL~pu~cu.le de4 Temp6 Ancle.n6, P~ris
Présence Africaines 1962.

86
glorifient le passé de façon abstraite
Jans cc qu'il )eut
i
recéler j'intemporel, de mythique, lES romanciers décrivent
l'étnt présent des traditions et supputent leurs ChanCJ5
de survie 1ans un contexte dG mo12rnisation.
Cette situation -outre le fait que le réalism2
s'impose aux rQmanciQrs ccmmç; de l'extGrieur- s'ex;Jliqù2
par le décalage entre le progr~s je l'61ab~ratiDn id~)1)g1-
que do la négritude Qt la production des oeuvres. L~ littê-
rature africaine s'~ manifeste j'abord par des r0nans à unü
épOQU8 )Q l~ ~actrinQ de 1: négritude ",1;,\\
i,
\\,.4
la public. D'autro part, il ne faut pas perdra d2 vue le
long conditisnnement de C2 dernier ~ar la thèse assimi13-
tionniste. De-18 procèrl~ une r~)r25entatiGn négative j}S
traditions que les romanciers coloniaux cnt largement c~~-
tribuê fi répandre. Les romanciers ~fricains ne ~erturb2nt
pas l'image que ce public a des traditions. Ils donnent ~
leurs oeuvres une double oricnt1ticn. D'une part, ils
s'attachunt & la précision rk l'i1entité culturellG afri-
caine. Sf)ê.ç et }!AZOUt'1E mcntrGnt L)rt bien que les cultlJrss
africainos sont cchér8\\1tes, vivi.'tntus. De l'autre, ils 5"JU-
lign&nt
les insuffisances das tr3ditions. Ils montrent que,
~ar c2rt~ins c5tês, Glles freinant ou ccmprcrncttent l~ )fC-
cessus de r.1odernist:ltion. Kërim qui ~ dans l'épisoJ2 d::J.k,J.rois
du roman du même nom, atteste des ycllcités d'6v~sion
je
la traditicn, voit ses efforts entravés par cette dernièrü.
Fara et ses amis, d~ns Mi~age~ de Pa~ja, perçoivent fart

87
bien ses aspects régressifs. HAZJUME y revient plus j'une
fJis ; les sujets de Guezo doivent ~cur favariser le ~ro-
grês t ren0ncer ~ nombre de leurs traditions t dépasser
leur mQnt~litG religieuse.
Autrement dit t on ne r21èv2 pas, dans les rJ~ans
culturelle, je fétichisme du Dassd comme chez les pOèt2S
de la m~me époque. L'histoire y ast l'objet d'une réév11ua-
tion. Souvent le romancier ti2nt l~ T.'è,lance égale entr~ la
tGntati8n de glorifier le passé Dt les traditions t 2t l~
C".JC.'''',
li
l' tréJr
~
l~s
\\.",
lirl1it"s
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1 ••
' . _ .
L'hln(lc
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"-'.,:Jç
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.... _...,J
tr~diti'ns
\\ ....
'"
J ,
inconcevable je l~ ~art des romanciers de la premiêra J~né-
raticn. C1r les élites africaines 1u moment, camme le sou-
ligne H. BRUNSCHNIG (99) ~taient plus ou m8ins m~rqu02s ~ar
1'ê\\ssimilationnisme.
D'une fnçc\\n généralat l ''l.ffirmation de l'i:L~ntitG
culturGlla sembla dérivGr du ssuci ~e )résenter les tr1ji-
ti''ins. Partnut ~.::résente:lt Gl1e ne débouch~ sur ~ucune f)rmG
d'dlnge ou d 1 exaltôti0n. Faut-il lier cala au silance 125
romanciers t § leur refus 1e s'enJagor dans le débat ijjalo-
giquG juslu'~ l lavênement du roman militant. On ne ral}v2
de con5idération sur la négritud~ ni chez COUCHORO, ni chaz
saCE, ni chaz HAZOUME. Il faut simplement convenir QU2,
(99) H.
3RUNSCH!dIG, op. c.J..:t., :). 190 (~t sq.

88
dans l;:? ur a ppr () chG ci GS t r 3. dit i '.) n5 ~, U :j U Pr (] bl ème de l' iü~ il ~
tité culturElle, ses ramanci2fs na se rêfèrent ~ autund
doctrine ~r6cise même s'ils refl~tent l '6volution des 11605.
Chacun rCa2it 5 sa mani~r2. Scc6 ne sépare pas 1 'identit~
cul t ur a 11e 'j'2 S
l~ c lof d 1 Un cc r t a i n S'2 ns cl e l à fJ r Ç, ncl e ur,
dlun goDt prononc0 du f35te.
Il insiste sur le r~le stimu-
lant do la musiqua ut dGS ~v0cations historiques sur 1 I~S-
i' r,·
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1
~assè révolu. Chez HAZOUME. l 'identité culturelle puisQ
ses forcGs rl~ns la mGntalitG relioi9uS8 des Dahcménou$ 2t
se manifeste dans la discours CQ~me dans un certain JoDt
pour le form·:tlismo. SAD,JI met l'Qccent sur le fatalisn1G
c 0 mms t r ,a i t d cm i n il. nt d (~ l c: r% nt "1 1i t 0 rJ :2 S ;! c i r s (1 00 ) •
Il reste qUG dans un pr8mier temps. m~~} s'ils y
reviennent dans presque toutes lours OGuvr0S, les ron~n-
ciers s'attachant moins ~ l'affirmation qu'a la réhabilita-
tion da l'identité culturalle. P'2ut-G'trc::: faut-il garck!r'~
l'esprit 18 fait Qua l'affir:nêlti~;;n:k
l'id8ntité cultur'2l1c
est implicit0 dans sa rfhabilit3tian. Tout naturellam~~t la
poésie S2rêl comme inv9stic;.rjQ la :nissicll d'affirmer l'i'.1~n-
tit6 cultur~lle africaine Gt le r0rnan, qui constitue un
cadrG plus large. prendra
en charge sa r6habilitation.
(100) Abdoulaye SADJI, MaZmouna,
Paris: Présence Afric~in2,
19 72 (1 è r ,2 éd.
19 5 8 ) P;:J.
15 5 - 15 G•
• •

89
C2 derniJr souci se f~it jour d~ns las toUt85
premièr9S manifGstati~ns de la littératurG africaine. Toute
sx~licati~n je SJ préc~cit6 comme je sa pl~ce dans l'oeuvre
deS 0CE2 t
j 0
Hf\\ ZOU f1E d Dit te ni r CJ mp t <.: ch, lia f r i c â 11 i 5 :Jt i :J n
Pcnty (101) comm0 le demandait G. HARDY dans san essai,
Une._CQl1Q.J~f.t.e..J{(JItq,,ee. (102). On rel @.ve l a première tent'lt'iv2
de revaloris3tion des traditions jans le roman de COUCHJRO,
tud~.
La préface '-.le: l'auteur t8!Tl')iJi1;2 de sa cc:,nsCi9nc.~ JI.!
mé qris cul t ur 2 l dCi ri t l G S fI! 0 i r s s ,; l'1 t l' ~~ bjet. Il sem bl:} cr') i ~
rc ~ un malGntendu, ~ uno infcrmltion insuffisante des Euro-
péens. Il sa justifÎ'.:: Gt s'expli~IU'2
"Dans nos pays nous aVJns notre &ducat~cn, 1es
fermas courtoisos 1e lGnjue, une culture d'~sprit, un code
de c~nVünanCGS,
dus usagGs, des cérémonies 00 l'emphas3 ne
le cède ~1 riQn au dOsirj'5tre )oli et de plaire. Dans nos
idicmes, nous ~wons h, lan9':'-9;'::; t:2rre-È.-tGrre, lestyle je
bonne com~aoniE et le ton sublime. Notre coeur est ca~ajlQ
da santiments nohles, notrs esprit s'irradie en pensées
(101) L'Ecole Normale William Ponty, jusGu'au lendemain Je
l.~ 9uGr r '2 Il - cie s t - ~j - d ire l U Gé: vel;} \\) ~; emen t ri Cl lie ns G i Cj ln )TI e nt
s~condaire- sara en Afrique d2 l'Ouest la pépiniêre 1as
cadres d;.; l'enseignem:.mt, dG la sônté et C:Cl l'administr)ticn.
L'accent y ôtait mis sur les traditions moins en relation
aVGC
l'enseignement que les loisirs: création thj~tralGII
paétiquG ••• établissement je monQgr~phies 1'inspirati0n
ethnologique (devoirs dD vacances).
( 102) Op .. w. f p. 14.

gO
Dans le cadre de notn= vie~ nous savons mc:ttre qu~lque con~
fort. un luxe parfcis outr0 nlest pas 2xclu de notre entourage. Et un
civilisé qui serait appelé à vivre notre vie en tirerait cette conclu~
sion que le qunlificiJ.tif de !lsauvage il sembh? surnnné quand on llappli~
(jue e:l bloc à toutes lGS ra.ces de la ;isa.uva.ge" Afrique. Puis l'id0a ce
Dieu n'est pJS bannie de notri.:: religion.
Le f~ticheur~ le consulteur
:.:lu sort. le médecin indigène~ ûiJ.ns les invocJtions adressées aux hôtes
du paradis paien~ rëservent toujours 1:1 suprême invocation à Oieu j
comm~ étant l'être grand~ celui sous la dép~n(ance Ge qui évuluent les
autres ûieux dans leurs rapports av~c les humains (103).
Il fo.ut d'abord noter que COUCHORO définit la civilisation à
la suite ,les ù~tracteurs de l'Afrique~ en rr.ettant l'accent sur les mfimes
éléments yu1eux. A ses yeux
corrme à ceux ées assimilationnistes~ la
j
civilisation est une et S8 d~finit selon les critères cu prc.lgrès et de
1 'i)ptitu~ au dépassement. En 1929
1 'europocentrisme a dGjà étJ battu
j
en brèchG. Il faut sim;Jl'2fl.'l2nt convenir que mo.lçr(: ses bonnes intentions.
COUCHORO n'a pas ~té touchë par les iJées nouvelles. Il semble soutenir~
pc:ur faire reconnaîtro la valeur ,~(;S cultures africain2s. que les diffj=
rences d'avec 12s civilisatiGns occiu'2nbles ne sont que l:e surfa.ce.
J,;s accic~2nts. et yu'un'ê fois ces ùGrnièr2S d'2;Jass{~'2s~ on èlécGuvre un<ô:
v~ritable convergence. Les anthropologues Ce terrain "avaient déjà
r2jet~ le postulat de l'unit.:: :Je la. civilisatiûn" (104). COUCHORO corrmet
(103) F. COUCHORO.
op. cLt.
p. 9.
p
(104) G. LECLERC~ A~opolog~e et coior~ation, op. cit., p. 92 et sq.

91
une èeuxième faut(;~ en cherchemt à n;v~loriser les traditii)ns selon des
nOrIT"l2s 0trangèrcs. PJur lui. les critères qui èétermi nent une ci vil i sû-
thn SJnt lé:': langue. lI;: confort matériel. l'aptitude fi la passion et àt1ot...
s~uffrJnce ... ~~~~ si 10 ré~onse qu'il y J~pürte ne semble paS p~rt;cu-
lièrement apfiropri2e. il faut mettre à l'actif c.e COUCHORO lJ. conscience
Ju mépris culturel dont l'AfrL..jue est l'objet et s:Jn souci Ge revalori-
ser 13 traJitiJn. Furt justement, P. VERDIER )nalysant son oeuvre rom3~
n2sque nute : 'Il~s canons de l a beaut~ romanesyue ne sont pas pris d un
monde 2tranger, ils relèvent au contraire Ge la civilisation de l'auteur~
c'est le sud du pays togolais, ses coutumes. ses divertissellEnts, ses
habitudes de vie qui servent de support à la description. Ce qui pour-
rait amener un lecteur européen superficiel à ne voir dans les détails
qu'il trouve qu'un exotisme cher à notre vieille Europe; en fait, il
n'en est rien et l'exotisme, ici, n'dst pas de mise. COUCHORO
dans tou-
j
te son oeuvre, défend avec tous les moyens qu'il a la thèse de l :intem-
poralité de la tradition de son peuple. pourvu qu'on laisse cette tradi~
tian ëvoluer selon les circonstanc<::s et en fonction des remous d~ la
societe; il défend donc un point de vue diamftralement opposé à c81ui
des contempteurs de la mêm02 tradition, ceux qui l'accusent de c.~m2urer
figée depuis une longue période 2t d'entraver, pJr cette fixité rœrœ,
tOut2 idée c:k.? déve l oppemen tH (105).
(105) Pnul VERDIER, V~ Qu~tqu~ A~peQt6 cl/un Roman~~ Togo~ ~ Fé~x
COUCHORO$ actes du Colloque sur :'Né.gtvLtu.d~ a6JUQune.
f~e.9JLi;tude. CaJuÜb~1i
p
p
Université Paris XII, Centre J'Etudes Francophones, 1973, p. 82.

92
C'est peut~être parce que COUCHORO a conçu et écrit ce roman 9
seul> sans aucune influence id2ologique~ que lion note une rupture entre
la pr2face, ses déclarations de bonne intention
et le récit proprement
9
dit. En effet si ce derni~ri> par endroits; donne des traditions une
image cohérente et séduisante qui permet à'augurer favorablement d2S cui=
tur~s togola.ises. il nlen demeuY'2 pi.:'lS moins qu'il met llaccent sur les
désordres et violences suscit2s pat" des passions incontrôlŒès. De toute
évidence COUCHORO. dans cette oeuv~ s'attache IToins à la description
des traditions qu'à celle de 11 âme humaine qu'il veut universelle.
L'auteur de ~ag~ de p~; ancien ~lève de l'Ecole Normale
William Ponty. étudiant attentif à l'évolution de l'africanisme et témoin
de la naissance de 1 lécole de lJ nëgrituue, pose avec plus de n2tteté
le problème de la réhJbilitation de l'iclentitC? culturelle nain:. Son
h2ros. Fara. venu à Paris pour participer à 1;exposition coloniale dG
1931 -un:: de ŒS expositions qui consacrent l;ffi regain d'intérêt ûu pu~
~
blic français pour l'Afrique- s~ trouve en butte au racisme et au mépris
culturel. Vauteur montre l2s ëldments qui sous-ten:.1ent la conscience
collective du ;Jublic et y élaborent c2tte im:lge de l'Afrique que Far.; et
ses amis jugent fausse et n.ciste. Il s~en prend aux "fabricants d'exo-
tisme ll (106), tel ce confér0ncier QU'2 Fëlra~ scandalisé. écoute brosser
l'image d'une Afrique de fantaisie. En fait. ce rdporter qui se p~va~
lait è'un contact ~ersJnnel 9t réc~nt 3vec les r~3litês africaines ne
f:l.isë?it que reprendre â son convte ces r!\\Ythes r2pan(~Us ,j~puis un siècle
(IrC) Ousman2 SOCE~ ~ag~ de p~~, Pdris
Nuuvelles Editions Lectines"
1964 (1ère i;;;c!. 1937).

93
et demi par la littér1tur8 exotique ou coloniale. Et Fara ou SOCE (107)
d'invJqu~r le témoignage des écrivains c\\.)lon;':1ux et africanistes i
ôiDELAFOSSE. RJbert OELAVIGNETTE, René iilARAi\\! et G1autr-ès encore qui s~
donnaient beaucoup de mal ;Jour montrer les Noi rs sous leur vrai visage
Lit quiT 0tai ent moi ns bi en entendus du grand pub l i c que ce fantai ~
sis te" (IDS).
Fara mesure l'éten(jue du ffiùl. Le publi c français entretient
Je l'Afrique et èes Noirs une image fJusse et ccmm8de qui. à son tour,
pèse sur lui comme un héritage. Fara va aux racines du mùl qui fait que
l'on préfër<:: à Li r\\231itC: son imJge Gi2formée. Reçu chez les Bourdez. il
s'explL.jue. explique l'AfriqUe à ces Français de la moyenne bourg,wisie
et se penche sur le malentendu 2t1tm Blancs et i~()irs : tlil dit l'igno-
rance des habitants ,~'ici sur les Noirs (sic). Leurs amis qui sont en
Afrique. ;Jour là plupart, n~ parlent~ue c\\es p:;;tits travers des Noirs et
leurs érôl~ries sur lesquelles ils s'appesantissent longuement. en font
les traits dominants de leur carélctère.
(107) Lorsque
le sujet lui tient.} co\\::ur. SOCEse garde difficil\\2ment
G'envôhir l'univers romanesque. Usant ici ,ju~tyle incirect libre
il
9
r~nd difficile 10 èêtermination Ju locut2ur. Souvent. il s'agit de ces
..ttWLM-<-Oru, d'auteuJt
dont parle G. BLHJ au sujet de STENDHAL.
(108) Ousmane Socé. ~üAag~ d~ p~, op. cLt'
pp. 67-68.
P
Les lectures de Si di a confi rment le vi f intérêt de cette jeunesse pour
leurs travaux. Dans sa bibliothèque. ou:t!t~ l~ m:ûtltM nlLanç.a..i6 de. fu
LLt:téJuLtU!l.~ c.ontempolta.ine.,
Sùüa a.va.A.;t .t2A é.wvaÙt6 m:vtqu,an.t6 d~ .ût
Ut:têJr.atuJte. c.oloniaie. : L~~ NègJtiUJ de Mauri ce DELAFOSSE ... Pa!l.M-8oudan.-
TOIrboucXou de R. DELAVIGi~ETTE
; Le. üvtte. de. .ia. BJtOu.6,~e. de René MAPJ'\\I\\I~
TeNte. d'Ebène. dl i.lbert Londres;
O-i..6e.au d'Ebène. d' André OEl'-'14ISON ... Il
(Ibid. p. 145).

Le cinéma et la littérature viennent à la rescousse, produi~
sent de B1'exotisme" et de la i1documentation~1 pour des effets préconçus.
De sorte qUI:? ceux des Européens qui croyai ent connaître 1es Noi rs
étaient ceux qui les connaissaient le moins ll (109).
SaCE.. aussi. ci ses débuts dans là littérature, s'avère cons~
cient que 11image de 11 Afrhjue du publi c européen ne repose que sur des
prêjug~s ~t ~prouve le besoin d~ r~mettre les choses en place. Il va plus
loin et soutient que l'insuffisê,nce de 1tinformation des uns sur les
autres fait que Blancs et Noirs ne se perçoivent qulà tr·wers le prisnE
déformant d~ 1eurs préjug8s. Fara COmDJt ces derni ers dl abord chez son
amie Jacqueline qui garde de i 'Afrique une im3ge sommair2 forgée par
cette mYthologie dont
L.F. SIEFER n troqué les racines dans la litt0ra=
ture coloniale. Il lui propOS<2 un voyage imùgii1àir2 qui lui pi2rmettrait
de décauvri r 11 Afri que, l ël di vers ité U'2S hommes et d'2S paysages. Rhm
n'est plus significatif que 1.; duo des j;2unes gens. Pour la Française.
l'Afrique
c'est les fauves, les serp~nts; Faro qui ne réussit pas tou=
jours à faire mont~ d'objectivit6~ par12 en terme de civilisation
ilNous remonterons le Congo. l~ flcuv0; gèùnt d2 l'Afrique Equatoria1e~
borcl{: par 1<;;::s gründs arbr~s dE: 13 forQ:t. [\\~OuS rentrerons pëlr vo;':~ de ter=
reg reprit FJra ~ ainsi vous prendrez plus inti~ement contact nvec les
hOm!il'ès.
Vous apprendrez à di sti nguer 1es S'JUS sous dÇ!s Soudanai s. 1es
Toucouleurs des Foulbés car tous les l'~oirs ne sont pas des Sénégalais
comme l'usage le veut en Franc2. L25 Sénégalais compn2nnent~ en grande
mùjoritê,. la seule race d2S kJo1ufs.
(109) Ousmane SOCE~ ~ag~6 d~ p~, op. cJ~., pp. 90-91.

95
Vous vi si ter<?z le DahoITl2Y 9 12 Soudan 2t son Ni ger qui vous con~
dui ra a T:}\\~1bouctûu et â Djenné 9 ves ti g~s d'une ci vi1 i sa ti on négro-a rabe 9
antique èt é1èmentJi rÇ qui avaient abritf;e les grands empi NS noi rs CJIl'I1lle
le Ghanatèl".
En rééllitf nous n'8n verrons pas. Le lion et le sanglier habi-
t12nt la. grande sav.:me
qui affrontent seuls les bons chasseurs ... j'ai vu
9
l5C;lS
tigNs 2t c':i::S ~léphùnts pour 10 pr2mière fois au IlZ0C " de Vincennes.
- Et les serpents ? On ml ù ~Ji t qu'on les trouvai t pélrtout~
sous le 1it~ dans la. valise
le 9a.rde-mànger~ Jans 1<2 bain ... Oh ! quelle
9
horreur ! ...
-
L2S s2rpents~ prG:cisJ Fara~ n~ sont pas aussi
répandus. On
ne risque pas plus avec les serpents d'iHrique qu',wec les vipères (les
carrpagnes Je France (sic) (110).
On voit dans qUtll~ direction ~'orient2 la pensée de l'auteur.
Il J~nonœ les mOftits Je 1 I exotisr:'!E! fa.cile qui a sêvi pendant si long~
temps Jans la. litt2rature colonia1~ et ceux dlune forme de sch2matisation
qui ramène toutes les diversit0s culturelles é1fricaines à un tYf)8 uniquJ
de Noir fâ~il~ à caricaturer et à accabler (111). Il met l'accent sur la
variété humaine et lè richesse culturelle de l'Afrique. Ici, 1J rêhabili·~
tatbn s'avère n~cess;)ire mais ne postule aucune ~xaltation. il s'3.git
d';}v;t~r de fausser l'image de 11 Afrique 5 force d'éclectisme.
Ù',2vidence<, Paul HAZOUr'iE 3 entre:.lris
,
d'écrir.-; Voauic...i.mi.
...
dans
l'espoir de susciter le réexa.men des jugements portés sur la tradition
et les cultures africaines. Tout comme COUCHORO et SaCE, et bien d'ëlutres s
(110) Ousmane SOCE~ Mhw.9~ de p~, op. ut., pp. 123-124.
(110 Cette réduction. cette sil1'plificatiün abusive slùp~arente à ce que
CESAIRE baptiserùx Cho~i6i~ation dans le V~~o~~ 6un te ~ofo~me et
dans le V~c.OuM ~un .t'AM: iVèglte.

96
il pense que l'Europe a condamné l'Afriqu2 avant d' avoi r entendu cette
dernièY"2. Il s'errploie à préciser llimag(;; de la société traditionnelle
pendant l 1 époque prêcoloniale. i~~~ si HAZOUME cède au goût du jour et
dé livre à l a col oni sati on un s ati s fecit qui confi rm'2 l' aSSë rti on de
H. 3RLNSCH&HG selon laquelle tout2 cettë première élite était plus ou
moi ns g:lgnê~ ci l 1 i dé~ dl ass i mil ati on (112) 9 il ni en res te pas moi ns que
seul~ une certaine fierté rJciale peut expliquer l'effort de rèconstitu-
tion historique de cette oeuvré considêrJble~ i'cette réussite exception-
nelle" (113). Si cette oeuvre paraît, en 1938, on sait qu'êlle ~tait
achevée depuis plush?urs ann22S (114). Elle serait aussi plus redev~ble
d2S idées nouvell~s nées de l 'évolution d~ 1 'africùnisme que de celles
défendues par 11~kGle de la négritude. bien que lIon m~ relève aucun
divorCé! entre elles. Ethnologue, auteur d'un2 thèSE; remarquée sur Le
Pa.cte. du Sang au. Dahomey (1937) (115), HAZOU~iE n'2 pouvai t être qu'atten=
tif à l'2volution Ge llafricanisme.
(112) H. BRUNSCHWIG
op. W., p. 190 2t sq. et aussi c.n.
9
R. CHE!VJAIN note qU8 11 ••• le".'l éWe6 o.6/'vi.c.aine6 d'a.i.oJr.1:l
i~t.Uute..I.JIr.A,
p
empLoyé.!.> de.. c.ommeJtc.e.. -e;t c.' ut ic.A.. te.. Ue.u de.. ltappeteJt que.. Paul. HAZOUME
appalLtie..n-t à c.me.. CLt.:té.goJUe..- Ite..ve..ncüque non /.'larL6 pugnawé., L'a6.6;{mil.a.-
Uon e...t L' égaJvU:é dM d!tow 11 •
L' -uruge.. de.. fu ville. a6Jt,{.c.a.ine.. da.J1J.J .te..
Itoman né.glto-a~ain d'e..x~e...6.6ion 6Jtançai.6e... Thèse de doctorat~ Faculté
des Lettres et Sciences Humaines de Grenoble (inédit) 1972, p. 48.
(113) Jean tiiAYER. Le.. Roma.n e..n A6tUque.. No..ur..e.. fMnc.ophone... Te..nd..a.nc.eA e;t
~uct~e6. Etudes Française~ vol. III; nO 2 9 p. 174.
(114) Roger ~[RCIER~ ~. wé~ p. 25.
(115) Paul HAZOUi'[ 9 Le.. Pa.cte. du Sang au Valtome..y. Pari s :' ,I\\CJ~i.J.ut,,~'k"'1Qr.Q­
l~~i5~ j 1956.

97
De~là procèdent sen intèr:2t et S'JrJ effurt dl;;: rêévaluatic;n des
traditions. R. CHE~-]AIN écrit fort justem8nt qu~aux yeux ,:le cet auteur~
Ill a r~évaludtion objective de l'ancienne civilisation daho!118enne est le
garant de l' apti turJ", Jes Dailoméens modarnes à assi miler la ci vil i satî on
eurJpéenn\\;;i1 (116). Car s'Jn interêt pour les traditions n'est inspiré ni
par le goût du particularisme, ni pa.r le pass,jisme, ni par le separatis-
me. Il veut réponure à S0. manière;:; à un défi culturel, expliquer a l'Euro-
pe l'originalité d'une civilisatiJn africaine. Comme de juste, il s'ins~
crit en faux Cùntre la thèse ûU vid0 culturel africain, r~;jette la poli··
tique de la tabh:-rase. Des cultures vivantes; fécùndes. existent en
Afrique. Il n'est certes pas qu;:;stion JE; reiJY\\;!ndre il sun compte t.Jutes
les traditions. Il faut choisir cell<2s susceptibles de servir de support.
de référence~ eJans 1a persp~cti V0. de m'J(ierni sation ouverte par 1'2 contact
avec l' Eurq)e. Ce choi x cr~e 1J. nêc;:;ss ité de comi-irendre 1~ foncti onnement
des traditions. llesprit qui ll.?s è. forg0es. L'originalité de Hf'lZOUi':E se
situc'? à ce niveau. Il expliqu~ les traditions 2n fonctiun de h~ur envi-
ronnement saci o~cul tur,;: 1. 11 ne
Si::: borne pas à 1eur appl i quer du (~ehors
cJ(;:s critères rJ8t2rmin0s ailleurs. Ce faisant~ il réëlgit contre des habi-
tudes -Je pensée que SQCE d~nc.mce Gans fvUJr..a.geJ.., de- Pct!l..AA et qui consistent
à singulariser quelques eX2mples~ ct isoler quelques cas, pour en tirer
des leçons d'ensemble qui faussent l'imag2 de l'Afri4ue.
HAZOUr~9 s'il adhère au cr2dû du progrès. ne croit pas au prin=
cipe je 1 iunité de 1J. civilisatiJn mais à une enrichissante Jiversit~
culturelle. La rencontre entrë les civilisations europ~enn2 et africaine,
doi t féconJer cette derni ~re et 1a l'lettre a me'7!''':: de Si insérer dans un
(116) R. CHEMAIN. op. ~.> p~~lm.

98
mouvement régénérateur. On comprend que le romancier mette 1 1 accent sur
les potentialités des cultures africaines. HO!fdïle de science~ non seule-
ment il s'entoure d'un<? documentation vaste et précise mais il se ména-
ge un recul hi storique d'un siècle. Ce qui n'est pas sans instaurer um~
certai,lç distanciation entrl2 l'univers romanesque 8t lui. L'époque où
il choisit de situer l'action romanesque nlest pûs sans analogie avec
celle où il compose son roman. Oùns les deux cùs lJ nécessité d'un d~pas­
semi:nt des traditions se fait s'2nti r de façon impt!!rieuse tant est forte
la pression de l'Europe. En outre, le déploiement de rroyens considérables
d'investigation ethnologique et de ~constitution historique perm=t à
HAZOUl\\îE de développdr une form.:: de r2â.lisme qui, en c.!(?pit de son a.pplica-
ti on à l' abjecti vi té ~ n'es t pas s ëlns rùppe1er 11 exoti sme du roman col o·>
nial~ par l'attàche~nt à l'étrange et a l 'extraorJinaire. Tout cela ne
peut que combler l'0.ttente d'un public curieux et amateur de sensations
fort~s .
En fait. HAZOUr~ a j'autres ~réoccup~tions. Soucieux de réhabi~
liter les trélditicJns auprès de ses interlocuteurs du moment~ il Joit répon-
dre li ces accusations précises. La pmmière à trait a la pr0tenJue anar~
chie de l'Afrique précoloniale. Il décrit, ùv2c un impressionnant luxe de
détails, l'organisation Ju royauffi!.? OahomênJu~ les Di~incipes qui inspirent
l'autorité royale. ses moyens et limites~ le foncti'Jnnement des institu-
tions aJministrùtives êt p01itiqu~si 12s rèpports du peuples et du trône.
la mentalité religieuse ... L'essentiel du roman est consacré à c2tte ues-
criptiGn qui ne lùisse Jans l'ombre ni la pr~paratiJn et la conduite de
la guerre) ni les réj')uissal1ces. ni 12 gùût GU protoc()le~ ni 1.1 mentalité
religieuse (12 ces peuples qui vivent sans cesse dans la félmiliarité de
leurs dieux. A la lecture de ces pages. on ne p2Ut que rejeter l'accusa~
tiol1 Je sauvagerie port0e contre des p2uples qui évoluent ùans ur.

99
contexte où rien nlest laissé au hàsard~ où tùut renvoie à un désir de
continuité et à des croyances qui assurent là p~rennité OU groupe sGcia1.
Ensuit8 s il rèponej â l'accusation de barbarie [)ortée contre
l'Afrique précc1onia1e. Il ne justifie pas) il exp1iqu8 les traditions
en re1.'ltion à un contexte particulier) à une mei1ta1it~ spécifique. Il
s'évertue à faire la lumière sur 1~ problème des sacrifices humains au
sein d'une soci2t& où la violence est souvent confondue avec la virilité~
une société B la fois martiale et profonJément religieus~. Il explique
ces traditions cruelles en relation avec d'ds croyances r;?v:.:ilues. HAZOUr~E
est trop averti des habi tuJes de pens~e de son pub li c peur crGi rd un seul
instant pouvoir le convaincre sur ce chapitre. Il contrebalance cet
aspect négatif par le personna.g(; du roi GuéziJ. Par le biais de ce dernier,
il campe le type même du souverain éc1ai~é qui se préoccupe du devenir~
dl2 son peuple et dément l'ass'2rtion qui veut que l'afric:?in trJ.c~itionne1
ne vi ve que dans l'i nstant présent.
D'abord Gu0zo, " ro i novateur et civilisateurll (117)~ est parti'~
culièrement attentif aux limites je scn ~ouvoir~ mên~ s'il semble ajouter
foi aux flatteries qui prennent leur s)urce Jans SDn titre de lI~t:lftre de
l'Univ'2rs!'. Suucieux d'aSSUrê)~ le ;)rogrès sans renil?mant ni déchirement
et conscient Jes insuffisances Je traJition~ il doit favoriser l'évo~
1utic,n de sun peuple en se gardant de trup brusquer les choses~ en tenant
compte de 10 mentalité féodale ue ses sujets. Avant m~me l'intervention
des philanthropes européens
il a pris position c,)ntre les sacrifices
j
humains. A Jéfaut ùe pouvoir mettrt; un frein brutal n cette [Jratique ins~
pirée par des croyances religieuses héritées de la nuit des temps~ il en
1i mi te 1e nombre snns en remettre en côuse 1'2 pri nci pe. Pendant 1a
( 117) Jean j'ijAYER ~ Le. Roman e.n A6tUque. No;Jte. Fltan.c.ophol'le.. Te.n.danc.M e.:t
St!tuc.tu!t~p ~n Etudes Françaises~ vol. 111
n° 2
1967
pp. 169-195.
9
9
3

100
"fêtë de Coutume", il empêchê le Premi>ar !~~inistrej jviigan, de sacrifier
des ~nfants ~n bas âge. Aux Anglèis qui lui r2prochent la violence et le
m~pris dE; la vie de son peu~lej il répond pé1r une viohmce ép()uvant(~b18
mais j dans son for~
int~rieur, hwr tient co:? clisc!)urs : "VDUS fiant à
l'appcrence vous croyez que les reis Je ces pays sont tout-puissants.
Seul le conseil du trjn2 décide tout j dans le palais et souvent contre
h: gré GU roi qui est bien ob li gé Je se s'Jumettre à la VGl ont~ Jd ce
conseil et de marchi;;r dans l' orni ère dl:! la cuutume'l ( 118). Ainsi l'auteur
soul i gne, une fois 02 pl us, le [JUi '.1S de la tradi ti on et le rapport qui
s'établit entre l'autorit;;? royale et l>2s pr0rogatives du conseil, autre-
ment dit l'absence de d~sordrQ.
Hi-\\ZOUME n'est \\Jas toujours sur 1cl défensive. Par le biais de
Guézo, il p3sse à la contre-attaque et slen yrenJ aux uonneurs de leçons,
J l'Europe. Guézo dit les responsabilités èe cette dernière dans les
désordr2s de l'Afriqu2. Le monde extérieur retient de l'Afri~ue une image
somm~in2. C'est une terre de violence tant le goût de la gu~rr2 y est
prononcf et la coutume oarbJ.r'è. GU~Z8 rejette l'accusati0n sur ceux qui
l'ont formulde. Il explique l'intérêt qu'a l'Europe dans tout celJ.. Elle
arme les uns et les ùutrl;;s. Elle ne s'embarrasse pas des contradictions
du mercantil ; 5me ai ns i conçu et Je 11 humanitori sm<=: qui l' ani m2.
Et GuézQ Je porter sur ll\\ situcüiDn unE; série d~ jugements qui
attestent sa clairvoyance politique. lYun J~nglüis, il précise: !Ie 1 es t ur.
Glincis, il ne connaît que le gain" (1l9). Envisageant le pr;,jblêr~ dans
son 'ènsemble, DJguicimi ex;;liqu2 li son tour; "Ln plupart des àrmes à. feu
(118) Paul HAZOUr~, Vog~mi, Paris
Larose li 1938, p. 383.
(119) Paul HAZOUME, ib~d., p. 154.

101
vendues au Dàl'1hom2 viennent du pays des G1incis~ assure .. t-on. Ces Blancs
il' ont qu'à. s' i nterdi re 11 i ntroJucti un J:.J Dànhom2 ce tous ces engi ns de
guerre et s'engàger~ tous, à nE ~lus envoyer leurs navires s'approvision=
ner en esclaves sur nos CÔt2S.
i~ais ils prendraient une telle résolution que certains d'entre
eux continueraient la traite c1andestine~nt en attenuant qu'elle fût
rétablie officiellement. Ils y ont tro~, de goût pour y renoncer définiti=
verr.ent.
Je Jüute aussi que les p11abres d'ambassadeurs dëcident la
suppression des sacrifices humains et ,~ue les G1incis réussissent à obte=
nir que ces coutumes disparaissent des moeurs du Danhomê.
Voyez comme
ils ont cùpitu1é piteus~ment hier! Ils eussent
support~ de 1J1us graves injures. Et, s'ils se Gécilbient, par hasarù~ à
exiger réparation, ils n'hésiteraient pas j la monnayer, clest le propre
des gens possÉ:dès par le G2sir immodéré de richesse a (120).
Il y a là, dlun côté comme de 1 'autre~ des visions par trup
simplifiées Je l'Europe et d~ l'Afriqu2 qui sont toutes fausses. La cupi-
dité Jes esclavagistes empêche le roi Je saisir l'intérêt et la générosité
de 1 'autr~ Europe. Le jugem~nt som~aire porté sur les traditions que 1Ion
accuse d'anarchie et de barbaries J.utorise s Je 1~ part CJr2S commerçants
euroiJéens~ tüut'2S sortes (':'exc~s. C1est 1i1 le puint Ge Jépart du thème du
malentendu culturel que les romanciers camerounais G~ve1opperont par la
suite avec beaucoup d'esprit.
C'est encoru 1lhêroTne~ Doguicimi~ qui élargit le débat et porte
contre l'Europe l'accusation de subversion èe la trùJition. On sait
le
sort qui sera fait à ce thème Jans 1~ roman ce la seconJ~ période
au
i
(120) Paul HAZOU1'fjE,Ooguicimi, op. Cil."
p. 396.

102
h~ndemain Je la guerre. Ce pJint Je vue postule la perfection des tradi-
tions préalablement à l'immixtion cie l'Europe. On ne perçoit cepenJ':lnt
aucun accent nostalgique au milieu Je
ces ~réoccupntions pü12mi~ues.
C'est donc Doguicimi, ;J~nchnt l'épiso,Je de la prison à la suite c:e la
9
uèccmenue des arrbassùdeurs anglèis~ qui prend à partie des interlocu~
teurs anglàis imaginaires.
Il Avant
l' arri vëe Jes Bl e.ncs Jans ce pays. le c.\\t:?si r de nos è.ncê~
tres était~ comm~ leur besoin~ très moJeste. Votre société ô impusé (i
nos granJs-p~res une nouvelle vie et pl~cé la puissance de l'argent et
la supériurité de la civilisation matérielle àU~GeSSus de leurs prÉoccu-
pations qui étaient exclusivem.::nt d'ordre moral. Cela a suffi pJur leur
faire accroire que l'honnêteté et la Ijignité personnelle dans le dénuement
sont humiliantes. Leur goût de lucre ne devùit plus connaître de bornes~
il introduisit bientôt dans leurs coeurs ces bas instincts: le faste)
la cu~iJitJ~ l'envie, la jalousi2 2t l'égoïsme, qui eurent ~our consé-
quences les incessantes guerres~ l'esclavage et 1ë sacrifice humùin con-
tre 1~s4u21s les hommes de vùtre race s,t:1èvent oujouré ' hui ... 11 (12l).
Si son juçement n'infirme en rien le précédent~ il n'en reste
pas moins ,~ue~ à l'instar Je Doguicimi. Guézo se garde J'idéaliser 1(].
tradi ti on dont il reconnùî t 1a vi 0 l ence. Il perçoit avec une remJ rquab 1e
lucidité pJ1iti~ue les menaces qui pèsent sur son royaume â plus ou moins
18ngue échéance. L'intrusion et les appétits des Européens lui font un
devoir de préparer l'avenir. Il se garde de s'engager dans le procès de
la civilisation. Seul 12 préoccupe le Jéfi que l'Europe, de façon c1iver~
se, a lancé à son peu;i1e dont il c~oit empêcher la colonisation. Dans de
(l21) Paul HAZOUHE Voguicimt, op. cU., p. 398.
9

103
très b:;dles pU!Jes~ il confie: au prince rOY31. l~ VicJàho~ son testaliEnt
politique (122).
Il n'y témoigne J'aucun conservi:ltisf:!2~ d'aucun fétichisme de
la tradition. Cette dernière doit être revue et mise B. même de résister
â la subversion étrangère. Guézo traca Li. son héri tier un prograrrmG de
réformes et lui ê!xplique la politique suivie par son ministère. Il se
prononc~ pour le changement mais dans le cadre de la tradition. Il fait
le point de son action en vue de la réhabilitation des femmes au sein
d'une soci~té martiale et misoill/ne et justifie la création du corps d'éli-
te des Amazones. A défaut de supprimer les guerres~ il en a limité le
nombr2. Mieux~ il â humanisé la gU2rr'2. Avant la conquête de Hounjroto~
il recommande à ses soldats: " ... je veux que vos armes ~pargnent les
infimes" les impotents~ les malades~ les femmes enceintes ou en mùl
d'enfùntemëmt~ les vieillards
les enfants~ toutes les personnes enfin
j
dont l ~s brGS ne sont pas armés contre vous ".
D1autre part~ GU2Z0 se montra p~rticulièrement conscient des
méfaits Je la guerre et de la traite des esclaves. Elles affaiblissent
sont paYS3U moment :œme où l' étrùnger~ qui pJurrai t devenir l'ennemi ~
frappe il ses port2s. Il vowJrJ.it orienter l'i3nl:;rgie de ses sujets vers
d'autres sources d'enrichissement: l'agriculture et le com~erce.
Telles sont quelques-unes ées leçons les plus importantes que
HAZOUME) voulu Jonner sur les traùitions en reponsc à l'accusation dla~
nJrchie et cje barb3rie si souvent portée contre l'Afrique pré-coloniale.
La tradition él inspiré une civilisùticm riche~ hQrmonieuse~ süucieuse iF
d'unité et de continuité. Cette tr:lcJition "'p~ut=être pas dans toutes ses
Jirnensions- peut se mo.i"'Îer aux vélleurs nouve112s et donner à la modernisa-
tion une base culturelle.
(122) Paul HAZOUME~ Voguieimi, op. cLi., pp. 213~226.

lO/i
Voguic.i.tni a moins été écrit dans le but de réhabiliter les
traditions, à l'instar des "africanistès de terrain"
que pour exalter
j
le sacrifice de l'héroïne du même nom. l'2xemplarité de cette femne ne
prend sa véritable signification qu'au regùrd du projet dlensembl~ de
réhabilitation des traditions, de l'identité culturelle africiline.
Le
souci de réhabilitation de l'Afrique traditionnelle, du moins avec là
mâme ~vi dence i ne se fai t plus j our que dans le. CJtépU6c.u.te. def., Temp.6
ÂnUe;t.:Lô de Nnzi BONI (123). Les perspecti ves sont cependant di fférenœs
dans ces deux oeuvres. HAZOU!vïE justifie
explique les traditions dans un
j
contexte où l'originalité culturelle de l'Afrique reste encore contesta~
ble pour une grarlde p0.rtie du public étranger. Nazi BONI
accuse la IlCivi-
J
lisation", 13 colonisation d'av'Jir détruit cette originalité. Il montru
b
vie heureuse. cohérente, des {\\frica1ns au sein ct;:; leurs traditions et
l'intrusion brutale de là colonisation qui anéantit tout. L'un veut prou-
ver l'origin~lité culturelle Je l'~\\friqu2 traditionnelle, l'r:.Jtre écrivant
dans un contexte différ2nt, accuse l'Europe coloniale J'avoir détruit
cette cul ture.
On
comprend que dans un second temps, par-delà l'étape de
l'affinnation et ;Je la réhabilitation di:: l'identité culturelle
les trà~
J
ditions soient ccnçU2S COlml2 un moyen de rêsistance à la colonisation,
une arme. Permettant de dessinGr la physionomie culturelle des peuplss
coloniaux» elles mettent l'écrivain a mêm~ de 12s mobiliser centre le
colonialisme.
(123) Nazi BOi'H~ Le. CJtépU.6c.uf.e d~ Temp,6 Ancie.tt6, Paris
Présence Afri-
ca i ne, 1962.

105
Aux historiens de la littérature africaine, la guerre offre
un repère très significatif. D'une part. les romans de la première
période mettent l'accent sur les problèmes culturels africains, de
l'autre, C8UX de la phase suivante attestent un8 consci~nce et une
rési~tance de plus en plus vives à la colonisation.
La démarcation ne sera pas plus nette. par la suite, entre
le roman anticolonialiste et celui de l'indépendance.
Il faut se hâter dl ajouter que l'on note une certai ne cons~
cience raciale dans les oeuvres poétiques et romanesques parues avant
la guerre. La différence d'un genre à l'autre. réside tout simplement
dans l'absence d'implication politique des romans qui sont exclusivement
consacrés aux débats cultur21s. Seuls les poètes. à des degrés divers.
se font llécho des r~alités politiques. Le recueil Pigmenth (124) ne
traduit pas seulement une attention aux problèmes culturels, il puise
plus d'une fois son inspiration dans l'actualité politique. 'out d'ail-
leurs y procède J'2 l'intention de se définir au regard de la situation
du nègre dans le monde. Les poèmes épùrs publiés dans la revue "Volonté'J
et repris au lendem"l.in des hostilités sous le titre de çh.arl.à d'Omblte..(l25)
tirent parti bien
souvent de 1'actualitG Ge l'Afrique coloniale ou de
la vie politique européenne. Dans ces dernières oeuvres comme dans les
romans, le ton est mesuré» l'indignation ne sortant pas des limites du
bon goût. Le C~h4~ d'un Reto~ au Pay~ Natal (126) tranche sur tout
celù» non seulement p~r ln conscience politique qulil véhicule, la haine
de la colonisation qulil atteste» mais pJr le ton. la v~hémence. Il
recèle véritablement les ~rémic~s uu cnJngement. Peut-être parce que
(124) L.G. DAr~. Pigme~p Paris; Guy Lévis Mano
1937.
9
(125) L.S. SENGHOR
Chan.-tA d' OmbJz.e, Pari s : l~ Seui l
t
> 1945.
(120) Aim~ CESAIRE. Cahi~ d'un Reto~ au Pay~ Natal
Paris
Pr2sence
p
Africaine, 1956 (lère éd. 1939).

106
CESAIRE, qui fraiera la voie aux romanciers anticolonialistes avec plus
de netteté qu'on ne le dit, nia jama.is cru aux destinées de l'empi re i
ni témoigné d'une quelconque foi dans l'association.
Tout cela pour dire que, d'une étap~ à l'autre de son évolu-
tion, la littérature négro-africaine3.tteste une grande continuité. Il
n'y s'agira aux lendemains de la seconde guerre mondiale que de l'accen-
tuation de l'une de ses potentialités. La réédition du Cahi~ d'un
RwWt au PCUJ6 Na.ta.t par AndrÉ BRETON permettra à CESAI RE d' ouvri r la
voie au militantisme. Quant au roman, le changement de ton ne doit pas
y donner le change. Il portait en germe les éléments de cett~ mutation.
Voué d'entrée de j~u à l'affirmation et à la réhabilitation de l'identi-
t~ culturelle afric~ine, s'il fut dans un premier temps le fait d1écri-
vains adhérant à 13 thèse de l'association, au lendemain de la guerre,
il passerJ entre les mains de nouveaux venus à ln littérature qui se
poseront en ennemis déclarés du colonialisme. Ces derniars ouv~nt leurs
oeuvres aux problèm2s politiques ~u moment. Il est singulier que cette
évolution fôsse suite au V.:t6COl.L!.L6 .6WL .te. Co.f..onialMme. (127) où CESAIRE
dégage les thèmes que les romanciers Jévelopperont jusqu'en 1960, année
Je l'indépendance africaine. Le poète Jans cet essai, analyse les
divërs~s doctrines dont se recommandent les théoriciens du colonialisme.
Il montre de ces dernières, la faiblesse~ les contradictions
et fait flèche cie tout bois. Il accus,? l'Europe cJ'avJir (~élibérément men-
qué aux missions qU'011e
s'est attribuee& el10-même. Il dénonce le viol
continu de l 'ùuthenticité culturelle des Africains et dégage les mobiles
Je la colonisation. Si l'on ajoute à la nouveauté Je cette approche,
l'impact des iciées developpées pëlr lél. revue "Présence Africaine ll et
(127) Aim2 CESAIRE~ V~eo~ .6Uh te eo.to~me, Paris
Présence Afri~
cain~, 1950.

107
11 action de la "Société ,I:\\fricaine de Cu1ture!l~ on comprend que les ro-
manciers aient dû évo1uer.~-non pas renier leurs premiers thèmes- mais
réorienter leur action.
Jusque 1à~ ils ne semblaient préoccupés que de la nécessitf
de r~va1oriser le Noir dans 1~ contexte co1onia1~ dans l'espoir d'un
réajustement des rapports entre colons et indigènes. AU$~i, se sont-ils
attach~s à souligner leur origina1itë cu1tur'èlle. Voilà que Césaire
remet les choses en place et explique que les rapports entre colons et
indigènes, le racisme, 1'exp1oitation~ ne procèdent pas seu18n~nt du
mépris culturel mais de motivations po1itiquès et économiques et qu'il
faut se placer sur le terrû"in de l'adversaire pour le combattre avec
efficacité. On compr~nd ainsi que 12s 02uvres romanesques parues pendant
la dernière décennie de 1J colonisation soient d'un militantisme de plus
en pl us marqué.
En fnit, cette évolution s'articule autour du prc~lème des
traditions. Certes, les romanciers continuent de mettre l'accent sur
1lunité~ la cohésion et le dynamisme des cultures africaines, ils insis-
tent plus particulièrement sur l'agression dont elles sont l'objet dans
le contexte colonial. Ils montrent comment leur destruction suscite le
désarroi chez les Noirs, précipite l'échec des colons, et empêche les
de
transfuges africains / s limp1anter dans la nouvelle société coloniale.
Leur préoccupation n'est plus d~ se faire accepter par l'autre campi mais
d~ le dénQncer~ de rejeter ses bonnes intentions, de faire la lumière
sur son action.
Il est indiqué de s'arrêter sur cette nouvelle fonne j'enga-
gement contre le colonialisme par le biais des trJditions~ dlen préciser
1lorigine~ les manifest3tions et les limites. On déterminera ensuite le
rôle que le romancier confère aux traditions dans la contestation Je la
société coloniale.

108
Aujourd 1 hui encore" trente aos nprès cette repri se" 1lengage-
ment semble être ln caractéristique dominante du roman ~fricain. Les
débats qui se sont poursuivis en Euro~e ces dernières années sur ce
conce~t nlont de toute évidence eu aucun effet sur nos écrivains. Pour-
tant, si on en juge par les simi1aritjs nombreuses entre les littératures
africainei et française;" par exemple" forCE est de conclure
que les
hommes de lettres africains suivMt avec attention l'évolution des idées
~LlI 'le. 1\\11
en Europe. k cela d1ai11eurs" on connaît la cause: la formation des
Jè-
écrivains" les rapports pendant 1ongtemps étroi ts avec 11 afri cani Sfile
français, le jeu des modèles littéraires. SENGHOR a dit
sa dette envers
Paul CLAUDEL Il Saint John PERSE ... On se doute des rapports entre
Lu BolLt& de Bo-w de Vie.u. et GeJr.mi.nai.. Peut-être que Bernard DADIE
nlaurait jamais écrit Url N.è.g.1(_e.à PaJÛf., si MONTESQUIEU nl,wait donné ses
LettJt.e..6.Pl?!L6aYte6. Certains romans anticolonialistes camerounais par le
jeu de llhumour" de 1lirünie. par le recours au grossissement c,)mme à la
caricature" ne sont pas sans rappeler le roman philosophique du XVIIIe
siècle. Comment dès lors expliquer le peu d1écho trouv~ par la nouvelle
critique en Afrique et l li ncJiffèrenC8 générale au Jébat autour Ju cün-
cept de l'engagement? Peut-être parce que les réc~nts développem~nts de
la litt~rature française" -nouvelle critiqu~g nouveau roman- engagent
cette derniÈre dans des voies contraires aux traditions littéraires afri-
caines ? Pour ce qui est du problème de l'engagement" de la rapidité aVèC
laque 11 e les romanci ers afri cai ns 9 au l endemai n de l a guerre t s' y sont
convertis ou de leur peu d1attention à la condamnation dont il fait
à~
l'objet
les raisons doiv2nt de même trouvées en relation avec ces tra=
ll
ditions littéraires africaines.

109
Les rümanciers font jouer leur double h8ritage traditionnel
et moderne. C'est en cela qu~ réside l'originalité des oeuvres africai-
nes. P~ndant longtemps. celles-ci ont été étudiées et appréciées ~n
foncti on ~xc1 usi vement
du contexte cul ture 1 européen. Ces derni ères
années, la tendance s'est accusée de revenir de ces vues étroites et
partiales et de privilégier le contexte de
fonnation de l'écrivnin qui
se trouve être aussi. celui de référence (128). Thomas MELONE (129) ù
fort justement souligné la particularitê du discours narratif africain.
OBIECHINA
a insisté sur l'empire de l'esthétique traditionnelle sur la
littérature moderne (130). Il faut ajouter que, tout naturellement.
l'engagement caractdristiqu(; de 1J. littérature traditionnelle se prolon-
ge Jans la littérature moderne.
11 reste singulier que ni L'~~ve., ni KaJUm. ni MUtdgeo de.
p~) ni VoguicimiJ ne développent de thèmes personnels, alors que dùns
la seconde phase d~ l'évolution du roman. une nette tendance subjecti~
vi ste se renforcera très rapi dement. il, ses débuts. 1.:: roman se met au
service du group~ social. Je la collectivité. SetE pose l~s problèmes
Je
la modernisation des traditions et de la reconversion des mentalités.
Tous ces écrivùins ressent~nt le m~pris culturel ùans 1~que1 la coloni-
sation tient l'Afrique comme une injustice dans un premier temps, et
(128) Cette idée sert de ligne de force
aut-plus significatives des come.
municationSréunies dans les actes du Colloque de Yaoundé. 16-20 avril
1973. sur Le., CJUtA..que A6.tUc.cU.n e;t -6on Pe.upte. c.omme. Pltodu.c.te.wt de. C<.v.i-
.t.i.J.lIl-uon. Paris: Présclnce Africaine. 1977.
(129) Thomas MELONE. C~.itique. L.itt~e. et P~obtème. du Langdge.. Présen=
ce Afri cai Qe, n° 73. 1970.
(130) LN. OBIECHINA,
T!t.aVl.-6.ition z0.om OIf.a1. ta Ub~aJt!f tltacf..U.i.on. Pré~
sence Africaine, n° 63. 1967.

110
comme une agression par la suite. Ils s'emploient à redresser l'image
de l'Afrique noire en Europe et s'ouvrent ainsi à l'influence de la
1ittératur~ traditionnelle.
Certes, la situation de l'auteur face à son public n'est pas~
par exemp1e~ celle du conteur confronté à son auditoire mais certaines
traditions font comme une seconde nature à l'écrivain. De même les
rapports de l'écrivain. comme de l'artiste. à son groupe social ont été
bouleversés par l'écriture. les techniques de diffusion des oeuvres(131).
Le romancier africain n'en demeure pas moins soudé à son groupe social.
Pourtant en milieu traditionnel. la 1ittérature
se trouve investie de
missions que lion ne peut ùppréhender qu'en référence à ce dernier. Sa
matière se limite presque exclusivement au patrimoine culturel d'un
groupe social donné. Elle participe d'une forme de sensibilité particu-
lière et véhicule des valeurs auxquelles ce groupe
s'identifie. Elle
constitue un moyen de communion privilégié. C'est ce que Roland COLIN
I::xp1ique fort bien en ces mots: l'Par mOm2nts, la vie sociale connaît
un temps très fort. le rythme présent partout qui préside aux harmonies
accélère son train. rnssemb1e les hommes comme les fils sur un métier
à tisser qui passe sa navette entre eux. C'est le tam-tam. la danse,
ou bien 1) navette court entré! les mains d'un conteur et tcus sont liés
par la parole. Chacun sait. du moins les Anciens. que le tissage et la
parole sont une même chose Jans la parenté symbolique africainei! (132).
( 131) Mohamadou KANE. SUlt .tu roJtmeA TIUldit.ionneUu, du Rorrun A6tUc.ain,;
Revue de Littérature Comparée [10 191-192. juillet-décembre 1974, p. 542
et sq.
(132) Roland COLIN. LLtt~e A~caine d'H~~ et de Vemain, Paris:
Edec. 1965. p. 37.

111
La mission de la littérature dans ce contexte traditionnel s'avère
multiforme. Elle opère sur le plan social, artistiqu8
et spirituel.
9
L'individu isolés acteurs auteur ou public. constitue moins son souci
premier que le groupe social. Clest de là que dérive son caractëre d1en-
gagement que SENGHOR souligni? avec forcE:! ; IIParce que fonctionnels et
collectifs. la littérature et l'art négro-africains sont engagés ... ils
engagent la personne -et non seulement l lindividu- par et dans la collec-
tivité. en ce sens qu'ils sont des techniques d'~ssentialisationi' (133).
L'8ngagement procède de l'étroitesse des
liens entre le
crêat2ur en milieu traditionnel, artiste ou conteur, et son groupe
social. En fait, il est, par exemple, le conteur d'une ethnie détermi-
née, parce qu'il puise à pleines mains dans le patrimoine de cette
ethnie, qu'au sein de ce groupe, sa mission est de diffuser ses valeurs.
de les défendre et d'en assurer la sôuvegarde. Dominique Zahan, dans
sa Viaie~ue du v~be chez {eA BambaAa
(134) insiste sur ce point
et tout particulièrement sur la communion entre le conteur et son public.
L'engagement de ce dernier au regard de son groupe se lit, avant tout,
dans l'obligation dG faire des traditions du groupe la matière de toute
oeuvr~.
Cela explique que le romancier africain Gn dépit du passage
d2 1l oralité à l'écriture, èG l'ëclatement de son public, du recours à
une langue étrangère de grande diffusion~ reprenne la tradition d'enga-
g~nent caractéristique do sa culture d'origine. Cet héritage, de manière
(133) L.S. SENGHOR~ L~ Lo~ de {a cutt~e Nég~o-a6nicainep actes du
1er Congrès International des Ecr;vé1ins et Artistes Noirs, dp.·' w..,
p. 56.
(134) Dominique ZAHAN, La V~aeectiqur- du V~be chez {~ Bambaha, Paris
Mouton, 1963, p. 121 sq.

112
plus ou moins nette~ rGsurgit sous les formes les plus diverses.
Roger MERCIER qui développe longuement cette question a raison d'avertir
les critiques de la littérature africain~ que "le point primordial à ne
pas oublier qUJnd on est appelé à apprécier la littérature négra-afri-
caine est que~ sinon dans sa r6a1isation. du moins dans ses sources~
elle est une l'littérature orale". Quelles qu'aient été ses études anté-
rieures p~ndant son ado1escGnce 2t sa jeunesse~ tout écrivain africain
a été marqué d'abords à l'époqu2 où 1ù personr.alité commence à se former
par les récits entendus à la vei11ée
dans sa famille ou sur la place du
9
village de la bouche d'un vieillard dépositaire des mythes~ des légen-
des et de la sagesse des ancêtres. Cette première ouverture sur ce quis
par sa matière et p0r sa forme. échappe à la quotidienneté des occupa-
tions utilitaires. n2 peut ensuite être oub1iée ll (135).
C'est là 1'exp1icntion de la spontanéité avec laquelle les
romanci2rs ont engôgé 12urs oeuvres d~ns la peinture de l'originalité
culturelle africaine. En fait
il nG faut pas perdre de vue le contexte
9
dans lequel le roman est né. Il ~ été suscit~ pour une large part par
l'évolution de l'africanisme. Il nG pouvait pour cette raison que porter
les trôditions au premier plan et oeuvrer à leur revalorisation. En
outre~ dans le contexte de l'entre-deux guerres. alors que la colonisa-
tion ne se sait paS encore mortelle~ le nationalisme -certes fort timide~
ne dispose pas d'autre moyen Ge menifestation. Les romanciers se pen-
chent alors presque exclusivement sur le problème de la modernisation
et Gxaminent la destinGe des trediti~ns dans cette perspective. Ainsi,
(135) Roger MERCIER~ La 1itt~e Nég~o-a6~~aine et ~on pubti~.
RGvue de Littérnture comparée n° 191-192, 1974. p. 400.

113
dans les romans Je la première période
on note une doublG orientation.
9
D'une part, 12s romanciers s'efforcent de battre en brèche la thèse du
vide culturel africain et pour ce faire, ils mettent l laccent sur les
traditions
de l'autre, ils méditent sur les chances de survie de ces
9
dernières qui niant pas que des aspects positifs. Clest dire que l'indi-
vidu dans leurs oeuvres intér~sse moins que le monde qu'il permet de
découvrir
avec ses problèmes, ses croyances
sa physionomie propre.
9
9
Il reste singulier que P. HAZOUr>1E, le plus proche de l'africanisme des
romanciers de la première g2nération ait écrit le roman le plus engagé
dans la défensG des traditions. G. HARDY ne s'y était pas trompé qui
avait qualifié cette oeuvre de "reportage" pour en souligner l'intention
réaliste. Toutes les oeuvres romanesques pèrues avant la guerre
insis-
tent sur le thème de l'identité culturelle. Toutes décrivent abondarrrnent
les traditions, l'organisation de la Vi2) l'unité et la continuité des
cultures africaines. Une oeuvre telle que
M-Utage.6 de PM.iô qui dGvait
décrire une ~venture européenne ouvre de larges perspectives sur l'Afri-
que et ses traditions. A Paris~ Fara
et ses amis africains sont en butt0
9
à une forme de r~cisme qu'explique le manque ou la fausseté des informa-
tians culturelles sur l'Afrique. La conscience de C2t état de choses
pousse les romanciers vers un engagement tendant à renouveler l'image de
1IAfrique par le biais des traditions et devant déboucher sur la recon-
naissance d2 l'égalité des droits entre Blancs et Noirs. SENGHOR formule
bien cette démarche lorsqu'il réclame f1 une assimilation qui pernette
l'association ll (136).
(135) L.S. SENGHOR~ VUe6 ~un f'A6~qu~ No~~ ou ~~~~, non ~e
a.M~é..6~ NéglüLtude d Hwn~me.~ op. w.~ p. 45.

114
Il reste que l'engagement de la première génération de
romanciers est d'ordre strictement culturel, qu'il n'implique ni 1é·~ro­
cès de l'Occident -comme chez les poètes de la Négritude- ni une remise
en cause violente, passionnée~du système colonial.
Au lendemain de la guerre, lors de la reprise du roman,
dans les années 1950~ la grande mutation résidera dans le passage de
l'engagement culturel à l'engagement politique. dans la parution d'oeu-
vres non plus consacrées au débat sur la réalité des civilisations
africaines ou l'avenir des traditions dans un contexte de progrès, mais
dirigées contre le système colonial. Les circonstances de cette muta-
tion ont fait l'objet d'études trop nombreuses et abondantes pour qu'on
s'y attarde (137). Qu'il suffise d'évoquer la guerre et ses bou1everse-
ments, la nécessité, une fois la paix revenue, de reconsidérer les
rapports entre la France et ses colonies, de restructurer l'ensemble
colonial. La conférence de Br3zzavi11e soulève un immense espoir de
progrès. Elle ne débouch2 ni sur l'indépendance ni sur l'autonomie des
colonies, mais accorde une plus grande liberté nu sein de 1'Union. Même
si elle institue un double collège é1ectora1~ elle n'en étend pas moins
le droit de vote à l'énorme majorité d~s Africains jusque-là tenus en
dehors de la vie politique. En fait, en biaisant, en recourant à des
demi-mesures, el12 n'en crée pas moins le cadre de l'évolution po1iti-
que et sociale.
(137) L. KESTELOOT, L~ E~vain6 No~ de Langue Fnan~~e
N~~anQe
d'une ~~e. op. cit., p. 253 sq.
Y. KH10NI ~ Vutin de fu UftéJta.:twz.e NégJto-A6ltlQaine ou PJtoblémati-
que d'une CuttuJte, op. cit., p. 68 sq.

115
Son mérite est d'avoir ouvert"la voie à une vie politique
et syndicale intense qui a embrassé toute l'Afrique noire de langue
française. Elle engendre un goût pour la liberté qui ne s'éteindra même
pas avec l'indépendance. Elle ébranle ainsi, dans les esprits, la fata-
lité de la colonisation.
Tout cela sera comme renforcé par l ;évolution des idées en
Europe, l'émergence des philosophies de l'action. Sur le plan littéraire,
les écrivains africains sont particulièrement attentifs au débat sur
l'engagement auquel l lauteur de S~ation II (138) prend une part
déterminante.
A Paris même, l'école de la négritude passe par une mue de
première importance. Elle évolue de la primauté du culturel à celle du
politique. D'autre part, une nouvelle génération d'écrivains apparaît
qui se place sous la houlette de la première. La revue "Présence Afri-
caine", née en 1947, de l'alliance des écrivains noirs et des africanis-
tes et intellectuels de gauche français, offre le cadre d'une action
concertée. H. BRUNSCHWIG (139) et L. KESTELOOT (140) décrivent l'évolu-
tion de cette revue qui a canalisé la mobilisation des écrivains contre
la colonisation. Par l 'organisation de débats sur le roman et la poésie
des peuples noirs, de congrès internationaux des êcrivains et artistes
noirs, elle a exercé une action déterminante dans ce sens. Mieux, à
toutes ces occasions, l'unanimité des écrivains s'est faite sur la
nécessité d'engager l~urs 00uvres dans la lutte pour la liberté. Les
écrivains noirs sont ainsi passés d'un assimilationisme opportuniste à
(138) J.P. SARTRE, S~ationo II
QU'~t-Q~ Que la LLtté4atuA~, Paris
Gallimard, 1948.
(139) H. BRUNSCHWIG, op. eit., pp. 198-205.
(140) L. KESTELOOT, Nêg~d~ ~ ~ituation QO{o~~, Yaoundé: Clé,
1968, pp. 5-15.

116
la revendication de l'indépendance. Comme l'écrit r.fmeKESTElOOT, "la
négritude débouche sur l'action" (141). Ses plus prestigieux représen-
tants s'engagent dans la carrière parlementaire. D'une rart~ la politi~
que nlest plus le fait d'une minorité; de l'autrc
le divorce s'estompe
j
entre l'AfriquG où les homrnes ~)olitiques étaient favorables à l'assimil.).-
tio!: et Paris où l'intelligentsia défendait l'association. L'évolution
des idées en France trouve un profond écho en Afrique depuis que la vie
politique et syndicale y a été él~rgie.
On comprend que~ dans ce contexte et en écho à toutes ces
mutations? les rom~nciers élargissent le thème de la revendication
d'authenticité culturelle à celui de la contestation de l 'hégémonie de
l'Europe sur l 'Afrique~ des méthodes de colonisation. Le P~eouhh ~~
le eotortia,U!Jme (142) d'Aimé CESAIRE constitue le point de départ et
la source d'inspiration de ce mouvement. L'auteur y arrache son masque
au colonialisme. Il dénonce son hypocrisic~ ses prétentions idéologiques
et sa réalité impérialiste. Nombre de thèmes du roman anticolonialiste
trouvent plus ou moins directement leur origine dans cette oeuvre. En
fait, ln littérature africtlÏne a toujours puisé comme ur. regain de
vigueur dans les mutations rolitiques. Née d'un débat culturel aux impli-
c~tions politiques évidentes~ elle s'est renouvelée au lendemain de la
guerre et de l'accession des colonies à l'indérendancc. Roger MERCIER
souligne ce point en notant que 1l1 l éveil littéraire de l 'AfriquG Noirê
a une histoire presque exactement parallèle à celle de l'éveil politique.
(141) L. KESTELOOT~ L~!J Eenivai~ No~ de Langue F4anç~e : N~ôanee
d'une ~~e. op. eit., p. 254.
(142) A. CESAIRE~ V~eo~ ~~t fe Coio~~me. Paris: Présence Afri-
caines 1950.

117
Les grandes étapes en sont les mêmes, et chaque étape de la conscienc0
politique
chaque pas vers l'indépendance a été accompagné par le jail-
9
lissement d'oeuvres manifestant chaque fois une originalité plus pro~
fonde" (143).
Cette situation est pour une large part imputable au groupe
de ~Présence Africaine~l qui oeuvra. a partir de 1950, au renforcement
de la conscience politique des écrivains et mit l'accent sur les respon-
sabilités de l ihomme de culture fac2 à
son peuple. Toutes les manifes~
tations citées plus hùut débouchèrent sur des conclusions qui renforcè-
rent llengagement des écrivains dans la lutte contre le colonialisme.
Il faudrait citer, ici, nombre de conclusions de d~bats, de résolutions
passées aux divers congrès ou colloques,qui s'accordent sur ce point
pour saisir la raison profonde de l 'engagement des romanciers entre 1950
et 1960 (1Vj.). L'éditorial dt! second numéro de IlPrésence Africaine ll
consacré au congrès de Paris (1956) pr6cise fort bien le sens de cet
8ngagement. sa dimension culturelle ct l 'on retrouve par-là, le problème
des traditions (145). Si les congressistes reconnaissent l'importance du
(143) Roger nERCIER, La. LLU~e d'ExpJteA.6,{.on FJtanç.aüe.. e..n A6Jtique..
No~e, PJté~na-iJteA d'un~ analy.6c, art. cit., p. 25.
(144) Seul Abdoulaye SADJI poursuivra la création de son oeuvre romanes-
que sans mettre l'accent sur les r6alitês politiques. Certains critiques
le baptisent Jtornanci~ Jtég,{.on~t~. En fait, les problèmes sociaux qui
constituent la matière même de son oeuvre ne sont pas sans implication
politique. D'autre pèrt, les témoins des dernières années de sa vie
savent la place que 18s préoccupations politiques y ont tenu.
(145) L'éditorialiste précise que'~Le.. c.ongJtè-6 a dégagé au. c.OU!l..6 de...6eA
.:tJw.vau.x d' anaLy.6e.. et d' ,(,Yl.ve.YLtiU.JLe.., bt.o-iA ve.tU.té..6 6ondamciU:ai.eA
10 1 PM de pe..up.f.e.. .6Cll't6 c.u.U:wte..,
20 1 PM de.. c.uUwte.. .6an6 anc.U!t~
30 ) PM de. ubéJta.:ti.on c.uUwte.Lte.
authe..ntique...6a.n6 une. ubéJLati.on pou-
lique.. pJtéa1.a.b.fe..". cité par H. BRUNSCHtHG, op. cU., p. 205.

118
dêbat culturel~ ils Dre~n2nt le soin de le lier a ia lutte politique.
Ce sont les traditions qui cJnstituent 1larme principale de ce combat.
Au congrès de Rom2, CESAIRE analyse le sens de cet engage-
ment, la conscience qu'ont les fcrivains de leur mission dans le con-
texte de colonisation. Ils doivent reprendre et redonner a leur peuple
"1 linitiative historiquQ", perturber et, à terme, renvet'ser l'ordre co-
lonial, en devenant ,jes II mu ltiplicateurs dlârneli~ des "propagateurs d'âme;;,
des Iiinventeurs d'âm2\\1. CES/URE les incite à la création d'oeuvres cen-
trées sur la condition, les ûspirations de leurs reuples et explique:
l'La création culturelle, précisément parce qu'elle est création~ dérange.
Elle bouleverse. Et d'abord la hiérarchie coloniale~ car du colonisé
consommateur, elle fait le crêateur~ Bref, à l'intérieur même du système
colonial, elle rend l'initiative historique 8 celui à qui le régime
colonial s'est donné pour missiJn de ravir toute initiative histori-
que!' (146). Pour CESAIRE, le temps n'est plus où l Ion se contentait de
revendiquer le passé de la raCc~ l'authenticité culturelle
tout en
j
prenant
son parti du système colonial. Il appelle ses émules à la mobi-
lisation de toutes leurs forces contre la colonisation. Les écrivains
ne doivent plus accepter passivement mais se poser en concurren~~ en
contestataires et révêler le v5ritable visage de la colonisation. Au
congrès de Rome, il frôie moins d~s voies nouvelles qu'il ne renforce
de son talent le sens rllune ori8ntation~ de 1 I~ngagement des écrivains
lorsqu'il s'~crie : "... il faut continuer et jusqu'au bout à arracher son
auréole à 13 colonisation. La colonisation, aije-dit·~ ce nlest pas
,/
(146) !\\jmé CESAIRE~}I/LOmme de. c.u1.tuJr.e rU..6e6 lte6poYL6a.b-LUté..6, Deuxième
~ J..J1\\;d~o..ù,~
t
t· t
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P ~
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0
congresv es eCrlVa1nS e
ar 1S es nOlrS,
.
,
resence
rlCa1n~ n
spéciül, XXIV-XXV, 1959~ p. 118.

119
l 'ordre~ c'est le désordre. Mais
ce n'est pas non pl~s l'unité, la con-
quête du monde, l'annexion au monde de territoires trop longtemps isolés.
c'est le contraire qui est vrai. L'impérialisme sé?are, l'impérialisme
divise, l'impérialisme -pour reprendre un motqye SENGHOR a rendu fameux-
:Jalkanis2. Et il sèpùre et il divise dans plus d'un sens qu'on ne croit
pas seulement dans l'espace, mais aussi et cela n'est pas moins grave,
dans 12 temps" (147).
L'intention de CESAIRE est de contrecarrer la propagande co-
lonialiste. Il avait montré la voie dans le V~~Ounh ~~~ le ~olo~me.
Ses thèses trouvèrent de toute évidence un profond écho parmi les roman-
ciers qui décrivaient la société coloniale. S'ils ne prennent pas le
soin de formuler leurs positions théoriques, ils n'en abondent pas moinâ
dans le même sens. On le voit bien aux éléments du procès
qu'ils font à
la colonisation. D'autres romanciers qui soulignent avec force la néces-
sité et le sens de l'engagement posent 18 problème du réalisme qui ramène
au premier plan celui des traditions. Les romanciers africains ne soulè-
vent pas cette question -cela est significatif. Aujourd'hui encore, ils
restent étrangers
au débat sur 18 r6alisme. A coup sOr, ils sont infor-
més de la contestation qui s'est développée d~puis le XIXc siècle parùl-
lèlement aux progrès du réalisme. Ils saisissent de même 12s limites du
réalisme. Ils savent aVGC MAUPASSANT que "le vrni peut n'être pas vrai-
semblable" (148) et que ""faire vrai consiste donc à donner l'illusion
(147) Aimé CESAIRE 9 LI fwmme. de. ~uf.;tU!l.e. et ~~ !L~poYl,6a.bili.té.~. art. cit.,
p. 121.
(148) Guy de !t!\\UPf-\\SSl\\NT, P!Lé.6a~e. à lIPieJlJte. e.t Je.an" ~ Anthologie du ptLé-
6a.~~ de./lRoman6 nMYlÇ-a.W du XIXe J.Jièûe.~, 10··18 n° 672. p. 370.

120
complète du vrai, suivant la logique ordinaire des faits et non à les
transcrire servilement dans le pêle-mêle de leur succession"(149).
CAMUS prolonge
cet enseignement
-~t il nlest pas sans influence sur le
roman africain (150)- lorsqu'il écrit que le réalisme ne doit pas consis-
ter à "répéter servilement la création" (151). Il montre admirablement
bier la vanité du réalisme car, dit-il, "pour être vraiment réaliste,
une des cri pti or. se condamne .§. être san&. fi n" (152). Il faut ajouter qu 1à
ce jour, le nouveau roman nia tenté aucun écrivain africain
On ne peut rendre compte de cette situation sans se référer
aux traditions culturelles proprement africaines. Le réalisme, dans la
littérature orale, est inséparable de l'engagement. Il est en rapport
avec les liens qui soudent l lécrivain ou l'artiste a son groupe social.
Il nly consiste jamais dans une quelconque copie de la réalité. Il ne
commande pas le r2jet des autres procédés de symbolisation. Il nlest
jamais conçu comme un moyen pour réfréner la spiritualité. Il constitue
au sein de la société traditionnelle. comme dans le roman africain, un des
imp~ratifs de la littérature. Peut-être est-ce, au regard de l'engagement i
son caractêre implicite qui explique le silence des écrivains africains
dans le débat sur ses potentialités et limites.
(149) Guy de MAUPASSANT
op. ~.• p. 371.
j
(150) On sait son influence sur u~ p~ège ~a~ F~~ dlOlympe Bhêly QUENUM.
(151) Albert CAMUS
L'Hom/ne Rêvo)~é, Idée, Paris: Gallimard, 1951, -~i-~
j
p. 332.
(152) Ib~d.,pa6~~l.

121
Il reste que si le débat sur le réalisme nlest pas sans
influence sur les romanciers africains mobilisés pour ln défense des
traditions~ ce sont surtout les écrivains antillais et haïtiens qui
le conduisent. L'adh~sion des africains a ce principe sera lue dans le
procès qu'ils font à ceux d ' 2ntre eux qui y auront dérogé.
Le d~bat autour des conditions d'un roman des peuples noirs
f~it un large écho aux th~ses d2veloppées par CESAIRE dans le V~QO~
~~ t2 ~oto~a{~me. J. S. hLEXIS~ aux positions politiques on ne peut
plus tranchées, conjugue réalisme 2t engagement :11 ••• nous devons trô-
vailler à dénoncer l lali6nation racistes colonialistes impérialiste. Pour
ce faire} le réalisme ~st notre seule chance. Il nlest pas vrai que la
réalité quotidienne soit anti-artistique ... 11 (153) et de défendre le
"r éalisme socialiste i ' dont il prédit ~le succès a plus ou moins brève
tchéance" ! L. SAINVILLE lui emboîte le pas et sGutient que le réalisme,
que lui non plus ne s~pnre pas de l'engagement, ne survit que dans les
pays socialistes CJr an Occident~ il sc confond aVGC la yrossièreté, la
triviùlité, la pornographie. SAINVILLE dénonce la tentation de l'exotis-
me : lIils (les h:cteurs Européens) veulent incont2stablem8nt trouver
dans 18 délassement que représente le livre, une évasicn~ car ils veu-
lent échapper 8 la tristesse ou a la grisaille j'une condition faite de
plus de combats et de soucis que de joies. A leurs regards ébahis, il .
faut presenter des lIîles de beautè ll , des continents mystérieux et sauva-
ges~ de l'étrange et (\\(; l'extrôordinaire
en un mot de l!l'exotisme ôl
j

On
sait ce qu'une telle exigence a déja pu susciter d'images truquées, de
tableaux imélginaires~ de mystificathns ... 11 (154).
Il prend position en faveur de l lengagement et explique que
llprésenter le monde:! noir" "Jnôlyser
c'est ,Wi"lnt tout pousser un
j
(153) Jacques-Stephen ALEX!S~ va te ~oman~ Pr6sence Africaine
n° 13
j
1957, p. 89.
(154) Léonard S,'UNVILLL, A p~OrO-6 d'LUt déba.,t atdoWL du Qoncü.uol16 d'u.n
~oman nationa~ ~hez l~A peu.ptu no~~ PrésencG Afr;ca1ne,n° 17-18,
1958 s p. 219.

122
immense cri de révolte ... 'l (155) et qu~ le !lcombat littéraire ll est un
"combat politiquel/ (155). Il montre que le colonialisme porte en lui-
même sa propre condamnation~ qu'il suffit de présenter son vrai visage
pour dresser llopinion contre lui.
C'est E. GLISSANT qui pose le plus clairement le rapport du
réalisme 8 l'engagement et en perçoit en même temps les dangers et limi-
tes. Il sait qu 1 à long terme se posera le prob l èm2 de la li b<:!rté d' i ns-
piration~ si ce n'est celui de la liberté de l'êcrivain._S'il se prononce
dans le contexte du moment pour le rèalisme et l'engagement~ il n'en
multipl~e pas moins les mises en garde: II c les t dans la mesure où cette
relation avec la rêalitG nègr0 ",st totale qU2 lf2 roman nègre est accom-
pli. La r~alit6 nègre d'aujourd'hui est 5 deux faces: d'une part ce
qu'on peut àpP21er les qualifications essentielles de cette réalitG s et
d'autr~ part une reve~dication fondamentale imposée par la situation
actuell~ des peuples noirs dans le monde. Pour qU2 l~ relation du roman
n~Qre à la réalité nègre soit totale, il faut o,ue le romancier ne sacri-
fie p3S les qu~lités essentielles à la revendication, mais aussi qu'il
ne poursuiv~ pas une expression abstraite de ces qualités, c'est-à-dire
qulil ne méconnaisse pas la revendication comme fondement actuel, et
sans doute temporaire~ de ces qualités il (157). Soucieux de sauvegarder
lô valeur esthétique, pour ne pas dire littéraire des oeuvres, GLISSANT
soulign2 l 'aspect circonst~nciel de l'engagement. En attendant que la
situa.tion PC)lititiuc et sociùlc èvûlu~, il r2commandc de tenir ln balance
Ggale entre le réalisme et l'engagement d1une part, et l'exigence
(155) Léonard S[.\\INVILLE? op. w .. p. 219.
(156) Lécnord S;:\\Ir~VILLE) op. w .. p. 220.
(157) Edouard GLISSANT:; Le. 'wma.Y~(JùVL noV!. et ~OH pe.u.p.ee.
Présence Afri-
r
caine, n° 16. 1957$ p. 26.

123
d1approfondissement de l'autre. Il explique le réalisme en fonction de
la nécessité de dénoncer la co1onisation
et appelle de ses voeux le
9
dépassement du stad,:? du militantisme et l'ôpoque où "le roman aura alors
dépassé les deux modes de son npparente infériorité actuelle par rapport
à 1a poêsü;.
Il n'aura plus à prophétiser une réalité la où le propre du
roman est de suivre la réalité dans ses moindres replis. Il n'aura plus
à schématiser une réalité (opération nécessaire à qui veut dénoncer 9
opération nature11Q à la poésie) 9 là où le propre du roman est de déve-
lapper les mille et une variations dG la réalité (158).11 ne faut pas
s'y tromper. GLISSANT ~r2che moins le réalisme que l'approfondissement
de la réalité. Il reste que chez tous ces
romanciers négro-africain~
outre la volonté de d§noncer la co1onisati1n
le réalisme procède d'une
9
certaine tradition de présentation de sociétésma1 connues ou dénigrées.
Plus près de nous
des écrivains continuent de prendre position en
9
faveur du r6n1isme. R. DEPESTRE condamne le formalisme de la nouvelle
littérature 2uropéenne."Ce sont dit-il 9 des v0ies d'éloignement des réa-
lités essentielles" (159). Ql1~lnt à l'auteur d'EntJte. .teA Eaux, il
affirme
qu"i1 serait dommag~ que la littérature africaine s'embourbe dans des
langages trompeJrs
si elle cesse d'être un miroir de nos réalités afri-
9
caines~ je crains qu'elle ne puisse plus, en vérité
dire nos problèmes
9
~t nos recherches" (160).
(158) Edouard GLISSANT~ Le. ~omanci~ no~ e.t ~on pe.uple., op. cLi.; p. 31.
(159) René DEPESTRE
intcrview in Poé~ie. 1 ~ Nouvef~e. pot6ie. Nég~o-A6~­
9
9
Qainc, janv.-juir, 1976
n° 43-45~ p. 87.
9
(160) V.Y. ~1UDI~1BEs Intervim'J à Pouie. 1, n° 43-45~ art. cit., p. 115.

124
De cette réflexion~ longue et renouvelêe~ sur la création
romanesque -pour ne pas dire la littérature~, sur sa place et sa signi~
fication, il ressort quelques idées directrices sur lesquelles l'unani-
mité s'est faite très vit~ et maintenue jusqu'à l'avènement des indé-
pendances. Les romanciers~ et en l 'occurrence ceux qui écrivent et
p~blient leurs oeuvres en France~ s'accordent sur la nécessité de l '2n-
gagement~ de la mobilisation de leur talent dans la lutte contre le
colonialisme. Ils doivent, pour cc faire, porter au premier plan dG
leurs oeuvres la société coloniale~ en montrer les tares~ les inégali-
tés, et les iniquités. De-là l 'attachement au réalisme qui permet de
poursuivre un double but. D'une part, on fait pi~ce a la propagande
colonialiste en êtal~nt au grand jour l'échec de ce régime; de l'autrEs
on rend les
Africains conscients de leur originalité culturelle, de la
subversion dont cette dernière est l 'objet~ et on leur insuffle une
volonté de résistance. A défaut de pouvoir préconiser l'indépendance
-attitude que des lais appropriées punissaient de la manière la plus
sévère- On détruit le mythe du colen et en même temps on exalte l'en-
racinement culturel de ceux des Africains qui font corps avec leurs
traditions.
Il faut ajouter que les romanciers militants ne confond~nt
p~s l'engagement et le seul 010g0 des traditions. Pendant lG temps
fort de llengagement qui se situe entre le congr6s de Paris (1956) et
le congrès de Rome (1959)i ils ne S2 reconnurent que dans les oeuvres
ouvertement onti-colonialistcs et prir~nt à parti ceux d'entre eux qui~
par goQt ou par conviction. Gmpruntèront des voies d~tournées.

125
On touche par-là non pas les limites de l'engagement -ce ne
sera fait qU'JU cours de la crise qui a marqué les premières années
de l 'indépendènc2~ müis les intolérances qu'il secrète tout naturelle-
ment.
David DIOP présentant ~~~on T.enn~n~e dit sa préférence pour
~~e C~uette. S'il ne dénie ras toute qualité au prerni2r roman. il y
V0it surtout d'llagréables vacances ll . Ce qui n'est pas assez. Pour lui.
aucun roman africain ne devrait faire abstraction de la situation cole-
niala. Il ne suffit ~as de fair2 montre d'une imagination riche, ni de
campor avec talent un monde original. complexe. ni de manier avec
bonheur l 'humour et l'ironie. La situation politique commande de
con-
férer une autre orientation à l'oeuvre romanesque. Il poursuit: limais
tout cela fait-il le poids quand autour de nous ~n Afrique, tant d'évé-
nements m3jeurs sollicitent notre attention? Nous ne pensons pas qu'il
soit abusif de demander à nos romanciers d'être les témoins actifs de
ces événements" (161). On a peine à croire que ~~~o~ T~minée ait pu
inspirer ces réflexions; car cette oeuvre ne peut être comprise qu'en
référence au contéxte coloniol. Elle ne met pas en scène les habitaels
proto'Joni stes eurcpéen~ qui n~ sont présents qu 1 indi rectement, par·
les symboles de leur échec~ par Medza entre autres; elle ne conduit
pas, du moins au premier plan, le procès de l~ colonisation. Cependant
non seulement elle la condamne en étalant au grand jour son échec sur
le plan humain. mais elle lui appose la pérennité des cultures
(161) David DIOP, M.-i-M~OYl. TvunÛtée. A.J1 PrésGnce Africaine. n° 16,
1957 s p. 187.

126
africaines que l'auteur sc garde d ' id6aliser. Dans cette oeuvre. le
héros. façonné à 1 'école coloni~le. redéccuvre les vertus de la tr~di­
tian sans être à ~ême de sien inspirer. Quelle autre forme d'engagement
peut être plus efficace qUG celle de 1 lauteur de ~üA~ion T~né~?
En vérité. BETI et David DIOP étaient d'accord pour l'essen-
tial. Dans le même numéro de !'Prêsence Africaine" 00 David DIOP
l'exhorte amicalement. à un militantisme plus rigoureux, il rappelle
à l'ordre, au nom du même credo. l lauteur de L:~n6ant No~ dont le
gouvernement général de l'A.O.F. avait donné en exemple
la réussite
aux autres romanciers qui consacraient leur talent a la vitup6ration
de la colonisation. Ces derniers firent front contre CAMARA Laye. lui
reprochant d1avoir fait 10 jeu de 1 'ennemi. BETI. développant les mêmes
arguments que ceux de David DIOP contre lui. chargea avec vigueur:
"Laye ferme obstinément les yeux sur les réalités les plus cruciales,
cG11es justement qu'on s'est toujours gardé de révéler au public d1ici.
Ce Guinéen~ mon congénère, qui fut. à ce qu ' i1 laisse entendrG. un
garçon fort vif. n'a~t-i1 donc rien vu qulune Afrique paisib1e
belle.
9
maternelle? Est-il possible que pas une seule fois
Laye niait été
9
témoin d'une seule exaction de l'administration coloniale ?" (162).
Ainsi. pour ces 2crivains. le fait le plus saillant de la société
africaine. c'est moins ses traditions que l'oppression dont elle se
(162) A. BIYIDI~ L'Ennaltt No~, in Présence Africaine) n° 16. 1957.
419 sq.

127
trouve être l 'obj~t (153). On décèle là une mutation importante par
rapport au roman de la première génération. En outre, les traditions
sont conçues comme éléments de la dénonciation de la colonisation.
C'est C8 second aspect que développe SENGHOR dans sa défense
de CAMARA Laye. Il ne s'arrête pas à l'orchestration de la publicitè
autour de cettG oeuvre par les autorités coloniales. Prenant le parti
de Laye, il se refère ~ une conception plus classique ct sereine de la
littérature que les détrôcteurs de L'en6atlt No~. En fait, sa position
se situe dans le droit fil de celle adoptée par le groupe de 1:~5tu-
di~nt N0ir n et qui privilégiait la peinture de l'authenticité culturel-
le. Si SENGHOR ne condG~ne pas l'engagement dont il sait fort bien les
limites
il n'insiste pas moins sur ses nombreuses possibilités de
9
manifestation. Il explique:
"Nous voi ci rél.menés à LaYE: CAr'lARJ\\. Lui reprocher de n' avoi r
pas fait 18 ~rocès du colonialisme~ C'2St lui reprocher de n'avoir pas
fait un roman à thèse, ce qui Gst le contraire du romanesque, clest
lui reprocher dl&tre resté fidèle à so race, à sa mission d'écrivain.
Mois. â la réflexion. on découvrira qu'en ne fnisant pas le procès du
(163) CAILLENS avait déjà développé le même point de vue lorsqu'il
reprocha à Birego DIOP de ne pGS avoir fait de son oeuvre de conteur,
l'écho d~? la situation coloniale. Il ée-A-t )que : IILu Con.tu d'Amadou
~c
Koumba. ne. 1te.6-€.Ue.nt
tU..e.n de. c.~ i..u.tteA. Le. R.J...VJtrl .6 'OUVlte. c.omme. une.
Oct6..L6 de. 6Jta.1c.he.UfL e..t de. .6ageA.6e.. SimpleA apologue,,~ du pay.6 noA.Jr.~ ima-
geA de. l r e.n6aJtc.e. eX. de. fa n.tU.t, éc.ho du ~f<.ati:6 e..t de/.> MBandab..a..t:U 1
lte.c.uWfu pM un Ob.6eJtvate.UfL .6e.H.6-<'ble., mUa.n.t ,cr humoUfL a fa. poé.J.>-<.e.II •
CAILLENS i Cu..Uwte. ct C-<'V~a.;t[OVL YWA.Jr.e!.J a t!tI1Ve!L6 {1 écii-ti..on olUtnç.euAe.,
-<.n r'rl!Sf?nCe i1frica.inG. n° 4, 19~187 p. 707.

128
coloniolismG~ i1 l 'n fait de la façon la plus efficace. Car peindre
le monde négra-africain sous lGS couleurs de l'enfance~ c'était l~
façon la plus suggestive de condamner le monde capitaliste de l 'occi-
dent européen. n. E. HENRIOT ne s'y 8St pas trompé~ qui en a pris
occasion pour orposGr la sagesse dG l'ordre africain à llanarchie intel-
10ctuelle et morale de lIEuropG"(164).
L'année suivant2, à l'occasion de la parution du R~g~d du
Roi, SENGHOR revient a la charge et dit avec encore plus de netteté
sa préférence pour un roman qui révèle les traditions et slattache à
la description de l'originalité culturelle des Africains. Clest là,
soutient-il, le démenti le plus cinglant que 1 Ion puisse infliger aux
th60ricicns de la colonisation. Ici aussi, il situe son propos dans la
perspective de la cGnfrontJtion des cultures et donne du dernier roman
de LGye cette interprétation :
"QUG les élites africaines ne se h5tent pas de condamner)
une fois de plus Laye C~~ARA, sous lG pretexte
que son roman n'est
pas Dlanticoloni~listG".
Il y 0 plusieurs façons de combattre le colo-
nialisme. Le chemin do l'cngagGm2nt ne sàurait être le mQm8 chez le
politiqu~ ct chez llécrivain. Los critiques de la Métropole ne s'y sont
pJS trompés~ qui ont ét~ choqués, sons trop :~ser se l'avouer de voir
Clarencc
un Blanc d6chu, chercher sa rédemption auprès du roi nègre
9
qui symbolise le rayonnement de la puret~ car 12 politique, encore une
(164) L. S. SENGHOR~ Lay~ CAMARA et Lar~~~ VIAKHATE ou i'~ ~'e6t pa6
d'un p~~, Négnitud~ et Huma~m~, op. cit., p. 157.
~ondition Humain? 29 juillet 1954).

129
fois n'est qu'un mOY2n au s2rvice du social ~ qui ne trouve lui-même
s~ fin que dans le divin. Du moins 2n Afrique Noire. C'est ce qu'a
compris Clnrence. Tcurnônt le dos aux mythes mod2rnes du rendement~ de
l'argent) du prcgrès
il a découvert que le
seul bicn qui justifie
9
l'activité de l'homme est la pureté du coeur rendu a son intimité ori-
gi.'1elle avec Dieu" (Hi5).
A.C. BRENCH s anülystr2 de L'En6a.n.t NoVt
ne fonde pas son
p
juoement sur l~ seul critèr2 de l'opportunité politiqu2 mais sur une
connaissance profonde de cette oeuvrc. Il abonde dans le même sens que
SENGHOR et montre que CAMARA Laye a produit une oeuvre engagée en ren-
dant imrlicite le dénonciation de lJ colonisation plutôt que de la
porter au pr2mi8r plan. Il note qU2 'ltandis qu~ l'on réprimandait Laye
pour sl~tr2 montré subjectif et dOuc2âtre~ ce dernier avait en réalité
écrit la rremièro étude objective faite par un ~fricain sous le régime
colonial dans une forme romanGsqu2. Le colonialisme n'y apparaît pas
comrne un régime DOlitiqUl? odi2L1x mais ses effets sur
CAP'l/'\\RA n'en sont
pas moins ressentis; de même son influence sur S0 famille et ses amis~
sur leur mode de vic et leur bonheur, nlest pas attênuêe pour être
impl i cite u (166).
Ainsi, si SENGHOR s'~ttache plus particulièrement à 1 '~lar-
gissement et à 1'approfondisscm2nt des thèmes~ si BRENCH met l'accent
sur les multiples significations de l'oeuvre engagée, il nten demeure
pas moins que la majorité des romanciers
ne séparent pas la peinture
( 165) L. S. SENGHOR> Laye. CI\\MARA U
La.m{JI.e. NI ANG ou. t 1 AJt:t do-Lt êAJte.
inc.alLné
Nég!l.d:ude. u Huma.J'l.i6me.?
p
op. cJ.;t. p. 174.
(166) A.C. BRENCH
The. NOVe.~té' Inh~l.c.e. in French Africa
9
Oxforo University Pr2ss
1967
p. 129.
1
9

130
des traditions du militantisme. D'une part~ on voudrait dégager
l loeuvr~ romanesqu2 du carcan de l 'actuülit~. de l leutre on se défie
de l'exotisme
et de l'individualisme. Autrement dit, la p~inture d~s
trèditions et le personnalisme ne sont acceptables que dans la mesure
où ils mettent on cause lü destin du groupe soci31 tout entier.
La peinture des traditions ne doit ainsi pas être neutre.
Les romanciers qui dominent cett2 période présentent ces dernières
dans un context2 de confrontation cu bien mettent l'~ccent sur leur
ébranlement par les aDports extérieurs. La revendication, l'exaltation
des traditions constituent un moyen de résistance à une colonisation
qui prand Dr~t2xte de la n6cessité du progrès pour imposer le dépasse-
ment du passé. L'att8chement aux traditions se conjugue tout naturelle-
ment avec le rejet du système en place. Dans une étude récente sur
l'évolution du roman. KIMONI npte fort justement que Ille dénigrement
de 1) colonisation va de pair avec l'idéalisation de la société tradi-
tionnellc. Les romanciGrs y recherchent les modèles de comportement
susceptibles dG leur permettre de s'op;JosGr à l'organisation du pouvoir
colûninl" (167).
Cette orinion s'appuie sur nombre de conclusions qui ont
m3rqué l 'évolution des romans entre 1945 et 1960. Pour n'en retenir que
quelques-unes, il fùut citer encore une fois l'enseignement renouvelé
de CESAIRE jans Le Dibco~~ ~un te cofo~me et dans sa com~unica-
tion au congrès de Paris. A cette dernière occasion, définissant la
culture traditionnelle com~e un élément de résistance, un rempart con-
tre la colonisation (168)~ il précisa que ... "la voie la plus courte
(167) Iyay KIMONI
Ve6ti~ de ta tittéA~e nég~o-ao,~calne ou p~obté­
9
ma,ûque. d'u.ne. cuLtwl.e., Kinshasa,: P.U.Z .• 1975, p. 200.
(168) Aimé CESJiIRE. Cuf'T.11/1.e. e;t coion,ua.-Üon. art. dt.
p. 204.
j

131
vers l'avenir est toujours cGlle qui passe par~ l'approfondissement
du passé ll (169). L'aboutissement de cette évolution~ clest la a'résolu-
tion concernant la littérature'l passée au congrès de Rome et qui fait
droit aux revendications des écrivains africains et antillais et
s'évertue à les côncilier. Dans sa première partie~ elle "constate le
c1ractère positif de la r~f2rence à ses traditions et à leurs formes
nouvell~sll mais ne voulant pas perdre de vue
le contexte antilla;s9
s'empresse d'ajouter qua les "traditions ne sauraient faire passer au
second plan les particularités locales et les valeurs nationales" (170).
Ensuite elle prèci"se les responsabilités de l'écrivain noir envers son
peuple qui portent entre autres sur III 'expression vraie de la réalité
de son pouple 9 longtemps obscurcie~ déformée ou niée au cours de la
période de colonisation.
Cette expression est tellement nécessaire dans les conditions
actuelles~ qu'elle implique concernant l'écrivain ou l'artiste noir
une singulière spécification de la notion d'engagement. L'écrivain noir
ne peut que participer de m~nière spontanêe et totale au mouvement
gênéral précédemment esquissé ... " (171). On trouve ains~ repris l'exi-
gence de réalisme~ le souci de réhabilitatiJn et la volonté de contes-
tation. En fait~ ce document constitue moins un texte directeur 9 desti-
né à mobiliser les énergies ou â ouvrir des voies nouvelles~ qu'une
mise en forme de conclusions adoptées depuis une dizaine d'années.
(169) Aimé CESAIRE~ C~~ et cofo~ationp art. cit., p. 193.
(170) Présence Africaine. n° sp&cial 24-25~ 1959
p. 388.
9
(171) Ibid. p. 389.

132
Il p9rmet cependant de saisir l'orientation que ce courant
c0ntestataire a donnée à 1~ peinture des tr3ditions au sein du roman.
Son mot d'ordre. c'est la dénonciation du colonialisme par la projec-
tion dans la conscience du lecteur. du monde qu'il a enfanté en Afri-
que même. On comprend que le th~me le plus important du roman
soit
cBvenu la société coloniale 211è-même~ l'agression au ncm du progrès
ou du christianisme dont les traditions sont continuellement l'objet.
Presque tous les romans parus entre 1950 et 1960 sont consa-
crés non plus à la peinture mais à la dénonciation de la situation
coloniale. De manière plus ou moins nette~ avec plus au moins de véhé-
mence. ils s'inscrivent dan~ une perspective militante. Ils constituent
en fait d2S oeuvres de contre propagande en ce sens qu'ils font pièce
aux thuriférnires du colonialisme. Ces derniers faisaient valoir leur
volonté de progrès 8t les rësultets atteints. Dans le V~COUk~ ~Uk le
c.olor'vUtf.A-.6me.
CESAIRE leur donne une réplique cinglante en montrant
p
que le progrès n'est qu'un prétexte~ que l lexploitation r9ste le but
de la colonisation et "la chosification" du Noir son mO'/l~n privilégié.
A sa suite) les romanciers~ de plus ~n plus attentifs a la situation
politiqu2
dénoncent l 'oeuvre coloni~18 qu'ils assimilent à un~ entre-
9
prise de subv2fsion des traditions. de l'assise culturelle des Noirs.
C'est là l'idée directrice du roman anti-colonialiste.
Las romanciers concentrent l'éclairage sur la société colo-
niale pour en faire ressortir 1'instabilit8 et le dtsordre. Cette
sociét2 dominée par les agents de la colonisation.administrateurs.
missio~naires9 commerçants
qui font très vite l 'objet d'une remarqu8=
9
ble typification comprend en fait deux sociétés. que rien ne semble
devoir concilier: une société tournée vers l 'EuropG et une autre dont

133
les traditions bloquent le processus de mutation. La première se
superpose à la seconde~ multiplie en son sein 12s germes de désordre,
en sape le~ bases. Les romanciers de la seconde génération, contrôi-
rement à leurs prédécesseurs, ne sc bornent plus 8 décrire l 'origina~
lité culturelle afric~in2g mais montrent comment, àans le contexte
c,)lonii'll, on la dévi110rise et détruit.
Thomas MELONE ecrit de Mongo BETI, qui est sans conteste
le rOffia.ncicr 18 plus rGprésentatif dt2 cette période. que 1I1'oeuvre
missionnaire bien plus que l'administration est, à cause de tous ces
désordres, une entreprise de subversion contre l 1 homme africain dans la
mes ur>.? où incapable de le pénétrer profondément, elle réussit à ébran-
1er les structures de la socidté traditionnelle g puis précipite l'in-
dividu dans le déséquilibre et l'instabilité" (172). J. KIMONI> qui
n'insiste pas outre masure sur le thème dG subversion des traditions
mais expliquG l'anticolonialisme dGS romanciers par une certaine fDrme
de dépit (173). nete cependant que ces derniers "se préoccupent de
montrer ce que sont devenus les colonisés en contact avec la puissance
coloniale: des êtres malheureux~ déracinés et asservis' (174) et
qui "prennent l'2ntr2prise coloniale? pour un acte de violence contre
les sociétés afr;c)ines (175).
La volonté de d0crire cette subversion de la société colo-
ni11e; 10 conjonction des traditions de réalisme et d'engagement,
dGbouchent sur le recours ~ dGS tachniques d'exposition appropriées
(172) Thomas MELDNE. Mon.go BETI. ~1H.omme. eX. te. Ve6.:tin. op. Ut.•. ,p.163.
(173) 1. KIMONJ 9 De6tin. de. la Uttêlta-tutLe. Né.gJt.o-A6tUc.a.iI1e. ou PJt.cétéma-
tique. d'une. cuttulte, op. cit., p. 200.
(174) 1. KH:1DNJ s op. cU., p. 19l.
(175) I. KH~ONJ 9 ibid. p. 199.

134
qui renforcent 12 souci de présentation relevé d~ns une phase anté-
rieure du rcman. Il faut par-dessus tout r2tenir la faveur que con-
naissent le journal et le voyùge. C'est-à-dire la double mobilité
temporelle et spatiale.
Dans le roman de présentation. le voyage avait permis de
c0nfronter les pôles d1une situation en mutation et de mesurer l'évo-
lution d2S personnages. Dans Kanim, il met le lecteur à même de saisir
à la fois le stade initial d'une société qui se recommande fortement
de traditions anachroniques et un moment intermédiaire marqué par la
postulation du progrès. Oans ~ÜAage6 de p~, il favorise la confron-
tation de l'image de l'Europe et de cello de l'Afrique au sein des
diverses communautés. Dans le roman anti~colonialiste. le voyage et le
journal se marient fort bien pour en renforcer l'aspect picaresque.
Tous deux concourent ~u dévoilement progressif. comme par degrés, de
l'univers colonial. Le journal libère l lauteur des contraintes habi-
tuelles au roman. rigueur
du plan, tyrannie du temps qui, circonscrit.
se déploie, s'accélère, se ralentit à la guise du narrateur. Plus libre-
ment~ le narrateur pGut revenir aux problèmes qui le prévccupent.
Outre l'âge des narrateurs -et l'on Soit quel parti comique les roman-
ciers tirent de leur prétendue
innocence-. le fait qu'ils sont étran-
gers aux milieux qu'ils d6couvr~nt ajoute au côté picaresque du récit.
Toundi, qui présente la communauté européenne de Dangan, la découvre
en même temps que le lecteur. Denis n'a jamais visité le pays des Tala
avant l'ultime tournée qu1y effectue le Père Dru~nont.
'Le recours à
une technique d'exposition picaresque sert on ne peut mieux l'intention
profonde des romanciers. OYONO. dans son premier roman distribue le
récit en deux cahiers, avant l'arrivée de "Madame" et après. Dans le
premier. les éléments de la communauté européenn2 sont présentés

135
sépar5ment~ l'auteur ne reculant ni devant la caricature ni devant la
sch&matisation abusive. Dans le second tous ces ê1ément~rêunis dans
un espace c1os~ se livrent une véritable comédie de moeurs. Dans les
deux cas, Toundi cffectu( un voyage au sein de la communauté des
colons. On peut rapprocher sa situaticn de celle Je Denis lors de ses
pérégrinations 3U pays Tê1a , à 1ô suite de son maître. Tous deux sont
des téri'Oins qui prétend'2nt r1us ou moins à l'objectivité. En fait~ non
seulement le romancier oriente leur regard, mais on peut relever de
nombreux cas de coincidences surprenantes entre auteurs et personna-
ges (176).
Dans ces oeuvres qui dénoncent la situation coloniale, ces
coîncidences sont les sources vives de 1!humour et de l'ironie par
lesquels les romanciers déoonflent les mythes
coloniaux, les uns
après les autres. Et ce que
Fernnndo LAMBERT écrit de BETI vaut aussi
pour OYONO lorsqu'il not9 que ~Le Pauvre Christ de Bomba permet de
suivre dans S8n entier, la démarihe dG l'esprit chez BETI, depuis
l'ironie toujours prÉ:sl2nte qui ~ à tout moment éc1at(~ en parodiG et 3n
cJricoturr"
jusqu'à l'humour qui agit en modérateur~ en 1.:nifiant les
(176) On peut noter ici 1lun des paradoxes du roman-journal afric3in.
Le romancier nlacce~te jam~is je perdre sa p1acG privilégiée au profit
cl 1 un autre narrateur. JeAn ROUSSET ~ étudi ant II.ta v-ie de MaJUal1l1e",
note que : IIQwmd on cüm-ùtue f' auteWl, on 6aJ..:t gJz.a.nCÜJL en pJtOpOftt,éOIl
c.e..ûU qt.U eAt. c.o1.6é pJtencl!te -:'Ja. p-fac.e, fe peMonnage c.ha.tc.gé de fu !VaJULa-
tian" (Narcisse Romancier p. 103). Il n'en est rien dans le roman afri-
cain~ l'auteur ne semble recourir 5 un narrateur que pour être à même
de multiplier les points Je vue. Ce narrateur en fait ne jouit c1aucu-
ne autonomie véritable.

136
choses ct qui p2rmct d'attaquer sans trop
en avoir l'air" (177).
l'humour et l'ironie
comne les techniques d2 description picaresque~
9
sont au servicG d'une volcntG de dénoncer la colonisation~ de même
qu'un certain didactisme qui se prolonge jusque dans les oeuvres les
plus récentes, tel un héritage. Cc dernier aspect du roman participe
d~ goût des Africains pour les orpositions tranchées
les récits mora-
9
lement orientês et une dèmarche manichéenne du récit. On comprend que
dans la d0nonciation de la soci~t6 coloniales ils distinguent deux
sociétés. l'une arrogante? orpressivc
se superpose à la seconde qui
J
vit repliée sur des traditions dont tout favorise la remise en cause.
Il se dessine ainsi un univers pôrticulier~ que ne caractérise plu~t
que MElONE appelle "la subversion des cultures africaines". Cet univers
ne s'accommode plus de demi-mesures. On y est -et exclusivement- ou
blanc ou noir. Aucun llbon blancrr~ aucun "bon sauvage ll
n'y trouve
9
grâce. L'échec y est la sanction de l'aventure de ceux qui, comme
Orummont ou Mcka. s l 0vertuent à jouer ces rôles dé~assés. La rupture y
est complète de la cGmmunauté blanche à la communauté noire comme des
intentions aux actes. Nrnnbre de rcmanciars d6veloppent le thême de
l'absence de communication 2ntr2 colons et indijèn~s qui se contentent
des représentations hâtives
fausses~ qu'ils entretiennent les uns sur
9
les autr2s. Nombre de missionnaires! VandermGY0r
Marius s'évertuent
g
9
à Dùrler les langues lOCales sans grand rêsultat si ce n'est de
(177) Fernando LAMBERT, N~vtive P~pectiv~ ~n MongJ BETI'S
Le PauvJte. ChJr.M.t de 30mbaiF , }ale French Studies. n° 53, 1976
p. 79.
9

137
susciter l 'hilarité Je leurs ouaill~s (178). Presque toujours cette
nt:sence de communication iirecte symbolise l'ignorance des traditions.
L'adh0sion des colons à lG thèse du vide culturel et leur
conviction d'apporter ôVGC eux une civilisation irremplaçable n'arrange
rien à cette situation. Ell~s expliquent qu'un malentendu durable
s'instal12 entre prJta~onistes noirs et blancs qui préfèrent de toute
évidence l'image qu'ils se font les uns des autres à le réalité à
laquelle ils S2 trouvent confrontés. Elles rendent compte
de mêmes
j
de l'émergence cllun mondes né de là superposition d'éléments disparates
sinon antincmiqucs du moins qui ne s'accordent pas s et qui relève de ce
que CESAIRE a qualifié de :'mosaïque culturelle!! (179). Ce monde colo-
ni31 prend racine dans une société traditionnelle
anachronique et
9
bloquée en dépit du ncmbre croissëlnt d'éléments étrangers s certes
féconds dans leur c6ntexte d'origin2
mais qui imposés ici
9
s sont sans
grande signification pour les Noirs. Et les romanciers de décrire leurs
perscnnél~ies qu,:? 11 i nnovati en ne lai ssc pas indifférents comme pri s au
piège du [Jrogrss. C' 0st du reste souslc prétexte d'un ordre nouveèu)
que la colonisation entend ~difi0r au nom du progrès s qu'211e légitime
l lagression dont la tra~iticn est l'objet.
Sur cette qU2stion s'articule l'argumentation de personnages
qui s'em~loient à l'ùnéantissement des tra:Jitions et d'autres qui s!en
recommandent. L'intention profonde des auteurs reste la relation des
violences dont 12s Africains sont l'objet. A l 'occasion s il peut s'agir
de violences physiques qui i ce~endant. s'avêrent secondaires au regard
des violences dirigées contre les civilisations africaines.
(178) F. OYONO. Ul1e vù. de. BOy,Paris, Julliard, 1956, p. 54.
R. PHILO~1BE, UI1 ~oJtcJ...eA B.tal1c. a Zal1gaU, Yaoundé,Clé, 1969. p. 31.
(179) F\\imé CES/lIRE. CuLtuJte. e;t CoiorU-6o.uol1. art. cit.

138
On ne veut pour preuve de cela que le peu de place que tient
la violence physique dans ces oeuvres et le nlom::mt du récit où elle
se situ~. Dans u»~ vi~ d~ Boy, Toundi subit les sévices de ses maîtres
à la fin du roman mais~ par le biais du prologue~ l'auteur a pris le
soin de dédramatiser l'action très largement pour situer l'intérêt
Iil'ii ns en rapport à la desti née du héros qu 1 à la des cri pti on des types
de colons. Ce souci commande la structure temporelle du récit. Dans
L~ Vieux Nèg~e et Ka MQdaitl~, la violence physique se situe dans
"l'épisode carcérallldu récit. Là 8ncore l'auteur désamorce la charge
dramatique
de l'action en instaurant entre Meka et lui une certaine
distanciation et par le jeu de la dérision. Il feint de ne pas prendre
au sérieux un personnage dont les malheurs et le retour à une meilleure
appréciation de la situation suscitent la sympathie du lecteur. En
revanche~ le violence physique sc situe au terme de l'action dans
u~ So~ci~ B~a~~ à Zangati. De toute évidence
l'auteur a voulu créer
t
un eff2t de dramatisation.
L'autre violence, lùtente, plus efficace~ débouchant sur le
bouleversement de l'univers culturGl d2S Noirs~ est diri9~G contre les
traditions et S2 d~plaiG dans trois directions. D'abord, ell~ se déve-
loppe sur 12 plan de l'autorité. On assiste à la substitution de l'au-
torité coloninlü à l'autorité traditionnelle. La seconde, vidée de
toute signification~ n'en confère pas moins un semblant de légitimité
à la première, en accréditant 1 'id02 d'une certaine continuité d'une
autorité à l'autre. Ensuite. cette violenc0 a pour corollaire la sub-
version dGS structures soci~les. Elle met en cause la famille et l'uni-
té du groupe social. Enfin. l'agr~:ssion la plus conséquente se trouve
dirigé~ contre lGS croyances~ 185 religions traditionnelles, l'animisme.

139
A ce triple élan subversif, les protagonistes noirs réagis-
se
s~nt en/repliant sur leur tradition même lorsque~ pour donner le change,
ils feignent j'adhérer aux idées nouv~112S qu'on leur impose par la
force.
S'agissJnt des rapports de l'autorité traditionnelle et de
l'autorité coloniale, il convient d0s l labord de préciser que si les
romanciers décrivent abondamment la subversion de la famille et des
croyances, comm~ de juste~ ils se bornent a souligner la grande misère
de l 'eutorit6 traditionnelle ct les princi~es et méthodes de llautorité
nouvelle. l'instauration du pouvoir colonial explique la domestication
d0S chefs qui sont commo tenus en ot~ges.
Ils sont devenus les servi-
teurs d'une cause qui les dépasse et qulils ne comprennent pas. Leur
pouvoir très limité, celui de simples intermédiaires, nlen prolonge
pns moins celui de leurs maîtres. On comprend dès lors que les roman-
ciers se soient plus attachés a la description des administrateurs
qu'a celle d2 personnages aux mains
liêcs et ne jouissant d'aucune
caaacit6 de r~sistanc2. Toute tentative de porter des personnages de
chefs au premier ~lan les aurait condamn6s a la répétitil1 indéfinis
du même ~od~le. En revanche, les administratGurs accaparent l'autarit6
et l'exercent presqUE! toujours dans une nette volonté j'an0antissement
des traditions 2t en fonction de leur représentation de l'Afrique et
surtout de leur expérience coloniale.
OYONO cam~2 d2S ~~rsonnages d'administrateurs qui onten com-
mun un certain nombre de traits. Ce sont les instruments~ on ne peut
plus efficaces, d'une politique élaborée en dehors dieux. Pas une fois s
ils ne s'interrogent sur lJ légitimité ou l'avenir de la colonisation.
Les Noirs ne leur inspirent aucune sympathie. Ils ne recherchent pas
leur adhfsion à la polit;~uc du moment et ne comptent que sur la force.

140
Il faut d'autre part dCpàsscr la dérision dont usent les romanciers
on vue de couvrir leurs attaques. pour saisir leur intention profonde
qui est de montrer les causes du ma12ntcndu colonial et de l'échec des
uns et des autres: les Blancs jugent 12S Noirs en réf~rence à leurs
seuls critères et préjugés.
Sur C2 chapitre. l'administrateur Robert (180). en d0pit
de ses infortun~s ccnjugùles, tranche sur les autres membres de la
colonie européenne. Il 1'12 formule pas ses vues et se contente de gérer
12 systèmG en place. Il ne rappelle pas à l'ordre ses adjoints qui
déblatèrent contre les Noirs et communient par le racisme 2t le mépris
culturel. Seul l'instituteur. M. Salvain. croit a l'intelligence des
Noirs. Ses propos ne trouvent pas d'écho auprès de Robert que ses
innovations sont loin d'impressionner. Pendant les deux "salons i' (181)
qui constituent comme les temps forts du roman. le "commandant" se
tient en dehors d'une conversation dont l'indigence intellectuelle ne
le dispute qu'au racisme; il n1intervient que pour rétablir l'ordre.
Il ne dépare pas ce milieu qui s'accorde sur la primitivité du Noir,
les rigueurs du climat et la repr6sentation dlun monde mürqué par le
manichéisme, la bipolarité Europe-Afrique. Dans ce premier roman consa-
cré à la découverte du monde des colons
OYONO slattache à dresser une
9
galerie de portraits de co10ns
ce qui le met à même de souligner la
9
carence intellectuelle de ces derniers
l'insignifiance de l'idéologie
9
colonii11r.: qui se nourrit des éléments les plus disparate~t les plus
réactionnaires. Il montre, de façon implicite
l'inaptitude de ces
9
(180) F. OYON0
U»e'V~e de Boy, op. cit.
9
(181) Ib~d.) - 1~ ~alon~ pp. 76-84.
- 2e ~aton ~ pp. 110-112.

141
hommes à b~tir un ordre nouveèU. En fait, l'ignorance des réalités
socio~politiqUGS des Noirs, leurs mépris des traditions africaines,
les condannent à l'échec. De toute façon, ils ne croient pas à l'oeuvre
coloniale. Ainsi, l'administrateur Robert ne dirige que des hommes qui
au lieu d'êtrG des modèles d ' 6nergie et de progrès~ sont paralysés par
l~ sC2pticis~G et une mentalité rétrograde. Au regard des Africains,
sa situation n'est guêre meilleure. Il ne répond ras aux critères qui
Dermettent à certains hommes d'assumer un rôle de direction au sein de
la communauté africoine. Au su et au vu de tout le monde, il s'accommode
de son infortune conju9~le. OYONO souligne cette situation de façon
encore plus plaisante. Et les critiqu~s anglo-saxons ont fort bien ana-
lysé L~ problème~ ~~~~ des relations de Tcundi et de son patron.
Le jeune africain élev8 dans le respQct strict de l'autorité établie,
entretient de cette derni~re une représentation dont on ne peut rendre
compte qu'en référence à son groupe social.
On sait sa joie de passer au service du "chef des Blancs".
Il pense même qu'une parcelle de l'autorité de ce dernier rejaillit sur
sa modeste personne. QU2lle ne fut pas sa stup0faction de découvrir que
ce
l'chef'' tout puissJnt nlQtnit pas passé par l'étape de la circonci-
sion qui ùux yeux d'un Africain doit nécessairement marquer la mutation
de l'adolescence a l '5ge d'homme! Il décrit ôinsi son état d'esprit
a la suite de cette découverte: "Cette d~couverte m'a beaucoup soulagé.
q
Cela è tué qU2lque chose en moi ... Je sens que le commandant ne me
fait plus peur. Qu~nd il m'a arpelé pour que je lui donne ses sandales,
sa voix m'a paru lointain0~ il m'a semblé que je l'entendais pour la
première fois. Je me suis demandé pourquoi j1avais tremblê d~vant
lui il (182). Gérald MOORE explique fort bien les motivations psychologi-
ques de l lenfant qui fait tomber son patron du piédestal sur lequel
(182) F. OYONO, Un~ Vie d~ Boy. Paris: Julliard. 1956.

142
il l'avait p1'l.cé. llIl hut remarquCir
précise le critique ang1ais~ que
9
Toundi juge le Commandant selon le seul critère qu'il connaisse. un
homme incirconcis n'2st pas un adulte dans sa tribu. Et la distance
qui 12s s&~lnre est ITIointQnue. voire approfondie par cette découverte!!
(183). Mieux. ln non légitimité de sa position et de son autorité
risque de susciter des difficultés. Cet élément n'est pas développé
dans la suite de llaction~ mais la réaction de Toundi n'en est que plus
significative. Il s'avère le prisonnier d'une logique qui l'égare.
Douglas ALEXANDER analyse ce point avec pertinence et écrit que:
IIhabitué à juger les aptitudes psychologiques à p,wtir des formes
extérieures. Toundi se m6prenJ sur les ressources morales d'un incir-
concis" (184).
L'autorité du "Commandant': ne peut ainsi reposer que sur b
force. De toute évidence
elle n'a pas besoin d'autre forme de 12giti-
9
mation. Il n'en demeure pas moins certain que Robert réunit sur sa
personne nombre d 1 éléments qui compromettent son image de chef. La
conduite de cet homme qui accepte de vivr2 dans le déshonneur et le
ridicule ne surprend plus lorsqu ' i1 livre Toundi; devenu sa mauvaise
conscience, à ses tort'ionnaires.
Dans ce rremier rcm0n~ OYONO ne s'arrête pas a la destruction
das traditions
mais
im~licitcm2nt, il fournit un schéma d'exp1icntion
9
i
de ce ph2nOml:n~.
Il s' attache ~ dans cette oeuvre centrée sur 1a commu··
nauté 2uropé~nne~ à peindre les égaremünts de la direction
sinon
9
l'absence d'une dir(~ction agissimtr;; et informée des réa1itds africaines.
Il s'arrête tout particulièrement à la coupure entre les deux communau-
tés.
(183) Gérald MOORE, CO..f.OniM PoJtbtaJ.;tJ., .in c.hang.ing FltaJn('.II,
Yale French Studies~ n° 53 s 1976
p. 47.
9
(184) Douglas ALEXJ\\rWER; Le. Tltag.iqu.e. da.n6 -tu Roman6 de. F. OYONO,
PrésencQ Francophones n° 7, 1973
p. 25.
9

143
Dans Le Vieux Nèg~~ et ia Médaitie~ l'auteur met en scène
M. Fouconi, administrateur nouvellement arrivé à Doum. Apparemment
taillé selon le même modèle que Robert, il surveille d'un oeil sévère
mais
les préparatifs de la fêteja moins de part dans l'action que ce der~
nier. La vraie autorité, celle-là même qui bloque le fonctionnement
1CS traditions, est exercée par le commissaire de police Gosier d'Di-
seau et par le Père Vander~maycr. Ces derniers dans leurs actions conju-
guent le mépris et la violence et voient leur autorité, parce qu'abu-
sive, se retourner centre elle-même.
Il faut convenir que sur ce chapitre, BETI va plus au fond
des ChOS2S. Il dessine le profil de l'administrateur avec plus de fer-
meté et souligne d'un trait appuyé ses tentatives de subversion des
traditions africaines. Il l'investit d'une idéologie ~t l~ fait parti-
cipèr
plus activ~m2nt au développement de l'action. Deux exemples
permett2nt d'illustrer cette assertion. Ceux de Vidal et de Lequeux.
Llun en est à ses premiers pas dans la carrière coloniale, ùlors que
l'autre a été mûri par une longue expérience. Vidal, débordant d'éner-
~
gi2 brillG por son zèle de n6ophytc. S2S conversations a~ecVR.P~Drum-
mont, au moment où le doute sur la portée de· son oeuvre évangélique
hante
ce der~ier} ponctuent le récit. Il nlen est pas moins convaincu
de la complémentarité de son action et de cell~ du missionnaire. Il
voudrait que 10 progrès des Noirs ne soit pas seulement matériel et
à cette fin, il est prft à toutes les violences culturelles. Par rap-
~crt à Drummont, il éV01ue a contre-courant. Il développe ses id~es
à un momont 00 un examen dG conscience impitoyable a convaincu ce der-
ni2r de son échec irrémédiable.
Il reste que Vidal, toujours en tournée, devrait avoir une
idé0 plus nette des r§alités africaines. L'~uteur préoccupé d'exorciser

144
les myth2s coloniaux~ le présente rrcsque toujours développant de
curieuses iuées sur les Noirs "que nous tenons dans nos bras~ comme
de petits enfants, et dont il dépend de nous qulils démentent totale-
ment leur destin"(185). Ailleurs
on le surprend a demander
en toute
5
tranquillité liMon ?èrc, croyez-vous vraiment qu'ils soient les descen-
dants de Cham" (186). Il se présente, non sans naïveté, comme le défen-
seur d'un certain ordre mcrùl contre le communisme. A ce titre~ il
16gitime la subversion des tr~diticns par les missionnaires. En fait,
il est olus attentif à 1è géopolitiqu2 mondiale qulaux Noirs et attes-
te ainsi une mentalité d2 Croisé~ que lion relève aussi chez les co-
10ns d'Une. V.<-e. de. Boy. Drummont, qui sait qu'il bâtit sur du sable
mouvant, préfère retirer son épingle du jeu.
lladministrateur Lequeux présente l lautre face de la médail-
12. Il est plus intimement lié à l'entreprise coloniale. De mère
Viêt-Namienne, il a été poussé dans la carrière par un père qui avait
réussi à le convertir aux mythes coloniaux. Témoin de l'ébranlement
de l'Empire en Extr&me-Orient, il a renoncé a tout prcsêlytisme~ a
toute sentimGnt~lité. A 1l enthousiJsme juvénile de Vidal, il oppose
un pGssimisme qui débcuchG sur une approche particulièrement pragmati-
que et efficiente des choses coloniüles. Curieusement~ il donne dans
une ferme de conservatisme qui semble faire de lui un allié privilégié
des traditionalistes. Le souci de continuit0 coloniale le dresse con-
contre
tre tout changement 0/ toutes les formes de subversion, communistes ou
chréti2nnes. Il soutient que les missionnaires~ en répandant la bonne
parole et le progrès~ 0uvrent la voie il toutes les remises en cause.
(185) Mongo BETI, L~ Pauv~~ C~t d~ Bomba, Paris
Robert Laffant,
1956, p. 272.
(186) Pa~~,i.m.

145
Il intervient au plus fort de llaction~ dans L~ Roi ~knacuté,
pour résorber la crise ouvertê par le zèle évangélique aveugle du
R.P. Le Guen. Il se garde d'user de violence pour rétablir l'ordre par-
mi les Essazam
et met à profit la tradition africaine de la palabre.
C,'est â cette séance de thérapeutique collective pittoresque, haute en
r.ouleurs, trucu10nte~ que l~ qU2rellc sera verbalement vidée. Il con-
sulte 1I1 es vieillards guid2s spirituels de la tribu et dépositaires
de l~ tradition" (18ï) et donnG suite à leur requête d'empêcher le
missionnaire de convertir leur chef garant de la continuité tribale et
de la paix (188). Il 50 retourne contre Le Guen (189) qulil fera limo-
ger à défaut de le ramener è une autre conception de la colonisation.
Il le traite d"1apprenti sorcier qui slignore ll (190) et lui reproche
de ne pas comprendre que 10 tradition africaine contre laquelle il
s'achùrnG constitue un facteur de stabilité.
Laqueux par son assur3ncc, 13 clarté de ses vues, tranche
nettement sur les autres types dladministrateurs. A ses côtés, Palmiéri
s2mble manquer de consistance. Ce dernier campe,cependant, un nouveau
type de chefs nttentifs aux traditions, armés d'un savoir africaniste
avant tout livresque. Peut-être eussent-ils été a même de changer le
destin de la colonisation s'ils ne s'0taient contentés de S2 mettre à
l'école des bonne.sintentions et s'ils
nlavaiGnt été coupés des Noirs.
En fait~ ces deux derniers cas constituent des exceptions.
Ils tranchent trop nettement sur tous les autres, sur celui du Comman-
dant Doubi par exemple. Co dernier participe de la même mentalité
(187) Mongo BETI, L~ Ro~ l~eu1ép p. 211.
(188) Ibid. ~ p. 224.
(189) Ibid. ~ pp. 238-239.
(190) Ibid., p. 242.

146
paternalise que Vidal et inscrit son action dans une grande oeuvre de
pacification, légitime ses violences par ce qui n'a même pas le mérite
de passer pour une idéologie. Dans la traditionnelle scène de confron-
tation avec le missionnaire. il affirrne. péremptoire: linon. Père
Marius ! Les nègres sont de petits enfants à qui nous devons faire un
peu de mal afin de leur apporter b8aucoup de bien ll (191). Son paterna-
lisme primitif le met à même de saccager les traditions africaines. le
coeur tranquille. tant il est convaincu de poursuivre un but au-dessus
de toutes ces considérations. Conscient de la divergence sinon de l'op-
position de l'action missionnaire et de celle qu'il conduit. il scan-
dalise le Père Marius et lui confie que IIl es chefs indigènes ne sont
que des vulgaires assassins qui mêlent la cruauté au sadisme ! En les
détruisant. nous détruisons l'esclavage. le cannibalisme. la sorcelle-
rie et mille autres coutumes barbares! Aussi. vous ne me verrez
jamais. Père Marius, me confesser à vous, après avoir ordonné l'exécu-
tian d'un ch~f indigène ! Jam~is !. Car ma conscience ne me reproche
rien dans ce domaine. En le faisant. j'ai la conviction d'avoir apporté
la paix là où sévissait naguère une puiss~nce tyrannique" (192).
Ainsi. Doubi incarne l'autorité coloniale violente. des truc-
trice de la tradition. Cette dernière à ses yeux représente le désordre
et le mal. Abusivement. il l'identifie à la chefferie après l'avoir
réduite au cannibalisme. à la sorcellerie et à la barbarie. Son atti-
tude s'oppose tout à fait à celle de Lequeux. du moins en apparence.
En fait. Doubi prône l'anéantissement de la trndition pour ouvrir la
(191) René PHILOMBE. Un So~Qi~ Bfan~ à Zangaii~ Yaoundé
Clé. 1969.
p. 18l.
(192) Ibid. p. 182.

voie au progrès, Lequeux la sauvegùrde sans pour autant lui assurer
des cOnditions d'êpanouissement.
Les romanci0r~. dans les 8xemples évoqués. ont voulu pré-
senter
l'autorité coloniale sous des dehors à la fois oppressifs et
1
répressifs. Cependant. ils ne s'embarrassent que bien rarement de
c2ntrer l;action sur ses violences. corvées. travaux forcés. comme
dans l'oeuvre pr8ci t(e 2t délns Re.membeJt Ruben (193). Le pri nci pa 1
grief retenu contre l'autorité coloniale. c'est d'avoir servi de
couverture a l'action subversive des missionnaires, et opéré en fonc-
tion du ~épris Oû d'une étonnante ignorance des traditions qui en
contrepartie ldgitima toutes les violences. Le caractère coercitif de
1'autorité ccloniale~ sa ccupur8 d2S Noirs qui vivent repliés sur
leurs coutumes. conduit à s'interroger sur le d2venir de l'autorité
traditionnelle. Autrement dit~ que devient 12 chef indigène? Par-
vient-il ~ assurer lô survi0 des tr~ditions autour de lui?
Ce sont enCCf2 les romünciers camerounais qui font le plus
de place à cette question. Ii~
s'arrêtent tout particulièrement à ces
institutions traditionncllG supprimées ou maintenues dans un contexte
qui l~s prive de toute signification~ les prêtres et les chefs. Ces
derniers symbolisent la soumission. Ils sont 12s vaincus du monde
colonial. Ils ont deux visDges. Aux yeux des agents de la colonisa-
tion
ils ne sont plus que des instruments destinés t prolonger une
j
volonté et une politique qui souvent violent leur conscience. Clest
parce qu1ils font corps avec leur peuple que, malgré leur impuissanc2 j
(193) 1\\'longr' BET!. Re.memb~'l. Ruben, 10-18, na 853~ P~ris
Union Généra-
le dlEditions~ 1974.

ils représentent la tradition dans une certaine mesure. De toutes fa-
çons~ plus l~ monde traditionnel sleffondre autour d'eux, moins leur
fonction trouve de justification. En fait c'est à travers les chefs que
l 'on attQint 12 plus sûrement la tradition.
Dans Une. liie. de. Boy (194) l'auteur insiste sur la domestica-
tlon et la vassalisation des chefs. Il met en scène deux chefs qui
adoptent deux attitudes opposées fèce il 1'administr~tion coloniale.
Akoma, 111 8 roi des bagues" est I.Jn homme ridicule, complaisant~ prêt à
tout pour sauvegGrd2r ce qui lui reste dl~utorité. L'anticolonialisme
d'OYGNO fait dl~ cet Barni de la Franco ll un homm(~ naturQllement ridicule.
Quant à ,'ienguène, ;'chef estimé ne son peuple ll , l'().utEur recourt:; pour
le présenter, à une c;'irùctérisation on ne peut plus africainc. II Il est
~ussi rusé que la tortue des légendes". Il incarne le refus et n'accepte
de faire que ce qu'il faut dG concessions pour continuer à diriger son
peuple. Autant Akoma s'évertua ~ êgal~r l'image que l'administrateur
3 du Nègre~ autant Menguén0 rumine sa haine du rôle qu'il est
contraint de jouer. Il ne nourrit nucun2 illusion sur la colonisation
AltGrnativement~ des c6tês français ct ~llenand> ses paren~s sont
morts aux ceux d~rnières guerr2s (195). Il sait être une victime des
ci t'constances m()~ s ne veut à aucun pri x passer comme l\\komi'l pour une
victime consentante. Et l'J,utr:?ur qui lui réserve un traitem\\~nt privilé-
gif d2 conclure sa pr6sentation par ces mots qui l'identifient a son
;'leup le alors que rkoma ti re $.", gr~nJQur ~ d2 l a cons i dér.:'lti on des
(194) Ferdimmd OYONO. Une.. Vie.. de. BOlJp Paris.: Julliard. 1956. pp.55-56.
(195) CQt élém8nt~ cormne bic;n d'autres. traduit-il chez OYONO la tenta-'
tian du cyle romanesque? On sait que Menguêna sur ce point peut être
considéré comme une pr0figur~t;(ln de ~leké1. Sur ce peint seulement.

149
étrangers ; "~ienquèn2 nia jar/ais voyagé. Sa sagesse nia pas besoin
de voyages. C est un anc; l:n ll •
En fait, c'est Vévap qui incarne le type courant de chefs
des romans anticolonialistes. Soumis, vi~ux~ usé
il ne SG préoccupe
j
que de profiter do ce qui
lui rcstG de vi~. Tous ces chefs ont en
commun d'assister s dës~rmés. à l 'effondrQment de leur monde. OYONO
montre dans son second r8man qU8 cette impuissanc2 ne les empêche pas
d'être lucides~ttcntifs aux réalités coloniales. Pendant la beuverie;
au terme du vin d'honneur~ Mekù; ivre-mort
ne tire aucun profit
d'une scène p~rticuliêrement significative. La vin semble avoir libêr0
112s chefs j usque'~' là sourni S 2t conformi stes. Ils sont entre eux et
libres de paraitre sous lGur véritable jour. Oans cett2 sc~ne dont le
grotesque de ln situation n'est la que pour faire diversion en opêrant
-pour reprendrc;? le mot G2 Thomas ~'IELONE- comme lI une techni que de
camouflJge'l~ ils attestent leur conscience que ~les Blancs avaient
bouleversé les traditions dans ce pays'l (196) et que tels des otages~
ils assistaient a l'exploitation de leur peuple. Ils rejettent les
protestations d'1mitiS des Blancs~ disent laur attention aux discrimi-
nations dent ils sont l'objet
manifestent une réserve très nette sur
9
un Drogr~s qui
de toute ~vid2ncG, ne profite qu'aux colons (197).
l
C'est B) de la ['art ck l'élut2ur
ln pr2uve que l'enseignGm<.mt du
l
V..thCOUJ"v6 .6uJL f.eZ. Coiolua.e~me.
nl,J. pas ét6 perdu. 1l reste que ces
moments de lucidité ou de courage sont rares.
Da.ns Le. Pauv,'te. Cf'lJU./.>-t de. Bomba, aucun chef
ni émerge. Ils
assistent impuissants à la subversion des traditions par le R.P. Drum~
mont et rusent pour rester dans ses bonnes grâces. Ils se convertissent
(195) F. OYONO; Le. V-i.e.ux f~ègJte. e.t fu MédtU.i1.e.;~; Paris
Jul1iard~ 1956 9
p. 145.
(197) Ib~d'r pp. 148~149.

150
au christianisme sans conviction aucune, pratiquent la polygamie~
disseminent leurs épouses dans plusieurs villages pour duper le mis-
si onna ire. Il s sont condamnés ai ns i a ne se conformer à la tradi ti on
de leur peuple que dans la clandestinité. Censés guider ce dernier, ils
se voient réduits à un rôle de figurants ou de courtisans. Seul un
jeune chef. par sa véhémencG s par s.~ violence contre Drummont interve-
nu pour disperser des dansGurs pai2ns~ annonce un revirement, le passa~
ge dG la passivité à une défense conséquGnte des traditions (198).
BETI s'arrête tout particulièrement au cas du chef dans
~~~~on TeP$~née. Ce personnage profite de sa situation privilégiée
pour agrandir son harem. Par le chantage et les brimade~, il sait
extorquer de 1 Inrgent a ses sujets pour continuer de mener une vie de
plaisir. AJ vrai; il J bté spobê de son autoritû et réduit a une rcla-
tive misère par la colonisation. Le pouvoir qu'il reprbsente, anachro-
nique, a perdu toute significntion et ne peut plus être qu1une charge
pour le p2tit peuplG. PJr le biais de ce Ch2f, BETI pose le problème
de
la marginalis~tion 00 l'autorité trnditionnel10 et sa dŒgradation
mor~lE'.
Ell~ est menacé de toutes parts~ par les S~ductlons insidieu-
ses des missionnaires comme par ies violences ou innovations de l'admi-
nistration. Le chef Angula
dont PHILOMBE a fait ressortir la S3g2SSG
l
et 1<1 communion i:wec son peuple:, tombe sous les balles des
I!rnvulmetém"':." (199) ~n n~présai1l2s des sévices subis par ,;;? Pèl"G Marius.
(198) Nongo BET! 1 Le. Pauvite Ul4U,t de. Bomba, op. cd.,', Piv; 100-103.
(199) Les 1)wulm2tarà;,; représentôient la force publique et jouaient le
même rôle que les gardes-cerclas 8n Afrique de l'Ouest.

151
~u
F. Bebey s'arrête / thGm2 de l' humil i ati on de ceux qui GXerC\\3nt en
commun l 'autorité traditionnellG. Dans
Le Fit6 d'Agatha Moudio, prcs-
qU2 tous les anciens s0nt jet~s en prison pour de longues années. Ce
qui frappe v c'est la disproportion entre la f~ute Gt la sanction. le
chef mis ~n scène d3ns Le Roi Atb~ d'E66~di assistc
irnpuissant
à
9
9
la confiscation de son autoritê.
On peut de tout cela conclure à lè r~pide régression de
l 'autorit~ traditionnel10. La ch~fferie se trouve atteinte doublement
elle nG jouit plus de pouvoirs rêels ni de l'aval d'une religion ~ssu-
rant sa 10gitimitè. L'adn1inistrntion coloniale attend du chef qu'il
montre la voie du reni2ment en se démôrquant des traditions. Presque
tcujours" il (l cessé cl' ,jtre un gui de et un r~mpart.
Ainsi. la sociQt~ coloninle est prèsent0e comme 6v01uant sans
direction rCel1e
ni morale ni spirituelle. Sur elle) l'administration
9
ù9it COii1m~; un C:lrcan. elle rousse lus indigèn2s au pl10grès en sacc~­
d'inertie
geant leur patrimoinG culturel
ou bien ~ncore devient une force
/
i
qui gèr\\:: ur. pnss0isme dC'nt elle ne S2 rGcon1:11ande certainement pns.
OYONO choisit de montrer l'effet de cette situation sur les
.I\\fri ca i ns. t!ickJ est une sorte de tr.'l.nsfuOC 9 un r(~présentant d", 11 ~uto-
rité tràditionn0110 g~gn2. pJr crGdulitJ et PJr naiveté. à la c~use de
la colonis~ti8n. Ajoutant foi aux dires des missionnaires
il veut s~
2
conf.Jrmer à un::: imnge ,-ie lui-môme: ôl:ibor2C par l~s 3utr.':s. !lf"iekü2t(;it
cité Gn 0xêmph~ dG bon chrêti2n;'. Il veut r(~st2r un bun exemplE; et
devient une victime complaisant2. l'autGur s~ maque de son zè12 rG1i-
gi0ux. du m~lcntendu qui sous-t2nd sa foi. et de S:ï piété toute en
démonstrê<tion extériç,u'r'2 (200). On le fGte pZ1rce qu'il à IIdonné" ses
(200) F. OYONG. Le. V-ie.ux rJèglte. e.:t fa Méda;fee~ op. c-Lt. ~ pp. 20-21.

152
terres à l 1&91is8 et ses enfants à la mère-patrie. Il nia pas la
sagesse de Menguène et croit a sa dcstinêe pJrticulière au sein du
context2 coloni~l. OYGNO le montre au G2but en pl~ine communion avec
son peuple. Ses illusions
sur la c01onis3tion~ se place et son rôle
dlinterlocuteur privilêgiê des colons s le d6tachGront dG son groupe
social. Clest précisément pendant le vin d'honneur; au cours de la
beuverie. que lien prendra la mesure de la distance qui siest instaurée
entre ses pairs 2t lui. Au terme de son av~nturG, lns~ ramené à une
meilleure appr5ciation des chases
il retrouvera son peuple.
l
L~ temps fort de cetts aventure se situe dans "l'Œpisode
carcéral Il. Donné 0n exem~le à tr;us~ rrésenté comme le symbole de llami-
tié franco-africaine~ adu16 par les siens, fêté par l'administration
colonial.:;, il ne slcn retrouve p.:1S muins le soir même de son triomphe 9
bùttu, humili~ et jeté ~u fond d'un cachot. Clest là que ses illusions
tombent, que ses yeux slouvrent. Il assaie en vain~ pour comprendre les
avatars de S0n sort~ de se raccroch0r à la re~résentation du fait colo-
nial qu'on lui a impos0e. Force lui est a la longue de se rendre 6
l IŒvidence et de conclure a l'inopérance des traditions dans sa situa-
tion.
Il prend conscience de son humiliation et évoque sa place
au sein de son rcuple. Il compr2nd 2nfin que la colonisation est la
négation des vertus du Noir~ qu ' 2l1e prive de toute signification là
tradition qu'il êvoque pour se revaloriser a ses propres yeux. Du fond
de son cachJt. il passe ~n revue sa pr2stigieuse ascendance, les vert~s
cultivées par son peuple et dont les celons semblent faire fi. Il se
lk:mande IIccmment
lui, le descendant des grands Meko., 1l1 es Souches~'
immuab h;s-so~s-l' crèQC Il "1 es Ri vi ères -qui -n 1 ont-püs-peur-de-l a~Forêtli •
1I1 es Serpents-pythcnsC:, "les Rocs B "les Fromagers Il ~ 1I1 es El&phants".

153
"1 es Lions il , 10 fils de ceux-là même qui n'avaient jamais ployé sous
la force d'un autre homme, lui qui avait lf; culte de l'amitié
comment
9
pouva it-on h: tra iter ai ns i» comme s'"il ava it été... il ne savait
quei !Ii (201).
Il découvre enfin sa situation réelle. Il est tombé délib0-
rément dans le piègG qulon lui a tendu. Ce n'est pas au descendant de
chefs prestigieux, ni a l 'honnêt8 ho~ne que les colons ont voulu rendre
hommi1ge. Sa ~olitude lui appar;:,ît pleinemEnt.
L1auteur avait cepend~nt multiplié les signes traduisant
l'effort du héros pour slêvader de la tradition~ sa solitude et la
fatalité de son èchec. La tentative de déguisement de Moka se solde par
diverses sanctions. Voulant p~r)ître à sen avantage et se conformer à
l 'i~ôge que ses maîtres doivent avoir de lu;, il ~2 fait tailler cette
incroyable vl2ste l Ezal.Ou" qui l(? pl01-e dans le ridicule. Il enfenne ses
pieds d'homme de la t~rre dans des souliers et conn~ît mille souffrances
dont 1'aut~ur se moqUG abondarr~ent. En fait. l 1 heure de vérité commence
pour lui d0 sonner le jour de la fête
lorsqu'il sc trouve sous un
g
soleil de plombs dans un cercle je chaux. Clest la que pour le première
fois
"il ré~lisa qu'il êt~it dans une situation étrange. Ni son
9
grand-père 9 ni son pèr(; ~ ni aucun mcmbr\\? de son immense fami 11 e n(?
sl[taient trouvbs placès~ comme lui dans un cercle de chaux, entre deux
9
mondes
le sien et celui Je c~ux qu'on avait d'abord appe16s les
9
IIfantômes Il quand il s ét.'li \\;:mt ~rri vés au pnys. Lui ~ ne S2 trouvait ni
av~c lGS sions ni aVGC les autres. Il se demanda ce qulil faisait
H ... II (202). Ici
com.'TIe d~ns l l ôpisod(O de la prison, pour sunnonter
9
(201) F. OYONO~ Le V-LlUX Nèglte. e.t fu Méda.i.Ue., op. Ut.., pp. 171-172.
(202) Ib-Ld.~ pp. 115-116.

l'inconfort de sa situation. clest dans cette tradition dont il veut
s'évader qu l i1 ~uise 50n ~n2rgie. C'est là une préfiguration de la
1eçon fi na 12> ce 112 du li 13 il ,;1". Dans C2t cf:; sode}an découvre 1a tata1e
solitude de M~ka tout au long d0 son aVGnture tant les gens autour de
lui ont une VU2 claire de la situation coloniale. Essombè pense qu~
r;1ek~ ?urai t JO SG prÉsenter à 1a cérémoni e de remi se de dÉ:coration
rev6tu d'un simple "Bilai', un cache-sexe. La dêris~on ne doit pas ici
f~ire diversion. Essomba repr0ch2 a Moka de s'être dépouillé de ses
attributs culturels pour s~ conformlr a une image fausse. Autrement
dit, la mei11aure r(sist~nce que 1Ion puisse opposer a la colonisation
est inséparJb1e de lè fidélité à soi et à S2S traditions.
Ainsi. la peinture de la subversion
d0nt la société tradi-
p
tionne11e est l'objet, présente cnmme éléments de constcmce# chez tous
les romanciers passés en revu2x 1'iûGntification d2S Africains aux
traditions s 1 'èbran)cm~nt de ces dernières et rupturG entre l'autori-
t~ coloniale et les Africains. Les romanciers prédisent l 'Gchec de tou-
t8 2ntreprise. si gèn6r~use soit-elle» qui se fonder~it sur l'ignorance
ou le mépris dES traditions. De m&me ils condamnent à l'échec ceux de
leurs protagonistes qui essaient de s'évader des traditions. Ils mon-
trent ~vec encore plus de ~0tails la progression de la subversion de
la sociét6 co1oniù18; son élargissement aux structures sociales.
D'une façon gtnéra1e les ~crivains d6crivent la société co10-
nia1e par le bi3is d'un p2rscnnage qui symbolise 1ù situation des Afri-
cains. La ~0sitiQn ce ce dernier n8 dépend ni d~ sa richesse intérieures
ni de la singularité de son rôle. On comprend que du f~it de sa minceur
psychologique -plus j1une fois s0u1ignée par la critique- il ne soit
l'objet dlaucune forme d(~ typification. i3.u vrai s ce qulil perd en

155
profond2ur ~sychologique9 il le gagne sur le plan de la re~r6s8ntativi-
té. Il est significntif qu1il r\\?flètc les d0sor.JrQs et le déséquilibre
du groupe soci~l auquel on l'iJentifiG. Roger MERCIER note fort juste-
ment que 'Il'individu a moins une existence autonome qu'il nlest un lieu
auqu21 se rass~mblent cu se r2flèt2nt tous les ltn~s et toutes les
choses: il est une m~nièr2 d'être particulière de l 'univers~ il nia de
sens et de valeur que dans son rapport au tout" (203). Aûssi Banda re-
pr~sente-t-il un moment particulier de la situation coloniale. Par scn
bi ai s > on appréherd2 les ;Jrob1èmes ê\\uxque l s se trouve ccnfrontbe une
jeun~s58 en ~orte~à-faux avoc 13 trüdition ~t en butte aux rigueurs
de la cG1onisation. T0undi, un témoin faussement na if 2t faussement
abjecti f ~ présent\\:~ 1.J communàutè des ccl cms. Irop i i qu~ a son corps .
défendant dans une affaire qui ne le concerne p3S~ il fait conwe Banda ri
l lubjet de s&vices E:t en meurt. ~$ croyant à la singularité de son
M~'R~
d2stin g essJie dG faire cèvali~r s~u1; et pour le moins de SQ situer
face a son grou~e social plutôt qUE de s'y intégrer. Il ne retire d~
son aventure que souffrance et humiliation. Dans tous ces cas~ on poet
noter la simi1aritê de la démarche empruntée ~ar les divers romanciers
qui m2ttent en re9~rG un ~ersGnn~ge pr0tcxte et la soci2t~ qui lui sert
de rèf§renc2. Souvent la description de cette dernière se trouve trop
conditionn6e pôr cella du premier.
Oans Le Pauv~e CI~t de Bomba
BETI nttache autant d'impor-
p
tance .) 1 i ~>jyssée cie Drummont qu 1:; 1n :wésenta.ti c,n di2 cette saci été
caloni~le. cbjet d'une agression continue et qui vacille sur ses bases
mùis ne ct'.l\\? ~;ns. Il met les deux termes du conflit non plus en r>2gard
(203) Roger l~lERCIERg UftéJuttulte. d'Ex.p''te..6,~-<'ol1 FMI1ç.a"Ue en A6teJ..que. No'<"-
~e.p P~é~~I1~e. d'une. Al1aiy~e.p art. cit., p. 43.

156
mais dùns une situation de c0nfrontatic.n. D'une parts Drummont. qui
redoublant d'~rdeur subversives snisit progressivement la vanité de
525 ~ffcrts ç de l'uutre. une société qui tire de son sein les r2S-
sources lui :)2rn<.~tti)nt d~ bloquer t'Jutes les velléit~d'inn()va.tion.
Il reste que l'aventure de Drummont ouvre la voie à la pré-
sentation de cette société et qu~. dans ce roman. l'option réaliste
et l 'orientation milit~nte se conjuguent pour faire ressortir la sub-
version dont los structur2S sociùlos sont l'objet.
BET! s'arrête tout particul'ièrernent aux dimensions sociales
d~ l '<lction missionnaire car si la subversion dQ l 'autorit0 trildition~
nellE est le fait de l'administr3.tioll coloniale. cella de la famille
rGvient aux homm2s d'église. Cette dernière plus suivie
plus tenace.
9
n'épargne aucun aspect de la vie africaine. Ses conséquences sont de
vrc-m~·s·s-;'enna'i-nô-b'i-en-p-lus-que-l--!..admi·n·i·s-tra-t-io n-e st"9se-lon-l'10ftS&-!3ET 1•
à-càuse-de-tou-s-ce-s-désGr-dr-es-un.?-entr-epr-i.se. de--subver-s-i·0i1-G0n.tr-e-12..heF.!<>
me -ùf r-ica.in-dans-la-mesu r-e-Gù--in Ga pab·1E}-·de-le-pénétr-e·r-p r-g·f.<;mdément-e-1-l-c;
.r-éus·s·i-t-à-ét,}r-an-le r-l-e-s-st r-u ctur-üs-d~~-l·a-s 0G-i·é-té-tr-ad·i-t-i·enne·He-
s
pu-i s 3
- . . t
l 1 ' l ' - . j '
l' d'- -
. l -h.
...
l'·
+ b' l ..... Il ( 204)
A
-·preC-l-iH- -i::- -1-ntJ-1"Vhltl-aans- .~"- -l::sequ-1- -1"t;,re-e-l..- -lnS'I;é'l '1- -1-;.12

ux
initintives du missionnùirG, BETI Cp;OSJ la r~sistance des Africains
qui s ' 2nferm2nt dans h'~urs traditi ons, Orummont? au terme de son aven-
ture s découvre qu'entre autres raisons de son êchec~ la moins importante
n'ast certes pas l'attachemont des Africains a ces traditions qu'il a
voulu anéantir.
Sen action nG vis\\~ pas la seule implantation d'une religion
nouvelle, mais aussi l'instùuration d'un autre ordr2 social qui en soit
( 204) Thoma.5-i'il~bONg.9-Mongo-g~T-I-~-~!;l-k(Jmme..-&-.f;e-Ve:6.,;(;.én:Pa-r-i-s-:-P-ré
sen-
-ee-Af-r-i-ca-i'nè-,-19-7-}-s-p-.-16-J.

157
comme le corollQire. Il oeuvre à l'émergence d'un autre type de famil-
le. Luttant contre le paganisme,. il s'emploie à la destruction de ses
manifestations sociales. Son èction nlest pas aussi négative que l'au-
teur V6ut le faire croire. Il ess~ie de revûloriser
le rôle de la
femme au sein de la société Jfricain0. Ses initiatives tournent court
du fait de son mépris pour les traditions. Il s'attaque aux problèmes
de la famille dent lJ so1ution 1~ mettrait à même de donner un visage
nouveau ~ la soci6té traditionnelle. Son caractère entier, son esprit
sans nuance~ rrécipiteront son échec. Il ne parvient même pas à obtenir
le même résu1t~t que ce missionnnire qui contraignit EnJamba à se con-
former aux exigences de la foi chrétienne par la dispersion de son
harem (205). Il pose de front les problèmes de 13 dot ~t de la polyga-
mie et US2 de ses moyens favoris de pression, les anathèmes et bruta-
lités.
Drummont, à llinstar de le Guen, Kolmann~ Vandermayer, ne
s'embarrasse pas de considŒr0tions sociologiques. 5'il cannait une
cuisante défaite au terme de son séjour afric,'\\in
c'est pour avoir vécu
i
dans l'ignorance complète d'un cnn2mi qu'il a c6mbattu aV2C acharnement.
Il n~ voit Jans la pratique de la dot qu'un abus dont l'extirpation
rehausserait le statut de la f2mme par llextinction d2 la polygamie. Il
ne s'arrête ~ ~ucun moment à la signification de la dot au sein de la
société traditionnelle où tout ~ la fois~ elle constitue~ un gage~ une
caution, un~ compensation en relation avec uns organisation sociale
donné\\?. Elh! est d'autre part liGG à unt! certaine conception de ln femme.
Elle a certainement conduit a des abus. Drummont ne prend en considéra-
tion que ces derniers ~t s'appuyant sur l'administration coloni~le~
(205) F. OVONO, Le. Vi.-e.ux tJègJte. ç.;t.ea MédcUUc.
op. cLt.; p. 55.
p

158
il en fixe imp2rativement le montant. La réaction des Africains ne se
fait pas attendre (206) qui~à défaut de pouvoir heurter le saint homme
de front. choisissent de ruser. Feignant d~ se soumettre. ils tournent
les nouvelles mesures 2t n'observ2nt ~ue leurs traditions. Il est sin-
gulier que les missionnair0s ne trouv~nt pas d'alliés dans une jeunesse
qui souvent ressent ùmèrem0nt le poids de l~ tradition. Ici, la brute.-
lité de Orum!ilont~ fait l'unanimité contre lui.
D'une façon gênfrale. les Africains se convertissent au
d.ï'Îstianisfll2 pour des 'raisons de C0î1V2nanCG
et pour se ménager une
protection facG aux abus du syst0me colonial. Ils redoublent dleffort
pour eMpêch~r cett2 foi nouvelle de remodeler leur vie familiale. Drum-
mont mettr) longtemps ovant de prendre la mesure de cette résistùnce.
Il mène une lutte acharnée contre la polygamie à laquelle il ne veut
rien comprendre. Comme à l'accoutumés. il n'essaie
pas de pénétrer la
mentalité de ses oUJilles. Au vrai, ils n2 parlent pas le même langage.
Les Africains sont soucieux de continuit~. Il ne pensc
lui~ quia les
J
contraindre j vivre selon les rè91~s du christianisme. BETI multiplie
de
les Gpisodcs 00 llDn donn,; /
la polygami2 africainL-? la même explicati<Jn~
à savoir que 12s protagonistes sont soucieux d'assurer l~ur descendan~
ce. Tel chc:f se met en marg.-: du christianisme" lé) femme qulil a épousée
à l'église s'étant révélée stSrile. Il ne reste pas dt~utres ressources
que de SG rabattra sur S0S tràditions (207). Tcl autre chef pour
(206) Ils sont très êttcntifs aux GOus JG pouvoir dont ils sont victi-
nies. Llun d'e'Jx le fait comprendre à Drummont qui
lui demande:
IIIgno!tel>-tu qu.2. f.e ma.u.age. ci.v-<.-t n'e..6t .tU.e.n• .6'..<.1. n'ut c.ompf.é..té !JOÀ fe.
.6 a.CJt.cme.l'U: ?
- Fa.da (Pè.Jte.). je. poWr..Jto.A..JJ te. !tê.po nd/Le Ci112., .6 e.u.i • .t' acirrJ..i.JU6:t.Jta:te.uJt. c..
au;towê. .6uJt mu-<'- e.:t qulà~e..6 ye.ux" .te. .6e.u..e. tnalUage. uv..<.1. a de. .ta. va-
.fe.UiL . •• f1 Le. Pauv!te. CtvrM,t de. Bomba
p. 45.
p
(207) Ib-<'-d. flP. !l8-H9.

159
sauvegarder son image de marque se prés2nte comme un bon chrétien i en
fait, il a disséminé ses épouses dans les villages environnants (208).
Ailleurs; c'est un catéchiste qui bat sa femme (209)9 slil ne se sauve
pas devant l 'hostilité de ses coroligionnaires.
f!jongD RET! montr0 qUG ces missionnaires qui veulent porter
la révolution dans l~ société africaine ne comprennent rien à celle-ci.
Orummont qui prêche l J. pureté sexue 11 e en dehm"s des li erls matrimoni ~ux ~
lorsqu'il se trouve confront6 ùu problème des filles~mères, ne fait
pas montre dG ce relativisme culturel dont il développe la thèse dans
les derniêres pages du roman. Ce
missionnaire n'attache d'importance
quia la faute de la mêre; au péché; la 00 ses ouailles célèbrent le
triomphe de 10. vi~. Pour eux. un enf~nt qui naît~ c'est une famille; une
tribu qui slaccroissent. Albert GERARD le comprend fort bien qui expli-
que quillaux yeux d..: lD tradition africaines la procréation est toujours
intrinsèquement bcnnG~ quelles que soient -et c1est ici que commence le
malentendu avec le christianism2= les circontances dans lesquelles elle
s'opèr0!1 (210). Le narrateur. ûenis~ dont on s1it l'admiration pour son
patron~ ne conprend pas l'acharnement dB ce d~rnier contre les filles
qui~ aux yeux de leurs concitoyens. n'ont commis aucune ~aute. Avec un
bon sens qui n'est ras t0ujours de son âge. il commente
lI~joi ~ je ne voi s pas pourquQi il att,)che tant ct' importance à
cette question. D'ailleurs. est-ce que toutes les filles-mères chrêtien-
nes n~ viennent pùS faire b~ptiscr leurs enfants à Bombê. ~n payant un
prix spécial fixé ~~r le R.P.S. lui-même?
Après tuut. est-ce que ce
(208) Morigo SETI. L~ Pauv~~ C~~ de Bomba, op. cLi. p. 197.
(209) Ib~d'r r. 166.
(210) f; l bert GERf\\RD. Le.. Aü.J.,t,-i.ol1.l1.:Utt..e. daM te Roman A6JU.c.a..tt1
Revue Géné-
p
rale Belg~. Joût 1964. p. 53.

160
n'est pas une source de revenus pour la caisse de la mission? ... Mais
le R.P.S. se tu~rait vraim2nt à cause d~s filles-mères. A croire que
nous. les Noirs; serons tous damnés pour avoir trop aimé les enfants.
Tiens, mon père~ par exemple
est catéchiste. Pourtant je suis certain
l
qulil serait 1 'homme le plus heureux si ma soeur Anne faisait un
enfant: ce serait toujours un garçon de plus a la maison" (211).
Albert Gérard s'arrête à un autre exemple de l'ignorance
complête de la mentalité trJditionnelle que tout trahit chez ce mission-
naire. Il a trait aux règles de la vie conjugale. L'épouse et la ma'-
tresse de Zaccharie se battent 2t le R.P.S. leur applique une justice
étrangèr2 à la mentalité traditionnelle. Il ne consulte personne et
armé des traditions matrimoniales européennes. il prend fait
et cause
pour 1 'êoouse qu'il croit bafcuGe. Il administre une fessée a la ma'-
trGsse. Zaccharie n'oest pas moins scandalisé que les ûutres témoins de
l'incident et une vieille femme explique: II0e notre temps~ l'épouse
n'avôit raison de s~ battre que si la femm~ fréquentée par son mari
était 2112=I~êm~ mariée. A cette seule condition» 1'épouse avait raison
de se bottre. Par contre
elle avait tort de se battre si l'amie de son
mari sc trouvait être une jeunG fille à mùrier : ce qui est le cas
ici ll (212). LJ coutume ainsi évoquée d&rive en droite ligne de la pra-
tique de là p8lygamie. La vieille fGmme distingue bien deux cas dont
le second r0pr2hensibl~ ntt2nte à 1 'ordre social. Drummont nü s'embar-
rasse ni de subtilit& ni de r2lativismc. La tradition se confondant
dèns son esprit avec 10 pnganism2 et l'anarchie nG s~urait enfànter
aucun ordre. Il la combat à outrance. On comprend que toutes ses actions
heurtent profond[ment ses Guail12s en ce sens qu'elles mett~nt en
causG leur équilibre culturel.
(211) Monge BETI, L~ Pauvn~ C/~~~ d~ Bomba, op. cit., p. 40.
(212) Ibid., p. 227.

161
Ne voit-on pas Druwmont poursuivre des entreprises dont
l'aboutissement serait fatal à la f3mille traditionnelle sa~s pour
autant assurer l'implantation d'un type de relations social~~s dont ses
ouailles n'entendent pas s'accommoder? Ne le voit-on pas tout'à son
combat contre ce qulil considère co~~c le mal suprême ~le paganisme et
la polygamie- attenter ~ l 'unitê de la famillG par ses instructions
comme par son action. Il refuse les sacrements 3 une mère chrétienne
qui continue de voir sa fil18 mariée à un polygame. Il lui intime l'or-
dres péremptoire 8t peu chrétien~ de "c(lsser de fréquE:nter sa fille"
(213). Devant un tel aveuglement les Africains qui ne saisissent pas
toujours la finalité de son action et qui n'entendent pas changer 9
dév210ppent une formidable capacité de résistance. Clest Zacchnrie s
personnage cynique~ pel! r2commandôble et pour qui le Révérend Père a
une étonnante mansuétude qui lui explique leur sentiment: Il ••• Tu
voudrcis qu'apr6s le baptê~2~ l~s Noirs cessent do fréquenter ceux des
leurs qui ne sont pas chrétiens. Tu cs m0me un homme très dangereux~
car si l'on tlécout1it~ les femmes quitterai8nt leurs mQris~ les enfants
dêsobDiraicnt 2 leurs pères
les frères ne
9
S2 regarderaient plus et
bientôt tout serait sens d~ssus dessous. C'est c~ qu'ils disent. mon
pèra': (214). Ni plus ni moins. les Africains qu'il aime dlun amour on
ne peut plus paternaliste n2 voient dans son oeuvre qu'une action
subversive. On sait que le véritable th0me du rcman est la confronta-
tion du missionnaire avec les réalités cultur~lles africaines s un
dépôrt dG lù tror co~~ode thèse du vide culturel.
(213) ~;Jcngo BEn. Le Pa.uvhe CflfL.i.-6;t de, Bomba, op. W., p. 112.
(214) Ibid., p. 40.

162
Enfin 10 troisième niveau d2 sub~ersion a trait à l'agres-
sion dont les croyances sont l'objet de la part des missionnaires.
Cette subversion, de loin la plus importante, recouvre toutes les
autres et perm·:::t de saisir avec dav.3.ntage de netteté le rôle des tradi-
tions dJns le contexte colonial.
Le thème de la subversion des croyances parcourt les oeuvres
les plus marquantes de la période anticolonialiste. Il ne peut se com-
pr~ndre qu'en relation § l'intérêt pour les traditions, la doctrine de
ln négritude~ et une représentation négative de la colonisation assimi-
lée à une tentative de dépersonnalisation culturelle. Aut~nt la subver-
sion de l lautorit~ est, pour l'essentiel ~ le fait des administrateurs,
aut]nt celle 1es c~oyances Gst le fait des missionnairas. Recourant a
une schématisation 2xcessive et à une typification rapide des personna~
ges, les romanciers mettent 8n plê.ce "la trilogie coloniale ll
à savoir
j
l'administrateur raciste et violents le missionnaire ignorant et vellêi-
ttlire,2t le commerçant grec bedonnant et profiteur. Onns C8 contexte,
h2 mi5sionn~ir(; occupe une place privilégiée. Il à le contact le plus
suivi avec les Afric~ins. Il poursuit une nction conséquente~ dans la
mesure 00 tant sur le plan social que spirituel, celle-ci a une finali-
té précise et s'inscrit dans un ~rojet de r0forme de la société africai-
l '
~
11"
• t
t
- J
t "
.
ne. La ou
JGmlnlS ra eur 9 au grü -es erglversatlons 2t reVlrements
de la colonisation" agit dans h: d,z:sDrdrs
1'2 missionn0.irG, ùrmé d ' U112
9
dcctrine ~t usant G0 méth0C2S efficaces~ poursuit un but sur lequel les
Africains ne se trampent pas longtemps. Rien d'étonnant alors a ce que
les romanciers L pr2sent2nt comme l'adve'rs(lÎro 12 plus redoutab12 des
cultures africaines. Ce faisant
ils prolongent dans leurs oeuvres le
9
procès
de l 1 evangélisation
et rerrenn0nt à leur compte llaccusation
3
de complicité üV~C 13 colonisation ~ortéG contre les missionnaires.

/
163
Dès 1945, à une epoque 00 cc courant de contestation nia pas
encore eu de manifestation prêcise~ SENGHOR s'émeut et lance unQ mise
en garde: 1111: catholicisme ... doit r8stcr près de ses sources évangé-
liqu0s. Il ne peut fleurir en terre dlAfrique slil apparait -il le fait
trop souvent dans la Mêtropole-, comme une recette de bonnes mani~res
pour bourgeois biGn pGnsants, un instrument d'asservissement aux mains
d'un capitalisme patcrnalist~. Je crains que, dans les chefs-lieux
d'fl.O.F. s il ne commence d:Sjà a prendre ce visage. Il nlest que tem;J5
de j2tet· 12 cri d'a.larmel! (215). Dans 'le même artich~ il met l'accent
sur la nlaca di~ la religion dans la vi,; africaine: IlC 1 est qu'ici,la
religion est partout, imprègne tout. et qulil importe moins de savoir
quelle elle fut que de savoir qu'ellQ fut la pierre angulaire de llEtat
et de l i~ socièt&, si ngul ièrement des communautés vi 11 ageoi ses et fami ~
liales l: (216). Il adopte de même une attitude qui sara une dizaine
d'~nnéG$ plus tard celle des romanciers à si:\\voir qul;l ne se pOSG
aucune quastion sur l'opportunit~ de la christianisation de l'Afriqu2,
ni sur la validité du messago évangélique. Il sc berne a apprêcier les
li"lütho<k:s et la dém:'lrche di::!S nlissic:nnoiros. 11 iJrécise : "Je suis catho~
lique. Cependant je n2 ~eux )arlcr des religions importées que du
dehors, de ma. position nC9ro-èfric,~iI1G. Car comment les juger~ ici 9
autrement quia leurs effets politiques ct sociaux" (217). CESAIRE
passe au crible les th0orics, méthodes et r&su1tats de la colonisation.
Il dit ~vcc véhêmencQ la responsabilitê de l '&g1152 dans l'aventure
- - - _ . _ - - - - - - - - - - - -
(215) L.S. SENGHO~, VU~0 ~lL~ t'A6,~qUL No~e ou 1\\60imil~r non ~~~
f\\6/.}iJrti.JLU, ~ in Négwude. e.t Humo,vu!.lme. r op. w. r p. 57.
( 216) l 6{d. i P. 54 .
(217) l b'{'d. r p. 55.

164
coloniale, 1laceuse d'oeuvrer à la destruction des cultures indigènes~
de créer un vide que les colons pr0tendent ~nsuite combler. Il soutient
~ ... que le grand rosponsable dans ce domaine est le pédantisme chré-
ticn. pour avoir posé 1GS 2quations malhonnêtes: christianisme=civi1i-
sation ~ paganisme=sauvagcris ; d'ca ne pouvaient que s'ensuivre d'ùbo-
minables conséquences colonialistes et rncistes, dont les victimes
devôümt 'être les Indüms, les Jaunes~ les Nègres!!
(218). Ce sont là
2ncorc: les thèTI2S directeurs du roman anticolonialiste qui ne s'embar-
rasse pas de nuances.
Ancien animateur de l'associùtion des Etudiants africains
catholiqu~s de Paris qui lança comme: mot d'ordre l'africanisation des
structures de 1'Gglise 2t S~ rupture de la colonisation, Joseph
KI-ZERBO d~ns son H~to~~e de f'A6~Que No~e_ rend justice aux mission-
n3ires : il notE Il ••• de nombreux missionnaires, vivant dans des condi-
tians particulièrement misérablas (par exemplê ayant seulement un congé
décennal) ont atteint à la simplicité héroïque des premiers âges de
l'Gglisc ll (219). Il n'infi~ne cependant p?s le jugement des romanciers.
Il ajoute que Il ••• les missionn0ires ont fait croire à beaucoup de gens
que la religion chr~ti2nne êtait un~ affaire de Blancs propagée par eux
pour h!ur pr00r'2 profit'I (220). On comprend ainsi que la contestation
de la colonisation ait ét~ inséparable du procès des missionnaires.
Albert GERARD qui a pris la défens~ d2 romanciers accusés j ' antic1éricn-
lisme montre qu'ils nIent jamais voulu dênoncer ou défendre le message
chrétien. Ce n'est ~as 12 cont~nu d2 cette religion qui retient leur
attenticn mais 50n action sur un environnement culturel particulier.
(218) {-\\imè CESAIRE, V-UC.OWL6 "~Wt te. Co.e.oi'Uafume, op. w., p. 7.
(219) Joseph K!--ZER30, H~.:tcbte de .f'i\\6JUQILe.; Paris : Hatier~ 1972,
p. 439.
(220) Pa6.6.vn.

165
Il \\~xplique que "ni l'un ni l'~utre (L ~1PHAHLELE et ['longe BETI) ne
cherchent à niGr la valeur du ~e5s390 chrètien~ de l~ religion d1amour.
dG ln morale universelle. C2 qu'ils rejcttant
clest d'abord l 'hypocri-
j
si2 de l 'homme blanc; dont la conduite r0elle ne correspond pas aux
convictions qu'il affiche; c'est ~nsuite l'incompréhension des mission-
naires qui n'ont vu en Afrique qu'un vide spirituel recouvert de prati-
ques superstitieuses~ et dont 1 t ùctivitf
en conséquenc8; a contribué
9
a disloquer un ordre culturel ancestral auquel les Africains restent
profondém(;nt attachés Il (221).
Ce critique résume fort bien l'essentiel du procès fait aux
missionnaires accusés de trahir l~ doctrine chrétienne et de pratiquer
le m~pris culturel. Ce manque d'attGntion aux traditions sociales et
spirituelles explique l'échec rte ces ck.'df.Ir-:1.e.r-s. t~me i'--1ineke SCHIPPER-DE-
de.fl rV\\~~~
LEEU!r-1
dDns Le.. Bianc. vu. d' A6JU..Que.. sou 1i gne que le procès de l'oeuvre
9
d'évangélisation est conduit par des Africains formés par les mission-
naires s qui savent donc de quoi ils parlent. Elle note que "l a plupart
des intellectuels afriCùins actuels ont été formés p~r les écoles des
missions chrétienn2S~ catholiques ou protestantes. Les romanciers ne f~nt
font pas ~xception à l~ règle. Ils ont vu les missio~naires de très
prGs~ ils ont v~cu èvec eux J la mission, bien que leur NivGau de vie
ne fOt jamais le même at qulil y eût toujours une distance matêrielle
qui les s0parait les uns des autres. D~ns lours biographies romancées s
les auteurs r2vienncnt souvent aux errGurs et au manque de compréhension
des missionneires" (222). Cette fùmiliarité des écrivains avec l'oeuvre
(221)~~~~GERARD9 Le.. M~~~ol1.l1.~e dan6 .e.e.. Roman Nég~o-A6nic.ain,
RevueYB21ge~ août 1964. p. 59.
(222) l"iineke SCHH'PER··DE-LEEU1iJ." Le.. Blanc. vu d'Î'.6niqu2.
Yaoundé : Clé~
p
1973
p. 107.
9

166
missionnaire et aussi l(~ sentiment d'une occasion manquée rendent
compte de la violence
2t de la fréquence des récrimin~tions, vitup0-
rations et dénonciations dont ces prêtres sont l'objet. C'est le roman-
cier musulman Cheikh Hamidou KANE qui dêveloppe avec le plus de netteté
11:: tMme de l' occas i on manquée. Dans L; Ave.rz.tuJte Amb.i..guë., le pasteur
Martial évoque ses projets de jeunesse :
Je rêvais d2 fonder un~ mission qui eût ~tê en Afrique,
à la découverte du pùys où nul militaire~ nul médecin. bon ou mauvais,
ne nous eût précfd0s. Nous nous serions prêsentês,munis du seul livre
de Dieu. Notre tâche étant d'évangéliser, j'eusse évité dlemport~r
jusqu'au mCdicamE:nt le moins encomtjl~ant et le plus utile. Je voulais
que 1~ révélation dont nous aurions été les missionnaires ne dût rien
qu'à el1c-mêmo
ot fût
g
littérèlem~ntg pour nous, unG Imitation de
Jêsus-Christ. Ou reste~ je nlen attendais pas seulement l'édification
de ceux que nous aurions convertis. J'2scompte qu'avec l'aide de Oieu g
l'exemple rle votre fci eût ravivé la nôtre, que l;église noire que nous
aurions suscitêe cGt très rapidement pris notre relais dans le combat
pour la foi ... Quand je mlouvr;s de ce projet à mes supérieurs. ils
n'eurent aucun2 peine a m'~n montrer la naTveté" (223).
Cette conf~ssion J le mtrite de souligner pourquoi ont êchou0
tant de missionnèires qui fondent leur action sur lê coercition ou les
séductions du matérialisme. E118 débouche aussi sur l'idée alors nou-
velle d'une église africain8. Enfin, en igncrG dans quelle mesure Glle
n2 r C25sortit pas à une vision mythique des Africains dont les mission-
naires~ dans les romans. mctt2nt ~n exergue la prêtendue innocence et
(223) C.H. KJ-"\\NE, L1 Ave.ntwte f\\mb.i..gué:, Pé:ris
Julliard~ 1961, p. 140.

157
la disposition à s'acc(~m'l1Cd0r de tDutes les innovations. Il suffit cl2
r~tenir l'idée d'une 0glis2 n~c du mariage du patrimoine spirituel
africain et des apports du christianisme~ idée que n2 rejetterait pas
Drummont~ défùit et consci2nt de son échec, et qui a des réalités afri-
caines une approche renouvelée.
Il est (tonnant que Mongo BETI qui J conduit avec le plus
jlapplicJtion la d6nrnci~tion de l'oeuvre d'évang~lisàtion niait pas
fait grâce a un seul missionnaire. C!est -on le sait- le propre de la
littérature engagée que dl~tre souvent sans nuance. Cela explique la
continuité qUF.! cet auteur ôtabl it je OrulTh"11ont à Le Guen. Dix ans stpa-
rent 1 'action
du Pauv~e Cf~t de Bomba de celle du Roi ~aQuté. On
9
ne dêcêle cependant aucun progrès appréciable. Dans sa lettre a sa
mère, Le Guen évoque 5!lQ crise" du Père DrUli'ul1ont qui "Eltcmdit abusive-
ment un êch8C personnel aux dimensions cosmiques" (224). Il ne fera
guère mieux. Alors que Drummcnt finit par prendre conscience des rai-
sons de son échec et faire amende honor0ble~ lui persistera dans
l'erreur. La continuité ne se situe pas seulement dans le d~ssein des
personnages. On peut l'appréhender aussi dans la prolongement des thèmes
.j 1 une oeuvre à l' ô.utre. Le thème directeur du second rOl1mn qui a trait
à une cenvers i on :) rrélchéç.: à un mori bond se tt'ouve ~ dans Le PauvJte
C~:t de. Bomba; dans l'épi sor:lc~ de Timbo (225). En véri té dl une Oüuvr0
à l'autre~ on n~ relève ?(lS que des élémGnts d(~ continuité~ mais aussi
des points de ruptur2. Il est incontestable que BETI a changé de projet
en cours de route. L';mègf dG Le Guen dans Le PauvJte C~:t de Bomba
rest2 positiv2. Ce r2rscnn~g0 c0nfère une âme à la forêt (226).
(224) 1'10nJo BET! ~ Le Pauv~e Cf1ftL!Jt de. Bomba op.
pp. 27-31.
p
w' P
(225) !'JjGn~Jo BET! ~ ibid. r pp. 50-52.
(226) Mongo BET! > ibid. , pp. 17-20.

168
Drummont r8conna;t~ après un séjour de vingt ans en Afrique.
n'y avoir
jamais pensé. Le Guen.nouveau venu.jette sur les choses un regard neuf.
Quant à Drummont, et c'est une préfiguration de sa destinée. il ne voit
rien. ni les particularités ni les traditions. En cours de route, BETI
a dû changer de projet et d(;cider de faire flèche de tout bois. Il faut
encore regretter qu'aucun missionnaire n'~it trouvé grSce a ses yeux.
A-t-il voulu montrer quia la langue le contexte colonial vient &bout
de la sensibilité et d'une certaine intQllig~nce des choses?
Qu'on ne s'y trompE cGpendant pas, 10 thème de l'occasion
manqu~e existe dans l'oeuvre de BETI et se profile en filigrane dans
Le Pauvne C~t de Bomba. Nombre de méditations de Drummont. de même
que ses diverses conversations uvec Vidal s attestent
une nette cons-
cience de la distance qui s'est instaurée entre l'évangélisation prati-
quée par ses émules et lui et un2 autre forme de propagation da la foi
qui se fût fondée sur la charité, l'amour et la comprŒhension. Revenu
de ses êgar~m2nts. Drummont élabore l'image du bon pasteur. Mme Mineke
SCHIPPER-DE LEEUW note fort justement, au sujet de Drummont~ qu'l'au fur
et ~ mesure que le récit avance, il discute de plus en plus avec les
gens. Ainsi. il s'approche de plus en plus aussi de l'image du mission-
naire r621~ t211e qu'elle existe d'habitude dans l'esprit de l'Afri-
cain" (227). Certes les romanciers traitGnt ~. thème de l'occasion man-
quée mettent l'accent Dlus

oarticulièrement

sur son élément néaatif.
, J
."
à savoir l'éloignement du vrai christianismG et la collusion avec les
autoritès coloniales. Le tr]itement de ce thème reste cependant en
rapport 0troit avec celui de la trahison
des id6aux de la colonisation.
Il débouche sur 12 conflit de l'oeuvre missionnair8 et de l'entreprise
coloniale.
(227) Mineke SCHlrPER-DE-LEEUW. L~ B~o~~ vu d'A6~quc. op. ~~., p. 111.

169
BETI
qui slarrête lon~ement à la subversion des traditions~
3
fait une place à part à CE: genre de conflit qui s'avère inévitable
dans son oeuvre. Cela montre bi0n que l'idée profonde de cet écrivain~
c'est que le contexte de colonisation~ en dépit des apparences
n'est
3
pas favorable a l '~vangêlisation. Le conflit éclate toujours~ que le
missionnaire slid~ntifie à l~ colonisation ou sien démarque. Dans
L~ Pauv~~ C~t d~ Bomba, on assiste à la ruptur~ d'une a~liance à
l~quelle Vidal semble t~nir par-dessus tout. BETI montre la connivence
entre l léglise et l'administration coloniale
par le biais du thème de
3
la route~ connivenc2 que Drummont
sur le voie du repentir~ baptise
3
iiComédie de Saba!l. Il renonce à h jouer plus avant. Elle lia coupé de
ses ouailles et conduit au
désastre. Les Africains 12 repoussent; lui
répèt;;nt Iltu es un Blanc (228} ... IIJésus Christ; encore un Blanc "(229).
Il définit sa situ3tion avec une remarquable lucidité en confiant au
jaune administrateur: "... de deux choses l'une; ou je reste dans ce
pays en même temps que vous, près de VOUS
et alors je vous aide a colo-
i
nis2r s fatalement; je vous dèblai~ d'abord le terrain et plus tard
j'assure vos arrières s et c'est d'ailleurs ainsi que ~ vous concevez
notre rôle, n'est-cG pJS ? Ou alors je christianis2 le pays s dans C2
cas, le mieux c'est que j2 mG tienne à l'écart tant que vous y ëtûs
2ncore ll (230). Vidal SiJucÎ(?UX d ' efficacit0 l'entend si bien
qu'il
s'ouvre au relôtivis~e culturel et lui propose d'Oeuvr8r à l'émergence
d'un christianisme qui s'accommoderait en Afrique de la polygamiG Gt
dG la liberté sexuellE (231). Drummont~ assagi, préfère se désnlidari-
ser et partir.
(228) ~longo BETI , Le- Pauvlte. ChJr.,.W;t di?- Bomba, op. cU:.. ~ p. 103.
(229) Mongo BET! , ibid. p p. lOI.
(230) 7-1011go BETI_ ibid. ; pp. 263-264.
(231) ?1ongo BETI , -ibid. , p. 270.

170
Dans Le Roi V~a~uté, en r0vanch~~ il s'agit d!une rupture
'bruta12 entre le missionnaire Qt l'administrateur. Le Guen n'a pas tiré
d'ens2;gnGffi2nt d2 l'échec d~ Drummont. Il ne se soucie pas non plus de
conformer ses actions aux intérêts d0 la colonis~tion. Sa rencontre
avec cette dernière semb12 circonstancielle. Cc qui lui tient à coeur 9
c'est dr; faire des païens d:authentiques chrétiens. On comprend que
Lequeux voie dans son action un2 véritable subversion.lci, aussi ~ BETI
a voulu montrer que la vocation profonde de l '6g1ise rendait ce conflit
i névitab le.
Dans un cas comme dans l'autre. on assiste -en réaction-
au repliement des Africains sur leurs traditions.
Enrin
dernière situation conflictuelle. dans Un So~ci~
9
BianCo à Zal1gaJ..i.; le divarce éclate antre les conceptions de l'adminis~
trùteur Doubi et du Père Marius. L'un fonde son action sur la violence,
l 'autr2 croit en des mêthndes PQcifiqu0S. Les bonnes intentions du
missionnniro font ressortir -son ignorance qui ne peut que susciter le
dC'sordr(' ct ccmpromettre son oeuvre.
Le 'prncès du missionnaire conduit à une double interrogation
sur le sens de son action. S'agit-il d'uns rêvalution ou d'une subver-
sion? La r~ponse pourrait n~ dép[ndre que du camp dont on se recom-
mande. Certes. les missionnaires veulent d6passer l 'êtat présent des
chnscs s substituer un autre ordr~ spirituel et social j celui existant.
Ils se heurtent de front aux caluns comme aux indigènes. Sont~ils pour
autant des révolutionnôires s conduisent=ils une action révolutionnaire?
Deux thèses s'opposent ~ ce sujet ~ celle de Thomas C~SSIRER et celle
de Thomas MELüNE. Le premier soutient que "les missionnaires sont les
SGuls personnages de ses romans, dont Mongo BETI souligne le caractère
r6volutionnaire de l'action. Pour sOr. ce sont la des rêvolutionnaires

171
qui se trompent et échouent. Cependant dans Le Pauv~e C~t de Bomba
et Le. Roi M.utac.u1.é, L'auteur introduit une analogie entre l'action
missionnaire et l'action révolutionnaire dans le but apparent dû pré-
senter le rôle des missionnair'i2s comme un8
incitation
au changement Il
(232).
Cet excellent analyste d~ l~ littérature africaine n'en dit
daos
pas assez pour convaincre. Tout est; cependantsjle concept de révolu-
tion. Bouleverser, perturber les choses n'est pas forcément révolution-
naire. Drummont ~t L0 Guen sont trop ignorants du monde sur lequel ils
entendent agir, ils professent un trop grand mépris culturel pour les
Africains pour conduirs une action révolutionnaire. On peut ajouter
qu'une révolution est positivG parce qu'elle J le progrès pour finali-
té, qu'elle conçoit le pGup12 comme le moyen et la fin du progrès.
BETI a plutôt conf2ré à ses missionnaires unG continuité négative pour
ainsi dire. Ils ne communient qUG dans l'erreur. BETI montre plutôt que
leur ùctio~mal conçue ~a1 engagêe et ne dédaignant pas la facilité~
ne peut déboucher sur aucun changement positif. L'erreur de T. CASSIRER
ni est pë'.S Sàns conséquence. Il êcrit : Il alors que Le Pau.v~e. C~t de.
Bomba et Le Roi ~kha~uté sont des romùns à thèse qui rejettent les
prétentions du missionnaire à un rôle de direction dans l'Afrique mo-
derne
ces mêmes ro~~ns présentent le protagoniste missionnaire avec
9
sympathi8~ comme un idéaliste qui slefforce héroïquement de lutter
contre le conservatisms et le matérialisme (233). Il argue de la
dévo-
1ution. dans le pramier roman~ du rOle de narrateur à Denis~le seul
(232) Thomas CASSIRER, The. Vilemma 06 Lead~hip a6 T~gi-Come.dy in
Mongo Be.:ti. f~ l1oveU, LIEsprit Cré~teur9 vol. X, n° 3~ p. 227.
(233) Thomas CASSIRER. ib~dem, p. 227.

172
bon cbréti en dans cet uni vers romanesque après Drummmont. T. ~lELONE
développant le thème de "l'initiation
manquée" et doublement manquée
chez Denis, a fait la lumièr2 sur ce point. D'autre part, T. CASSIRER
tire argument de la lettre de L2 Guen à sa mère. Outre "l'idéalisme et
la spiritualité de ce missionnaire". cette lettre révèle. par~delà
une humilité de surface, la présomption et la suffisance d'un Le Guen
qui court à une défaite plus cuisant~ que celle de son prédécesseur.
Seule Mme Jarmila ORTOVA reprend à son compte la thèse de la présenta-
tion sympi:\\thique des missionnaires dans l'oeuvre dG BET! dans l'espoir
de laver ce dernier de tout soupçon d'anticléricalisme. Elle écrit à
la suite de T. CASSIRER que l 'auteur ... "n1est pas contre la religion
catholique comme tel12. La preuve en est qu'il présente {àans L~ Pauvn~
ChtL6t d~ Bomba7 le missionnaire~ personna~e principal, dans une lumiè-
re très sympathique" (234). En fait~ Orummont n'est sympathique qu'aux
enfants, les tI.fricains redoutent trop sa violence pour le considérer
avec sympathie. Le problèmG des missionnaires dans l 'oeuvre de BETI ne
se pose pas plus en termes de sympathi2 que de révolution.
T. MELONE l la fort bi€n
compris qui n'a pas su se garder de
prendre le contrc-pi2d de la position de T. CASSIRER. Sa thèse même
dans son excès constitue un net démenti de l'assertion de ce dernier.
De remarques 0parses et pittor0squGs~ il tire une conclusion forte,
étonnante 2t qui ne résiste pas a l'analyse. Il décrit admirablement
l'entreprise de subversion des missionnaires et met l'accent sur leur
manque d'intelli~jencG des cultures africaines. Il poursuit; limais le
(234) Jarmila ORTOVA, Etu.d~ /.)UJL.t~ Roman a.u Cam~owlp Institut Oriental 9
Publication de l'Académie des Sciences
n° 30; Praaue : 1971, p. 58.
9

173
grand perdant dans c2tte triste comédiü~ car c'est une comédie, c'est
Dieu. Tout le monde
l'a trahi, l'évêque qui ignore tout de la pauvreté
évangélique, Kolmann le crétin au vocabulaire raciste. Drummont et
Le Guen, le tandem je fous, qui n'ont rien compris aux vérit3bles
dimensions de leurs tâches ... 1i (235). Cett2 thèse de l'insanité des
missionnaires est pourtant irrecQvabl~. Elle ruinerait la position que
Mongo BETI défend. Cet écrivain entend condamner le colonialisme et
colonial
l'évangélisation dans le cont2xt8/.Il passerait h côté du but visé si
cetto entrepris2 n'était représentée que par des tarés et d~s fous. Lü
leçon à tirer d2 l 'aventun~ de Drum.'TIont et de Le Guen serait sans si-
9pification profonde. Certes, des missionnaires investis de rôles
secondaires ont une conduit2 odieuse, mais l'attitude de Le Guen pro-
cède d'une logique implacable. Il n'en mesure pas les conséquences, sur
le plan social et politique. Il nlen saisit que l'exemplarité et ne
et
slarrête pas au div0rce des intérêts Je sa rGligion/de ceux de l'adminis-
traticn coloni)le. Qunnt à Dru~mont~ son cas s'avère encore plus signi-
ficatif de l'erreur Je T. MELDNE. Est-ce le fait d'un fou que la remise
en cause dG son action, la prise de conscience de son échec et l'ana-
lyse pertinente de sa situation ? L'Gx~lication que Le Guen donne du
comportement dE:: Drum!JGnt Gst ùutrem;mt plus convaincante. Il 12·voque
ainsi cet homme qu'il 3 beaucoup admiré: II c 'est un hom.'!le or9ueilleux,
violent~ prompt ~u découragement et a la révolte" et dont l'aventure
africaine débouche sur "l I&chcc d'une génération qui fonda son action
sur une vision erroné2 ~t ~eu chréti~nne du mondG l1 (236). Il na peut
s'agir de folie~ mais d'erreurs imrutables au caractère des protagonis-
t2S et au contGxte de colonisation.
(235) Thomas r'IELONE, Moro.go Sm: .i 1 Homme. e..tR..e.VMtin, op. W'
p.161.
Y
(236) Mongo BETI, Le. Roi ~acuR..é, op. cit., pp. 30-31.

174
La vérité se situe. à coup sûr~ entre les positions de
MELDNE et CASSIRER. Il ne s'agit ni de révolution ni d'insanité mais
tout simplement de subv2rsion de la trùdition et des croyances. Ce que
T. MELONE~ d'ailleurs, montrG ôvec pénétration dans son livre. BETI
jette un éclairage particulier sur le rôle subversif de Drummont au
regard des structures sociàles et des croyances. Le thème du Roi f~a­
eulé; c'est précisément une tentùtive de destruction de l 'unité ethni-
que de tribus qui s'étaient dotées d'une organisation politique tirant
tout le parti ~ossible de ln polygamie. Autrement dit dans ce roman,
III 'extraordinaire jungle de la coutume ct des traditions se trouve aux
prises avec la doctrine de J0sus-Christ t' (237). Il en résulte désordres
sociaux et conflits politiques qui rêv~lent l'ignorance et l'imprudence
de Le Guen. L'administrateur Lequeux, homme d'expérience, l'accuse de
subversion et 12 fait limoger.
Les missionn~ires semblent cultiv2r les désordres et déséqui-
libres autour dIeux. Clest peut-être ce qui à conduit T. MELONE à la
conclusion prtcitée. BETI, qui prond toujours le soin de varier ses
moy~ns et ses techniques dlune oeuvre à l'autre, nG s'arrête qu'à une
err~ur de Le Guen dans Le Roi ~aeulé, mais il faut
convenir qU2 ses
conséquences sont incdlculables.
Dans Le Pauvne C~t de Bomba, Il avait procédé différem-
ment. Drummont y commet unG sGrie j'erreurs. Animé par sa hainG du
paganisme. il VA snccagcant les traditions. Chaque erreur lui fait
prendre un peu plus conscience de la vérité. de la résistance des
Africains et de son èchec. Il en perçoit les signes ôvant-coureurs et
(237) ~longo SETI. Le Roi M~aeueé, op. cil.; p. 211.

175
les interprète correctement. Ce qui ne l'empêche d'ailleurs pas de
continuer sur sa lancée. L~ subversion des croyanc2s est ainsi insépa-
rable de sa haine du pôganisme que le christianisme a pour mission
d'extirper pour prendre sa place dans le coeur des Noirs. Deux exemples
montrent les extrêmités auxquelles le Révérend Père, débordant de bon-
nes intentions s peut se laisser entra'ner. Ils ont trait aux épisodes
de la danse païenne ~t de l 'humiliation du sorcier Sanga Bata. Ils ont
en commun d'être prêparés de longue main par l'auteur et de jouer le
rôle, avec l'épisode des amcurs de Zacharie et de Catherine, d'actions
secondaires qui concourent à faire ressortir le caractère du premier
Drummont, vi 0 lent, 2nti er >' évoluant au mi lieu de certitude)'i nébran l a-
bles. Il faut ajouter que ces deux épisodes portent au premi2r plan le
problème de paganisme et qu'ils attestent de la part de l'auteur un
souci de la forme remârquable.
La danse païenne est annoncée plusieurs ~pisodes avant qu'el-
le n,nccapare l'attention. Le Père Drummont perçoit des roulements de
tam-tam, au cours de sa tournée au PQYs des Talas, et s'en offusque.
Il reSSl?nt cor.;me une provocc,ticn c",ttG dons,~ I!lI un premier vendredi du
mois ll (238). Il n'ignore pas que les danseurs ne sont pas des chrétiens.
Il envoie son c1téchistc arrêter là fête mais sans résultat. Plus la
plus
fête bat son plein y il s'énerve jusqu'à l'explosion finale. Il disper-
se les danseurs et brise les xylophones. A partir de ce moment, l'inté-
rêt
se déplace de l'abus de pouvoir commis par le prêtre aux attitudes
du vieux chef, de son fils et, d'un témoin animiste. Le premier II vieux.
(238) Mongo BETI, Le Ro~ !~a~ulé, op. cit., p.93.

176
courbé, maigrc
toussotant il est toute prudence..:. Il met son fils en 'Jar'-
9
de, les Slancs sont solid2ires et ont partie liée avec là colonisation
malgré les apparences. Ce dernier, emporté, veut se livrer à des voies
de fait sur la personne du pr~tre. Il ntteste une vive conscience de
llagression culturelle dont il est llobjet et lui lance
au milieu de
ses imprécations:
!!est-ce QU2 je viens te causer de mes ancêtres,
mai ll (239). l'essentiel cependant sc situe dans la conversation entre
le Révérend Père et un animiste. Clest la seul~ fois dans ce rcman où
lion donne l a para le à un homme qui se n!commande ouvertement du paga-
nisme. llauteur fait d'une pierre deux coups et révèle la pensée pro-
fonde du missionnaire qui s'inspire des thèmes sur le primitivisme des
Noirs et le 'Ibon sauvJ.ge ll • Drummont réplique à l'animiste: "il vous
faudrait faire: si peu ch,.: chose [)our aller nu ciel" (240). Ainsi, en
dépit de son expérience quotidienne des désordres de la société afri-
ca i ne, ils 1 .~ccroche au mythe de l' innocence des Noi ïS. .. En revanche,
llanimist~ est rrtsent0 sous lr.: meilleur jour. C'est un homme de bon
sens Gt qui 2xrrime le sGntiment général de ses concitoyens. Cette
subversion dus tr3ditions ne tourne pas à l lavantage de Drummont que
ses ouailles rejettent.
l'êpisode de l'humiliation du sorcier Sanga Boto occupe une
plnce centrôle dans cette oeuvre. Prépar~ de longue main, il se déve-
lOPP2 comme un8 i)ction secondaire. Le R.P. Drummont s'offusque de la
présence de Ill' homme è,U mi roi r" dans son dama i ne ~ du recours des chré-
tiens à ses services. Las de fulminer en chaire. il 9uette l 'occasion
de régler son compte à ce r2pr6sentJnt de l'animisme. Au fil des
(239) Mongo BETI, Le Roi ~tUtaeulé, op. eit. p. 101.
(240) Mongo BETI, ibid.; p. 102.

177
épisodes~ là aussi ~ l'auteur multiplie les informations sur les acti-
vités du sorcier. Le missionnaire devient de plus en plus nerveux.
Au moment ultime où Sanga Boto doit se trouver en scène, BETI inverse
la perspective de l'action et recourt à des récits imbriqués. On sait
est
que jusqu'à ces dernières ann~es (241), l'action/restée,dans le roman
africain~ linéaire et rigoureusement
chronologique~ à l limagG de la
littérature traditionnelle. Rares sont les écrivains qui tirant du
passage à l'écriture toutes les possibilités, l'ont diversifiée, ou
enrichie en conférant une plus grande épaisseur au temps. Ici s l'épi-
sode r8vêt une importance particulière. Il permet de compléter le por-
trait de Drummont. de faire ressortir son éloignement de ceux qu'il
prétend servir. L'auteur inverse l'ordre des péripéties pour établir
un semblant de
causalité et mettre l'accent sur la conduite du mis=
sionnaire. Trois sc~nes se succèdent non pas dans l'ordre événementiel
mais dans l'ordre de composition romanesque: l'accident qui a failli
coûter la vie à Drummont, l 'humiliation du sorcier et l'initiation
amoureu50 de Oeni5. En fait~ le second épisode occupe la première
place dans l 'ordre événementiel. Ainsi situ~. il permet de souligner
le caractère emportG du misssionnairc.
Cü dernier usant d2 violence sur la personne ~2 Sanga Bata
justifie l'accusation de solidarité avec l'administration colonialc.
Il arrête le sorci:r
le conduit à l'église, le confesse publiquement
9
ct essaie de 10 faire passer pour un imposteur. Il agit comme s'il
était investi j'une autoritè temporelle~ camme si tous les Africains
étaient des chrétiens. Il ne se doute pas qu'avec Sanga Bata, il
(241) On SJit que dans 'P~p~e
de M. BETI ct W~yamu de
W. SASSINE~ l'action cesse d'être linéaire et chronologique.

178
humilie ses ouai11es 9 foule aux pieds leurs croyances. Drurnrnont est
trop entier pour slarrêter à ce genre de considération. Il nia pas
tiré d'enseignement du fait que Sanga Boto
converti au christianisme,
9
nlen est pas moins devenu un sorcier réputé. Son abjuration du paganis-
me n'aura nucune signification, il donn2ra à son action une dimension
politique en rncontant qu"'il a reçu des ancêtres la mission de lutter
contre 11 2mprise des Blancs" (242). Le silence des autres chrétiens
pendant cet incident traduit non seulemEnt leur désapprobation de la
conduite du pr8tre mais consacre une certaine rupturG. car ils n1enten-
dent pas renoncer à leurs croyances.
En fait. le Drum~ont violent. emporté, qui brutalise les
indigènes. ne doit pas faire écran ct empêcher d0 voir le nouvenu
Drummont qui 9 au fil dcs événcm2nts, réf1échit 9 prend conscience de la
résistance des 98ns9 de sa solitude et de son échec. Il change et le
narrateur note l'éloignement progressif qui s'établit entre le maître
et son disciple. Denis 9 ùprès la conversation sur la construction de
la routc~ slindigne dc~
"ln pùtienc2 et de la complaisance" du R.P.S.
qui "n'E.'st certainement plus lui-même, tout cela est bicn étrange"(243).
DE même.rèpportant la conversation de Orummont et de l'animiste après
l'incident de la danst~ païenne. il s'étonne du IIgoû t récent qu'il mon-
tre à écoutC?r àe telles niaiseries" (244). Enfin~ lorsque Drummont
découvre les inconduitGs de son cuisinier~ il se retient de recourir
a ses m~thodes favorites de violence. Le narr~teur note que Ille R.P.S.
s'est 1ev~ brusquement~ ccmme pour sortir et se prècipiter sur Zacharie.
(242) 1~'loi1go BETI ~ Le. Pauvl!.2. ch!UA:t de Bomba, op. w .. p. 175.
(243) Ibid., p. 76.
( 244) Ibid., P. 103.

179
Autr2fois~ c'est ce qu ' i1 eOt fait in0vitab1ement. Mais) d'une façon
inexplicables il siest assis aussi brusquement qu l il s'était levé et
s'est mis à jurer en français ... " (245). Il nly a donc, à aucun moments
rupture entre le premier Drummont) sOr d~ 1ui-m~me et violent) et le
dernier Drummont habité par le doute et remettant en cause son action.
Les deux personnages se chevauchent tout au long de l'action. C'~st
peut-être la raison de son départ à la fin du roman; même revenu d2
ses erreurs) jamais, dans le contexte colonial, il ne serait &même
d' empêche:.:r 1~ resurq2nc8 du premi er Drummont. Il a dû êtrG dévoré de
doute sur ~a mission êvangê11qu8
bien avant 1lengagrnnent de 1l action.
1
La tournée qu'il effectue au pays Ta1~ achève de lui ouvrir les yeux.
Il reste singu1i0r qulau début du r08an. 1ui 9 convaincu de la 1ègit~­
mité d2 l 'h0gémcnie Gurop[enne. il développe la thèse de l'originalité
cu1tur~11ü des Africnins et insiste sur le devoir dlen tenir compte
dans tout projet de réforme. Ses diverses conversations avec Vidal
sont 1'occasion pour lui de faire le point et pour le lect8ur de pren-
dre la m2sure de son évolution.
Le jeune administrat~ur ~t lui semblent voguer à contre-cou-
r3nt. Autant Vidal débordl du zèle dlun prosélyte, autant Drummont
doute de l'opportunite et de la portée de son action. La conversion
de CG derniGr à l'africanitè S0. poursuit depuis trop longtemps pour
qu i ;l puisse S8 contenter de solutions de facilitê. A son interlocu-
teur qui exalte l'oeuvre évangélique, il rétorque en développant la
thèse du "vase déjà cuit!! :
(245) Non9~1 BET! s Le. Pa.uvlte. Chw:t de. Bomba.;. op. Ut., D. 220.

180
- "Une petite colle~ mon petit Vidal : a votre idée~ qliel
drame peut bi en surveni r à un moment ou à un autre à un vieil apôtre
comme moi ?
- !'Eh bien
Révérend Orurilmont
l'évangélisation est déjà. en
9
s
soi tout un dï2.me : rassembler un troupeau
le conduire n la bonne
j
destination. sans en perdre une seule tête ... Mais ce drame là
vous
j
en avez conscience depuis toujours.
- IlTrès just'è ~ mon enfant ! Ne voyez-vous donc rien d'autre?
- un autre en dehors de celui-la? Ah, ah~ ah ! ... je vous
aime bien
mon Père. En dehors de ce drame~là. mais vous rejoignez
9
1 'artiste, comm~ je 1 '3i toujours pr0tendu ~
vous me rejoignez et
vos problèmes deviennGnt d'0rdr2 esthétique
modeler une race com~e
on fait d'un Vnse
lui imposer la forme que l'on désire ...
j
- Justement, a interrompu 12 R.P.S. en riant
c'est la que
t
vous vous tr0mpez~ mon petit Vidal. Vous qui êtes amateur d'art~ prenez
donc un vase déjà cuit? essay~z de lui imposer votrQ forme à vous et
venez m'en dire les nouvelles" (246).
On retrouve sous cette formo im~géc la thèse de la négritude
ou de la personnalité africaine. Certes Mongo BETI~ ces derniêres
années 2n particulier. n'n pas êté tendre pour la négri~ude. D1autre
part, il ne s'embarrasse ps de décrirr2 ce "vase déjà cuit". Il reste
que 1es protagoni St2S de SOfl oeuvre romanl?sque résistent aux efforts
tendant à leur imposer une civilisation étrangère parce qu'ils sont
conscients je leur 5pécificitë cu1turell0.. BETI n'emboîte donc pas le
ras aux poètcs pour faire 1 '610g2 de là tradition. MGme s'il 2n assure
(2(16) l':longc BET! ~ Le- Pauvlle. Ch!r.,.Ut de- Bomba, op. w .. p. 62.

181
la déf2nse dans un contexte d0nn~) il n'est pas moins attentif ~ ses
li~ites. Il se contente ici de dégager un principe général ~ de noter
l 'êvolutian d0 son personnage et le divorce d0S interlocuteurs~ l'im-
PQtience de llun et la prudence de l'autrü. En vérité l 'heure de la
véri té a sonn,; pour Drummont qui va prendre une pl ci ne consci cnce dé;
rêalités qu'il a toujours niêes.
Paradoxalement. c'est Gncore lui qui~ avant l 'êpisode de la
danse païenne 2t l 'humiliètion de San0ù Boto
fait l'éloge de l'animis-
9
me (247). Il ~xplique ~ l 'ùdministrùteur dont il semble avoir pris en
mains la formation qul~lun(~ religion; pC'ur n'avoir ni Bible ni Coran 9
pour nlavoir inspiré aucune ~olitiqU8 de conquête. peut nlen être ~as
moins réel1e'i (248). S'il ne cDnforma P}S sa conduite de tous les jours
~ cette déclaraticn. il nlen reste pas moins qu'il jette un regard
neuf sur les choses. C'est Zacharie -ce mècrêant~ ce mat~rialiste~ qui
ne craint ni dieu ni diable- qui fait tomber ses illusions sur 13 con-
version des Africains. Sans aucun rnénagement~ il explique au bon père
Que HL'2s premiers d1entrc-: nous qui sont 3.ccourus à la religion" à. votre
religion" y sent v-:.:nus CO!Thl1l2 .§. une: 6c,:)le ûÜ ils acquerraient la r&vé-
lation Je votre secret - le s~cr8t de votre force~ la force de vos
avions~ de vos dkmins de fer" le S(2Cret de v0tre mystère ... J."\\u liQU de
cela, vous vous êtes mis à parler de Dieu, de 11 5me, de la vie éter-
ne11e ... etc. ESt:-C2 que vous vous imaginez qu'ils ne connaiss3ient pas
tout cela avant~ bien avant votre arrivee ? Ma foi~ ils ont eu
(247) Cl: sont à C(IUP sûr des comportements al/ssi contradictoires qui
ont conduit T. HELONE 8 parler de son insanité.
(248) !\\ij{mgo BETI ~ Le. Pauv'te. Cfvr.1,!J.t de. Bomba
op. U.t., p. 63.
p

182
l'impression que vous leur cachiez quelque chose. Plus tard
ils s'~­
9
perçurent qu'avec de l'argent ils pouvaient se procur0r bien dGS cho~
ses
et par exemple des rhanographess des automobiles) et un jQur
9
peut-être des avions. Et voil~ ! Ils abandonnent la religion, ils
courent ailleurs~ je veux dire vers l'èrgent. Voi15 la véritG, Père
le reste ce fl'est que des histoir2s ... I1 (249). Et le narrateur de
s'indi9nor du cynisme dG ZJch~ri2 et je relever 1~ ~remière mutation
du prêtre: illlChose curieuse
le R.r.S. l'écoutait iltb?ntivement ll
9

l\\u lieu de procédr.;r par sJutes d'hum2ur
Drumm()nt trCluve dans ce juge-
9
ment une confirmation de sa pensée rrofonJe, à savcir l'originalité
des cultures ôfricaines, l'existGnce d'un fort sentiment rcligieux 9
et le matérialisme envahissant de ceux dont il voudrait sauvegarder la
puret6 nativ(;.
On ne s'arrêtera pas aux Jspects contestables de l'assertion
sans ~uùnc~ dG Zach~rie. Il rest2 singulier que l'auteur n2 propose pas
l'exemple d1un s~ul protJgonist~ africain sincèrement converti au
christianisme. T. CASSIRER croit trouver cette exception dan§ le norrè=
teur. On ~eut alors se de~ander quelle est la part de malic2
de cam-
9
plicit~ et de mimétisme d)ns le comportement de cc dernier. Cette
r6s~rV2 de BETI doit être com~rise ~ la lumière de son intention pro-
fonde qui nlenglob~ pas l '010ge du christianisme. Son souci est plut6t
de montrer que 13 colonisat1·on constitue une entrave ~ la rropngation
de cette religion. De surcroit, il impute l léchec du héros
â des
9
erreurs de jUflement. Dru~';1cnt a qui tté l'Europe pour échapper à un
matérialisme ,,;nvahiss,",nt et S3uver des "primitifs:! qu'il croit dur
comme fer ïnn0cents et d'une pur~t~ otaviquc. La leçon que son cuisinier
(249) Monge SETI s Le Pauvne C~t de Bomba, p. 56.

183
vient de lui donner porte lentement ses fruits. C'est en vain qulil
s'évertue à subvertir les traditions dans l'espoir de combler un vide
qui nlexiste qUè dans son esprit. Il faut dire à sa décharge qu'au
terme de son odysséi:!. et cela suffi t pour· ~ffi mGr la thèse de son
tfjY\\J
insanité, il d8couvre la vérité. reconsidère son action et va jusqu'ô
remettre en cause l 'ooportunité de l'évang01isation. Il explique à son
interlocut(;;ur faveri, Vidal. que lices braves gens ont bien adoré Dieu
sans nous. Qu'importe s'ils l 'ent adoré a leur manière ... en mangeant
de 1'homme, ou en dansant au clair de lune, ou en portant au cou des
gris-gris dlécorce d'Jrbre. Pourquoi nous obstiner à leur imposer
notrG mani ère à nous Il (250).
L'ècqu;sition d'une lucidité de dernière heure unit Drummont
et MGdza (151)~ les deux principaux protagonistes de 1'oeuvre romanes~
que et anticolonialiste de Mongo BETI. Une sorte de gr5ce les atteint
lorsquE: tout semblE: pi2rdu. Tous d~;ux. au terme Ge leur aventure. renon-
cent ~ leurs
illusions et font l Géloge de traditions qui ont marqué
de façon indélébile las civilisations noir2s. Pour ce qui est de
Drummont~ sa. plus grMde d6couvGrte,3 trait: à la résistance des Afri~
cnins a son entreprise. A. C. BRENCH donne de cettü question une inter-
prétJtion pour le moins curieuse. Il note que
HeeS innocents -L8 Rév(}rGl1d Père Le Guen dans Le Ro"<" M"<"'La.c.ufé
pnr exemple"' placés ,1U milieu de P2uples primitifs ct ayant l'OCcè,sion
d'agir selon l'.1ur int~lligenc'2, sont abandonnés à ;~ux-mêmes. On ne peut
pas entièrement imputGr leur échec et leur désillusion aux qualités
sociales des Africains mais à leur plus puissant instinct de survie.
(250) Mongo BF.TI~ Pauv~eC~t de Bomba, 'op.
p. 230.
(251) Mongo BETI, ~4ion T~néef op. cit.

18~-
L'instinct personnel s'avère le mobi12 des personnages. les Africains
comme les missionnaires. Cette réaction primitive et bien pt-~u crédible.
dans le contexte des romans de 8ETI~ n'est pas naturelle mais résulte
de la pression qu'exerc2 sur ces gens la situation coloniale" (252).
Il faut ici faire d2S réserves sur l'innocence des mission-
naires et la primitivitê des Africains. Le critique anglais semble en
outre sous-estimer ~les qualités sociales': des Africains. Pourtant
c'est pour avoir touch~ au principe de l'organisation politique et
sociale des E~sazam que Le Guen déc12nche une crise qui précipite
son
échec. Drummont échoue pour s'ôtre nveuglêment attaquê i la famille et
aux crayanc0s qui en constituent comme le cim{~nt. Drummont ne se tram..
pG ni sur les raisons ni sur les moyens de la résistance des Africains.
Il d2clar0~'toujf)urs à Vidèl~, qu!lIil y a eu reut-être beaucoup de
Y'ésistances chez nous La la prop:1 t]aticn du christianismq. mais ccm-
bien dérisoires! On pt~ut dire que C2S résistances étùient extérieures 9
en surface. Ici) elles sont plus graves. plus profondes: elles con-
cernent le spirituel:1 (253). i\\insi ~Drumml)nt
saisit avec une remarqua-
ble lucidité les raisons de son échec. C'est bien pùrce ~u'il s'est
dttaqu2 aux croyanCGS dans une totale ignorance du milieu qu1il a com-
Cette d6couverte n'est pas infirmée par 1(; sentiment des
Pj"otàgonistes africains dans l'o0uvrc dG BETI ~ DYDNG 12t PHILOl~BE. Ce
derni ('r c1ans UI: SOltCÙYI. B)~anc. a, Zangali, pnru après 11; ndépendancc
africainc) donne libre cours 0U rGssentiment des Africains qui
(252) I~. C. BRENCH; The. MoveY..JA:t.-6 1 Inhe.~IJ..I1c.e.p in French Afri ca.
Oxford University Press, 1967, p. 62.
(253) r'~ongo BETI, JV..<A,!lion Te!!.rrIinée, op. U:t., p. 269.

185
8nvisag0nt l'action J2S missionnaires comme une 02uvre de subversion
brutaiG. L'un d\\~ux s'interroge: uDis-moi quels sont les Blancs les
plus rGdout~b1es ... de ceux qui luttent contre les hom~es noirs ou de
ceux qui luttent contr~ les dieux ?II (254). Ur: autre abonde dnns le
mêm2 sens et s' 15er;" : Hi 1s /Tl?S 131 ancs7 se sont mi s dans 1a tête de
-
-
nous rendre étrangers sur notre propre terre! Quelle imprudence!
Et puis non contents de
nous humi1ier$ de nous exploitcr
de nous
1
mnssacr2r sans merci 5 ils ont poussé lsur tém6ritG jusqu1à s'attaquer
8 nos dieux protecteurs! Quel- sacrilège ll (255). On peut cependant
n~ter que là où l~s p2rsonnages de PHILOMBE se content2nt de crier leur
indignation, ceux de BETI recourent 5 des méthodes de r6sistance~
j'autant r1us 2fficaces qu i e11es opèront en lame de fond. Tous sont
attentifs ~ la gravitè de 1lagression 1~nc0e contr2 les sources de la
spi ritua 1Hé. Nul doute quo 10 Père :·iari us ne soit voué au même sort
que le Père Drummont. c'cst-à~dire ~ l'écn2c.
Ainsi. la subversion de lù société coloniale débouche sur la
naiss~nc2 d1un monde hybride constitu0 d'éléments disparates que rien
n~ semble devoir conci1i~r. Les prot2gonistes africains privés de
mOYEns de r6sistanc2 ouvGrt~~ sant condamnés ~ la ruse et au simulacre.
La traditi~n 52 trouve. dans CG context2, invQstiu de missions diverses
~t à l'occasion contradictoires. Elle doit servir tour à tour au triom-
phe du conservatisme et à 10 résistance à 11 agression cu1turo11e.
L'administrat2ur Laqueux qui rJdaute tout changement. souhnite sa sau-
vcgarde. III a conçoi t C()IThï18 un fact8ur de sttlbi 1i te:. 1e garant :je 1a
(254) René PHILO!:'1BE, UI1 SOftUeJl. B,er41C. à ZangaU, op. ci:t. J p. 25.
(2 5-.))
_
.
~b"
l
-tu.. p, 117 .

186
continuité coloniale. Ce n'est pas dire pour autant qu'il lui recon-
naisse des vertus particulières. La dérision dont il entoure Palmieri,
le seul africaniste de 1'univers culturel de SETI, prouve à souhait
qulil nourrit le même mépris culturel pour les Noirs que les autres
colons. Orummont qui s'accrochE à une vision mythique de l'Afrique,
lutte avec acharnement contrs la tradition. Il ne perçoit pas la con-
tradiction entre son attachement à cutte image dQ l'Afrique née à coup
sûr de l'exotisme littèrnire du siècl~ dernier et son devoir de mis-
sionnaire chrétien mobilis~ pour sa destruction.
Les Africains se replient sur leurs traditions pour résister
à la colonisation. Ils ne s'y enferment pas tous. les jeunes affichent
un net mépris pour el12s. Seuls les anciens les reprennent entièrement
à leur compte. En fùit. les Africains aspirent au progrès qu'ils con-
fondent bi en souvent avec un ma téri al i sme primai re qui ne se ramène
même pas
à
la recherche
du confort. Ils le réduisent à l'acquisi-
tion de certains objets.
C'est à ce niveau que s2 situe le malentendu. Les colons ne
comprennent rien aux traditions pour lesquelles ils n'ont que mépris
et qu'ils voudraient extirpGr. Les Africains aspirent à un progrès
sans significùtion prcfondG. Ils voudraient 12 superposer aux tradi~
tians auxquelles ils n'entendent pas renoncer. Il est vrai qulà la
suite des protQgonistes noirs du V~eux Nèg~e et ta Médaitte, ils ont
lG sentiment que le progrés coloni)l ne les concerne P3S. que dans
10 contexte du moments ils sont moins une fin qu'un moyen.

187
DEUXIEME P~RTIE
TRADITIOf\\j ET PROGRES
L'INSERTION AU MODERNISME - Le progrès colonial (188) ~ la contes-
tation du progrès (198) ; la méfiance (212)
les séductions (221).
DE LA CN~PAGNE I~ LJ'\\ VILLE (225) - La Campagne. (227) : la repré-
sentation (227) ; le royaume d'ehfance (273) ; l'effondrement des valeurs
traditionnelles (285) ; vers de nouveaux horizons (291).
- L'Exode. ~ : les raisons(293);
l'évasion des conditions de la vie rurale (295) ; l'évasion de la tradi-
tion (302) ; le mirage de la ville (309) ; les formes d'évasion
(314) ~
signification de voyage (316) ; une tradition d'écriture (317) ; la structure
des oeuvres (330) ; la pédagogie (341).
- La vitte. ; ~a représentation de
la ville (352) ; des visions contraires (352) ; l'espace urbain (364)
les insuffisances (368) ; la priorité aux problèmes humains (378).
La nouvelle socié-
té (380) ; un marché de travail (383) ; les bouleversements sociaux (392)
la nouvelle élite (405) ; l'argent (424) ; le pouvoir politique (436).
La libération des
traditions (448) ; les tentations de la ville (458)
l'individualisme (479)
la dégradation des moeurs (490) ; les métamorphoses de l'individu (502).

188
Ainsi
au moment où. à la suite des africanistes~ les roman-
t
ciers concentrent l'éclairage sur les traditions et cultures africai-
nes. se pose le problème du progrès. autrement dit
de leur avenir.
Dans un premier temps, les travaux des africanistes les ramènent à une
conscience aigue de leur personnalité culturelle qu'ils définissent
en relation avec la situation coloniale. Ensuite, ils posent le problè-
m~ du départ de cette situation première. L'attachement à la spécifi-
cité culturelle africaine rend les écrivains plus attentifs à la situa~
tion coloniale et três vite l 'ëxaltation des cultures africaines. con-
trairement à ce qui s'est passé dans la première phase de l'évolution
du roman~ serù le signe de l'opposition au colonialisme.
Les romanciers mettent l'accent sur l'identité culturelle des
Noirs qui sont l'objet de multiples tentatives d'assimilation. Ce fai-
sant, ils prolongent le message des africanistes. Ils insistent tout
pGrticulièrement sur les v~lleités d'occidentalisation des Africains
par les missionnaire~ et la farouche résistance de leurs ouailles. Ce
n'est pas dire pour autant que. dans l'univers de roman africain. les
personnages soient hostiles au progrès, qu'ils n'2n ressentent pas les
mille séductions. En fait. la confrontation culturelle. les conflits
culturels. la subversion des structures et croyances de la société tra-
ditionnelle~ tout comme l'attrait du progrès, posent le problème de
l'insertion des Africains au courant de modernisation. Ce n'est d'ail-
leurs pas dire pour autant que le choix leur soit
toujours laissé.
Les romanciers mettent souvent l'accent sur l'arnbiguité de leurs 'posi-
tions. []J-UII(;! f;~ fls ne peuvent rester indifférents aux changements
suscités autour dieux par le progrès et qu'amplifie et multiplie un

189
véritable matraquage publicitaire auquel L. KESTELOOT s'arrête longue-
ment. Nul doute que leurs réactions soient contradictoires. L'expérien-
ce les incite a la prudence voire a l 'hostilité, mais l'attrait de
l'inconnu, surtout de la part d'une jeunesse impatiente, et la coerci-
tion aidant, ils finissent par s'ouvrir à une forme de progrès qu'ils
ne comprennent pas.
Il faut simplement se rendre à l'évidence. C'est CESAIRE qui
pose le problème du
progrès en relation avec la colonisùtion et procè-
de à la critique du progrès colonial de façon véhémente certes mais
pertinente. On retrouve dans nombre de romans des aspects de cette polé-
mique repris et illustrés avec plus ou moins de bonheur. C'est dire que
les personnages romanesques, devant l'agression dont leurs cultures
font l'objet, ne se replient pas purement et simplement sur ces derniè~
res. Ils s'avèrent particulièrement attentifs à la modernisation. Le
mérite de l'auteur du V~cour~ ~~ t~ cotoni~m~ aura été d'avoir
attaqué la colonisation sur son terrain de prédilection pour y conduire
son oeuvre de démystification. En fait, CESAIRE ne se montre pas tou-
jours plus nuancé ou serein que ses adversaires. Il a l'excuse de
défendre une cause juste et de n'être mû que par des considérations de
justice et ae solidarité.
Il porte ainsi au premier plan le â6bat autour du concept de
progrès et du progrès colonial en particulier. Il se garde de s'engager
dans la môme voie que ceux qui prédisent a l 'humanité un progrès rêgu-
lier~ harmanieux~ uniformisant qui se fonderait sur un universalisme
technologiquG et prendrilit pour exemple l'évolution du "melting-pot ll
américain. Il laisse à leur confort philosophique les G. DUHAMEL 9
A. SIEGFRIED ... qui exaltent inlassablement les progrès de la civilisa-
tion technicienne.

190
Le.. j)Ùe.OWlJ.J .6U/l. le. Coioniawme.. se présente comme une oeuvre
charnière. Il reprend à Gon compte la revendication de 1'identité cul~
ture11e implicite dans les romans de la première 9énération~ mais ouvre
et radicalise le débat autour du progrès.
Certes les premiers romanciers ont tous été acquis a l'idée
de progrês
mais aucune ligne de force idéologique n'est venue~ a des fins
9
d'efficacité) mettre de l'ordre a leurs positions. Le contexte fait un
devoir il tous de défendre le changement sans toujours 2n mesurer
les con-
séquences. Le modernisme auquel ils adhèrent ne peut en rien constituer
qu4
une source de perturbations. Pour cux~ il s'agit tout au plus de réforme! /
ne mettent
pas en cause les structures profondes de la société. Le héros
des Tnniô Valonté6 de. Matie. apprend a 11éco1e professionnelle un métier
qui entraînera son déclassement social et jettera le discrédit sur toute
sa fami11~. Il porte atteinte au principe de la stratification sociale au
nom du progrès. CG personnage romanesque~ jeune et de formation sommaire,
ne peut mesurer l'étendue des dtsûrdres que son non conformisme peut
entraîner.
Félix COUCHORO adopte une position différente de celle de
Mapaté DIAGNE. Il ne fait pas l'éloge du progrès mais entreprecd
de va1o=
r1ser sa culture en fonction des critères de l'Europe. Il s'évertue a
montrer que les Noirs vivent dans leur pays les mêmes réa1itfs~ que les
mêmes problèmes de passion
de religion, de morale S'y posent qu'en
9
Europe. A partir d'une conception faussement unitaire de la civilisation,
il poursuit une démonstration fond8e exclusivement sur les arguments ana~
logiques.
Le héros de VogUÂ.cimi
le roi Guezo, s'avère plus nettement
r
acquis au pragrès s au changement. Homme d'Etats il essaie de percer
les arcanes de l'avenir politique
de son
royaume. Les réalités auxquelles
il est confronté le confirment dans sa prescience des dangers qui

191
guettent son pays. Il a perçu le message d'une Europe à la fois phi1an-
thrope et m2rcanti1e. Attentif à sa critique des traditions déhoméennes~
il n'est pas loin
d'abonder dans le même sens que l'Europe. Nombre de
traditions~ vénérables parce que issues de la nuit des temps, affai-
blissent
le pays car elles sont cruelles, sanglantes, violentes. Pour
Guezo. le progrès c'est la recherche de la prospérité par d'autres
moyens p1us pacifiques. Son adhésion au progrès reste li~ i ~ vision
inquiète de l'avenir.
Quant à Ousmane SOCf, il se fait 1 lécho plus net des associa-
tionnistes et développe la thèse du métissage culturel. l\\lors que HAZOUME
semble croire à une insertion de 1IAfrique au modernisme qui ne soit
pas préjudiciable à sa spécificité culturelle, S~qui saisit la socié-
té africaine à 1 l état de crise, appelle de ses voeux une "civilisation
métisse ll dont il précise les composantes sans références aux valeurs
morales (1'. Le moins que 1Ion puisse dire, c'est qu'il définit l'ap-
port afric~in en s'enfermant dans le contèxte de colonisation des
années 30.
( 1) et K~~. op. ~.• o. 105 Gt tout particulièrement la note en bas
de page ainsi établie:
"une UvLf.i.6lLÛon méW.6 e ~ .f.' appolVt a.t!U.c.aht c.ott6..t.6te en n0.6 ma.ti.èJtelJ
pJte.mLèJtM de toutelJ .6olLtu poWt fa c.oYl..6ommat-ion CL.t .t' indwdJu.e ewwpéen-
ne ; dctn,!> fe domaine de R.'a!r.-t noba:. ~Clif.ptwi..e.
"btatt6paJtetLtef1 qui elJt à
fa. ball e6Ji!c.ubiAme." 11 en pe..ùw..uz.e e;t en f., c.u.f..ptuJte .; nobr..e mtL6ique .6 ync.opê.e
dorU:. fu JtwnbM ct ,tu .6w.i.ngf.l 60nt dan.6Vt .te. monde enti.eJt et Mnt ta.
.6oWtc.e d'une nouveue. -trz..6piJuLtlon mtL6ic.a.R.e,eJ'lQin .te .6a.CJLi6ic.e. de. no/~
.6ofd.fUA quA. ont Ve.M ê. .eeWt .6an.g paJvtout ave.c. une mag..u.6ique abnégation
pOUlt .e.a. .6a.uvegl1Jtde dlZ. fa. uvilMcUJ..on e.t de .ta UbeJLté. du hommeA ri.

192
De toute évidence ces premiers romanciers sont ainsi acquis
à l'idée de progrès mais d;un progrès lié au contexte colonia1. HAZOUME
qui réhabilitG dans Voguic{nu. les cultures afric~in8s se prononce pour
un progrès qui
adoucisse et II civ"ilise ll les traditions. Il n'envisage
pas la qU2stion sous l'angle du m0tissage - la distance chronologique
exclut Cctt8 solution. Il ne s'agit pour la société africaine que d'o-
pêrer quelques mutations pour mieux absorber le choc de l'Europe. Guezo
l'explique longuement au Vidaho dans l'épisode où,à l'intention du
prince roya1 il fait la lumière sur son action politique.
9
Ousmane Socé croit au progrès et à l'évolution vers l 'émer~
gence d'une civilisation nouvelle qui ne serait plus ni africaine ni
européenne mais qui emprunterait ses vertus tout à la fois
~ i'Europe
et à l'Afrique. Il s'ouvre ainsi a un~ propagande officielle qui slem-
ploie à trouver une nouvell~ légitimité à la colonisation et dont on
a relevé l'écho dans les préfaces des premiers romans africains (2).
Au lendemain de la guerre
l'évolution rapide des événements
9
crée les circonstanc0s de la remise en cause du colonialisme. C1est
dans ce contexte que CESAIRE lance 50n pamphlet qui exprime une prise
de position on ne peut plus nettG centre la colonisdtion. Il fait plus,
il établit les bases d'une idéolugie ~nti:olonialiste qui entraîne le
rev i rem2nt de l' équ i pe de Il Pré sence flfri Cè i ne Il et l 1 émergence dl une
négritude plus !nilitant~. En effet
Henri BRUNSCHWIG qui s'est longue-
9
ment penché sur cette p2riode reconnait un rôle central à Césaire. Il
note en outre, s'agissant de l lévolution de IIPrésence Africainel! ,
qu"l au départ les intel1ectuf:?ls noirs avancèrent la main dans la main
(2)
c6. SUpM... p. 5 6 .s q .

193
de leurs collègues blancs. Ensemble; ils proclamèrent que leur but était
la création d'un nouvel humanisme~ non la lutte politique. n faudra long-
temps attendre, jusqu'au lenàemain du congrès de Paris en 1956, pour que
ces intellectuels subordonnent l'accomplissement de leur mission culturel-
le à l'indépendance politiqu<; àe leur territoire ll (3). Il faut ici rf;tenir
le passage des écrivains noirs de positions universalistes, humanitaires.
généreuses et ccnfortables, à d'autres inspirées par les réalités colonia-
les. Il faut, d'autre part, noter que si la formulation nette de ce revi-
rement qui traduit une mutation très importante des écrivainâ noirs date
du congrès des Ecrivains et Artistes Noirs de 1956, il n'en demeure pas
moins que les prises de position qui ont conduit au
vote de la fameuse
résolution sur l 1engagement de l'écrivain (Congrès de Rome) sont nettement
antérieures à cette date. La preuve en est que les oeuvres illustrant le
passage de la II primauté du culturel" à la II primauté du jJolitique ll avaient
déj8 vu le jour. Les premiers romans anticolonialistes sont sortis en 1954.
Il faut chercher le point de départ de cette évolution dans
Le V~co~
~~ ie Coto~me et ses lignes de forces dar.s les communications de
CESAIRE aux divers congrès de Paris et Rome.
Les romanciers reprendront
à leur compte et par dl aut,-es moyens 11 ana lyse
que CESAIRE donne de la
situation coloniale et du problème du progrès. Clest depuis la parution du
pamphlet précité que lô contestation du progrès est passé au premier plan
du roman. L'écrivain ne se contente· rlus de dessiner son identité culturelle.
Il montre comment on attente à cette dernière sous prétexte de modernisation
ni innocent.
le premier, CESAIRE explique que le progrès nlest ni neutre,Al~ l'étudie en
(3) H. BRUNSCH~JIG, L'Avè.nement de f'A6tUqwl No-ûte.. op. cU..• p. 198.

194
r~lation nV8C le contexte colonial pour montr~r qulil constitue un
prétexte commode qui couvrG toutes les violences et donne bonne cons-
cicnce aux colons.
Il faut cepGnd~nt sc hâter de préciser que, tout comme SENGHOR,
CESAIRE est acquis au progrès ct au métissage culturel, mais il a mon-
tré abondamment que le contexte colonial n'est favorùbl'2 à l 'épanouis-
sement ni de l'un ni de l'autre (4). Son propros est de démystifier
4/fofJQ S
l'entreprise coloniale et de montrer que le progrGs en est le prétexte
commode mais pas la motivation profondc. Dans une de ses envolües véhé-
mentes dont
il è. le secret, il répond aux apologistes de la colonisa-
tian qui 2n eX.3.ltent les II r éalisations 'l • Il ••• on me parle de progrès,
de "réalisation", de maladiGs guéries, de niveaux de vie élevés au-des-
sus d'eux-mêmes.
Moi, je parle de sociétés vidées d'elles-mêmes, de cultures
piétinées, d'institutions minées, de terres confisquées, de magnificen-
ces Qrtistiques anéanties, d'extraordinaires possibilités supprimées.
On me lance à là tête des faits, des statistiques des kilomé-
trages de rout2s, de canaux, de chemins de fer.
Moi, je parle de milliers d'hommes sacrifiés au Congo-Océan.
Je parle dG ceux qui, à l 'heure où j'écris, sont en train de creuser à
la main la port d'Abidjan. Je parle dG millions d'hommes arrachés à
leurs di~ux, à leur terre, à leurs habitudes, à leur vie. à la vie, à
la danse, à la sagesse" (5 ). Nombre de romanciers parmi les plus dC:ter-
min6s contre la colonisation puiseront dans ce texte ll!ur inspiration.
Certains personnages romanesqu0s traduisent la conscience que le progrès
colonial ne les vise pas, qu'ils ~n sont les mOY2ns m0is non lGS
(4) Tout particulièrement dans sa communication au congrès de Paris
(1956) intitulée C~e ~ Cofo~ationF art. cit.
(5) Aimé CESAIRE, V~eo~ ~Uh te Cotoni~mei op. eit. i p. 19.

195
bénéficiaires. f, titrG d'exemple~ on peut évoquer deux points limites,
dans l' éta t actu2 l des choses 1 d,;? l' évo l uti on du roman. Dans Le Vieu.x
Nèg~e et ta Méd~e.. lors du vin d'honneur, les chefs africains mon-
trent qu'ils ont conscience d'être pris ùu piège du progrès (6). Dans
Le. Roi AfbeJLt t'E6Mdi
le chef Ndengue parle Bdes étrangers qui vien-
J
nent nous faire travailler chez nous~ pour eux» et se vantent après de
nous fa ire du bi en" (7).
CESAIRE reviendra à la charge en 1956 pour· montrer que le
progrès colonial est pour le moins fatal aux traditions et cultures
africaines et que le progrès vrai confinerait au suicide du colon. Il
affirme que Ill a colonisation se traduit à délai plus ou moins long par
la mort de la civilisètion de la société colonisée l' • Il s'arrête longue-
ment -peur en montrer la faussetê- sur l'assertion selon laquelle 'Isi
la civilisation indigène rneurt~ le colonisateur lui substitue une autre
civilisation~ une civilisation
supérieure à la civilisation indigène
et qui est prÉ:cisément la civilisation du colonisateur"(8).
1l montre à 1a sui te dt: Mi\\LINOI~SKI -dont il cite le Vyn.amü,,6
06 cu.ttu.ne.- qu~, ne travaillant pas à sa propre mort~ la colonisation
a toujours prénr& le "don sé l ectif ll au progrès i ntègral. Et de montrer
-les romanciers d\\:? même à sa suite- que ce "don
sélectif" n'est com-
mandé que par son seul intérêt. Voulant battre en brêche les thèses des
thuriféraires de la colonisations il met l'accent sur la contrepartie
de ce progrès sélectif. Il explique longuement~ au congrès de Paris s
qu'il nlenfantG qu'une mosaïque culturelle, une culture à l'image de
(6) F. OYONO~ Le Vie.u.x Nèg~e et.fa Médaiüe.~ op. cLt., pp. 148-149.
(7) Francis BEBEY, Le. Roi Atb~ V1E66idi, op. cit., p. 124.
(8) Aimé CESAIRE, C~e. et Coto~ation, art. cit., p. 196.

196
l 'habit d'Arlequin (9). Après avoir souligné le rapport étroit entre
le progrès et la liberté, le conditionnement du métissage par la liber-
té des cultures en présence (10); il explique la raison pour laquelle
la Tunisie et l 'Inde, libérées. se sont engagées dans la voie de la mo-
dernisation avec plus de détermination que le régime colonial. Il en
vient à rendre le progrès colonial responsable du blocage des cultures
africaines: "Le grand reproche que l'on est fondé à faire à l'Europe.
c'est d1avoir brisé dans leur élan d2S civilisations qui n'avaient pas
encore tenues toutes leurs promesses. de ne leur avoir pas pennis de
dévelo~per et d1accomplir toute la richesse des formes culturelles dans
leur
tête" (11). Cette assertion nlest pas sans rapport avec une cer-
taine nostalgie de la tradition que l'on relève dans nombre d'oeuvres
littéraires singulièrement romanesques (12).
On ne sait quelles oeuvres. quelles situations. quels person-
nages ont pu inspirer à KIMONI la distinction qu'il établit entre l'at-
titude des poètes et celle des romanciers au regard du rrogrès. Ne p~che-
t-i1 pas par excès de simplification lorsqu'il écrit que: "toutefois
des revendicaticns des romanciers ne sont pas de simples répétitions des
griefs des poètes de la négritud0. Autant ceux-ci discréditàien~ on
sien souvient, l loeuvre coloniale en ln considérant en bloc comme un
(9) Aimé CESAIRE~Cutt~e et Colo~ation~ art. cit.~ p. 201.
Il note que: "daM tout pa!J.6 c.olorU.-6é; nou-!\\ C.Ol1.6tatOI1.6 que. fu ,~ynthè6e
haJUrlorUe.UMZ. que. C.OI1.6ü.t.u.ai.t. .ta. c.u.U:u!r.e. ..ind<..gène. a été cLWJ.>oute. ex. que.
.6 'I:f e..6t .6ub.6titLté un pUe.-mê.-r~e. de. :t!L'Jv.Lt6 c.utt~e.û
d' o!U.-g..ine. d<..66éJte.nte.
J.> e. c.he.vauc.hant !.lal1J.l .6 1 heuunon-i.1J .2Jt.
C' (lAt la batLbevUe. pail. l' anall.c.Me. c.ui.-
tJJ.Jte.J!.Y...e.Il •
(10) Aimé CESAIRE, Ib..id., p. 202.
(11) Aimé CESAIRE. V~c.o~ !.l~ fe Colonialisme. art. cit. p. 6.
(12) Co. 3e partie.

197
acte d'agression~ et en rejetant les valeurs de la culture occidentale
~ priori comme artificielles et décevantes, en raison de leur soi-di-
sant. incompatibilité avec l'âme nêgre
autant les romanciers s'appli-
i
quent à placer le débat non pas d'abord sur le plan du conflit des
cultures, mais au niveau d'une attente non comblée ll (13).
De toute évidence? cette distinction nlest pas claire? le
thème de III 'nttente non comblée" peut-être relevé dans la plupart des
oeuvres romanesques antérieures 5 1960. D'autre part, la démarche des
contestataires de l'oeuvre coloniale décrite par KIMDNI n'est pas exclu-
SiV2 des poètes. Elle reste caractéristique de l'oeuvre de BETI comme
de celle d'OYONO.
Ce critique revient avec obstination à son idée et affirme,
p&remptoire, que '!les romanciers disent clairement ce qu'ils attendent
de la culture occidentale et le formule avec franchise. Ils disent
qu'ils avaient espéré en vain qu'ils partageraient avec les colonisa-
teurs des bienfaits de l 'nccidentalisation de l'Afrique sur un pied
d'égalité ct dénoncent l 'inég~lité de chance et des moyens entre les
colonisateurs et les colonisés. A leur opinion~ c'est l'intérêt des
colons et non pas celui des Noirs qui donne à la société sen orientètion
générale" (14). Certes? le progrès est contesté. dénoncé, en relation
avec le contexte colonial. Il reste que KIMONI semble 2xpliqu~r l'atti-
tude des romanciers dG 1) seconde génération par une réaction de frus-
tration
ce qui est contestable car OYONO et BETI, pour ne citer que
1
ceux-là
au terme de leurs études universitaire~étaient appelés
i
à jouer
un rôle Gnviable dans le contexte de l'époque. KIMDNI semble avoir perdu
(13) Iyay KmONI ~ Vu,tin de ta U:ttéJuW.vLe Néglto-a6JUc.aÂ..Yle ou Pltobléma-
.tU[ue d'une CuJ:tuJr.e
op. w., p. 190.
p
(14) Iyay KIMDNI, ~b~d., p. 191.

198
de vue la politique de l'nssimilation dG l ' 81ite africaine qui montrG
bien que la colonisation savait rendre ho~nGge au mérite personnel. Ce
sont pourtant OYONO ct BETI qui ont porte les coups les plus rudes à
la colonisation. On ignore
d
j
' 3utre part~ si KIMONI voit dans l'atti-
tude des romanciers une réaction dG caste ou de r~présentants d'un
peuple dont ils disent la décc~tion. On peut cependant slaccordcr avec
lui lorsqu'il ex~lique la contest~tion du progrès par sn nature colo-
niale.
Il reste que lion peut rendre compte~ en relation avec le
V~co~ ~~ f~ Cofo~~m~i des réactions que le problème de l'inser-
tion de l'Afrique au progrès inspire aux romanciers. Ces dernières sent
de plusieurs sortes. Cel les sur lesquell(2s les romanciers mettent le
plus l'accent sont chez les Européens un souci tr0s net de légitimation
de la colonisation par le ~rogrès. Quant aux personnages africains~ ils
affichent une méfiance durèble Gnvers tout chôn0ement~ mais~ si parado-
xal que cela puisse paraitre
ils ne sont ~as sans ressentir les séduc-
j
tions 1du courant novateur.
Il VJ sans dire qUJ pour nû~br2 de personnages, au sein de la
communauté E~uropéenne~ la volonté d;;:; modernisation reste inséparable d0
la colonisation. A leurs yeux -du m0ins le répètent-ils dans les revues
de l 'époque- la n0cGssit2 s'imros2 de tirer les Noirs de leur sommeil
lethargique pour leur permettre de jouir des bienfaits du progrès. Les
romanciers ont vite fait de montrer que la thèse du progrès des Noirs
n'est qu'un écran de fumée destinée à cacher l'exDloitation dont l'Afri-
queque est l'objet, et que les bonnes intentions des c610ns jurent pour
le moins avec le mépris sinon la hèine racidle qu'ils portent aux Noirs.
Bien entendu, les romanciers nG s'embarrassent pas de nuancfes ; dans

199
leurs oeuvres polémiques~ ils se gardent de rendre compte objectivement
de l'oeuvre coloniale. On peut même! not~~r que lorsque le progrès est
indéniable, ils S2 hâtent de mettre en cause ses conditions.
Ce~2ndant l'important. ici. réside dans la satire du colon.
Les romanciers excellent à dénoncer sa bonn2 conscience acquise sans
grand dommage et lui reproche~t de procéder par simplification. Le
monde dèns lequel il évolue ne comporte que deux tons. deux catégories~
deux types de valeurs morales. D'une part. il se heurte a la tradition
qu'il ne comprend pas ot qui se confond dans son esprit avec la regres-
sion~ la barbèrie ou tout simp12ffient le contraire du proarès. Il a le
sentiment d'avoir ëtl? mobilisé contre elle. Il agit et pense~ j'autre
part~ cowme si sa mission était de
dispenser le progrès aux Noirs même
s'il ne croit pas un seul instant que ces derniers puissent l'accueillir.
F. OYONO entre autres a fort bien décrit ces attitudes contradictoires
des celons au regard de la mod\\?rnisntion de l'Afrique. Ensuite. les
colons donnent libre cours à leur mentalité d2 croisés; ils s'inqui5~
tent de la situation de la France où IIdes Nègres sont maintenant minis-
trGs à Paris ll (15), du destin dG la République et de la IICivilisation ll •••
devant la mont6e des '~6rils jaune et noir!' Tous~ en faits attestent leur
conscience d'évoluer dans
un monde en noir et blanc, et pour une fois
ces couleurs recèlent une valeur qui dépasse le simple symbol'isme. De
toutes façons
évoluant en dehors du courant africaniste, ils tirent de
j
ce manichéisme certitudes et confort moral qui légitiment tout à la
fois le paternalisme, le mépris et les violences du monde colonial.
Dès les débuts du roman africain, cette vision sommaire est
1éguée à des protagoni St2S~ INoi rs. On 1a relève dans Le./.) T/to-L6 VoioYLté6
de Matie où, porte-parole de llauteur lui même appartenant à la première
(15) F. OYONO. Une Vie de Boy. Paris: Julliard~ 1956, p. 83.

200
génération d'instituteurs africains
le jeune héros, Ma1ic) prend parti
9
pour le monde nouveau que oIes étrangers comm~ncent à imposer. Il distin-
gue fort bien l'inertie de l'Afrique ancestrale et les perspectives
de changements qui lui sont offertes. Détorminé à s'évader de la tradi~
tian, il répond à ceux qui voudraient le voir renoncer à son projet:
liCe n'est plus le moment de parh:r d'origine et de caste. Les hommes ne
se distinguent plus que par le travùil, par llintül1igence et par leurs
vertus. Nous sommes gouvernés par la FrancG, nous appart0nons à ce pays
où tous les hommes naissent égaux': (16).
Cette apologie de la colonisation va de pair avec adhésion à
la politique d'assimilation qui identifie la colonisation et le progrès.
Elle permet de saisir les raisons du mépris que l'on porte aux tradi-
tions. R. RANDAU,romancier colonial de grande notoriété, n'hésite pas
à opposer le progrès dont la
colonisation est porteuse aux IIfata1ités
ancestrales ll (17) des Noirs. Cette vision se prolongera dans le roman
africain jusqu'à la veille des indépendances.
On comprend que CESAIRE,engagé dans une oeuvre de démystifica-
tian de l'entreprise colonialc,ait pris le soin de dénoncer le progrès
colonial. de précis8r s~ nature, ses conditions. sa finalité. Polémiste
de valeur, il affirme que Il ••• cela revient à dire que l'essentiel est
(16) Amadou MapatG DIAGNE. L~ ThO~ Volont~ de Mati~1 Paris: Larousse.
1920, p. 27.
Research in African Literature~ vol. II. n° 1. Spring 1971. pp. 8-9).
(17) Robert RANOAU. P~é6ac~ à i'Emp~e du Mogho Naba de V~ VELOBSON p
op. c.i:t.

201
ici de voir clair. d'entendre dangereusement, de répondre clairement à
l'innocents question initiale: qu'est-ce
en son principe que la co1o-
nisation ? de concevoir de C2 qu1elle n'est point; ni évangélisation.
ni entreprise philanthropique. ni volonté de reculer les frontières de
l'ignorance~ de la maladie. de la tyrannie, ni élargissement de Oieu.
ni extension du Droit ... lll'(18). AinsL CESAIRE refuse à la colonisation
toute légitimité historique, tout~ possibilité d1idéùliser sa finalité.
Il montre avec véhémence mais non sans talent que le progrès des Noirs
ne constitue qu'un prétexte commode mais qu'il nlest poursuivi en rela-
tion aVGC aucun des idéaux démocratiques. humanitaires ou chrétiens de
l'occident. Il explique la colonisation et le progrès qu'elle s'évertue
à
répandre en référence à "une forme de civilisation qui, à un moment
de son histoire, se constate obligée. de façon interne, d'étendre à
l'échelle mondiale la concurrence de ses économies antagonistes" (19).
Cette interprétation trouvera un écho des plus limités dans le roman
africain qui ne s'est pas préoccupé de gécpolitiqu2. A la suite de
des
CESJHRE~ on peut saisir les .raisons du passage i
premières oeuvres
roman2sques
-Lu Tltoù Vofon,tf..J.J de. Milic.
Fo/tc.e..-Bortté- vouées à l'éloge
p
de la colonisation; à d'autres postérieures à 1950 violemment hostiles
à l'entreprise coloniale. On comprend de même l'accusation que tout au
long de cette diatribe, CESAIRE porte contre l'Europe, d1avoir au nom
du progrès bloqué llévolution d2S cultures africaines et privé ces der-
niers de leur dimension spirituelle.
(18) Aimé CESAIRE~ VÙc.o~ ~un te.. Cotoni~me..p op.cit. p pp. 6-7.
(19) Aimé CESAIRE. ibid., pp. 19-20.

202
Car les thuriféraires de la colonisation mettent in1assùb1e-
ment 1laccent sur le progrès ~atérie1 des Ncirs. CESAIRE s'élève contre
ce matraquage publicitaire qui exa1t2 1 loeuvre coloniale. Cette derniè~
re, même si elle n'est pas aussi négative que 1lont. soutenu CESAIRE et
ses émules, s'était développée dans des conditions sOuvént critiquables
pour ne pas dire épouvantables.
Tout ce tapage publicitaire étùit destiné, d'une part~ à con-
vaincre 1'Africai~ de la nécessité de rejeter ses traditions et de liau~
tre, à imposer à 1'Européen mal informé 1limage d1une colonisation
source de progrès pour les Noirs. Mme l. KESTElOOT décrit fort bien la
situation de ce dernier qui ne comprend rien a 1, "ingratitude 'l des Noirs
dressés contre cette prétendue oeuvre de progrès: "... l'honnête homme
occidental, surtout s ' i1 nia jamais vu les colonies, se sent à la fois
troublé et scandalisé. Il s'étonne de ce dénigrement appuyé, systémati~
que d1une oeuvre qu ' i1 avait toujours crue bénéfique. les revues colo-
niales lui disaient la sollicitude de l'Europe pour ses colonies et s
photos à l'appui, énuméraient avec satisfaction les bienfaits dont la
mtre patrie gratif~ait ses enfants d'outre-mer: réseaux routiers et
ferr5s, v;lles-champignons~ hôpitaux et dispcnsaires~ assainissement des
régions marécageuses~ r6gression spectaculaire des fléaux comme la
fièvre jaune, la malaria~ l~ lèpre, la maladie du sommeil. A ces réali-
sations mJtërielles ne s'Jrrêtai~~t ~~S l'effort de 110ccident : les
missions humanisaient des moeurs parfois cruelles, on ouvrait des écoles,
on s'occupait de la formation professionnelle de l'indigène et de la V8-
cation ménagère de son épouse. Fréquemment de spectaculaires expositions
insistent)sur 1 loeuvre civilisatrice européenne~ en Afrique ou en Asie,
et la collection du 8utfeti~ de ta F~ance d'O~e-M~p consultée par
acquis de conscience est rassurante: partout la même apologie des

203
réalisations coloniales, dont témoignent en outre les discours et
rapports officiels
et qu1appuyent d'abondants articles sur la produc~
j
tion~ les investissements, le développement économique ...11(20).
On peut lire ici comme une illustration de l 'orientation
exclusivement matérialiste de la modernisation. Elle trouve sa légiti-
mité dans ses réalisations économiques. C'est Gn leur nom qu'elle sacca-
ge les traditions et cultures autochtones. CESAIRE avait fait un sort au
triomphalisme des colons et liê les résultats atteints à une volonté de
profit peu scrupuleuse. L. KESTELOOT~ analyste pénétrante de l'oeuvre
Césairienne s illustre ici fort bien cette position qui consiste à ~ne
pas séparer l 'oeuvre considérable des colons des conditions souvent
épouvantables de sa réalisation. De-là est née l 'habitude, depuis le
V~co~ ~~ le Coloni~mc, de procéder à des fins militantes, à la
critique en règle de l 'oeuvre coloniale. L'objectivité n'étant pas de
saison, on n'épargne pas l'oeuvre sociale des missionnaires que l 'on
assimile à une entreprise de subversion (21). Pour ne s'en tenir qu'aux
plus représentatifs d~s ro~ancicrs engagés dans l'anticolonialisme, il
convient de garder à l'esprit l 'ôttitude des Européens dans Une Vie de
Boy. De toute évidence, ils ne croient pas au progrès des Noirs.
M. Salv)in, l'instituteur qui pr0tend sans grande conviction trouver
quelques exceptions ~la rGgle qui vouerait les Noirs aux ténèbres de
l'ignorance éternelle, voit tous les colons se dresser contre lui et lG
traiter pour le moins d'origin~l (22). Dans une démarche soucieuse avant
tout de la contestation du syst0me colonial, les romanciers réduisent
(20) L. KESTELOOT, NégJvU:u.de e;t .s..Ltua,:Uon Coloniale., Yaoundé
Clé, 1968 9
pp. 57-58.
(21) Mongo BETI, Le Pauv~e C~t de Bomba, op. cit., p. 21.
(22) Ferdinand OYOMO, Une Vie de Boy, op. cit. p. 48 sq.

204
l'oeuvre de ce dernier à un développement économique qui non seulement
ne vise que le seul profit mais se ressent fortement d'un net mépris
pour les Noirs. Les protagonistes africains réunis à la
fin du vin
d'honneur dans Le V~~ux NQg~e ~ ta MédaLti~ (23)~ disent leur vive
conscience de cet état des choses
à savoir que le progrès ne profite
9
qu'aux Européens et qu'il tend à privilégier les objets sur les indi-
vidus.
BETI s'emploie plus particulièrement à prolonger cet aspect
de la critique du progrès. Il montre son rôle discriminatoire en ce sens
qul;l instaure une distanc2 entre les individus; cet écart est figuré
sur le plan spatial par la distinction entre la ville blanche et la
ville noir2
entre l~ ville de ceux qui détiennent le pouvoir et la vil-
9
le de ceux qui scnt opprimés. Il s'arrête plus longuement au concept de
distance intérieure qui sépare j'une par~les hommes du progrès des hom-
mes de la tradition • de llautre au sein d0 la communauté africaine~
9
ceux
les Noirs qui regardent vers l'avenir et que le changement séduit et /
soucieux avant tout de continuité. Si les modernistes légitiment la
colonisation par ses réalisations matérielles, BETI
s'évertue à mon~
trer les implicati0ns négatives du progrès coloniùl singulièrement sur
le plan spiritu21 et moral et ~u regard des traditions africaines.
D'un autre côt8, les romanciers montrent les colons si con~
vaincus de la légitimité de leur oeuvre qu'ils en tirent comme un récon-
fort morJl. C'est 3insi qu'en toute tranquillité d'esprit, ils peuv2nt
recourir aux pires violGnces la fin justifiant les moyens. Au juste 9
les romanciers décrivant une période où les rigueurs coloniales se sont
quelque peu adoucies n'évoquent que bi2n rapidement la pratique des cor-
vées~ des travaux forcés et des représailles sanglantes.
(23) F. OYONO. u~~ V~C dz BaYe op. cLt,
p. 144 et sq.
p

205
Nongo BET! et René PH IlOrvlBE ont fort bi en 1i é 1es thèmes du
progrès et de la violence. Le premier développe dans Le Pauv~e C~t
la
de Bomba le thème de la route (24) qui illustre / connivence de l'ég1i-
se et de l'administration coloniale. Ce chapitre, on ne peut plus révé-
lateur. montre que dans l'esprit de l'administrateur Vidal, le progrès
ne peut être implanté sans vio18nce et que les malheurs qu'il suscite
peuvent servir une finalité édifiante.
R. PHILOHBE dans U~ Sa~ci~ BlanQ à Za~gafi développe plus
longuement le thème de la violence (25). $i Vidal est un administrateur
intellectualisant, Doubi, lui, slav~re un partisan convaincu de la
violence, Dans l'ultime conversation qu'il a avec le R.P. Marius, il
explique à ce dernier lè rapport entre le progrès, la sécurité et la
violence. L'important ici réside dans le fait que pour lui l'oeuvre
coloniale. autrement dit le progrès.
légitime toutes les violences.
Il est vrai que si Vidal pêche au regard des traditions par ignorance~
c'est plutôt de mépris culturel qUJ l'on doit parler s'agissant de Doubi.
Seul Olympe Bhêly QUENUM (26) s'arrête au thème des travaux
forcês~ des violences coloniales avant que BETI ait donné son
Rememb~ Rube.~ (27).
(24) Mongo BETI. Le. Pauv~e. C~t de. Bomba, op. cit., p. 74 et sq.
(25) René PHILDMBE. U~ So~C[~ BlanQ à Zangati, Yaoundé: Clé. 1969,
p. 171 et sq.
(26) Olympe Bhê1y QUENUM. Un Piège. ~~ 6in, Paris : Stock~ p. 42 et sq.
(27) Mongo BETI. Re.rnemb~ Rube.n, Collection 10-18, n° 853. Paris: 1974.

206
I~. Y a là comme un dialogue qui lierait indirectement les
romanciers anticolonialistes et leurs adversaires. Ces derniers
en
9
dépit des accusations de violences dont ils sont l'objet de la part
des premiers
tirent leur bonne conscienc~ des résultats de la moderni-
i
sation. BETI
OYONO et PHILOMSE reprennent fort bien l~ur argumentation.
i
La finalité poursuivie justifie toutes les violences~ Xcar il s'agit
d'assurer le progrès dos N0irs~ d'intégrer l'Afrique à de
"grands
ensembles l! politiques et économiques et de protéger le continent noir
des velleités expansionnistes des bolchéviques. Si PHILOMBE montre qu~
le progrès constitue un mythe commode permettant de couvrir tous les
'. excès (28) OYONO se moqu~ san! charitê de la mentalité de croisés que
~
développent les colons (29); quànt a BETI, il souligne l'innocence de
VIDAL qui,ignorant tout de l 'Afrique,n'en prétend pas moins la défendre
contre le communisme (30).
Tous ces écrivains contestent les argumentations spécieuses
par 18squelles la colonisation se justifie: Ils s'arrêtent tout parti-
culi~rement a l'exigence d2 progrès ~u point de faire de la contestation
du progrès l'un des thèmes majeurs du roman. On assiste~ tour à tour
ou simultan&ment~ à la
cont8station du progrès au nom de la trèdition,
ou au nom de l lanticoloninlisme -les p~rtisans du système colonial y
(28) R. PHILOm3E, SOltue.tr. B.tanc. à Zan.gau., op. c.a. , p. 179 et sq.
(29) F. OYONO. Une. V-<'.e. d,2. Boy, op. W., p. 83 et sq.
(30) t'l. BETI. Le. PauVIte. Cy,JL.<.f,.t de. Bomba, op. c.a. , p. 272 sq.

207
cherchent comme une 1égitjmité-. ou enfin, au nom de la lutte contre
le néocolonialisme. nombre de réDimas politiques africains tirant argu-
ment de 1limpératif du déve1cprcment pour confisquer toutes les 1iber-
tés. Ainsi la tradition de c0ntest~tion du progrès se prolonge au-d~la
de 11époquc co1onia12 dans L~ Sol~ d~ Indép~ndanc~ et dans Le6
F~ d~ Kounetcha (31). Pour ne citer que les oeuvres les plus signifi-
catives au regard de notre propos.
On peut slétonner qu li1 ait fallu attendre ce dernier roman
pour voir concentrer l'éclairage sur une entreprise dont l'ampleur et
les conséquences mettent en jeu le destin de toute une collectivité.
Pourtant. sous l'époque coloniale. en dépit de la violente contesta-
tion du progrès. c~s réalisations bouleversèrent le paysage culturel
des indigènes. Gide s'était arrêté à la construction du chemin de fer
du Congo-Océan. Il d~nonça la cruauté des colons et on sait l'écho de
cet événement dans le roman africain (32). A sa suite CESAIRE,po1émiste
véhément faisant feu Ge toutes pièces. a dénoncé dans le V~co~6 ~un
le. Cotovu.a..€Mme.
1es canditi ons du progrès. I~e r0cu1 ant pas devant 11 exa-
gérùtion, il y déclare tranqui11ement que les indigènes construisirent
à la main 1~ port d'Abidjan. Il reste que les romanciers africains se
sont plus particulièrement
attachés à des destins individuels auxquels
ils confèrent une signification collective. En dépit de leur engagement
et de leur parti pris de dénigrement du progrès, ils nlont pas saisi
le parti que 1 ion peut tirer, sur le double plan de 11esthétique 1ittê-
raire et de 1'àpprofondiss~mcnt de l'analyse des menta1itGs~ du thème
qui fait 1 'origina1ité des F~ d~ Kounetcha.
(31) Aké lOB[\\, Lu Fd~ de. Kor.:Jtetc.ha, Ni ve 11-::5 ~ Editi ons de 1a Fr~nci té,
1966.
(32) Aimé CESAIRE, Le. V~c.oW"~ -6un te- CoR.muaLWme-, op, c.Lt,. pp. 18-23.

208
Dans ce dernier r~~an~ dont l'action se situe après l'acces-
sion du pays à l'indépendance
il s'agit d'instaurer -On ne dit plus
3
le progrès mai~ le développement économique et social. Le gouvernement
décide de construire un barrage géant sur le fleuve Kcuretcha. Il veut
apporter le progrès aux indigènes et l'électricité que le barrage four-
nira préfigure le déveloPPGment de toute la région. Or le fleuve qui a
donné son nom aux tribus de là région
les fils de Kour€tcha
est con-
9
9
sidér6 comme un dieu tout puissant dont les chutes, inondations et
autres manifestations physiques sont la voix. Déjà~ les indigènes
s'étaient violemment opposés à ld construction du barrage. Le gouverne-
ment qui ne montre pas plus de discernement que les puissances colonia-
10s
une fois les esprits apaisés, r0pr8nd son projet. On assiste dès
9
lors à la cénfrontation de deux mondes. Celui du progrès, des batisseurs,
qui n'est d'ailleurs pas homogène. On y trouve le préfet Tougon
l'ins-
9
trument efficace~ intelligent de l'autorité centrale. Fin diplomate~ il
sait contourn8r 125 difficultés
se ménager des alliances dans les
9
camrs adverses. Il sait surtout s'appuyer sur l'ambition des uns
la
9
sagesse des ~utres. Il n'est cependant pas certain qu'il soit un homme
de progrès auth~ntiqu0.
L'auteur fort habilement n'insiste que sur ses qualités
d'exécutant souci8ux de conduire sa mission sans grand~ difficulté. Sur
un plan~ dans son ménage~ il échoue pour avoir voulu imposer un mode de
vie européen à sa fcmme~ produit sans mélange de la tradition. A c5t6 de
Tougon
on note tout~.} une gamm8 d'll(lssistants techniquesll~ certains
9
compétents d'autr0s ignar~s, les uns préoccupés surtout de s'enrichir à
l 'occnsion de la construction du barrage; tous parfaitement ignorants
de l'Afrique et indifférents ~ux ~roblèmes humains que pose l'entrepris~
qu'ils doivent mener a bonne fin.

209
Le camp des GOnservat2urs n'a pas été épargné par les cir-
constnncGs. Dans leur grande majorité
les Fils de Kouretcha
9
se regroupent non pas derrière leurs chefs que la colonisation a tou-
jours opposés los uns aux autres ut dont l'ambition fait souvent des
ennemis irréconciliables. mais autour du grand prêtre
"le Vieux ll
9

Ce
dernier fait l!unanimitê de la population autour de sa personne. Sage 9
pondéré. il s~isira le caractèr2 inéluctable des mutations. Il fait
acte d'allégeance au r€gime
et évite ainsi une effusion de sang inutile.
L'auteur le prGsente comme un dernier rcmpart
mais aussi un vestige.
j
IITrès r2U de choses aujourd'hui dépendaient de sa
décision
les terr~s de la tribu n'étaient plus la propriété exclusive ne ses
aTeux ; il ne fallait pas chercher plus lein la raison de scn retran-
chement volontaire Je la société
certes
son crêdit était encore
9
immense
on 10 vénérait comme on le fait pour les résidus d'un empire
9
que le temps effrite
comme pour un symbole archaïque. Mais sa personne
9
elle-même
à qui correspondait-Glle d~s0rmais ?II (33).
9
On ne saurait mieux poser
le probl~me de la déliquescence
d'une autorité qui avait eu "droit dl:': vie 8t de mort sur l'individu".
Le Vieux reste cependant le gardien du sanctuGire et de la reli~ion qui
opère comme le ciment du groupe soci31. On en décèle les fissures dans
l'antagonisme des pnrtisans de l'ancien ou du nouveau chefs. En f3it 9
la discorde qui affaiblit ce groupe social devant les assauts d'une
modernisation aveugle est entret~nu2 par Ganza et Oam'no.
Cc dernier personnage ne manque pas de relief. Seul des nota-
bles de la tribu à avoir reçu une formation occidentale, il servit la
colonisation avec éclat~ ne séparant jamais ses intér€ts
de ceux de ses
( 33) .Ll.ké LOB.A 9 Le/.) FŒ de KoWte..tc.ha; op. w.

210
maîtres. Depuis 11 indépendance il a été écarté de tout pouvoir. L'af-
faire de sa vie
c'est de retrouver sa gloire passé~. Personnage pitto-
g
resque
baroque. qui nlest pas d'ailleurs dénué d'intelligence. il ne
g
se rend pas compte qulil va à contre-courant. De toute façon. la tribu
ne peut en aucun cas slidantifier a lui. Sa gloire passée. procède de
ce que les chefs de la tribu nlavaient envoyé à l'école que les fils
d'esclaves qui devinrent par la force des choses les instruments zélés
de la colonisation (34).
Ainsi. on ne trouve pas un seul homme de progrès dans ce camp.
Emboitant le pas a la colonisation, le nouveau régime nia pas préparé
les esprits aux grandes mutations du temps. A nlen pùs douter ce viol
des mentalités~ d~ la conscience culturelle des Fils de Kouretcha aura
un effet traumatisant ~2me si l'auteur se contente de multiplier les
signes avant-coureurs de lô dislocation du groupe social. Le nouveau
chef se convertit au catholicisme et interdit tout recou~s à la confes-
sion publique qui aux yeux des intéressés est seule apte à les récon-
cilier avec leurs dieux. Aké LOBA met l'accent sur 1lébranlement des
structures socic-politiques et le recul de la responsabilité collective
au profit de la responsabilité individuelle. Il montre la rupture entre
un certain type de progrès. grandiose. spectaculùire. par trop accéléré
et la mentalité des Noirs. La question demeure de savoir si CG progrès
(34) On se r8ppelle que dôns le roman de Y. OUOLOGUEN, L~ V~vo~ d~
V~of~nc~~ Raymond Spartacus~ fils d'esclave. a ainsi 0té envoyé à l'éco-
le ce qui le conduisit à là députation. Il dGviendra un interlocuteur
privilégié de la puissance coloniale quand scn ancien ma,tre SaTf en
sera encore à défendre son monde par la violence et la ruse.

/
211
foudroyant était nécessaire. Fallait-il balayer les traditions sur son
passag~. Pierre Dam'no, fin politique à l 'occasion
a montré qu'un grou-
j
pe ~lectrogène suffit largement pour la fourniture du village en 61ec-
tricité. Ce type de progrès n'€st
en rien différent du progrès colonial.
Il ne tient p3S assez compte d~s individus et de leurs réalités cultu-
rel les. On met à son service les mêm~s moyens que sous la colonisation
le travail forcé. On ne convainc pas les habitants~ on leur force la
rnèin. Ce type de progrès anéantit la tradition et débouche sur le même
désordre intellectuel et moral que dans les romans antérieurs à 1960.
De tout cela, on peut tirer l'enseignement qu'aux deux pre-
mières 6t~p2S de l '2vo1ution de la littératur8 africaine -celle marquée
par la II primauté du culturel" comme ce1l2 caractéristique de "1a primau-
té du politique l'
le progrès a été identifi6 non seulement au changement~
mais au boulev2rsement~ non seulement au départ des traditions mais a
leur rejet pur et simple. A ce qu'une pareille perspective peut receler
de terrifiant~ on o~pose les séductions du matéria1isme~ du confGrt~
du mieux-être moral. En fait
très tôt l'idée se fait jour
et est déve-
j
j
loppéGtlvec plus ou moins de bonhèur~ d'une opposition ?our ne pas dire
02 1'inconci1iabi1ité d'un mond2 dominé ~ar le fétichisme déS objets
et
enfantés par le progrès / alun eutre dont l'homme et» par-delà ce dernier,
la rG1iqion~ constituent 18s princi~ales valeurs. C'est l'auteur de
LiAventune Ambigu~ qui donnera l'illustration la plus convaincante à ce
thème. Il reste que face aux thuriféraires de la colonisation qui exal-
tent les vertus du pr8grès~ les romanciers -OYONO, BETI» SADJI» PHILOMBE»
Seydou BADIAN- assimilent l~ progrès 5 la désertion des dieux» à 1 'éva~
sion des traditions et a l'abandon de la personnalité africaine.

212
Il faut se garder de voir ici une attitude par trop tranchée.
Les romanciers noirs ont su fort bien rendre compte des velleités de
choix, incertitudes et déchirements de leurs protagonistes. Ces derniers
subissent la double influence de leur monde. Ils adhèrent profondément
à la tradition
ou ressentent fortement sa nostalgie. D'un autre côté,
t
ils sont loin d'être indifférents aux perspectives ouvertes par le chan-
gement. Cependant si lù jeunesse accueille le progrès avec enthousiasme,
les anciens affichent à son encontre une méfiance d'autant plus forte
que le progrès sembl~ devoir entrù1ner la mort de la tradition ou pour
le moins la remise en cause de leur identité.
Le thème de cette méfiance parcourt le roman africain tout
entier. Il faut convenir que l'attitude de la jeunesse nlest pas sans
légitimer les eppréhensions des anciens. Il est indéniable que le.pro-
grès inspire aux premiers un mépris des traditions qui
est inséparable
de son ignorance des cultures africaines. E. MOUNIER dans le numéro
inaugural de "Présence Africaine" décrit fort bien l lattitude de cette
jeunesse
"Plusieurs dlentre vous sont enclins à mépriser cette Afrique
qui les tire en arrière, comme ces jeunes Européens issus de milieux
simples
qui, découvrant la culture, ou le luxe, deviennent ennemis de
t
leur propre passé. Ils embrassent plus ou moins explicitement le mépris
de certains Blancs pour les choses africaines. Ils se font ainsi compli-
ces du dédain racial
croyant sien libérer par cette sorte de reniement
t
inconscient. Or, vous savez bien qu'on ne se débarrasse pas de l'Afri-
que, pas plus que personne~ des racines qui le portent et de l'air qulil
respire. Ces rGnégats n'arriveront qu'à reproduire, dans l 1 écume de
quelques grandes villes, de faux Européens, des Européens en contre-pla-
qué, qui ne seront ni d'Europe, ni d'Afrique, mais de la patrie

213
lamentable des ratés et des pantins. Je pense spécialement au public 9
juvénile~ bien sars de vos êcoles normales. Il m'a fallu parfois j
imaginez-vous
défendre moi-même devant eux la civilisation africaine,
j
démontrer contre leurs résistances que l'Afrique avait d'authentiques
secrets à leur chuchoter. Ils ne voyaient dans vos croyances primitives
que leur allure superstitieuses Qt non les riches perspectives cosm;-
ques s esthétiques
collectives qu'elles expriment confusément. Ils
j
acceptaient mal qU2
des remèdes de village et des opérations magiques
j
s
on puisse dêgager un empirisme médical et une psychothérapie plus effi-
cace parfois que nos médication~ .. ~(35). Les jeunes protagonistes de
SOUh l'O~ge (36) ont été façonnés à l 'imaJe de ces normaliens. Ils sont
parfaitement ignorants de leurs traditions. Ils ne se soucient pas de
leur identité culturelle et prennent fait et cause pour un monde nouveau 9
attrayant et immédiatement efficace. F. BEBEY s dans Le Ro~ Atb~
d'E66~di (37)9 met en scène une jeunesse qui épouse le fétichisme du
monde nouveau pour les objets et ne ressent que mépris pour la tradition.
Los principaux protagonistes de cette oeuvre n'occupent pas cette situa-
tion parce qu'ils aiment la même jeune fille mais parce que leurs rap-
ports avec le monde nouveau. ln possession de certains objets -bicyclet-
te, voiturc
vespa- les
po~tent au premier plan pour enfin les opposer.
j
Alors que le Roi Albert sàit mettre là tradition de son côtés son
adversnire s 8ikounou trahit son impatience et son mépris de la tradition.
(35) Emm~nucl MOUNIER. LettAe à un ~~ a64icain. ~n Présen~f-~icajne,
n° 1s p. 38.
(36) Seydou BADIAN. SOUh l'O~ge. Paris : Présence Africaines 1963.
(37) Francis BEBEY
Le Ro~ Alb~~ d'E66~di.Yaoundé : Clé
1976.
9
j

214
La perspective de modernisation a permis de saisir les dan~
gers de dé~ersonnalis~tion qui resaient sur ïes Africains. Les promo-
teurs de l'enseignement en Afrique~ dès le début du siècle, reviennent
plus j'une fois sur cette question. Dans un essai généreux dans le con-
texte de la colonisation, Georges HARDY s'arrête longuement sur les
mutations qui s'offrent a l'élite africaine engagée sur la voie de la
modernisation. Il précise -et ses vues ne s'éloignent pas de celles
du Gouverneur Van Vollenhoven (38)- :
qu'"il s'agit ... de faciliter l'accès des carrières adminis-
trativ2s. à ceux dont la famille a toujours secondé avec honneur notre
oeuvre civilisatrice et
mis son rrestige héréditaire au service de nos
intentions; il s'agit d2 distinguer pnrmi les autres ceux dont les
qualités de caractêre sont absolument certaines~ et il faut surtout,
éliminer avec un soin impitoy~ble tous ceux dont les facultés, mêmes
brillantes, sont insuffisamment équilibrées, tous ceux qui feront servir
à la satisfaction de leurs arpétitsle savoir qu'on leur donnera, qui
pousseront leurs congénères à des révoltes, et qui garderont toute leur
vie l 'inquiétude et la cruauté des loups en cage" (39).
Ainsi, G. HARDY, ferme partisan du progrès des Noirs, ne le
conçoit pas sans ~i2n avec le context0 de colonisation. Sa préoccupa-
tion ne recoupe pas celle des ~ncicns. Il se soucie de ne pas susciter
une quelconqu2 adversité au système colonial. En fait, il va au devant
des arguments le plus souvent br~ndis par les adeptes du conservatisme
colonial. Il faut simplement ajouter que les prêoccupntions qui se font
(38) C6. Un~ Am~ d~ Ch~~ : le Gouv~n~~ Généhaf Van Vott~nhov~n, Paris:
Imprimerie A. Dieval, 1920.
(39) G. HARDY, Un~ Conquêt~ MO~Q, Paris
A. Colin, 1917) p. 13.

215
jour dans l'essôi de G. H~RDY expliquent l'orientation de l'école
Normale William PontY9 vérit~ble répinière de cadres indigènes et sur
laquelle l'auteur de Ctimb~é s'arrête longuement (40). De même que
l 'autorité coloniale 9 bien qu'elle ait redouté les métamorphoses suscep-
tibles d'être causées par le progrès~ les indigènes prennent plus nette-
ment la mesure des changements opérés chez les uns et les autres.
La conscience des métamorphoses causées par le progrès et des
dangers de dépersonnalisation est repérable à l'origine même du roman.
;
Dans K~){41) S6é~ met l'accent sur l'évolution du héros à Dakar. Ce
dernicr 9 dans une ville en proie à une rapide modernisation 9 s'ouvre
aux idées nouvelles 9 change son mode de vie, ses fréquentations. Il y a
toute une valse des vêtements qui chaz ce personnage symbolise sa double
allégeance culturelle. A S~int-Louis9 où il vit l'esprit tourné vers
la tradition 9 il s'habille à l'africaine; à Dakar pendant la partie la
plus significative de cet épisodc
il s'habille à l'Européenne. Il est
7
vrai que les choses ne sont pas toujours aussi tranchées. A Saint-Louis 9
(40) Le héros 9 qui a donné son nom au roman~ poursuit ses études à cette
école prestigieuse et découvre sa vocation coloniale. L'auteur voulant 9
une fois pour tout2S 9 enfoncer le mythe de Ponty, lui fait déclarer:
Il • • • Et
PuM p méde.un., i l a.wz.arU .6auvé dM V~M humlLi.t1M p ~rlJ.dj_-tuteU/t,
i l a.uJtait 60ltmé dM homme.6. McU..6 corrrrn.<.J.:, ? Col1llni6 ! i l a1hU:t ILe.mpVJt dM
bOILdvuz.aux. PeM 0 nne ne pILa 6de.Jta de ce qu' i l a appw a .e' écote.
Et pUÂ.-~ queUe équivalence à. .6on cüplôme de Ponty ? Tlto~ an6 d; e6-
6oJt:t6 aM~dU6 poU/t a.J!.JlÂ.ve.Jt à. Wle. ~mpaM(1_, abcu:U.!t a un gaJta.ge. ! Vevan;t
M, fe.6 !tcUl..6 .6ont 1te1.e.vé.6. Stop ! VVtJt,i..è!te tui, .ta vo~e n' Mt p.tU6
Ublte •.. "
Bernard DADIE, C~b~éj Paris: Présence Africaine, 19j3
(41) Ousmane Socé~ K~m, Paris: Nouvelles Editions 9 1935, pp. 103-104.

216
il se présent8 12 jour sous les dehors d'un ho~m0 moderne alors que la
nuit tout en lui renie la modernité. On peut ajouter de même que Karim
ne se laisse pas dG~ersonnaliser~ ses racines culturelles sont trop
profondes pour qu'il puisse en être différemment.
Il en va autrement de Ooudou Diouf personnage épisodique de
MaZmouna. Ici les
forces du changement l'emportent. Doudou Diouf rompt
avec les traditions de sa société~ adopte un nouveau mode de vie. Son
non conformisme nourrit la méfiance que le progrès suscite chez les
Africains. Bounama ne peut cacher l'aversion que lui inspire cette
engeance d1llêvolués" (42) .. Seydou BADIAN~ dans SOM l'OJta.ge."
reprend
ce problème à son compta mais en lui conférant une nette orientation
pédagogiquG. Par la singularité de son comportement~ la jeunessG touchéG
par la grâce du progrès s'attire sinon l'aversion du moins la méfiance
des Anciens. Aux uns et aux autres l'auteur prêchera la conciliation
de la traditi on et du progrès. Il faut sirnp l ement se tourner vers le
théâtre de Guillaume OYONO MBIA (43) pour avoir la meilleure illustra-
tian des thèmes de la méfiJnce qu'inspire le progrès et des métamorpho-
ses de l'individu qu'il entraîne.
Le progrès suscite d'autant plus de méfiance qu'il semble
devoir mettre en cause lGS conditions de vie comme les mentalités. Il
menace les structures de la société traditionnelle et conduit à la mar-
ginalisation des anciens. Les romanciers anticolonialistes excellent à
montrer la convergence~ dans la pGrspective du progrès
de l'action
i
missionn~ir~ et des efforts de l'administration coloniale.
(42) Abdoulaye SADJI
Maimouna, Paris: Présence Africaine 1958~ p. 123.
i
(43) Guillaume OYONO MBIA~ Juoqu 1à Nouvel Av~, Yaoundé : Clé~ 1970.
Guillaume OYONO MBIA. No~e F~e., ne ~e M~~a pa6, Paris: ORTF-
DAEC. 1971.
Guillaume OYONO MBIA~ T~o~ P~éte.,ndarut~ un M~, Yaoundé~ Clé, 1974.

217
En dépit des professions de foi diverses. administrateurs et
missionnaires
voient dans la tradition un e~nemi à combattre. Les
missionnaires de l'oeuvre romanesque dG BETI n'hésitent pas à s'attaquer
aux racines mêmes de l'identité culturelle africaine au nom de leur foi
et du renouveau social que véhicule cette dernière. Ni le R.P. Le Guen.
de
ni le R.P. Drummont ne doutent /la supériorité du monde en gestation sur
l'ancien. Pire, ils ne prennent pas l~ précaution de gagner les indigè-
nes les plus représentatifs à leur cause. On comprend qu'aux yeux des
anciens le progrès
soit inséparable du viol de leur identité culturelle
et de la violence.
Cela. ils le pensent avec d'autant plus de force, que l'oeuvre
missionnaire rejoint le courant d0 modernisation qui développe le féti-
chisme des objets et
le complète en favorisant le dépassement de la
mentalité communJutaire au profit d'attitudes individualistes. C'est
d'ailleurs do-là que procède. ddns L~ Roi Minaculé, la naiveté du R.P.
Le Guen qui pousse à un comportement des plus individualistes le chef
des Essazam qui Gst l'incarnation même de l'esprit communautaire. Le
comportement du héros du Pauv~~ C~t d~ Bomba, du moins pour une part
relativement importante.ne s'écarte pas de celui èécrit plus haut. Le
R.P. Drummont ne dout~ pas que les sources de l'immobilisme socio-cultu-
rel doivent être recherchées dans les structures de la société tradi-
tior.nelle qu'il s'emploiQ à briser. Tout cela légitime la méfiance avec
laquelle les indigènes accueillent le progrès.
Placés dans une situàtion 00 le pouvoir de décision ne leur
appartient plus 2t désireux de sauvegarder leur idGntité~ ils sont con-
damnés à ruser, à user d'astuces pour parvenir à leurs fins sans confron-
tation violente avec l'adversJire. Nombre de romanciers abordent ce
thŒme et montrent combien les chefs traditionnels, par méfiance envers

218
le progrès~ ont précipité leur perte. Lü colonisatio~ désireuse de tirer
parti du prestige de certains éléments de la tradition et de gagner
à sa cause les grandes familles africaines7 a voulu prendre en main
leurs enfants. La réaction des chefs a souvent été d'envoyer à l'école
française des fils d'esclaves à la place de leurs propres enfants. Cette
situation significative de la méfiance qu'inspire le progrès et du ma~
lEntendu entre les partisans du progrès et les défenseurs de la tradi-
tion peut être relevée1 dans un certain nombre d'oeuvres romanesques.
Dans L~ F~ de Ko~et~ha (44) c1est un fils d'esclave 7 Pierre Damlno
qui est confi8 aux Français. Au terme de ses études~ il
sert d'inter-
locut~ur indispensable entre l'administration coloniale et les autorités
traditionnolles. Il acquiert notoriété et prestige et supplante ses
anciens maîtres. On retrouve cette situation dans L~ C~épU6~ute d~
Temp~ ancie~ (45). Mais NGzi BONI ne s'y arrête pas particulièrement.
Elle est développée dans la même persp=ctive par l'auteur du Vevoih
de V~oten~e (46). Saïf~ potentat qui incarne l 'imrnobilisme
la violence
f
gratuite ~t le désordre
confie aux missionnaires Raymond Spartacus.
9
un fils d'esclave. Ce dernier au term2 de sa formation en France br;gue-
ra un siège de député alors que son ancien maître sera condamné à dis-
paraître av~c le passé odieux auquel il adhère de toutes ses forces.
Certes le héros du Sang d~ Ma6quco (47) nlest pas un fils d'esclave.
(44) Aké! LOBJ\\, L~ FU~ de. KoUlte.-t~ha~ op. cM:.
pp. 11-12.
p
(45) Nazi BONI. L~ C~épU6~ule d~ Terap~ Anci~~~ Paris: Présence Afri-
caine, p. 67.
(46) Yambo OUOLOGUEM. L~ Vcvo~ de V~oten~ep Paris : Le Seuil ~ 1968,
p. 1L1A sq.
(47) Seydou BADIAN. Le Sang d~ M~qu~p Paris: Présence Africaine,
1916 9 pp. 1118-149.

219
Il nlen demeure pas moins que le chef ne voulant pas envoyer l lun de
ses enfants à l 'école française lui substitua Amadou~ d'extraction
plus modeste. Il regr~ttera cette décision lorsqu1il verra Amadou pas-
ser avant ses enfants et acquérir une stature de premier plan.
Les raisons de ce rendez-vous manqué entre les traditio~na­
listes ct le progrès doivent être cherchés dans l'identification par
nombre d~ protagonistes du roman africain du modernisme et du rejet des
traditions~ du progrès et de la remise en cause des fond~ments de
l'identité culturelle. En réaction contre les apologistes du progrès i
cantre le mépris que ces derniers professent à l'endroit des traditions i
se développe dans le roman -comme dans la poésie de la négritudc i
d'ailleurs- un éloge de la tradition aussi nostalgique et militant que
passéiste. L. KESTELOOT
s'arr6te sur cette situation et précise que:
i
II ma l gr é
une par2nt0 indéniable~ les romanciers africains sont cependant
fort différents de ceux des Antilles. Mais quelle que soit leur origi-
ne~ on remarque que les écrivains noirs de cette Dériode ont tendance
à utiliser la vie traditionnelle co~me thème antithétiqu8 à la civili-
satien importée par le colonisateur. Ils la présentent comme un paradis
perdu~ cambriolé. rarasité par l 'étranger ... " (48). C2tte exaltation
du ,Jass0 est en rapport avec une nette conscience des dangers qui pèsent
sur les traditions et. par voie de conséquence, sur l'identité culturel-
le. Il est vrai que CESAIRE~ à l 'Gpoque de la seconde naissance du
roman africain et de son engagement dans l~ lutte contre la colonisa-
tien. avait lumineusement montré que la colonisation -pour ne pas dire
le progrès colonial- ne pouvait conduire,au mieux,qu'à un semblant de
métissage culturel ,et au pire~qu'à l 'autodafé d~s masques (49).
(48) Lilyan KESTELOOT~ Nég~de et Situation 0toniale. Yaoundé
Clé,
1968~ p. 54.
(49) Aimé CESAIRE. Cuttune et Co{o~ation. op. cit.,
p. 193 et sq.

220
Il faut cependant garder à l lesprit que parmi les raisons qui
légitiment la méfiance qui inspire le progres
le recours à la coercition
9
occupe une bonne place. Il faudrait rappeler que~ dans Le Pauv~e C~t
de Bomba; l'administration coloniale na décide pas seulement du percement
d'une route en pays Tala pour des raisons économiques mais pour jeter par
la violence ces indigènes dans les bras des missionnaires. Tout le monde 9
dans l ·univers du V~eux Nè9~e et '-a Méd~e, n'a pas la naiveté de Meka
devant les progrès de la colonisation. Fort habi1ement
1lauteur trompe
9
l'attente du lecteur. Il fait cr0ire à une conlmunion profonde entre le
héros et son peuple mais développe
en filigrane le thème de la solitude
de Mekù. Par deux fois, il met l'accent sur ce point: à la fin du vin
d'honneur et à la séance de beuverie finale.
D'une façon générale, on peut retenir que les romanciers anti-
colonialistes mettent un accent particulier sur la méfiance que le progrès
suscite auprès des anciens qui reprochent à ses thuriféraires de procéder
par certain mépris culturel, d1user de violence plutôt que de convaincre
et de s'accomnoder d'une absence de communication entre Blancs et Noirs qui
semble être l'une des caractéristiques essentielles du monde colonial.
En fait~ la résistance~ si faible soit-e11e~ que les anciens~ désarmés et
battus d'avance, opposent aux initiatives
des partisams du progrès ne
procède~ pas seulement de leur conviction que le progrès anéantit les
traditions mais qu'il assure le triomphe du monde nouveau sur celui de
la tradition. Dans un cas CO~IT~ dans l'autre, on peut relever un vif désir
de continuité que Serigne Thierno incarne au plus haut roint dans
L'Ave~e Amb~guë.

221
Il n'en demeure pas moins vrai que les romanciers~ dans la
description de l 'opposition des partisans et des adversaires du progrès
colonial, r~chent par excès de simDlification. Parmi ces derniers, les
promiers mettent l'accent sur l~ m~tériel. les autres s'enferment dans
des ccnsidêrations d'ordre moral~ social et spirituel. Ils semblent
appe1Gr de 1eurs voeux l'émergence dG d(~ux mondes que ri en ne semble
devoir concilier; comme si le progrès ne pouvait être ni moral, spiri-
tue1. Dans NOCÇA SacJtée.-6, Seydou BADIAN déve 1oppe T'2 thème de l' i nter-
pénétration de ces deux mondes. la tradition africaine devant donner
au progrès une dimension spirituelle, Pourtant dans le roman militant
de l'Afrique indérendante, on ne retient plus que la conquête du pouvoir
politique. Le progrès bôptisé "dÔ\\f21o~)pementll ne dépasserait pas la
1uttG pour le monde matériel. A moins que la dimension
soiritue11e
soit considérée comme implicite!
De toute évidence, c'est la conception matérialiste du pro-
grès qui l'emporte dans la môjorité des romans. Les personnages les plus
significatifs de la tradition~ du conservatisme cu1ture1~ ne sont pas
indifférents au progrGs. Le paradoxe ici
c'est que la m0fiance relevée
9
plus haut se conjugue nvec une grande ouverture au progrès.
On peut G6ce1or cette ouverture dans presque toutes les oeuvres
romanesques. Aucun rrctagoniste traditionna1iste n'a jamais professé 1ô
nécessité de rejeter 12 progrès de fèçon conséquente. Le maître du Foyer
semb1e.rait
Ardent /
falre exception à cette règle. En fait
il se détourne dlun
9
monde qu'il ne conna,t pas m~is dont il a la sagesse de penser qu'il
sera fatal au sien.
Partout ai11eurs~ les séductions du progrès s'exercent avec
force. Le contexte de le] colonisation. comme celui de l'indépenclancc 9
y invite C3r le ?rogrès ou le développement constituent alors de

222
véritables mots d'ordre. Il est sin~ulier que dans L'Av~~~ Amb~guë~
le Maître du Foyer Ardent soit comme isolé dans son absence d'ouverture
aux temps nouveaux.
Le dfbat qui se poursuit autour du thème de l'innovation
t0nd plutôt à dégager un t2rr~in d'entent2 entre traditio~n31istes et
modernistes comme entre partisans de l'assimilation et
de l'ùssocia-
tion. Déjà a la parution des nremiers romùns~ SENGHOR s'était fait
l'écho de thèses dévelopré~s par Socé en prenant vigoureusement posi-
ticn en fav~ur d'un r0ajustement dos habitudes ct croyances (51). Toute
l'oeuvre de sG€[ milite en faveur d'une remise 2n cause de la tradition.
On relèv0 même dàns Climb~é le dépit du héros qui découvre que 12s
Africùins qui adhèrent ùu progrès ne sont pas pour autant pris au
sérieux par les ~utorit~s coloniales. Il touche du doigt l'un des para-
doxes du progrès colonial et s'indigne: "L'originalité de l'Afrique~
(51 j "S~ voU!.> vou.l~z b~~Yl c.oM~dé.lteJt Yl.o:tJt~ ~déai d~ .t' homm~ ~n A6JU.qu~
Cc.ude.rffiti~ - et j' M C.oM c{.~Ylc.~ d~ R...a paJtt d.' aJtb~~ qu'il IJ a daM
c.ett~ dé6~nitioYl- Ylo:tJte C.OYlc.~ptiOYl du Samba-~YlgueJt~ deux lt~maJtquC6
.6 ' 1mpO.6e.VLt. La plt~~èJt~ ut qu~ c.et ~dé.ai c.olt/tupoYld e. quei.que. c.h0.6e.
de. .6ré.uMqu~, .6e.Yl.6 de. R...' hoYlYl~U/l~ pO~U.6~ YlOYl .6aM Jta.6MYl~m~vt:t, upJtil
pfU!.> délié qu~ .6avavt:t. La. .6e.c.oYlde. ut que c.et ~déai c.Otnm~Ylc.~ d' UJt.~
pé~mé i ~ était ~vt:tac.hé d'uYl c.~~yl mép~ de. R...a Yl.ouv~au:té~ de. t'éc.o-
Ylo~e_ et du .6 ue.Ylc.u e.xae.:tu, POUIt Yle m' ~yl tenu!. Qu'à c.u tJtoiJ.> R...acune6.
Lac.uYlC6 'lM appaJtaiM~vt:t de joUIt C-yl jOU/l. pfU!.> gltavu ~ c.aJt YloU!.> vo~u
,~olida.,{Jte6 d0~
.UYlq palttiu du mOYlde. pM du lieM pÙL6 601t:t.6 que. Lu
c.abfC6 qM YloU!.> Itmevt:t à me~ -6~YlgulièJr.eJ1Je.vt:t La FltaYlc.~.
,
C'ut que. !'WU!.> .6ommU ~Ylgagé.6 daM te. m~mc. dC6tiYl; qu,e.ilu
.6ovt:t roUIt 110U!.> du c.OYlC.wrlte.vt:tC6 Itc.doutab-Cu daM [ru, fu:t:tu éc.oYlor;u.quu
c.omme daM tu c.ompé.ti;t.loM. Qu~ .6,[ Ylow> VOufOM .6U/lV~VIt~ .• .ta Yléc.ru,-6ué
d'uYle. adap.t(l,ttoYl ne p~ut YloU!.> éc.happe.Jt ; d' UYle. aM..<.mil.a.liOYl. No:tJte
lnil.ieu yl' ut pR...U!.> ouut-a6~c.(l,.[Yl~ ~t ut nltûYlç.M.6. i l ut ~vt:teJtYlrttioYla.,[:
roUIt tOLLt ~e. ~ ~ e.6t aùlto - nltaYlç.M.6 '1 •
L.S. SENGHOR, ~beJt:té.I~
Né.g~de. ~tHwn~m~. op. c.Lt., p. 14.

223
c'est l 1 homme nu ~ son lJénie~c'est lù femme à plateau. Dans quelle
intention s'entête-t-on à populariser cette vue schématique de l'Afri-
que Noire? Est-ce pour nous dire de retourner à nos sources~ de ne
point nous laisser d5raciner
de nous accroch2r à nos traditions?
j
L'homme nu ; la femme à plat8au ! Le pénible effort de tout
un peuple qui lent8ment change de mOGurs s rsjette son fonds; lGS
soubresauts
d'un génie qui étouffc
se débat; la lutte incessantG~
3
constante avec soi~ avC?c 12 rass0; avec tout, non~ ça ne compte pas"(52).
Le hèros n conscience qUG l 'ouvertur~ des Africains au progr0s permet
de découvrir le àivorce entre les bonnes intentions et les réalités je
la politique coloniale.
Il reste que 12s nersonnaaes d~ns l'univers du roman sont
a
un titre ou l 1 autre-atti rés par le progrès. Pour certains~ la conver-
sion ~u progrès s'exerce de l'extérieur. C'est le cas de Guezo qui dans
Doguicimi subit la pression de l'étrangers d'un contexte historique qui
fait du progrès un devoir de sauvegarde. Il sait qu'il offre à son pays
la seule rossibilité d'écha~per aux convoitises des Européens.
La nécessitë dG slouvrir au progrès slimpose à d1autres per-
sonnages comma du dedans. Les divers protagonistes des romans d~ Ousmane
Soc~ font cette expérianc2. Il en est ainsi pour Karim et ses amis~ pour
le "groupe de Di'lkar", comme pour Tonor ! Tous acceptent le changement
et à d2S degrés variables souhJitcnt s'insérer au courant de modernisa-
tion : ce qui mérite d'être retonu, ici comme dans l~ majorité des
oeuvrcs~ c'est le nombre singulièrement flevé de rersonnagGs acquis au
rrogrès~ à un progrès il est vrni matérialiste.
(52) Bernard DAûI(~ Ctimb~Qp Paris
Seghers. 1956, p. 55.

224
Dans ~U4~~on T~néz l 'un des th2mes les plus importants se
trouve ~tre les séductions du modernisme sur les paysans de Kala qui
légitiment le rrestige dont jouit f>iÎedz:L f\\illeurs)Perpétue et f.'iaîmounù
rêvent leur vie et tendent dG toutes leurs forces vers la nouveauté.
Les protagonistes du Ro~ Alb~ d'E66~di ne semblent plus conférer de
prestige qulaux personnages qui détiennent l\\~s lI signes extGrieurs" du
pro:]rès. Enfin:? l'ouverture (lU pro';jrès 9 ccmrne ses séductions, peut être!
l Ut? dans 11 è.ccuei l r6servé El AmJ.d~u dans Le. Sang deJ.> MtUqueJ.> à son
re tcu r de l 1~c01 e .
L'adhGsicn au ~ro~rês nlest nulle ~art sans rGserve. En fait
toutes los arpr;hensions n'ont pas 5tb dissipées. Le symbole de la
courge par lequel le maitre du Foyer Ardent avait rejeté toute tentati-
vc de concili3tion du monde nouveau et de celui de la tradition reste
vGlable (53). On comprend que l lunivers du romùn soit mar.ichr.en
qu'à
9
la traditi en s' oprcse h~ rrogrès) comme à l a vi 1l;J Si oppose la campaonc.
On comprend de même que les rOffianci2rs aient pris l'habitude de poser
le probl~me de ln tradition ou dG la modernisation 8 deux niveaux~
CGlui cJG la cam;)é'.gile ct cslui de la. ville. pour dnns un cas comme dans
llautrc,débouchGr sur 12s mêmes ccnclusicns pessimistes.
(53)
Le maitrG du FQy~r Ardent explique:
PI La C.oU!l.g e. Q,;~:t unz naT..1VLe. Môle..
J c.une., e.Ue. 11' a. dz voc.aÂJ..on que.
c.cUc. de. 6abte du poù:l6 j de déJ.J-Ut que. c.~ de .6e. c.oUeJt amoU!l.e.~e.me.n;t
à .fa :teNte.. Elie. bwuve. .6a pM6iU.tc. Jt.é.aü..6a;t.i.on da.I'V~ R..z poùl..6. p~ p
W1
jOU!l.
.tout c.hange.. La. c.oWtge. ve.ut ~ 1 e.nvo.fVt.. EUz.6e. Jt.é..6oJt.bz e;t ~e.
v~de. ;tan;t qu'e.R..fe. pzu.:t. Son bonhe.U!l. eJ.>:t 6onc.tioYt de. .6a vac.uJ..:té de. fu
j
.6onoJvUé dz .611 Jté.po~e. tOJt6qu'un .6oU66R..e. t'éme.ut. La c.oU!l.ge a. Jt.cvi4un
daM tu de.ux c.cu> fi •
C.H. K/\\NE. L'Avzn:tUJte. Amb~9uë.j op. ci:t.> p. 48.

225
La ville et la campagne constituent les deux pôles opposés
de l'univers du roman africain. Rares sont les oeuvres dont le déroule-
ment de l'action .se limite à un seul de ces théatres. S'ils s'opposent,
ce n'est pas de façon rigoureusement antinomique mais plutôt complémen-
taire. Cette opposition est d'ailleurs dans l'ordre des choses. La ville
représente la nouveauté, le progrès, alors que la campagne symbolise le
passé, un mode de vi0
une mentalité qui se survivent encore mais pour
9
combien de temps? La ville constitue la "réalisation" la plus impor-
tante de la colonisation. Elle marque le paysage géographique, boulever-
se les structures sociales et en suscite de nouvelles. Souvent, elle
sécrète un nouveau type d'individu. Siège de l'autorité, pôle de déci-
sion, 211e est particuli~rement favorable à l'acculturation. Son cadre
nettement délimité est propice au resserrement de l'action.
En revanche, celui de la campagne reste illimité d'où un cer-
tain flore qui se ressent dans la peinture du milieu. D'une façon géné-
fLou
rale, les romanciers s'arrêtent plas particulièrement aux aspects carac-
téristiques de la ville.
La situation coloniale a imposé au roman dès sa naissance,
entre autres thèmes, l'opposition de la campagne et de la ville qui
traduit fort bien 1'opposition de la tradition et du modernisme, du
passa et de l'avenir. Cette démarche reste caractéristique d'une
forme
de schém0tisation dont les romnnciers abusent encore à des fins di dac-
tiques. Les romanciers africains militJnts empruntent bien souvent une
démarche manichéenne et ne semblent à l'aise que dans un univers en noir
et blanc. Dans l'opposition de la ville et dG la campagne
ils se gardent
9
de tomber dans un pareil excès de simplification. C~tte attitude est
liée
au fait qu'ils ont conscience de ce que les points de continuité~

226
de convergence demeurent nombreux entre la ville et la campagne. Pro~
grès, acculturation, bouleversement des habitudes et mentalités, tous
ces "éléments sont présents dans ces deux lieux. La grande différence
repose dans le degré de modcrnisation,de préparation donc d'ouverture
au progrès. D'autre part, l~ romancier concentrant l'éclairage sur le
contexte colonial privilégie à sa auise l lun ou l'autre lieu.
-Il reste
que la situation coloniale-,et, depuis quelques dizaines dlannées,le
la campagne
souci de modernisation, n'affectent pas au même point/où les traditions
restent encore vivaces et la ville 00 toute nouveauté est accueillie
avec ~vidité. Souvent la campagne reste à l'écart de tout progrès, même
si elle n'a pas été épargnée par les contrecoups de ce dernier. D'abord
on n'y note ni progrès du confort matériel ni libération de l'individu
du carcan de la tradition. Clest l'autorité nouvelle qui par l'action
entreprise au nom du progrès aébran10 ses structures
0t marqué l'es-
prit d~s uns et des autres de postulations nouvel les. Sur l'esprit de
l 'homme de lJ campagne agissent avûc force la proximité de la ville, le
contrecoup des mutations qui s'y déroulent ou simplement la perspective
d'une vie différente qu'elle offre. De-là proc2de la disparitG dans la
peinture de la ville et de la campügne.
Souvent la description de la campagne
ne représente qu'une
étape dans l'évolution de l'action romanesque. Le romancier. désireux
de placer l'action dans une perspective de conflit de cultures ou de
traiter le thème de l 'àccultur~ticnj prés~nte son personnage dans une
sorte d'état premier. Il s'épanouit au sein dG la tradition~ou bien il
souffre de la mise en Càuse dG cette dernière par une forme de progrès
sur lequel il entretient j'autant plus facilement des illusion~,qu'il
vit loin de la ville ou n'en retient que les avantag~s matériels. Il
subit furtement l'appel ,je: la ville qui constituera l'étape de la

227
confrontation avec un monde qui lui est parfaitement étranger. L latten-
tion reste donc concentrée sur la ville. On comprend que le romancier
consacre quelques chapitres à peine à la campagne. Sur ce plan, llexem-
ple Je BETI constitue une excoption. Il nléchappe cependant pas au
défaut commun à presque tous lüs romanciers africains qui consiste à
donner de la campagn~ une ~einture singulièrement insuffisante. Ils
semblent tous oublier que l~ cam~agne, clest le cadre, la vie champêtre,
les hommes, les travaux, les animaux. En fait, obsédés par le conflit
des cultures ou la situation coloniale, ils ne se préoccupent que des
relations sociales, de l lévolution des mentalités ou ce la dénonciation
des atteintes à l'originalité culturelle.
On pourrait dlabord mesurer la place faite à la peinture du
cadre. Elle est singulièrement restreinte. Nombre de romanciers restent
convaincus que le cadre nia d'autre rôle que d'aider à la mise en place
des personnages, a la précision du contexte. Ils le précisent bien enten-
du, tout à fait au début du roman et n'y reviennent plus. Dans Une V~e
de Boy,roman qui représente un certain progrès de la création romanesque
africaine, la rareté des références au cadre demeure frappante. Pourtant~
Dangan symbolise la ville colGni~le-tYre. Dlautre part~ Toundi accompa-
gne son patron en tournée. La vérité~ clest que l'auteur se montre par-
ticulièrement soucieux dlêviter t~utc disp2rsion. Il concentre l'éclai-
rage sur ses cibles favorites, sur la IIfaunc: coloniale". L~ recherche du
n
pittoresque, les grands développements descriptifs , peuvent que nuire
5 son intention satirique et désamorcer S3 verve moqueuse. Ce nlest que
dans le prologue que l'auteur slarrête QU cadre. On sait que l'action
y est complètement révolue, que le prologue nia d'autre signification

228
que de dédramatiser l 'action~ par l'anticipation sur le dénouem~nt et
de conc2ntrer l'attention moins sur ln destiné~ de l'enfant que sur
l'univers colonial. Le souci du cadre chez OYONO se limite à quelques
références.
Il ne fait guère mieux dans son second roman. On serait
fond0
5 croire qu'il accorderait uns plus ~rande attention à la nature
aux
9
choses~ QU2 l'auteur n'y restreindrait pas son intérêt aux rapports
humains au sein du monde colonial. Sans attenter à l'unité de l'action,
il fait reposer Cctt8 dernière sur deux trames qui très vite -hélas-
9
se conjuguent en un2 seule. La principale reste circonscrite à la capi-
tale, à Doum; l'origine
de l'autre se situe à Zouriùn. Cette dernière
qu'Engamba.
-bien
1
'personnage autour duquel l'action est centrée, ne joue
aucun rôle déterminant- permettrait un remarquable
élargissement de
l'espâce romanesque. Elle pouvait contribuer à une ouverture sur la cam-
pagne. Les personnJges originaires de la campagne sont insuffisamment
différenciés de ceux de la ville. Ils ont les mêmes réactions~ les mêmes
vues sur la situation coloniale. Ils vivent très près les uns des autres,
ce que l'on peut h~tivGment mettre sur le compte de la solidarité tradi-
tionnelle. En fait, il s'agit souvent d'indiscrétion ct de parasitisme
social. Citadins et villag~ois entretiennent les mêmes illusions sur
la médaille que l 'ad~inistration coloniale doit remettre à MékJ. OYONO
ne s'intéresse qu'à l'écho des 2vén;;;ments de la .".ille sur ces paysans.
Sur une vingtGine de pages
il situe l 'action ~ Zourian. Il ne traite
7
du cadre que par deux fois. Lo tout ne couvre pas plus d'une demi-page
(54). La première fais ~m une sort2 d(~
Iltr.:wcling ll qui lui permet de
ne s'~ttarder sur rien. il donne une idée générale du village en
(54) F. OYONO~ Le V~eux Nè9~e et ta M~daiif.e, pp. 59-64.

229
évoqu3nt la chùleur. les bêt2S; les travùux des champs. les enfants
abandonn6s &eux-m6mes. La 5econd2 fois; il prêcise les circonstances
du départ d'Engamba 2t d'Amalia pour la ville. La campagne n'est pas
mieux présent0e pendant le V0yage de ces personnages. OVONO ne manque
pas l'occasion. en r~vanche> de préciser l'évolution des traditions et.
JU passage. de pDrt0r quelques coups aux missionnaires. Il rappelle
1 '3rrivê~ du premier missionnaire dans la région. la conversion au
christiùnism•.:: et la libération d~~s ft:mml~s. Le souvenir dG sa prospérité
passée. d2 son harlë;m dispersé par l'action du missionnaire aux Ilyeux
de braise"
remplit Engamba d'amertume (55). L'aut,::ur, qui n'insiste
pas outre mesure, par des remarques amusantes portant sur la concupis-
cence d'Engmuba qui envÎl.? le colporteur animiste sur le point de pren-
dre un0 sixième épouse. sJuvegard2 ainsi l'unité de ton de cette partie.
Manifestement cette dernière prOoccupation l'emporte nettement sur le
souci du cadre. Il ne prête plus d'~ttention au cadre si ce nlest dans
l'épisode de la trav~rsé2 J2 la forêt par Méka au terme de son'\\venture
carcéra1e~\\ On sait que ce personnage y perd ses illusions sur la co1oni-
sation, et sur s~ v01orisati8n GUX yeux des Blancs (56). C'est èU sein
de cette forêt que Nbka se retrouve. Il est comme rendu a lui-mêffi8. Plus
d6tendu, libéré de scn ambition de servir d'interlocuteur aupr6s de la
puissance coloniale, il donne libre cnurs a sa nature ~rofonde, a ses
superstitions. On dirait que, tout à fois, la forêt le lave des
souillures de SJ vie antérieure et le revigore par sa diversit0. ses
mille bruits et S0S senteurs multiples (57).
(55) F. OYONO~ Le V~eux Nèghe ct ~a MQd~~, op. cit., p. 55.
(56) F. OYONO. ~b~d. p. 55.
(57) F. OVONO ~ ptl.M-tm.

230
On peut regretter la rareté de ces passages qui situent
clairement 1'individu ~ar rap!ort à la nature.
Cç reproche vaut ùussi pour l'auteur de L'Av~~~ Ambigu~
qui tient bien peu compte du milieu naturel. Comme chez bon nombre de
romanciers africains, il restraint son attention au milieu humain. La
réussite d'un passage comme celui de 'lla nuit du Coran ll reste insépara-
b1c de l'attention au milieu naturel (58).
L'auteur y unit la majesté
du verbe E la profondeur de la nuit et nu scinti11Gment des étoiles.
Cet exemp12
il faut en convEnir, constitue une exception dans cette
9
oeuvre si belle. On comprend l'impatience de Pierre-Henri SIMON quis
devant ce manque de sensibi1ité~dev6nt l'éclat du style et ln densité
des propos9 reproche a l'auteur de faire pnr1er ses personnages comme
a un cGnjrès de philosophie (59).
Emile CISSE ne prête pas le flanc à ce genre de reproche. Il
se montre au début de son roman particulièrement attentif au milieu
naturel (60). Il le précise fort bien avant d'exposer l'intrigue. Il
fait voir et sentir cette nature guinéenne fortement coloriée et exu-
bérante. En fait
il perdra de vue ce cadre très vite. Il est plus
9
particulièrement soucieux d'opposer la nature guinéenne à la nature
européenne~ là femme guinéenne à la femme européenne. Sur le premier
point
même s'il fait montre de parti' pris, un écologiste trouverait
9
son compte dans 1·opposition entre un0 nature domestiquée, po11ué0, et
une nature vierge, vivante (61). Cette opposition débouche, bien enten-
du, sur celle des modes de vic (62) et la condamnation de la civilisa-
tion mécanique. Quant aux traditions
il les confond avec un
9
(58) C.H. KANE
L'Aventune Ambigu~~ p. 91.
9
(59) Pierre-Henri SIMON, in Le Monde, 26 juillet 1961.
(60) E. CISSE, Fahaiako, Rennes: Liberté dans la Paix
1958.
9
(51) E. CISSE, ibid. p. 13.
(62) E. CISSE
ibid. p. 15.
9

t
231
ensemble de superstitions extravagantes que le pr6facier du roman
qualifie de "naiveté ". L'explication du peu de place réservé a la pein-
ture du cadre doit être cherchée dans l'idée sommaire que CISSE se fait
du roman. A ses yeux~ le roman c'est avant tout une histoire à conter
les démêlés de son héros avec certains membres de sa famille et ses
amours mélodramatiques avec une fille de son village. S'il s'arrête
au cadre~ à la nature, c'est à coup sûr pour conférer un cachet afri-
cain à son
récit, d'autre part les références au cadre lui donnent
l'occasion de mettre l'accent sur les différences des milieux naturels
entre l'Europe et l'Afrique
pour accréditer; en son heure
l'idée de
9
9
différences culturelles. Certes, au début de nombre de chapitres
il
9
précise les
éléments naturels; trop rapidement hélas s à des fins
essentiellement chronologiques. Il ne suffit pas d'arguer du fait qulil
s'agit d'un roman d'apprentissage
le traitement du cadre paraît déli-
9
béré. Nombre de romanciers africains empruntent la même démarche.
L'oeuvre de Mongo BETI plus fournie
offre des enseignements
9
i
encore plus riches. On peut y relever de remarquables variations~ par
exemple; entre V~e Chuefle et Le Pauvhe C~t de Bomba. Dans son
premier roman, l'auteur se montre particulièrement attentif au cadre.
Il décrit avec précision la ville de Tanga~ la forêt et le fleuve.
Mieux~ le milieu naturel n2 sert pas seulement de décor~ il confère aux
êtres et aux choSGS leur particularité. Dans de très belles pages (63)
~1ELONE fait ressortir les multiples significations ou rôles des élé-
ments du paysage dans ce premier roman. La forêt constitue un refugc~
un abri~ un complice. Elle permet à ce que la personnalité du héros a
de meillGur~ de sc foire jour. Le fleuve permet j'échapper aux excès
(63) Thomas MELONE~ Mongo Beti
l'Homme et ~e VC6tin. Paris
Présen-
ce Africaine~ 1971, pp. 30-36.

232
de la ville~ aux rigueurs de la colonisation. à un2 vie de déchéance
C'est comme un recours~ une voie qui permet de répondre à l'appel
sinon du larges du moins de la forêt qui symbolise une certaine authen-
ticité africaine. En fait. le fleuve joue des rôles multiples. Banda.
véritable péquenots est perdu en ville. maladroit et dépourvu de toute
initiative. Ce n'est qu'au milieu de la natures au sein de l~ forêts
sur le fleuve. qu'il se ressaisit. qu'il retrouve son esprit de déci-
sion. sa générosité. Il souve sn vie f2t celle d'Odilia des eaux en
furies il dépouille le cadavre de Koumé. D'autre part. le fleuve cons-
titue une m~n~ce latente. c'est un ~mi versatile. L'auteur prend le
soin de mettre l'accent sur sa formidable
puissance, sur la mort
qu'il semble porter avec la même aisance qulil roule ses flots. Para-
doxalement~ le héros, enfant de la forêt. tire de tout celn sécurités
confiances et une certaine exaltation. MELONE analyse les ressources
mises en oeuvre pour placer ce tellurisme au coeur de l'oeuvre.
On peut ajouter que dans ce roman d'apprentissage dont on
connaît les nombreuses insuffisances. l'auteur qui pose des problèmes
nés de la situation coloniale -à savoir. entre autres, le dépérissement
d0S traditions~ las iniquités du régime, la détresse de la jeunesse ... -
porte à la nature une attention particulière. En fait. la nature cons-
titue le seul élément ~ositif de l'oeuvre. Le héros ne semble pas devoir
s'adapter au monde colonial. Il étouffe sous le carcan de la tradition.
Il peut être snuvé par l'amour; en attendant, il puise réconfort et
assurance dans la nature amie. L'auteur se garde de traiter du cadre
une fois pour toutes ct de se débarr~sser ainsi de cette question. Au
fur et à mesure que l 'action évclue~ il en orécise les éléments
et
9
leurs relations
mais souligne l'attention du héros~ en dépit de la
9

233
tension. Il ne rejette pas les personnages au second plan pour voir et
sentir à leur place. Ils prennent conscience de l'environnement en
fonction de leur psychologie du moment. On peut affirmer que la meil-
leure part du livre se situe précisément dans la description du milieu
naturel ~ dans l'alliance du pittoresque et de l'éclat du style~ pour
s'accorder avec MELDNE lorsqu'il affirme de l'auteur et des personna-
ges "la connivence avec la forêt fécondante" (64).
L'auteur de Mongo BETI: llHom~e et le Ve6tin estime que la
façon dont le romancier parle de la nature~ suit une courbe ascendante.
Certcs,BETI, peint la mentalité, le destin d'hommes de la terre parti-
culièrement attachés à leurs traditions. On ne peut les comprendre si
l'on fait abstraction de leur environnement. Leur personnalité a été
comme forgée par burs modes de vie. Le zèle évangélisateur ~veugle du
R.P.S. Drummont se heurte au tranquille et inébranlable attachement des
paysans à leurs traditions (65). Medza, auréolé du prest~ge que lui
confère sa longue et infructueuse fréquentation de l'école européenne,
découvre la vie simple, heureuse, des paysans de Kala (66). Autant de
choses qui ne s'expliquent qu'en rêfêrence avec le milieu naturel. Il
faut cependant S2 garder de croire que BETI élargit la place du cadre
dans son oeuvre à partir de Vilte C~uetfe. On peut même relev~r une
différence de traitement. Dans la première oeuvre -et MELONE l'a fort
bien compris qui y a vu un~: certaine Fome de romantismc:- l'auteur
insuffle de l~ vie à la nature, dont les mutations sont comme des signes
de participation (67). Au fieuve et à la forêt, il confère
une place
(64) T. i'ÎELONE~ Mongo BET!: L'Homme. r.;tfeVe6tin~
op. w.~ p. 9.
(65) l':lon90 BET!, Le. Pa.uv~e. C~:t de. Bomba., op. cit. > iL 174 et sq.
(66) Mongo 8ETI, ~~~on Terominée.~ op. cit.• p. 71 et sq.
(67) T. MELONE, Mongo BET! ; f'Homme et le Ve6~n, op. ci:t.~ pp. 36-37.

231f
centrale. Dans les oeuvres suivantes~ tout devient comme implicite. Il
se réfère au cadre mais ne s'y arrête plus outre mesure. Il ne se
préoccupe plus particulièrement que des relations des hommes entre eux.
Les relations de 1 'homme et de la nature passent au second plan. BET!
aurait-il eu le sentiment de la gratuité, dans une oeuvre militante,
de cette recherche du pittoresque?
On peut constater le peu de place fait 8 la nature dans une
oeuvre de la qualité du Pauv~e C~t de Bomba. La nature n1y joue plus
aucun rôle. Le lecteur n'a même plus droit à la mise en place qui tra-
ditionnellement ouvre le plus grand nombre de romans afric~ins. En
vérité, il s!agit d'une tournée, l'action en principe ne se déroule pas
en un lieu par trop circonscrit. En dépit du recours à une technique
picarGsque~ l 'auteur n~ s'arrête pas à la diversité du cadre. Il laiss2
plutôt une impression d'unité du décor. La technique picaresque le met
à même de multiplier les péripéties, de renouveler l'intérêt. Quônt à la
nature, à la forêt
que traversent le missionnaire et sa suite, BETI
ne s'y réfère que ?endant les pérégrinations des personnages et pour
préciser les difficultés de la route (68). D'autre part, la place faite
au cadre reste trop restreinte. Elle ne couvre pas plus d'une page dans
toute cette oeuvre. On doit d'~utant plus l~ déplorer que BETI avait
sur ce chapitre fait ses preuves dans son premier roman et qu'il lui
arrive au passage dG faire montrG de dons remarquables d'observateur.
C1est le cas à l 'Gtape de Sitié.
Drummont vient d'évoquer le problème de la route. Zacharie et
son patron sont perdus dans leurs rensées. On entend jusqu1aux bruits
les plus ténus (69). Plus loin après l'altercation qui a opposé Drummont
(68) Mongo 8ETI
Le Pauv~e C~t de Bomba, op. cLt,
pp. 26, 58, 177.
9
p
(69) Mongo BETI, ~b~d. p. 100.

235
au jeune fils d'un chef qui a failli se livrer à des voies de fait sur
la personne du saint homme. un paysan animiste porte la
contradiction
au missionnaire. En deux rép1iques~ l'auteur glisse une référence au
cadre qui fait regretter qu l i1 niait pas davantage intégré la nature à
son propos. C'est ainsi qu l i1 note subrepticement que Ille clair de lune
ruisselait sur la tôle
ondulée comme une huile lourde ll (70).
BETI se sert cependant du symbole de la forêt pour souligner
1Eévo1ution de Drummont. Au début du romans quand ce missionnaire se
montre obstinément aveugle et sourd aux rêa1itês africaines~ il le
présente peu attentif à la forêt qui 1l entoure. Il ne la voit pas pour
ainsi dire. il ne la comprend pas. Le père Le Guen fraîchement débar-
qué. y est plus sensible. Elle lui rappelle lI une vraie mer
brumeuse.
j
boui11onnante~ rageuse. effrayantG~ sauvage" (71). Il précise plus loin:
'elle a une personnalité. la forêt
indépendante de celle des arbres
9
pris un à un ll • Drummont qui a VQCU vingt ans ùU sein de 1~ forêt équa-
toriô.1e. confesse qu'il n1aurait IIjamais pensé à rapprocher la forêt
de la marli (72). On ne saurûit mieux exr.>rimer la cécité de cet homme
abusivement pénétré de la supériorité de ce qu l i1 apporte.
On sait. d'autre part. que Drummont parcourt comme un cycle
d'initiation. Il prend progressivement conscience des raisons de son
échec. De question en question. il saisit enfin les raisons de la ré-
sistance des Africains a son oeuvre. La découverte des réalités afri-
caines est signifiée p~r une attention de plus en plus grande à la
forêt. Denis. perçoit la mutation de son patron. ne la comprend pas et
la condamne. Il insiste sur cette nouvelle attitude du ~ersonnage. Il
notE; qu'lIil (Orul1'mont) S'(~st éloigné, pédalant au ralenti et regardant
de côté et d'autre, comme s'il admirait la forêt ll (73).
(70) Mongo BET! , Le. PauVIte. Ch!U-6t de. Bomba, op. W. , p. 102.
( 71) Hongo BETI
pMf.J.-{.m.
3
(72) f\\Jjongo BET! , '-{'b'-{'d. , p. 103.
(73) r··1cngo BET! , '-{'b'-{'d. , p.
76.

236
Il faut cependant constater que la forêt est moins présente
dans cette oeuvre que dans Ville. CJtuwe..
On peut expliquer ce fait
en relation à l'intention de l'auteur de décrire non plus le destin
d'un individu~ mais la réaction de toute une collectivité face à une
agression étrangère. Devant le nombre
et l'accélération des événements
i
j
BET! cesse de s'intéresser au cadre. Peut être faut-il tenir compte
des rapports entre les éléments de la diègèse, pour parler comme
G. GENETTE (74).7 l 'histoire et la narration. De fréquents développe-
ments desc~tifs auraient été préjudiciables à leurs significations et
au jeu subtil de leurs relations.
Clest dans ~~~on T~nêe? ce rrnnan du retour aux sources j
que BETI explicite avec le plus de netteté. la mentalité de 11 homme
de la tradition. Il est vrai que le thème du "conquérant conquis" se
prête merveilleusement à son propos. Medza, jeune citadin
formé
g
à
1 léco1e européenne, découvre
au milieu de ces paysans qui l'admirent,
g
une dimension des choses qu l i1 n'avait jusque-là jamais soupçonnée.
C'est à sa suite que lion découvre
leur mode de vie
leur mentalité
g
g
leurs loisirs et leur
sagesse. Les traditions y occupent partout le
premier plan. Ce genre de vie s'impose comme une révélation à l'esprit
du jeune homme; on sait qu'à son dérart de Ka1a
il ne sera plus le
g
mêmG homm~. Son séjour est Dartage entre mille occupations. beuvcries g
baignades, fornications
danses
exposés sur la civilisation moderne.
g
7
Tout se déroule dans un cadre champêtre sur lequel l'auteur reste parti-
culièrement avare en renseignements.
(74) G. GENETTE, F~guJte. III
P~l"is
Le Seuil, 1972, p. 72.
f

237
L'évolution de la création romanesque chez BETI se traduit
non par un manque d'intérêt pour le cadre~ la forêt, mais par un trai-
tement particulier de ce thème. Dans sa première oeuvre~ la psychologie
du personnage central~ ne s'explique qu'en relation au cadre, aux tra-
ditions contre lesquelles il s'insurge~ à la situation coloniale qui
menace de l'écraser. Plus particulièrement la relation personnage-milieu
confère à l'oeuvre son originalité. Le milieu, loin de constituer un
simple élément de référence, se trouve investi de rôles multiples et
détermine dans une certaine mesure l'évolution de l'action. Dans les
oeuvres
suivantes, son rôle passe au second plan. Il est moins impor-
tant. C'est comme si sa présence et son action devenaient implicites.
BETI multiplie les brèves allusions à la forêt, mais ne s'y arrête pas
outre mesu~e. On peut d'abord comparer les prêsentations de Bamila (75).
et de Vimili (76). L'auteur fait ~ peine entrevoir ces villages, en
revanche, il décrit Tanga avec une remarquable précision. C'est le sym-
bole de la ville coloniale. Les renseignements sur la topographie de
Kala sont singulièrement insuffisunts. On peut, en gros en dessiner la
oonfigurùtion~ le groupe des habitàtions ceinturé par la forêt, la
rivière d'un côté et la route coupant le village en deux. On ne dispose
p~s d'autres précisions~ pourtant Kala constitue le théâtre le plus
important de 1 '~ction.
Ensuite
BETI procède C9mme si le cadre étant supposé connu,
9
d~ vagues références suffisaient. Aussi ne fait-il voir
ni la forêt,
ni la rivière où le pittoresque jroure des amis de Medza va souvent
s'ébattre. Un simple renvoi suffit. Ou bien .encore, il s'attarde plus
sur l'effet rroduit, 1 'impression suscitée~ que sur la cause lorsque
(75) ~·iongo BET!, V,(,Ue. CJtuille., op. cU., p. 114.
(76) Mongo SETI. ~~~ion Te.rorninée.
op. cU., p. 18.
y

238
son attention s'arr5te sur la forêt (77). On ne dira rien du classicis-
~,
me des im~ges qui rompt avec ses préoccupations dans les descriptions
de Vme. CJtu.e.il'.e..
On peut noter~ outre le rôle restreint d~ ces références au
cadre, la parfaite insertion des descriptions dans la trame du récit.
Autrement dit, BETI ne recourt pas à la traditionnelle présentation
d'ouverture, c'est l'évolution de l'action qui commande ses réfârences
au cadre. Ainsi, la forêt est souvent
vue par l'un des personnages et
non par l'auteur (78). Il s'agit presque toujours d'un roman de la
découverte et le personnage prend conscience de la présence ou du rôle
de la forêt.
Cependant, le lecteur r~ste bien souvent sur sa faim. Il ne
saisit que difficilement les particularités de la forêt équatoriale,
la configuration du terrain ~ il ne dispose que de vagues informations
sur le labeur de ces paysans qu'il sait durs à la tâche.
Après seize ans de silence. lorsque BETI revient au roman. il
ne se montre pas plus prodigue en informations sur le milieu où se
déroulent ses récits romanesques. Ses incursions dans la nature sont
rigoureusements motivées par l'évolution de l'action ou la finalité der-
nière de l'oeuvre. C'est ainsi qu'il décrit Ntenne1en, dans PeJtpu:u.e.
avec bien plus de détails que Vimili ou Kala dans la production anté-
rieure. Son personnag~, Essola, sort d'un camp de concentration. Il
redécouvre son village après six ans d'absence qui correspondent aux
toutes premières années de l'ind0pendancc. La technique picaresque
aidant. l'auteur va faire le point et introduire le thème de 11 échec
(77) Mongo 8ETI~ M~~io» Te.nminé~, op.cit.; p. 78
(78) Mongo BETI
ibid., p. 167.
I

239
de l'indépendance. Il donne Ginsi le ton. Il en va de même dans sa
presentation de la ville d'Oyola (79) où Perpétue joue son destin. Il
trace fort bien le cadre de ce quartier périphérique d'une ville colo-
niale-type où un sous-prolétariat urbain affronte les mille difficultés
de la vie. Ailleurs, l'attitude de l'auteur devant la forêt r~ste la
même que dans SGS autras romans. Il se contente de vagues allusions.
L'accent n'Gst plus mis sur la co~~union du h~ros avec la nature
BETI semble considérer qulil l'a décrite une fois pour toutes. Il se
réfère à la nature pour marquer la marche du temps. Il ne revient au
cadre qU'à la fin du texte~ lorsqulEssola met en exécution ses projets
fratricides (80).
On peut ainsi affirmer que la description de la vie à la
campagne reste rapide chez BETI comme chez les autres romanciers afri-
cains. A sa d2charge, il faut ajouter que l'action de ses romans se
situe dans le même milieu socio-géographique et que toute analyse de
son oeuvre qui ne tiendrait pas compte de son environnement pêsserait
à côté d'un aspect essentiel t tant l'action de la forêt, même a l'arriè-
re-plan. s'ùvère importante.
Un autre groupe d'écrivains traite de 13 nature ou du cadrG t
de façon bien plus conventionnelle. Il s'agit seulement pour eux de
précis~r le cadre où se déroulera l'action. Ils décrivent une nature~
un paysage t ~u; dans leur esprit symbolise un paysage africain-type.
C'est ce qui explique leur tendance à la généralisation. Il en est
ainsi de 566E qui ouvre K~ et M~ag~ de p~ par des descriptions
du cadre. Dans le premier. il présenta Saint-Louis dent on connaît la
place dans le roman colonial français (81). Il prend le soin de préciser
(79) Mongo BETl t P~pétue ou R-'Hab~de du Malhe~~ op. cil., pp. 67-68.
(8Q) Mvngo BETl t ibid. pp. 278-289.
(8l) Cf. Pierre LOTIt Le Roman d'U~ Spahi, Paris: Calmann-Levy. Edi-
teurs t 1947.

240
la topographie des lieux. Dans le second, il décrit le village de
Niane premier théâtre de l'action, dans le but de donner une certaine
idée de la vie rurale sénégalaisG, Alors que St-Louis ~st connue, Niane
peut être le nom de n'importe quel village. On peut en dénombrer une
douzaine au Sénégal. L'aut~ur insiste sur le côté répétitif
immuable)
j
de la vie
pour mieux montrer la nouveauté de la vie que Fara, son
héros. va mener à Paris. C'Gst ce qui explique qu l i1 s'arrête plus au
genrG de vie des habitnats de Niane qu'au cadre ou à la topographie du
Hab\\tORis
village. De toute façon, l'essentiel de l'action ne s'y situe pas.
Il nlen va pas de ffiGme dôns "KlVVi..mIl , SCilœ fait de Saint-Louis
un haut lieu de la tradition, du conservatisme social, êt de Dakar, un
temple du modernisme. On peut certes contester cette idée surtout au
rGgard de l'époque où il situe l'aventure de son personnage. Toute la
première partie du roman se déroule dans Saint-Louis même. Karim Guèye
habite
"1 'ile", cherche un certain réconfort a la plage de N'Dar-Toute
il
(82) Après sa déconfiture,/demJnde s-eA-assistance au marabout de Sor.
Ainsi tous les quartiers de la vil1G sent évoqués dans cette oeuvre~
CG qui légitime la présentation d'ensemble de la ville. Se~rcvient
fort habilement au cadre, au début des chapitres les plus importants de
son ror,~an. On il vu que la présentation de Saint-Louh
sert 1l intelli-
gence du texte. Karim évincé par Badara, rumine sa
rancoeur, parcourt
ln villG à la recherche de lieux déserts. Il finirù par conclure à la
nécessit2 de changer de vic et de partir pour Dakêr. C'est à ce moment
du récit que l'auteur situe une incursion dans le cadre. Il décrit le
coucher du soleil sur la plagc~ l~ sérénité vespérale qui ajoute à la
(82) Quartiür
de Saint-Louis.

241
détresse du héros
On ne décèle rien de gratuit dans tout cela: "Par-
tir loin. au-delà de lè mer ? .. pour fuir la réalité du présent trop
cruel ! Au crépuscule, il rebroussait chemin; après la place du gou-
vernement, il se dirigeàit vers le fleuve et en longeait les quais. La
1une~ jans un glissement soy~uxl nageait a travers de minces nuages
jaunes. La paix du soir emp1issùit
un ciel où les étoiles commençaient
leur évolution. Le fleuve coulait doucement vers les bois ombrageux et
s'enfonçait, là-bas. dans les terres gandio1aises (83) d'où s'exhalait
1~ chaude hnleine des marais salants.
L'Angélus du soir sonnait, dans le doux silence, se mêlant à
la nostalgie du Muezzin ! Les hommes devnnt le Jrand mystère de la
création, particulièrement perc2ptib1e à cette heure-là, exprimaient
leur angoisse et adressaient une prière à Dieu.
Karim revennit sans l'apaisement qu'il cherchait ll (84).
On ne peut que regretter que~ Sô([)romancier sensible au sens
aigu de la notation juste
ait singulièrement réduit dans son oeuvre
j
un semblable souci du cadre.
Karim recherche comme un baume à sa souffrance. d'abord au
sein de la nature et ensuite auprès d'un marabout. Il décide ensuite
d'aller tout recommencer à D~kar. Il s'agit donc d'une transition entre
les deux temps forts du roman. l 'épisode saint~louisien et llépisode
dakarois.
Un autre r~tour à la nature se situe pendant ce dernier
épisode. Il a valeur de transition. Dans un premier temps, le héros 9
après une période 82 réserve~ cède 5 ses démons de toujours. Il mène le
même genre de vie qui, à Saint-Louis) l'avait conduit
~
une impasse.
(83) Région de SGint~Louis.
(84) Ousmane S6(E. Ko.tUm, op. cU. JJ pp. 59-60.

242
Dans le seconds il prend conscience des problèmes liés au progrès. Le
retour à la nature prélude à la mutation de Karim.
On
~ vu comment
l'auteur lie l '2xplosion de ia nature printanière à l'éclosion de
l'amour de Karim pour Marie N'Diaye (85). Il faut cependant constater
qu'en dépit d'un talent de peintre de la nature rcmarquable i s~f n'est
pas moins pressé que ses émules d'en arriver à l'essentiel. C'est
ainsi qu'il manque l'occasion de conférer à K~ une autre dimension
en y intégrant la peinture de la campagne. Des nécessités de service
conduisent son héros à l'intérieur du paysi d Khombole et à Diourbel.
Il ne s'arrête pratiquement à ri2n. Pendant le voyage qui le conduit
au coeur du Baal (86)i il ne voit pas plus qUG le poète de l'admirable
"Tout le long du jour" (87). A Diourbel même i Karim ne sort pas du rôle
du touriste prEssé i qui parCOurt tout au pns de course. Certes i ce
roman a été baptisé fort justement roman des quatre communes (88). Il
n'en reste pas moins qu'une présentation plus détaillée de la vie rurale
aurait enrichi le débat sur le conflit de la tradition et du modernisme.
Socé porte une attention plus gr~nde à la nature dans ses Cont~ et
(88bis)
iég~nd~ dfA6~qu~ No~~ que dans ses romans;' Leur orientation tout à
la fois poétique ct épique jointe à l labsence de
thèse à développer,
explique cette attitude.
D'évidence i l 1 intégration du cadre est bien plus avancée dans
les romans de SADJI dont les oeuvres sont 'postérieures d'une quinzaine
(85) Ousmene Socé~ K~m, op. cit.
pp. 10S-107.
p
(86) KhombolG et Diourbel sont des villes du Baol,rêgion centrale du
Sénégal.
(87) L.S. SENGHOR i Chant6 d'Ombn~ et Ho~ti~ No~~p Paris: Seghers,
1964~ p. 13.
(88) Les quatres communes de plein exercice du Sénégal dont les natifs
jouissaient de la citoyenneté française: Dakar s Saint-Louis i Rufisque
et Gorée.
(88bi s) Ousmane SOCE, Contu et Lége.nd~ d' A6·uque. No-Ûte., Pari s : Nou-
velles Editions Latines. 1962,

243
d'années à celles d8 Socé. On peut certes contester son intention de
faire de Louga
où se déroule une partie de MaLrnouna~ un village. En
j
réalité» Louga est une ville assez importante
le chef-lieu d'une pro-
j
vince fort active sur le plan économ1~ue. D'autre part
il donne de
9
cette localité et de ses habitants
une image plus complète. Il équili-
j
bre fort bien les èpisodes de Louga et Dakar pour mieux souligner
l'évolution des mentalités. Il multipli~ les références aux différents
cadres adoptant. à cet effet. deux démarches parallèles. C'est ainsi
qulil ouvre chacun des épisodes par une peinture du cadre assez préci-
se. Ce parallélisme excessif le conduit à ouvrir chacun de ces épisodes
par un lever de soleil (89) et à décrire une journée de Mai à Louga (90)
et à D~kar (91). Il veut dGns le premier cas présenter une journée.
semblable aux autres. Il insiste sur cette vie de quiétudc
faite de la
9
répétition des mGmes gestes, des mêmes pensées; que marque la stricte
observation des traditions et que ponctue le cycle des saisons. Au début
de l '2pisode dakarois
lorsqu'il se réfère au cadre. il multiplie les
9
éléments cùpables dG faire ressortir l'opposition entre la campagne et
la ville. Ensuite, il décrit la première journée de la jeune campagnnr-
de à la ville et qui semble être le prélude à une vie d'enchantement.
De même l'auteur multiplie les références au cadre à des fins chronolo-
giques.
N~ni témoigne d'un r~el pr0grès dans lô peinture du cndre.
La compar~ison des premières pages des romans de SADJI le montre fort
bien. Dans son premier roman, SADJI souvent repousse ses personnages
au second plan pour préciser le cadre. ce qui n'est pas sans inconvenient.
(89) N~ni aussi commence à l'aube ! Il Y a chez ces premiers romanciers
comme une obs2ssion des levers et couchers de soleil.
(90) A. SADJI. MaZmouna, op. cit.
pp. 10-11.
p
(91) A. SADJI. ~b~d. pp. 87-88.

244
Pour orienter la lecture
préparer des êpisodes~ il multiplie les
t
réflexions générales; vou1ant relever la qualité du passages il manque
de tomber dans l'emphase. Dans l'ouverture de Nini
c1est l'héroïne
p
tôt levé2 qui contemple la ville de son balcon. la présentation y gagne
en précision; car elle ne peut déborder le cùdre de son champ visuel~
et en cohérence car ce dernier va en slélargissant.
Ailleurs~ l'auteur
intègre fort bien la description du cadra à la progression du récit.
Il se montre particulièrement soucieux de donner des événements une
relation chronologique et complète. De-là procède la distribution de
certains épisod~s en jcurnêC5 et les nombreuses références au soleil(92).
On peut noter de même que les activités sans grandes conséquence
liées
9
aux 2garements de Nini 9 se déroule le jour (93) et que la nuit
intro-
duit une: c2rtJine dimension mystérieusG des choses
.. Certes; la
démarche de la vieille Hortense ne peut être effectuée qu'à la faveur
de l 'obscurité. Il n1en demeure pas moins que les scènes nocturnes sont
essentiellement liées à la volupt(: et à. la résurgence des forces
occultes.
Cet effort pour intégrer le
cadre dans l '2volution du récit 9
pour lui conférer une sionification
variêe~ nle~pêche pas SADJI de
prêter le flanc à l 'accusatiJn d'académisme. Sa tendance à la générali-
sation et son goût pour les m~taphores classiques pour désigner le
soleil ~ en témoignent.
jl/lalick FAll) dans son pr;;;H1ier roman~ La PicU.e. (94)~ semble
avoir tiré la leçon dèS égarements de ses prédécesseurs. Une remarque
s'imposa. On ne relève pas de progrès réel chez les romanciers passés
(92) A. SADJI
Nini, op. eit., pp. 313~321-330.
9
(93) A. S~DJI~ ibid. 9 pp. 345-380 sq.
(94) Malick FAll
La Plaie., Paris: A. Michel 1967.
9

245
en revue, dans la peinture du cadre ou le développement de la nature.
Clest plutôt la relève qui assume le progrès. Ainsi Malick FALL nouveau
venu au roman, porte une attention très grande au cadre sans pour
autant donner dans une quelconque forme de gratuité. Il ne décri t pas
pour décrire. Les incursions dans la nature ou le cadre ne rompent pas
inutilement le fil du récit. Il se garde ainsi de recourir à la techni-
que d'ouverture traditionnelle qui souvent consiste en un tableau d'en~
semble, soit un paysa0e~ soit la relation des événQments d'une journée
entière que l'on veut symboliques. Il lie intimement les références au
cadre, à l'évolution de l'action, à la situation Gt à la psychologie du
héros. Le texte repose sur plusieurs structures qui commandent 1 latten~
tion au cadre. La plus évidente se fonde sur les rapports entre la
situation~ prêsente de Magamou. 11évocation de son passé -soit dans son
village soit à la vi11e- et
sa postulation de la fraternité. Il s'agit.
autrement dit. des rapports de ce que G. GENETTE appelle ana1epse et
prolepse (95). La seconde 2st déterminée par~cours au monologue inté-
rieur) le personnage débat les problèmes ayant trait à la signification
profond~ de sa vie avec son doub12 qui figure sa conscience objectiv2~
impitoyab1e.
Oans le premier cas, 1Q,passé par la force des choses~est
come réduit à l'essentiel. Le personnage qui l'évoque dénonce la vie
étroite. l'avenir bouché de son vi11age
de la tradition. Il ne s'agit
9
donc que d'un retour en arrière j'autant plus rapide que le passé
n'inspire pas Magamou. Dans le second; le niveau du débat~ son ori2nta-
tion
interdisent des incursions suivies dans la nature. Llauteur lie
9
(95) G. GENETTE. FigUJte6 III, Paris
Le Seuil. 1972, p. 82.

246
la peinturG du cadre à la situation de son héros. C'est du fond du
"Cabanon" (96) que le héros, au début du roman, fait le point de sa
vie. Cette évocation des événements permet de souligner ses sentiments,
sa. psychologie. Ce nlest qu'au terme de ce retour au passé, à lui=même,
qu'il perçoit les mille bruits de la ville qu'il interprète pour en
tirer des informations d'ordre temporel. C'est ainsi que le chapitre VI
s'ouvre par ces interrogations
lICombÏ2n d'heures s'2taient écoulées depuis qulil ferma les
poings, les bras en croix, le front appuyé sur un avant-bras? La nuit
ne devait pas être avancée
car des tam"'tams lointains battaient encore,
des babouches râclaient le talus derrière l'hôpital, des complaintes
de menctiants s'envolaient du quartier des pêcheurs. Deux cu trois
chants de coqs étourdis par-ci. quelques soupirs par~là ; celn ne devait
pas abuser les nocta~bules. Du reste, l'air avait conservé des bouffées
de chaleur qui, normJlement. ne résistaient pas à la fraîcheur de
minuit ... " (97).
Il ne s'Qgit que de perceptions auditives. Les faits sont enregistrés et
interprétés. Rien qui ne soit donc dans la logique de récit .
.,

.,
~ 1 _.
"
.,
Il
En verlte, 1 eplsodc carceral ne joue p3S d2 rôle déterminant.
C'est ln guérison de Magômou qui occupe une place centrale. Il ne faut
cependant pas perdre de vue que 1 'humiliation ressentie du fond de
son cachot l 'a déci~ê a guérir sa plaie et retrouver sa place parmi les
hommes. Avant sa guérison~ MDgèmou~trop empêtré dans ses problèmes~ne
prête aucune attention suivie à la nature.
( 96) Par extension de sens. division de 1'hôpita l de Saint-LouisJ®
~
l'on soignait les malades mentaux.
( 97) ~la li ck FP,LL, La P.e..cue.~ op. w. » p. 133.

247
Même rèfuqié fi IiSineli9 JUX abords du cimetière des pêchGurs 9
il s'enferme dnns ses préoccu~ations immédiat0s. Après la guérison
la
9
quête dG la fratcrnitG l'emporte. Le personnage veut faire la paix avec
lui-même. Tout ce qui est humain pnsse au premier plan. Il jubile véri-
tablement d'être rEdevenu un homme normal 9 sans rien qui le distingue
de ses semblùbles
!lune fourmi parmi dlautres ll (98). Il veut rGdécouvrir
i
les autres qu'il ne traitait plus qu'avec hargne. Il sait l~ chemin qui
lui reste à ;)ùrcourir. C' 2St à ce moment de jubilation que ses yeux
s'arrêtent au cadre:
ilLe
soleil léchait l'ombrQ qui se retrécissait rapidement.
Les lavandiêres apparurent s droites sous des piles de linge. Des
mareyeurs passèrent en trombe 9 suivis de mousses enscmmeillés que le
contact avec l~ terre ferme ragaillardissait. pas après pas. Les quais
du quartier sud s'animèrent d'un seul coup: les ménagères s'attrou-
paient
se congratulaient. La médisance vclait de cO-épouse
9
à cc-épouse;
de~
rires éclataient"
(99).
L0s rapp8rts entre ces notations et la situation de Magamou
sont nombreux. La référence au scle11 introduit une indication d'ordre
temporel. Il y a corrélation entr~ ce lever du jour et ce que le héros
considère comme une vie nouvelle qui slouvre devant lui. Une seule fois.
son attention déborde le cadra de la réalité inlTIédiate, lorsque par-delà
le fleuvc
il perçcit l lègitation sur les quais
du quartier sud. Pour
9
1'essentie1 9 il ne s'intéresse qu'aux hommes qu'il veut retrouver> à
leur vie qu'il veut dé:sormois partager, lui qui ~ comme été frappé d'os-
tr~cisme du fait ce sa rlaie fétide.
(98) l,la li ck Ff~LL 9
La PR.aie, op. ci..:t., p. 172.
(99) Malick FALL
~b~d. p. 165.
9

248
Ce nlest donc pas l I~utcur qui voit. qui impose un spectacle
et
des rf?'flc:xions à son personnagc; môme s'il pensa de cc dernier:
"qu l il avait repris goût §. la sùveur des matins". C'est dans la même
dis~osition d'esprit qulil s'arrête à nouveau au cadre. L' 2?isode se
situe a ln fin du roman. Maqamou a le sentiment d'avoir manqué sa mort
comme il ::1 manqué sa vie qu'il considère comme Il un ratage incommensu-
rable". Repoussé de toutes parts. il vient de survivre 5 une seconde
tentative de suicide. Sorti de l 'hôpital. il décide de mettre un terme
à une vie dont il ne sait que faire. Clest à ce moment précis qu'il
saisit. avec la force de l'évidence. son amour pour la ville de Saint-
Louis (100).L'auteur donne alors la pleine mesure de sa maîtrise dans
la description du cadre, de l 'insGrtion du cadre dans le rêcit. L'atten-
tion de Magël.mou s'arrête aux multiples détails qui s'offrent immédiate-
ment. Elle est portée 8 les dêpasser. à saisir et 5 interpréter les
bruits du lointain. C'est le dernier regôrd au monde d'un homme qui va
mourir. Plus que de la simple attention, il est fait d'avidité comme
si Mùgamou v8ulait tout emport2r dans la mort.
On peut noter que Malick FALL se soucie tout particulièrement
d'éviter tnute rupture entre la peinture du cadre et le récit. lors
même qu'il accorde une ùttention particulière au cadre -car jamais
Saint~Louis n'n occupé une place aussi importante et significative dans
un roman- il prend le soin de distribuer judicieusement les informations
y affêrant. Mieux. il subordonne ces darniêres aux nécessités de la
proarcssion de llaction. On ne le surprend pas une seule fois à se
substituer à son personnage. Il peut ainsi donner au cadre la coloration-
psychologique de son personnàge à un moment donné. Peu de romanciers
(100) Malick FALL. La Ptaie. op. cit.• p. 241.

249
africains sont à même de s'abstenir d'une semblable immixtion dont la
fr~quencc ne reut siexpliquer qu'en relation avec la littérature tra-
ditionnel10. Il Y a eu incontestablement un 9rogrès de la création
romanesque qui apparaft avec encore plus de netteté dans l'oeuvre
dIA. KOUROUMA. Il est dlailleurs singulier que cette évolution de la
cré~tion romanesqu0 niait encore été décelée que chez des écrivains
venus au roman après 1960 et qui n'ont encore donné qu'une seule
oeuvre.
Avoc L~ Sot~ d~ I~dépendanc~p A. KOUROUMA rompt avec
les habitudes du roman africain. On ne s'arrêt~ra pas au problème de
la langue(lOl) qui ne constitue pJS l'une des moindres originalités de
l 'oeuvre, ni au thème du procès de l'indépendance devenu comme Hune
(101)C6. Afrique Littéraire et Artistique n° 10, pp. 2 à 8 :
Dans l'interview accordée par A. KOUROUMA à Moncef S. BADDAY, il décla-
re Cfltre à'ltrp, à ce sujet :
r, LaM-6 eJL -6' eYll!J..dUJc. une ..tangue au co n.:ta.cX d'un peupte do nt
e-U..e 11'(!.J.lt rab L~-6ue l:e débouchz pM 60!l.cément -6Wt un dépéJu...Mement de
cette tangue. Je pe.11-6 e qu' (me ..ta~gue 6ltal1cO -a6Jvi.clU.ne awuu:..t pu l1cû..tJte
et donl1eJL na..<A-6ance à une. bette üftzJtatwr..e. Le ma!p c' ~t qu'une tangue
né.e du gérzie .t.a.û11 -6e -6oa Il1M gJte.66êe -6uJt .t'âme a6Jvi.ca..<.ne. Je -6W que
mon uVJte, H Lu Sot~ de-6 Il'J.dê.pendal1cu If a. dVl..Outé te .tec.teWt 6Jtanç<UJ...
Ca 11e. me g~l1e pM pMCe. que ce. ~'e.6t pa.~ à .t.ui qu' -il. -6' ad!t~-6e. Lu
-i..mpéJta..ti..6-6 de. l' êcLi...:üon OM vou.tu qu'il -6oU édUê. en Fltance. Ce. üvJte
-6 1 ad!tU-6 e à t' A-6Jvi.c.ain. Je f' cU.. pel1-6 é en l1'l:Jlinl<.é et éCJLi...t e.n 6Jta.nçw en
pJtenant une. ubeJL.tê. que j' e.-~time ncW..uz..e.ile. avec la langue âaMique.
L'ine.xiotence ou la pJtéte.ndue inexiotence d'ul1e ttadi.t-i..on
éCJLi...te ut à mOI1 av.L6 un 6aux pJtobtème. La ..tangue
que-4e qu' ~e -6oU
f
9.--6t un mayel1 d' explte-6!.>io ~ powr.. qui ta mCi.l:t!U.6 e; c '~t t' Ul.> enti..C?1.. PM
cUUe.U!L-6, je n'ai pM de comptexe. Je. pe.l1-6e que "Lu So.f..W..-6 du Indé.pe.l1-
dance-6 11 ut un uVJte vJtlU.. PouJtQuoi je l'a..<. ê.CJLi...t ? Je. do.L6 d'aboJtd
vou)., CÜJte. que je n'a..<. ja.mw eu de. voca..ti..on d'é.cJvi.v<U.n pLU!.> qu'avant de..

250
tarte à la crème ll •
Ses prédécesseurs avaient développé inlassablement
le thème de l'acculturation. KOUROUMA choisit pour personnage un homme
de la tradition qui ne comprend pas. qui n'aime pas le monde moderne.
En fait. ce dernier ne trouve nulle part de place qui lui permette de
s'épanouir. Il ne peut s'accommoder des bouleversements introduits par
le progrès par le biais de lG colonisation et des autorités nouvelles.
Il vit dans une sorte de monde à l'envers. A ses yeux. la république ne
peut qU2 courir à sa perte pour avoir confié le pouvoir. la destinée
du pays à des IIfils d'csclaves s des bâtards ll • alors que les anciens
pubUvr. mon UVIte.~ je. oa-Wa-W du Uudu de. ma.:thê.rna,üquu. Chaque. fJoiJ.>
que. javCLUJ du ve.Uê..U:u de Mémon lit;téJta.)Ae.~ je. me. he.uJLta.,.iA au mUlt
de. fa .umgue. c.la..6.6ique.~ j,,- m'y -6e.n;ta"W mal. à i' a-We. roUIt CÜJte. du c.h0.6U
U.6 e.rLtiillu. Je. n' aMivaiJ.> au mie.u.x
qu' a lt~cügVl un te.x:te. ne.utJte. e.t
-6an-6 vie.. Ii y e.ut c.e. c.onc.oWL6 oltga.rti6é. pM fu Ite..vue. IIEtudes Françai ses
de i\\IJontréa1. J' ai Ite.mpolttê. .le. c.onc.oWL6 ave.c. "Lu Soi~ du l ndé.pe.n-
danc.u Pf qui 6u;t e.YL6I.LU:e. Itê.écüté palt les Editions du Seuil. Qu'ava-W-je.
donc. 6ait ? Simpte.me.nt donné Ublte. C.OWL6 à mon te.mpéJtamme.nt e.n dJ.Atolt-
dant une. fungue. cf..M/.)ique. tftop ltigide. pOUlt que. ma pe.YL6ê.e. .6' Y me.uve.. J'ai
donc. tltaduit te. maiinké e.n 6ltança-W e.n c.a.6~ant ie. 6ltança-W pOUlt tftouvVl
et ItUtituVl .te. Itythme. a6ltic.eu..n. Fltanc.he.me.nt on me. tftouve. du dOM que.
je. n'eu.. pM e.u paltfunt de.. Ite.c.he./tc.hu ~ c.omme. te.i c.Jtitique.. Je. .6uiJ.> MaUn-
e.t j'aboltde. ta ltéaUt~ de. mon pe.upte. de. fu 6açon fa ptuJ.. natUlte.tie..
Ii ut pe.u;t-we. natUlte.t qu'un EUltopê.e.n tItouve. daM mu 6MmufutioH6 ·une.
oltigina.Y....-U:é qui t'e..nthoU/.)iMme. ou te. fJa6c.ine.. En ce.. qui me. c.onc.e..Jtne.~
j'ai vouiu .6imp.r.e.me.nt ncUJte. un UVIte... Je. voU/.) CÜJtai d' aiUe.1..lJU, que. ta
tltacütion ŒeJU;te. nuit à. ta Mê.ation e.t que. te. c.fuMiwme. tue. fu 1te.C.hVl-
che.. Plte.ne.z Fama
peMonnage. .6imp.te. QUe. te. oJtançaiJ.> wJ...6ique. me. 6ai:t
p
mtlnqueJ[.. Je. pe.n-6e. avoilt tltouvé .te.. moye..n de. te "donnVl" au ie.c.te.UIt ave.c.
.6u66.wamme.nt de. vie.. e.t de.. v0r.ac.i-té. Le. -6tyte. qu'on ve.ut bie.n m'ac.c.oltde.tt
v-tç"nt du 6ait que. je. ne. cheJtc.he. pM à e.n.digue.!t te. 6tot du je.u de. mot.6
a6Jtic.iUM ma-W à -te. c.ana.tiJ.> e.tt. • • " •
L'ùuteur ayant;.pris d'entrée de jeu le parti de parler malin-
ké en franç~is. on n'émaillera pas lGS divers citations du tradition-
nel sic.

251
chefs -lui entre autres~ un prince royal du Horodougou- vivent dans
la
misère et la déchéanc~. La colonisation i 'évinça du pouvoir~ le
nouveau r6gime a l 1 avènement duquel il contribua eut la sagesse de
l'écarter des responsabilités. des "plus viandés et gras morceaux!'(102).
Il ne retrouvera pas non plus sa véritable place au sein de
la tradition. Il nlest plus qu;un figurant dans l'ancienne capitale du
Horodougou s le royaume sur lequel ses ancêtres ont régné pendant des
siècles. Certes, on l 'y honore. On vénère la mémoire de ses pères. Fama
nlest cependant pas homme à se contenter d'un prestige qui ne soit
assorti ni de moyens matériels ni de pouvoir. Le parti unique
qui a
9
pris le pays en main, ne voit en Fama qu'une relique. Clest pour l'en-
fermer dans c~ rôle et le tenir à lloeil qu'on lui a fait une place
symbolique au comité local. Autre humiliation~ le prince du Horodougou
n'a pas les moyens de ses prétentions. Il est condamné~ dans sa capita-
lü s en ce lieu marqué à tout jamais par le passé prodigieux de ses
ancêtres, à vivre des largesses de SGS serviteurs.
Fama~ homme de ln traditiQn de par ses aspirations et croyan-
ces, se trouve ainsi placé symboliquement entre deux mondes. D'une part~
la société sincneITIodernc, du moins nouvGlle. où l'ancien ordre des choses
a été bouleversé et 5 laquelle il nlentend faire aucune concession ;de
l 1 autre 9 la société traditionnelle. qui n'est plus dans son authentici-
té et dont Fama se recommanda. Il découvrira que les Dieux lui ont
assigné un rôle à prGmière vue funeste d l "homme de terminaison" (103).
C1est en recourant à l'imagerie traditionnelle que l Ion traduit cette
(102)A. KOUROUMA~ Leh Sol~ deh IndépendanQeh, op. cit.~ p. 23.
(103)A. CESAIRE.
Cahi~ d'un RetoU4 au Pay~ Natal, Paris: Présence
Africaine.
p. 123.

252
se
dua1itG. A la ville, où il mŒne un~ existence misérable ~t où il/trouve
r2juit à mener le même gl'nre dG vie que les hommes dG cnste~ on le
qua1ifi2 de II vau tour l;. i\\ TOClOba1.'I., habit;", et stimulé par le pass\\2 de
ses pèrcs~ il redevient ~Ium"" pémthère l'. Il s'i.j(]ntifie à ce totem royal.
C'est une façon pittoresque de traduire l'ambiguïté du personnage qui
n'est pas ici victirr~ du caract~re inconciliable d'une double postu1a-
tion(104). Fama V2Ut profiter des changements intervenus depuis 1l ind6-
pendance mais il en rejette 1 '~srrit. Il reste qu'en vi11e~ ce h6ros
ir.::lscible\\ qui se dépense sans compter pour vitupérer 1 'indépendance~
"les soleils des indépendances"(lüS).vit enfermé dans ses problèmes. ses
humiliations. ses échecs. Il ressasse inlassablement la même rancoeur.
Il voit dans le dessin de la ville, dans la distribution des nuages~
les divers évènements~ co~roe la condamnation de l'indépendance et rles
signes de damnation.
En vérité~ cet épisode citadin prépare le thème central d~
l'eGuvre. la mort de la tradition. L'auteur ne sépare pas cette der-
nièr2 de 1.]. nature. Prêcisément la plus 9rande mutation intervenue dans
la vie de ses perscnna0es réside dans une sorte de coupure entre l'homme
et la natur2. Fà~a y revient plus d'une fois pour prédire ou expliquer
1lêchec de l'indépendance.
D'abord l'auteur souligne les rapports entre le héros et le
cadre. Il s~ garde d0 supplanter son personnage pour G6crire le cadre
~ sa p1ace~ lui qui souvent recourt 5 des techniques de distanciçtion
pour tourner ce dernier en dérision. En fait, point n'est besoin ici
d'artifice. Fama ne fait que prolonger la pensée de KOUROUMA qui a
(104)11 s'êcarte ainsi du personnage habituel du roman africain qui se
présente comme étant êcart0l0 entre deux mondes, entre la tradition et
le? progrès.
(lOS) Cette expression est 2xpJiquér dans le roman du même nom (Editions
du Seui11 pp. 22 et sq.

253
1 'habileté de lui conférer une remarquable autonomie. La personnalité
de Fama particulièrement forte? originale ~ affecte tout ce qu'il per-
çoit. Les spectacles qu l i1 cont~m~le sont de même marqués par son
tempérament? sa psychologie. On peut comparer les deux descriptions de
la ville qui se trouvent au début(106} et à la fin(107} de l'ouvrage.
La ville n'est pas vue de la même manière par FamŒ en ces deux circons-
tances, non rûs parce que les passages se situent l'un vers midi et
l'autre au soleil couchant. C'est plus particu1ièr5lment lr..Œ.f»'(JUon psy-
chologique du personnage qui explique ces variations. Dans le premier
cas, Fama~ prince royal devenu "un vautour Il se rend aux funérailles
d'Ibrahima Koné. La chaleur moite de la forêt écrase la ville? la route
est longu2
la circulation embarrassée et le héros~qui n'est plus de
j
première jeunesse? conscient de s~ dégradation, rumine son humiliation.
Tout 1 'excède~ l'irrite et il projette son humeur massacrante sur 12
sr~ctôcle de la ville. Il docrit et explique la ville à la lumière de
sa haine de l'indépendance. Et pourt~nt le réalisme de cette descrip-
tian est ta1 que des critiqu2s n'ont pas hésité à identifier cette cèpi-
tale de la côte des Ebènes.
Le second exemple se situe lE jour de son élargissement du
camp de concentration où il à ~t~ détenu arbitrnirement. Il retourne
à la capitale dans le cortège officiel. La ville en liesse chante et
danse pour c61ébr0r la réconciliation nationale que
le Président de la
République vient d0 décrGter. Fam~9 instruit de l'inconduite de ses
femmes, d6cid~ de retourner fi Togobala pour y attendre la mort. D~ns
l laut~cnr
~ui l'emporte vers son Horodougou natal et du fond de son
(lOG}A. KOUROUMA. L~ Soi~ d~ Indépendanc~, op. cit., pp. 7 à Il.
(107}Ji. KOUROUI~lr\\ • ..ibid. p. 194.

254
sur
,
amertume, il jette un dernier regard / cette ville qûi lui est comme
étrangère. Il parcourt les choses~ ne s'arrête à rien et adresse une
dernière pensée à Salimata, sa première épouse.
Les deux tableaux ne peuvent pas être superposés. D'abord
parce que s dans un cas comme dans l'autre, il s'agit d'une perspective
latérale et d'une vue plongeante. Ensuite, parce que au début du roman
Fama campe un personnage excessif en tout. ridicule jusque dans son
refus de conciliation. Il prêt2 le flanc aux critiques par ses éclats
de voix, ses emportements et ses prétentions sans bornes. Dans le second,
~l«~st ~ réeonei1i" avec le monde,~~moinsa-i-ft pris la mesure
des choses. Il est plus généreux -on le voit a sa délicatesse envers
Salimata- plus distant des choses. Sa position,surplombant cette ville
où il ~ connu tant d'avanies,recèle une signification symbolique.
Ailleurs, l'auteur reprend à son compte un thème qui a fait
fureur dans la littérature coloniale, celui de la tornade. Lé déchaîne-
ment des éléments constituait comme l 'autre versant de l'exotisme. Le
premier résidait dans la peinture complaisante d'une nature calme, géné-
reuse, exubérante. On en devinait la puissance sans limite mais qui
paraissait jugulée. D'autres romanciers coloniaux insistèrent souvent
sur les rigueurs du climat africain, la violence de
forces incommensu-
rables(108). A l'opposé de la nature européenne calme
domestiquées ils
g
mirent l'accent sur la démesure) la violence des forces naturelles. Il
est singulier que cett2 p~rti~ de l 'héritage de la littérature coloniale
niait pas toujours été retenue. Dans le roman africain, la nature reste
toujours hospitalière. Les éléments n'y sont certes pas maîtrisés par
(108}L.F. SIEFER, Le Myth~ du Nèg~e dan6 ta LLtt~~e Coio~ale,
op. ~t., pp. 59-79.

255
1 'homme ~ cependant tornades st pluies tropicales y occupent une place
singulièrement limitée. A-t-on voulu rompre avec l'exotisme ? Doit~on
imputer cette réserve a la situation décrite plus haut et qui fait appa-
raître le peu d'attention des romanciers au cadre? Il n'en demeure pas
moins quiA. KOUROUMA reprend ce th~mc~ le développe succinctement et
avec originalité. La tornade qu'il décrit est caractéristique
de la
forêt côtière. Par son fracas, sa violence~ elle semble annoncer la fin
du monde. En fait, l'auteur développe le thème de la double violence~
celle des éléments ct celle des passions. Fa~a~ de façon plaisante
est
j
présenté dans cette maison de Dieu dans une attitude dépourvue de
ferveur rel igieuse. Il évoque les douceurs de sa femme Sal imata, IIl1 une
femme:: sans limita dans la bonté du coeur"(109). Au même moment
Salirna-
9
ta se trouve
auprès du marabout Abdoulaye quis par ses incantations et
sùcrifices~ est censé lù faire triompher d8 sa prétendue stérilité. La
solitude des lieux et aussi l'effet sur ses nerfs de l'orage qui se pré-
pare explique que le bon marabouts las de mettre en vain sa science au
sQrv;cG de Salimata, essaie d2 la violer. Salimata que l'approche de
tout mâle: depuis la c~rémonie de l'excision "cr ispe" et qui subit l'in-
fluence des éléments déchaînés~ manque
le tuer avec son poignard.
ee nlest donc poS seulement la tornade que l'auteur décrit 9
mais aussi les forces qu'elle libère chez les div0rs protagonistes. Et
cela à un moment de l'action où il semble devoir échapper au schéma
traditionnel du roman africain et selon lequel toute l'action se trouve
centrée autour d'un seul et même personnage. Salimata paraît encore pour
un temps devoir faire contre-poids à Fama,
(109)A. KOURüUMA, L~ Sot~ d~ IndépendanQ~. op. ~.; p. 26.

256
Derrière chaque réfêrence à la nature. on décèle une idée
directrice, sjnon sous-jacente. Plus l'action progresse. plus cette
situation s'éclaire. Au sein du drame que relate A. KOUROUMA. tout
renvoie au thème fondamental d2 la mort de la tradition. On 1 la dits
la nature est inséparable de la tradition. Pendant le
premier retour
à Togoba1a. tout le paysage traversé évoque, aux yeux de Fama. le passé
de sa famille,
sa grandeur, Sà gloir2. L'impression prévaut très vite
qu'il ne jette pas le même re~ard sur les choses, à la ville et à la
campagne. A la ville, il lit dans le cèdre et les éléments, la 1égiti-~t!~
mité de sa haine de l 'indépendance. ~ la campagne, même s l i1 nly a pas
communion entre le héros et la nature, cette dernière nlen exerce pas
moins une influenc~ remarquable sur sa personna1it6.
Il est
co~n~ rendu à lui-même, plus attentif aux choses. Il observe tout,
s'arrête aux bruits et ùUX couleurs. Pendant la course de 11 autocar qui
1~ ramène (lU Horodougou, son attention reste particulièrement en éveil.
L'auteur donne de cet épisode ,une relation cinématographique avec une
remarquable 6conomie de moyens. Fama se trouve sur la rout~ surplombant
Sindi), le village de Sa1imata. Le spectacle est digne de la palette
des grands mùîtres. Fèma unit à cette contemplation le souv~nir de sa
femme : "Les cases fumantes 0ntr0 les manguiers et les flamboyants s~
rangeaiGnt au pied de deux montagnes rondes et fermées comme les tétons
d8 ~uccl10 d2 Sa1imata. Ces montagnes piquèicnt un ciel bleuâtre et
cuivr6 et entre G11es~ a 1 l horizon, le soleil déj8adouci agonisait
dans un barbouillage de flamboyants. Le soir était là. Les rU2S couleur
de mie1
craquantes de feuil1~5 mortes, se perdaient dans les touffes
1
de sisa1" (110).
(1l0)A. KOUROLl!Vlti, Lu So.tu.û de-6 Ivtdépe.n.danc.u, op. c..U:.., pp. 96-97.

257
Fama n'est pas un observateur distant~ contemplatif. Il s'en-
gage dans ce qu'il regarde. Les perceptions visuelles sont aussitôt
transféré~s en sensçtions multiples. Le souvenir~ l'avidité y trouvent
comme un exutoire. On assiste comme au renouvellement du style. Images
et métaphores abondent. Devant cette débauche et cette splendeur des
couleurs
viennent â l 'homm2 de tradition que Fama est resté au fond
5
de lui-mêm2
des sensations gustatives et érotiques. Déjà on pouvait
9
noter dans le premier épisode urbain l'effets sur ce chapitre. d'une
certaine cristallisation qui unissait dans son esprit l'image de
Salimata et
t: une senteur de goyave vc:r:te"(l11).
Ailleurs il précise
que Ille matin était couleur de pGtit mil et moite
un matin de sous~bois
9
après une nuit d ' orag2"(112). Pour
rendre la sensation produite par ln
natures ce sont des images et métaphores qui s'imposent à l'esprit et
que l'auteur S2 contente de rendre directement. C'est ce rapport privi-
légié avec les choses qui constitue l'originalité de ce style souvent
cru et qui ne bril12 pas pùr son académisme. Il est propre à rendre le
symbolisme inhérent à la littérature trnditionnellc. Ce sont surtout
les métaphores qui méritent)ci, dt~tre retenues. Celle de l'eau, du
fleuve revient bicn souvent pour traduire l'idée obsédante chez Fama,
de la stérilité. La double stérilité dG ce personnage et de l'Afrique
qui tourne le dos à ses traditions se trouve illustrée par l limage du
fleuve que le désert anéantit. Au moment de la révélation de sa singu-
lière destinée~ Fama s'interroge; liCes soleils sur los têtes, ces poli-
ticiens, tous CGS volQurs et mGnteurs, tous ces déhontés, ne sont-ils
p.3S le désert bâtard où doit mourir le fleuve IJoumbouya ?'"'(113).
(111) i\\. KOUROUf'1P.• l.n~
1:./.>
So()~:()'
.{..~
dç~
. / J
III',..{e-Vl
'L ....
IJ e. lI1
rLdall1 c.'"
rL....,J i
or • ~:+
l.AA...;
p
29


(1l2),~. KOUROUMA o ib~d.i p. 157.
(1l3)A. KOUROUW\\ ~ -i..bid., p.
99.

258
On parle plus loin~ prolongeant cette métaphore de ;111 dynastie de
Souleymane fAuT!
coula pr~\\di9ieusej vigourc\\jse ... "(114). De même; au
moment de leur séparation d0finitive -et Balla sait qulil ne reverra
plus Fama dont le destin doit s'accomplir- ce féticheur use du même
genre ~e métaphore pour rendre sa pensée plus saisissante. Il affirme
qtl-f "un Doumbouya descendant de Soul eyma.nc: ne pousse
ne prospère
ne
j
j
fl eu ri t et ne fructifL~ qu',~ Togoba 13 11 (115).
Ce nlest donc pas seulem3nt chez Fama que l Ion note l '6troi-
tesse des rapports -pour ne pas dire l lidentification- entre la tradi-
tian et la nature. On SJit la place centrale qu'occupe le sorcier Balla
dans le Horodougou. Il reste le gardien d'un patrimoine qu'il sait
menacé de toutes parts. Alors que Fama traduit un attachement sentimen-
tal a cette nature et a la tradition
Balla continue de maintenir cette
j
dernière. Tous deux cependant communient au sein de cette nature dont
la richesse est décrite de façon fort habile dans l'épisode du camp dG
concentration. Fama.victime de l'arbitraire qui semble être la marque
de l 1 indépendance. croupit 2n priscn. Il est transféré dans un camp de
concentration qu'il essaie de
localiser. Ses interrogations et déduc-
tians permettent à tous les paysages du pays de défiler dans l'esprit
du lecteur :
IIIl lui parut d'abord que c'étc.it en s')VGne~ dans les loin-
taines et sauvages montagnes du Hongon
parce quü des monts empêchaient
l
dly voir les levers et les couchers du soleil. Hais ce nlétait pas en
savane: les saisons ~taient celles de la zone forestiêre. L'harmatta"~
brof avec dlinsignifiants incendies illuminant les horizons pendant
(114)A. KOUROUMA, L~ So(~ dC6 Indép~ndanee6> op. cit'
p. 105.
P
(115)A. KOUROUMA ibid., p.153.
j

259
deux ou trois nuits. L'hivernage était celui de la forêt; il tombait
interminable et lourd; les vents, les orages et les tonnerres occu-
paient continuellement les nuits et les jours. s'enrageai2nt. s'cntre-
déchiraient. perrétue1lement l'univers restait embrasÉ. I~ais quand il
constata que la flore et la faune étaient en partie celles de la côte.
Fama pensa que le camp avait été construit dans une île ou presqu'fle
au milieu des lagunes. Car 1GS mouches tsé-tsé ~t les moustiques harce-
laient sans cesse; et l'air moite des lagunes pénétrait dans le corps
-
par les trous de leurs pi~ûres et les détenus se gonflaient comme si
chacun était atteint par un double éléphantiasis ou un triple béribéri.
Dans les eùux stagnantes environnantes nagGaient et coassaient de
lourds crapauds aux couleurs vives et parfois, des nénuphars. émer-
geaient des crocodiles géants qui voulaient se fracasser et se suicider
sur les clôtures quand les gardes ne les abattaient pas. Les soirs.
Fama hésitait. Ce n'était pas en zone lagunaire. parce qu'on y entendait
le bubulement des oiseaux de la s~vane. le jappement des singes. le
rugissement des lions et le silence qui suit et respecte ce rugissement
dans le profond de la nuit"(1l6).
Tous les types de paysages de la réQion défilent sous les
yeux du lecteur et l'auteur échappe à l'exotisme. D'abord Fama éprouve
le besoin lésitime" profond de connaître son lieu de réclusion. Pour ce
faire
il ne lui reste plus qu'a mettre a contribution ses dons d'obser-
j
vation et la profonde connaissance qu'il a de son pays. D'autre part j
l'auteur ne veut pas laisser l'impression de décrire pour décrire.
(116)A. KOUROUMA~ Le4 Soi~ d~ Indépendan~e4] op. cft., pp. 166-167.

260
Cos images ct mét~~hore5~ d"une façon générale, ces référcn-
ces au pàysage, laissent l'impression que le personnage se trouve con-
fronté à une nature dynamiquG
bruyante, en continuelle mue. L'homme
1
de la tradition fait corps avec elle du rait même du recours à une
certaine forme de syncrétis8c religieux qui dans un contexte en pleine
mutation, lui permet de sauvegarder son patrimoine culturel. En fait,
KOUROUMA s'appuie presque toujours sur 1'animisme des Malinkés dont il
décrit 1"univers s~iritue1. Ainsi, il ne
court pas le risque de donner
ct
dans 1 "exotisme faci1e
n'éprouve pas le besoin de recourir à une
/
quelconque forme de distanciation.
C"est ainsi que fort habilement, il oppose la lumière et
1'ombre, le jour et la nuit, mais jamais de façon antithétique. Bien
souvent, ils se pro1onacnt, se complètent. On s'en rend compte lorsque
1"on s"arrête aux multiples significations de la nuit. Le poète de
Chant6 d'Ombh~ avait déjà montré la richesse de ce thème, et parlé du
"silence sournois de cette nuit d ' Europe(117). KOUROUMA fait ressortir
la différence entre la nuit à la ville et la nuit à la campagne. En
ville, les choses, pour reprendre une image chère à l'auteur, sent
comm2 émasculées, sans épaisseur. C"est pourquoi, il ne confère pas de
signification particulière à 10 nuit citadine. Il la décrit une seule
fois où il montre les 2fforts obstinés et vains de Sa1imata qui espère
à coups de sortilèges venir à bout de la stérilité dont elle se croit
atteinte. Ce personnage en dépit de son éducation traditionnelle, ne
perçoit rien de significatif au coeur de la nuit sinon "le frais de la
nuit, quelques bruissements de la ville, une certaine nervosité de la
(117)L.S. SENGHOR, Poèm~r Paris
Le Seuil. 1964, p. 57.

261
brise de la mer qui l'accueillir2nt. Puis un aboiement lointain, un
roulement sourd, plus lointain encore
d'unG auto, si ce n'étnit pas
9
le déf2rlement d2S vaques de va-et-vient des lumi0ras du phare halayant
toits et touffes"(118). LJ nuit d'Europe était plate et pouvait recéler
des d~nnGrs.
v
Cette nuit africaines en déDit
~
des aooarences,
.
,
mntériellc-
ment plus remplie, reste dépourvue de profondeur aux yeux des protago-
nistes. On p2Ut l 'opposer à 1) nuit de lù fuitü de Salimata que l'auteur
relate en instaurant un parallélisme remarquable entre cette fuite de
la campagne
de son village cO elle a mené una vie malheureuse a la
9
capitalû 00 elle espère reconnaitre le bcnheur(119). Ln ville 18 encore,
symbolise la possibilité d'une vi~ nouvelle, l'évasion de ln tradition.
Salimata se sauve la nuit, de la nuit au jour. L'auteur superpose ainsi
les dimensions spatiè12 ~t temporelle Gt fait coïncider des parcours
qui Qpp~rti~nnent au présent et 0U pŒssé.
Sôlimata évoque cet ériscd~ de sn vie pendant la travers6e dG
la lagune, le pâss~ge de l~ ville nègre Dùuvre, sombre~ à la ville
européenne
êclatante de lumiêrc~ de prosr6rité. Clest donc 18 schéma
9
du pass8ge de la nuit au jour qui se troUVG prolongé.
Cette fuite
suscite toutes sortes de terreurs nncestrales
chez Salimata. Pour elle la nuit,c'est la vie des esprits, la triomphe
du mystère: IICette fuite! P.'1r lé': nuit grise, seul:.?, pe:r une [)iste dans
la brousse noire mystGrieuse d'esrrits, mânes ... !1(120). Tout le paysage
défile ti une allure cinémëlt0gr~phique. A scn passagc
la nature s=anime
9
et ajoute à s~ terreur. Parallè10rnent au dérou12ment de ce paysage,
(118) I~. KCUROUi1f\\. Le.!.> Sof~ du l ndépendanc.u ~ op. w.. p. 36.
(119)/\\. KOU[{QU~'lA9 '<'b'<'d. , pp. 45-48.
(120) A. KOUROur~A. '<'b'<'d.. p. 46.

262
l'auteur évoque les malheurs de sa vie. Les références à la nature sont
interprétées en relation avec l2s croyanc~s animistes du personnage et
ont~ aussi s une val~ur chronologique. On peut ainsi percevoir les
dive~ses phases de cette course pour la liberté. Cette dernièr8 commen-
cée dans "la nuit grise" s'était poursuivie lorsque Ille ciel avait pro-
mené des 0clôircies ~ 1'horizon ... La lune avait éclaté et la brousse
etait rcdevenu2 blafarde mnis toujours mystérieuse" ; elle se terminera
é1près (jwe? C1la lune {cuf! blanchii!~ au matin. Le soleil;bien entendu!jouC'
un rôl~ libérateur. SJlimnta n'est pas sûule à redouter la nuit. Fam0~
qui cependant est indifférent ô la nuit en ville~ partage ce sentiment.
A la campagne, il retrouve toutes les croyances de son ethnie. C'est
ainsi qu'à Bindia~ il garde la lampe allum\\:?8 toute la nuit: "la flamme
de la lampe a p6trole VJcillé1it. C'était bien ainsi~ cnr il êtait tou-
jours dangereux dG dormir, c'est-à-dire, pour un MalinkG
de libérer
9
son ~me dans ces villages de brousses sans une petite lampe qui veille
ct éloigne d'~utres 5mes errantes~ les mauvnis sorts et les mauvais
génies"(121). Ce sant l~ pourrait-nn dires idées courantos en Afrique
en fait~ il s'G~its d'une des comrosantes de la montalité traditionnelle.
Elle r2ssortit a un2 vision anbiguG dQS ch0ses. SENGHOR le notùit fort
justement qui écrivait que II pour le négra-afriCain une chose est toujours
2lle-même 8t plus qu'elle-même ll (122). Peur ce dernier~ de même qu~ le
jour prolonge la nuits le chaud le froid~ le blanc le noir
toute chose
9
prolong~ son dcuble~ le Malinké dirait que toute personnalité suppose un
doubles tout
lIOja" son "Dji". Il ne s'agit pas forc6ment dG relation
d':;pposition mais plutôt de cGmplér:K.?ntarité.
(l21)A. I<OUROUH{,s Lu Sole.i-t6 du Indépe.l1danc.u
op.
p
ci;t. p p. 99.
( 122) L S. SENCJ-!OR! d' Awadou. Kciwnb~ à. BVt.af]O VI CP, UbVLtf.. 1,N~gJt.,Ü;ude.
e..:t HwnaiU..6me., op. c-Lt., 'P. 246.

263
Birago DIOP~ soucieux de démarquer cette réalité culturelle
africaine du surréalisme français(123) a préféré parler de
surr
II
éClis-
Quant à I(OUROU;'~/\\~ il distingue avec soin la tristess(~~ les
m211acc:s latentes du jour, et associe le soleil à l'idée de sécheressG
ct de mort.
fI L'OPf)osé~ la nuit s'ëpôissit de mystères. La nuit à la cam-
pagnes semble ~chapper aux eff~ts d8S soleils des indépendances
et
favoriser lJ communion aV2C 12 passé; la tradition.
Pour l tauteur~ il s'agit d"1une nuit africain8 nonllbâtardi-
séeli(125)~ c'est-à-dire qui conserve un cachet authentiqu2. P3rticuliè-
rement attentif aux si~nQs de régression dG la trèdition~ il note plus
loin IIVraimcnt 1<::s 50h~ils dos indépendances sont impropres èlUX grandes
choses; ils n'ont pas seulemont dévirilisé mais aussi démystifié
l'Afrique"(126).
Ainsi,l 'opposition des deux dimensions de là réalit6 constitue
une caractéristique des tomps nouveaux que l'auteur condamne. Leur con-
tinuit0 pormet encor2 s par Gndroits~ de traduire le pessimisme de
KOUROUMA qui porte sur le destin do l'Afrique -qu'il ne sépare p~s de la
trùdition~ un jugemGnt sans m2lanry2. Il Gst singulier que les prédictions
ont lieu la nuit dG préférence et que leur réalisation s'Gffectuc 12
jour. L'exemple le plus significatif s~ situe dùns l'épisode de 8india.
(123)L. KE5TELOOi s L~ Ecnivain6 No~ de Lan9u~ F4anç~e. N~~an~e
d'une u..tté4o..:tu-'te. op. w.
Madame KESTELOOT décrit les éléments constitutifs des divers surréa-
lismes. français et négro~africain 9 à ce jour cette question n'a pas
été approfondie. Et pourtant il y a 0U sur ce point une rencontre fécon-
de des deux cultures!
(I24)Birago DIOP. TOU6 CoVl-t~ FcU.t6; inédit.
(125 )l\\. KOUROUr!lA. L~ SoieA:..e6 dM 1I1dérendM~~. op. w .. p. 97.
(126)À. KOUROUMA. ~b~d. o. 149.

Toute la journée Fam~ a voyagé de la capitale vers Togobala. Le spec-
tacle de la nature lui a permis da
.
revivre son Dassé 9
. d'évoauer
.
avec
nostalgie la gr~ndeur de ses ancêtros. Les habitants de Bindia l'ont
reçu comme seul un desc2ndant dG Souleymane Doumbouya mérite de l lêtr~9
UcommG un président ~ vie de la R2rublique~ du parti unique et du :-Jou-
vernement;l (127). Scn rûtour à son HOI~odougou nata l ~ 1I::s témoi gnagcs
d'amitié -qu'il prend tranquillement pour des marques dlall~gGance-
tout le replon02 dans lè trédition. Il se r~vGille nu coeur de la nuit
et d2couvr~ lJ signification de sa destinée. Il comprend qu'il est
condamn~ t rester le dernier desc~ndant de l'ancêtre qui a fond6 la
dynastie d25 Doumbouya. Il percc à jour la signification dG l~ prophé-
tic qui~ comme un mythe d'origine~ exp.liquè:it de
f2lçor. sybil1inc
l làvènement 2t l'extinction de cette dyn.:stie. C'est comme si ln nuit
favoris,J,it la communication avec llau-dclàP28)
Il S0 sait désormais
condamné à lG stérilité et il doit vivre dans l 'humiliation. En outre
là mort dE' le tradition lui est confirmée. Il ne slùgit pas de rêve.
C'est dans un 0tat de conscience claire que Fama fait
"l'exégèse des
dir2s afin de trouver sa propre destin~e"(129). Faut-il ajouter quia
l'origine S0n ùieul B~kary avait de ffi2m2 rcçu~ la nuit~ en état de
veille~ ln révé13tion de l lélection divine dent il devait faire l'objet?
Il reste ~ue le rêve -la nuit pour ainsi dire- joue un rôle
encore plus important. Il semble êtr2 l'un des moteurs de l'action.
Les péripéties importantes font l'objet de prédiction par le rêve. Des
structures pcrmGttant d' i nterprét(!r h:: rêv2 exi stent au sei n dG la tra··
dition. Il
1
. "

n Q S'C .] amô l s
gratuit. Il est singulier que l'on nlen relève
(127)/\\. KOUROUnf.\\~ Lu Sol~ du Indépe.nda.nc.u. op. cil..• p. 97.
(128)A. KOUROUM~~ ibid., p. 99.
(129)A. KOUROU~~. p~~im.

265
qu'un seul dans le capitale; il ne prend d'ailleurs toute sa signifi-
cation que d~ns un contexte tout à fait différent. A Togobala~ Balla a
pour mission de l'interpréter.
Les ennuis de Fama avec 12s représentants du parti unique lui
sont annoncés dans un rêv02(l3ü). De même Fama croupi ra de long moi s dans
les oubliettes àe la Présidence de la République avant son transfert à
un camp de concentration pour avoir rêvé !(131). Clest le comble de la
satire des indépendances. Le magistrat instructeur lui explique tran"
quillement que slil avait fait part de son rêve aux autorités, ces der-
nières auraient pu conjurer 10. mauvais sort. Il a donc trahi en rêvant,
et en taisant son rêve. Sa libération et sa mort lui sont aussi révélées
par le biais dlun rêve(132).
En vérité tout se passe dans cet univers comme si la vérité,
comme la destinée, se trouvait inscrite dëlns les choses, dans la natur~.
Des privilégiés, tel Balla, ont reçu en partage le don de per-
cer à jour le secret des choses et de
lire dans la nature comme à
livre ouvert. A certaines occasions~ cependant. les signes s'avèrent
si manifestes qu'il est ùonné à tout un chacun d'en pénétrer la signifi-
cation. Il en est ainsi lorsque Fama après les funérailles de Lacina,
décide de retourner dans la capitalQ sous des pr~textes fallacieux et en
dépit des objGcti ons de son féti cheur. Il ni à jamais mi s en doute la
puissance occu1te de ce dernier. Cette fois-ci~ il s·obstine ~
"il vou-
lait partir, il partirait"(133). Balla conscient des aléas du voyage
nlignore pas qUG le d2stin de son ma'trc doit sl~ccomplir. Tout ce
(130) A. KOUROUM/\\, LiU> Soleili du In.dépe.ltcUmcu ~ or. ci..;t. ~ p. 122.
(131)J\\. KOURour~r\\. -ib-id.) 170.
(132)A. KOUROUM~, -ib-id., 178.
(133)A. KOUROU~1l\\. -ib-id., 152.

266
destin est inscrit dans les éléments;. IIAjoutons qu'après le départ des
voyageurs le 5012il monta rapidement. Mais? -et cela ne s'était jamais
vu en plein harmattan dans
Horr.dougou- des nuages assombrirent le ciel
vers le milieu du jour. des tonnerres grondèrent ct moururent du côté
où était parti Fama 1l (i34).
On le voit~ la nature nlest pas simplement présente. L'auteur
l'associe intimement au drame. Ici? la référence a une valeur prémoni-
toire. En fâit~ la prémonition est en rapport avec la mort prochaine du
héros. Car la destinée des grands -selon les croyances des musulmans
et des animistes noirs- s'inscrit dans la configuration des astres et
des éléments. C'est à ce moment du récit que s'ébauche une remarquabl~
mutation.
Jusque là l'auteur a mis l'accent sur le caractère violent.
E:rnportë~ inscible de son personné:ge. Certains de ses ridicules sont
apparus à l'occasion. A d2S fins d~ distanciation. il l la poursuivi de
son ironie. Il a évité de le typifier~ en le présentant. surtout dans
le premier 6~isode de la villc~ comme un anti-héros. A la fin du séjour
à Togobùla. on assiste à un revirement. L'auteur progressivement renonce
à là presentation dérisive du personnage dent les ridicules s'estompent.
On croirait que son aventure le cède nu procès du régime politique. En
fait. on assiste &une métamorphose du personnage qui prend la stature
d'un héros de légende.
Ce résultnt est obtenu. en partie
par les
5
rÉférences à une nature dynômique et signifiante. KOUROUMA développe le
thème de l '~10ction du pars0nnage qulil marie fort bien avec ln prêsen-
tation d0risive notée plus haut. A ce moment du récit~ on saisit mieux
l 'habileté Je l'auteur qui l là émaillé d'indices dont le sens apparaît
(I34);~. KOUROUMi\\) Leo So.f..tV.M du Il1dépe.l1da.nc.eo, op. w., p. 153.

267
avec plus de netteté. Il faut voir une élection dans l'ascendance de
Fama, dans la révélation de Bindia. Ici, les éléments se mettent
de la
partie pour prédire son cruel destin. Il devient un héros parce quli~
incarne une grande idée et que comme un héros racinien~ il est confron-
té à la fatalité. Les dieux l'ont investi d'une mission à laquelle il
ne
saurait se dérober~ celle de symboliser le destin de la tradition
dans une Afrique coupée de ses dieux. Or la tradition reste inséparable
de la natu~8. Clest à ce moment du récit que les références à la nature
donnent au drame une signification plus grande.
L'auteur associe une fois àe plus la nature au dram8. A l'oc-
casion de la mort de Balla, le f~ticheur royal. les signes étrangers se
multiplient dans la nature. Balla n'était pas seulement un défenseur
de la tradition. Il l'incarnait. Dans tout le pays. sa réputation était
bien assise. Il ne la vivait pas seulement. il la faisait et la défen-
dait farouchement. Quand la mort le frappe, les signes extraordinaires
apparaissent partout:
"On était au gros de l'hivernagG. Pourtant pendant quatre
jours~ nuages et pluies disparurent du firmament. le cinquième matin
vint avant son heure ~ mais le soleil ne sortit ras: l'espace se dis-
tendit pendant que les horizons se mirent à sourdre une atmosphère
étrange. Lûs oiseaux continrent leurs chants de réveil, les vautours
leurs vols. Tout était silencieux. tout était immobile. Les yeux se
tournèrent vers la porte du vieux féticheur Balla; elle était close
et bien close. Quand on l ·ouvrit, 10 sommeil avait trahi ~ la mort avait
frappé le vieux féticheur endormi ll {135).
{135)A. KOUROUMA. Le6 Sol~ de6 Indép~ndanQe6s op. cit,
p. 187.
s

268
Au Horodougou
les gens vivent si près de la nature qu'ils
9
la croient à leur service. Les croyances animistes entrent pour une
1arg2 part dans cet ét~t da choses. Des relations tissées dans la nuit
des temps renforcsnt CG sentiment. On comprend que la destinée de
Fama
recè12 une dimension surnaturelle. Sa rnort prend une valeur exemplaire.
Le héros comme poussé rar des forces irrèsistib1es.;court à Sè perte.
9
Après son é1argiss8fficnt; Gn d6pit de la trahison d2 ses femmes s il
aur:J. it pu reof3 ire sa vi e à 1è capita 1~. fI son dern i er voyage au I-loro-
dougou s il ~urait pu ne pas 2ssùYGr de
passer la frontière au péril
de sa viGo A. KOUROUMA
qui fuit toute dramatisation faci1e
insist2
9
9
sur le cnractère imprévisible du personnage qui semble agir ~ar coups
dG têtG. En réa1itê~ l'explication de sa conduite doit être cherchéG 9
dans la conscience de sn dignitô. dG sa pr0&minence. Rester à la c~pi-
tale aurait été
s'accommoder du déshonneur. Un prince Doumbouya ne
sèlureit s I y résoudre. Prendre son parti de ln rerraeture de la frontièr2 9
nu coeur du HDrodougou de ses pères, reviendrait a accepter une fois
de r1us les humiliations du ré9im€
honni. Cettû explication procède de
la logique des càractèros et du récit. Il en est une autre r1us
simple;
plus conforme à 1ë' mentG1ité du mù1ink6 pJn0tr(: dl2 l'Qsprit de la trS"3
dition. FQm~ Gv)it rendez-vous nvec 10 Dcstinj Jvec lui dev~it mourir
une tr2\\dition qui est comr:le pri\\!~~e :Je sens dans unG Afrique sans direc~
tian. On le voit a sa mGrt qui laisse deviner sa orodioieus2

v
destinée.
C'est un cJTman sacré qui lui porte le coup fnta1. L'auteur parle de
1113 portée historiquQ du cri'llldG Fé1m0 qui filet 2n bran1~ toute la nature.
L'événC:lilent extrocrdinair2 qui vient .je S2 produir2
à snvoir là mort
1l
du dernier descendant des Doumbouyô
est rép~rcuté aux quatre coins du
ll
HcrodougGu.

269
Ainsi "l es oiseaux
vautours~ éperviers~ tisserins~ tourterelles,
en poussant des cris sinistre~ s'échappèrent des feuillages 9 mais au lieu
de s'élever, fondirent sur 125 animaux terrestres et les hommes. Surpris
par cette attaque inhabituelle: les fauves en hurlant foncèrent sur les
cases des villages
les crocodiles sortirent de 1leau et s'enfuirent dans
9
l a forêt 9 pendant que 1es hornmes et l es chi ens ~ dans des cri s et aboi ements
infernaux sc débandèrent et s'enfuirent dans la brousse. les forêts multi-
pli èrent 1es échos, déc1enchèn~nt des vents pour· transporter aux vil l ages
les plus reculés et aux tombes les plus profondes
le cri que venait de
pousser le dernier Doumbouya.,.11 (135),
Cc passage permet de mieux saisir l'intention profonde de l'au-
teur (136bis), On est à la limite de l'épopée, Le Fama de la capitale est
bien loin qui vivait des morts comme un homme de caste. De même~ on voit
comment la participation de la nature permet de conférer au drame une
dimension épique par le biais de cette nature vivante,
bruyante
et pleine
9
de significations.
Il faut conven i r que Le-6 So.tW.6 de..6 1ndépe.ndanc.eJ.J cons ti -
tuent comme une exception dùns le roman africain. Non seulement la
nature y existe~ y occupe une place assez importante~ mais elle joue
un rôle de premier plan. Son intégration au drame non seulement de
Fama
mais de tout un groupe social, procède de son assimilation a la
9
tradition. La nature ne prend toute sa signification qu1au regard de
l'animisme qui développe un sens très aigu du surnaturel, On comprend
que l'auteur ne slarrête pas à son côté pittoresque. Recourant plus
(136) A. KOU ROUr,1A 5 Le..6 SoJ:.W)., dr,a 1ndépendal1ce..6, op. cA.:t, pp. 202.
(136bis) Jean CLEO-GODIN, qui a très bien saisi le rôle particulièrement
iffiportant de la nature, ~~vec pertinence:
Çf\\~L\\:.
d 'IlUn monde. .te/., hyène;., ex "ee,6 pan-thèJz.e..6 p .teJ.J Jtep:t;~tQ,.6 ou .tu oi6 eaux
j,
.6auva.gu comme. .ra. fune.; .te. MflJ.te-i...f.2.,et; .te;., /tê-ve..6 J ne ,~e. cUAJ.>oueYLt pa.!.l de la
v,[e. ftumaJJle. En OcciderU:
.~eu.R.A .te.I.J poè.te;., ont COYL6Vtvé ..te -6entimerU: de. cet-
J
te cont,.{.Jlui-fé e.rWte. .t' homme.e OJUma..t et .te..6 Uéme.nt.6 ~ me::t-W ce.fu Min6a
à nOUll 6a.Vte. compJte.ndtte. que, où qu.' i l v,[ve
..e.' homme p.ton.ge .6e...6 Jtac,[neA
9
dan'-> .te.A v,[eux mythe..6"
Etudes Françaises, vol, 4 n° 2, 1968. p. 213.
9

270
particulièrement 8 dGS procédés ~'énumér~tion -ùans la dernière cita-
tioo par 2xemple- il parvient à laisser le sentiment d'une vie multiple
et très diverse. Ce nlest pas dire pour autônt que son sens de llobser-
vation puisse 0trc pris en d&faut. Cependant, il y joint une remarqua-
ble vclonté de signification. Clest ce dernier souci qui met comme un
frein à tout débordement ~xotique.
La réussite de KOUROUMA ne doit cependant pas faire perdre
de vue la faiblesse relative des romanciers africains. La nature est
insuffisamment peinte dans leurs oeuvres. Clest comme slil y voyaient
quelque chose de grùtuit susceptible de porter atteinte à l'authenticité
de leur message. Ou bien redoutent-ils plus rarticulièrement de nuire
5 la continuité du récit?
On pourrait le penser si on s'arrêtait aux
moments de l'évolution de l 'action où ils situent les références au
cadre. Il Y a peut-être un D0U de tout cela. Il reste que l'on ne peut
que rrendre acte du paradoxe entre l'extrême sensibilité que lIon attri-
bue aux Noirs et leur indifférence à la nature. La sensibilité et l'en-
gagüment militant ne s'excluent pas forc0ment. KOUROUM~ en a donné la
rreuvc.
F~ut-il se tourner v~rs les techniques d'écriture caractéris-
tiques de l~ littérature traditionnelle? En
effet, au sein de la tra-
dition; on ne siest pas toujours embarrassé de peindre ce qui relève
1
du quotidien
spectacles ou personnages animùux. Vivant dans un contact
5
étroit avec la nature et les êtres qui la peuplent~ l'homme de la tradi-
tion se cont2nte~ dans les récits littéraires de silhouettes, de vagues
références. On observe la même réserve s'ngissant du cadre. Il en donne
une reprêsentation plutôt symbolique. Cette attitude procède de son
souci de ne ret~nir que des techniques qui s'ha~onisent au caractère
oral de son art. Non seul~ment une description détaillée de la nature

271
aurait pu passer pour fastidieuse mais elle aurait bloqué l'action et
en'~raîné une certaine dispersion chez les èUGiteurs qui n'ont pas la
latitude dG reconstituer la trame du récit. Les romèncicrs ne partagent
pas ces préoccupations du conteur officiant au sein dG la tradition.
L'écriture a supplant6 1 'orGlité. La sociét2 africaine change rrofondé-
ment. E11l:; s'urbanise à un rythme rèpide. Son contact avec la nature a
cess0 d'être ce qu'il était autrefois. Il y n plus. L'éclatement du
public constitue un élément de première importance. L'Gnciennc communion
J'un groupe socinl Qu'unissait llèttadK~IT\\Gnt à un terroir djtenniné 9
que cimentaient la vision d'un passé tenu pour exemplaire et 11 adhêsion
à des crOYê1l1CeS hi1rmonieus'2s, ,jpp,]rtient,dJns la plupart des cas, à
l'histoire. Le public n'est plus un. il d~vient de plus en plus insai-
sissablc. Il comprend surtout une ê1ite intellectuelle formée à l'(co1e
européenne qui a de la nJture une connaissùnce des plus 1imitéGs -et
qui n'est de toutes façons pas ccnporôb1e à celle du public de la 1itté-
rature trüditionne11e. C'est un public de citadins. Cette mutation 1égi-
timerait l '~largissement da la place faite a ln natur0~ â la peinture
de la vie campagnarde.
Le public comprend Gn fait, une majorit~ d'êtranger~137).
Il
s'ègit d0 l'ancien rublic de là littérature coloniale dont Rolùnd LEBEL
(137)Une étude devrait êtr2 faite ~ui montrerait la rép8nse des romen-
ciers africains -des écrivains d1une fùçon gén2rnle- à l latten~~ ·7Publ ic
privilégié. Ousmane 5GCE adopte une rositian dG rnontreur
de présenta-
2
teur. Il se placE entre le public 0uropten et l'univers sénégalais qulil
d~crit. Souci de distanciation ou conscience de la dualit6 du public?
On ne peut que noter son insistance particulière sur la nationalité de
ses protagonistes comme si 1ui=même:: n'étôit fJàS Sén~?ga1ais :
Il Le6
Sê.Yl.ég~ gaJtdaien-ttc. .6ile.nc.e.1111 p. 22 •..
f'Cl
"
n->
J
~O~:.II
?7
ne.z ~e6 ~eneg~~
p. L •

272
à
dCcrit non pas l' ~m~2rgcncc: mo. i s comme le renouve 112ment dans le der-
ni~r
ti2rs du XIXe siècle\\138). Ce public a toujours port6 une grande
curi~sité aux choses africaines. Sa fring~le dlexotisme trouva un
exutoire dans des oeuvres souvent Je grande qualit0. Sa curiosit~
siest arientêe dans deux directions, les moeurs et les paysages g t6us
deux trQuvant comm~ une comrlèmentarité dans une certainG rupture avec
l lenvironn~ment natur21 et le contexte socie-politique de 1lEurore. Le
romnncier africèin~ sur ce cha\\Jitre ne répond pas à l 1attente du public
euro~êen. Il se montre particulièrement soucieux d'échapper t l'exotis-
me de lè littérature coloniG12.
Il d0plnce llint6r~t du cajrc aux probl~rnes humains. Ensuite g
il ne d~crit pas des rarrorts sociaux ~our souligner leur étrangetê i
leur barbariG ou leur cJr0ctère extraordinaire. Il exrliqu8 leur origi-
nalité pour dèfendre. presque toujours
le droit a la survie de la
9
tradition. Oc ld procèdG s en p0rtie du moins
la place faite au thème
9
du l!roY:Jumc ,~I enfance" dont Hubert de LEUSSE a montré li importêlnce dons
la poésie G2 SENGHOR(139).
-
il La Séne.gaXaiM.
ptU..:t u.n pot de. fieJt émail.1.é li [). 31.
SADJI est cependnnt plus attentif ~ la curiositG du public 6tranger
peur les mceurs africain~,.On le v0it au parnllélisme de la démarche
~dGpt6e au début dQS &pisodes urbains et citadins de MaTmouna g au souci
de donner unr.~ vue ;J lus CDffip lote des moeurs.
En fnit Binge et Senghor J.vé,ient cJ~jà élttesté une n.?merqunble conscien~'
ce de ce problème. le ~remier trouv~ une solution d~ns le jUffi21age de
mots du terroir et de vocnbles franç3is et ~ans ~es descriptions de
moeurs~ le second usa de mots locaux rour la beautè~ la sinaularitè
des sonorités et pour faire vrai.
(138)Roland LEBEL, H~to~~ d~ ta Li:t:téhatun~ co~on.io.i~, op. ci:t.
(139) Hubert de LEUSSE, L.S. SENGHOR ~IA6tU.c.aini Paris : Héltier~ 1967~
p~:. 17-21.

273
Certeins romanciers choisissent de montrer la campagne profon-
dément atteinte soit par 12 colonisation, so~t Dar le progrès si ce
nlest pas les deux tout 5 la fois. D'autrGs, d'entr~e de jeu. se mêna-
~Gnt
.
des nossibilitês
,
ae com~araison entre la ville actuel12~ haut lieu
de l'ùcculturation,et la cam~agne d'autr2fois qui symbolise une forme
authentique de bonheur. Cas derniers donnant libre cours~ au moins dans
1~ première partie de leurs ocuvres s à un(: double nostalgie: celle de
leur enfance. et celle d'une enfance de l'Afrique. C'est par-la~ encore
une fois s que le ramen rejoint la poésie. Tous deux cependant échappent
au danger du romantisme. Certes, dans 10 r0môn des dQUX premières géné-
ratinns~ la place cccur6c p~r l 'autabiGgraphie~ le souci de partir de
t0moignages s d'une exp&rience personnelle. légitiment pour une large
part l '~nergence de ce th0me. Il nlen demeure ras moins que~~our être
valables. ces enseignements devaient conserver une portêe générale et
pùr-là m6m0 s'insérer dans les tr~ditiGnscu1ture11esafricaines. CGla
,'explique 1'élargissem2nt de C2 thèmo. Sa sisnificùtion individuelle
s'effJce ~ tr&s vitc~ il ôcquicrt une dimension gén(rale
en cc sens
t
que dans son exploit3tion 12 romancier s'arrGte moins à l'ex0ression dG
sentiments particuliers qU'à la ~Gintl!re d'un 0r~u~c social. On décèle
presqu2 toujcurs le souci J2 réhabilitation. Il s'agit de faire rièce à
la colonisation ou de cont~ster un jugement r-Grt~ sur l'~frique d'avant
la colonisation. N'est-cc ~as battre on br~chc les thèses par lesquelles
cette dernièro légitimG son action que de montrer l'organisation origi-
nale et efficace d2 1 'ancienne Afrique? Il VG snns dire que ce th2me
renvoie tout 8 la fois aux travaux des africanistes Gt a la théorie de
la Négritude. Il corresponj ~u rrGgrès de certaines formes de pGssèisme
dans la littérature afric~in0.. Lë ville 6tnnt marquée par la modornis~­
tian. 1 'authcnticit~ no trouvera d'exutoirE Qu'a la campagne. MJis la

274
co1onisation
CO!Tû"l1€
le progrès~ pow·su·a une action globale qui n'épar-
9
gne en fôi t aucun des aspects du monde colonial. Aussi ~ falJdra~t··il porter
son choix sur une campagneg une situation socio-cu1ture1le que l'on dêca-
1era dans le temps. SOuv2nt~ le romancier! en dépit de son option pour le
réalismes se retienàra diff'icikment de décrire une Afri4ue li-ythique ou
pour le moins imaginaire. Il s'agit en fait d'un artifice. Ce recul his-
torique ne suffit pas toujours à expliquer les bouleversements que l'on
décrit. Il met cependant le romancier à même de procéder à une certaine
forme de réhabilitation de la. tradition et de développer le thèmE d'une
tradition supposée à l'état pur à la campagne et un modernisme
source
àe perturbations du fait de son manque d'enracinement.
On a noté plus haut l'insuffisance de la pein~
ture du cadre; en fait~ c'r2st la place de la campagne qui reste singu-
1ièrement mince. Cette situation procède-t-e1le
de la part des roman-
9
ciers
d'une infcrmation insuffisante ou bien ces derniers sont-ils plus
9
particulièrement préoccupés des thèmes de l'acculturation ou de
revendi-
cations politiques? Le mariage du thème du retour aux sources et de
celui de 1ù vie ruraie n'a pas toujours permis de
larges développe-
ments de la part d'écrivains préoccupés avant tout de contester une
situation bien réelle. On les surprend souvent a procéder par des trans-
f8rts. Ils c6nfondent ë. comrfll:.? l'écrivait le poète des EtfUopi..que.6 t
111 'enfance et l'Eden ': (lolO). Ils pr;vi1égient,dans leurs souvenirs leur
1
enfance et il s'agit presque toujours d'une enfance ca~pagnarde. Le
bonheur y tranche avec les difficultés et tribulations de la vie pré-
sente (141). Comme si le bonheur et. le malheur renvoyaient à des périodes
(140) L. S. SENGHOR
E~opiqu~9 Poèm~, Paris: Seghers, 1964, p. 148.
9
(141) Il s'agit, par exemple chez CAMARA Laye de la distance entre
li LI En6lmt Nobtr:
et PlVJr..amOU.l!!.l fi •

275
déterminées jans l't:vcltltion de li:~ via .j'un homme! Comme si l'enfance
do: t forcGmcmt êtr~ hGUr2USG
L' o:;oos iton entre ces deux phÛSGS de la
vi2 du héros renforce cellG Je la ville et de la campagne. Le second
transfert p2rmet ~je c~:mfondrc: l'enfance du fJ2rsonnage et l' enfanc(~ de
l',f.l,frique. 1,11ême lorsqul2 l'nction du rOm011 se situE; tout\\;: entière pen-
dont l 'époque colonia12~ on s'évertue à donner l'impression qu'elle sc
serait déroulée dans une Afrique 00 la vie nG se ressGntirait encore
d'aucune immixticn des agents de la colonisation ou du ~rogrès. C'est
le cas~ pJ.r exemple du
C.umb-te de OADIE(142). Climbié~ enfant~ s'épa-
nouit à la campagne au milieu de ses grands parents. Il participe aux
diverses activités dG la vie champêtres~ aux travaux comm2 aux loisirs.
L'auteur décrit à grands tr~its
le cadre de cette vie heureuse. Son
sentiment de l~ nature,qui ne manque pas dloriginalité~se trouve comme
contenu par l'étroitesse du cadre réservé à la vie tampôgnarde. Il
reste que l'identification antrG la campègne~ l'enfance et le bonheur
est comme renforcée. El18 autorise. dons la suite de l'action~ les
thèmes de l 'enfanc0 et de la campagn2 à servir de référencG au regard~
resrectivement~ de l'&volution de la vie du héros et des mutations de
Dès lors, on comprend lC\\ pérGnnité~ dans le romr1n;, du thèlile
de l'Afrique précoloniale. On donne ainsi un certain êcho aux envo16es
des po~tcs de la négritude. qui 0xaltent avec tèlent le passé dG la
races qui tous mettent l'accent sur l'ori9inaliV~ culturelle africaine.
Certes les exigences de l~ cr0ation romanesque et poétique ne corres-
pondent pas. Il d2mcurc~qu'en dérit de la ~ultiplicité des éléments à
même de renforcer ce thêmexs2 plnce n'est pas des plus importantes.
(142)Bernard DADIE~ Ciimbié, Paris
Seghers~ 1953.

276
On a cité l'école d2 la négritude. il faut y ajouter l'influence
d'une
9
façon générale du mouvem~nt africaniste et,par-d~ssus tout 1'impact des
9
travaux de Cheikh Anta DIOP(l'B). Le thème de la pureté
de llharmonie
i
9
de l'originalité -autant de sources de bonheur, semblent dire les
romanciers- de l'Afrique traditionnelle est partout présent aux diverses
époques du roman. On lui donn2 à l'occasion, des accents poétiques.
Par là
on rejoint les chantrGs de la négritude. Cepcndant
le romanci2r
9
9
adopt0 une démarche diff6rente de cGlle du poète. Ce dernier pour mieux
dénonc~r l 'aviliss2ffient du Noir colonisé exalte abondamment les vertus
originelles de l'Afriqu0(144) . Il ne se d~tourne pas de l'actualité
mais 12 regard qu'il port~ sur le passé est plus insistant. D'autre
part, Sè pGrs~cctive historique étant ülus grandc
une certaine tendan-
9
cc 5. l il mythifi cation du p:1ssé sc fait jour très vite. Il grnndit 1(2
pnsst) llid8Jlise, ct confond ~111ègn:r.1'2nt mythe
légende et histoire.
9
Le romancier qui) pour ainsi dir0, ü fQit voeu de r6alisme, dispose
d!un cadre moins étroit. Il peut a l'occasion -rarement il est vrai-
donner à l'évocêltion de l'{tfriqu:2 précDloniale ~une place plus impor··,
tante. Convaincu de la nêcessitê d'engêlQGr son oeuvre contre le colonia-
lisme~ ou le néo-coloni31isne~ comme on dit 1ujourd ' hui, il se contente
de faira de l'évocation de ce thème une serte de réf~rence~ J'616ment
de comparaison qui le met
à même de contester le progrès sans ressen-
tir outre mesure le besoin jeconvaincre ·-je lJ valeur des tra.ditions.
Il reste singulier qu'en d~pit de sa volonté de réalisme, il se borne
Ü43) Chei kh t\\ntù DIOF\\ Ne:ttiolU Uèglte.6 e;t Cui-:twtu, Pùri s: Présenc.:;
Africêline, 1955.
Cheikh Anta DIOr, L'UI~é cuttunete~ d~ ~'A6~qu~ No~~, Paris
Présence Africaine, 1960.
(144) C6· L.S. SErJGHOR 9 Cha..ntJ.> d'OmbJte., -i.n Poèmu, Paris
Le Seuil,

277
dans le traitement de ce thème à d2S débordements poétiques qU2 lion
ne peut expliquer qu'en référGnce aux transf2rts mentionnés plus haut.
La double nostalgie de son enfance et de la pureté originelle de
l'Afrique doit être r2tcnUG. En slarr~tant a CG thème. il cède au goOt
du jour~ il utilise les trùditions pour résister à la colonisation ct
dénoncQr une forme de pro:Jrès mal apj)ropri i2e et imposée.
Le silence des premières oeuvres romanesques sur les tradi-
tians êtonn0(14S)' On y ressent une telle fascination de
la civilisa-
tion -cr!mmG on disait-~ une t;~112 volonté d'intégration dans cc que:
1'on croit être la modernit0 ! MapatG DIAGNE na tèrit pas d ' é1oges s~r
la co1onisJtion qui sc réduit pour lui a la pacification et a la moder-
niSé)ticJn. Il ne
rI.;tient ril.?i1 en d(::hors d ' ell<;. Bakary DIJ\\LLO vit dans
un éblouiss~ment de tous les instônts. Il est tout à sa découverte de
1'Europe et des Europ0cns. L'un 0t 1'ùutrG. à des degr6s certes div2rs.
manquent de mesure. Le premier1cn ne s'arrêtant pas nux multiples imp1i-
cètions de ln colonisation. le second en idéa1isGnt 1lautre parti(146).
Les traditions s0mb1cnt ne m6rit~r de leur part qu'un silence méprisant.
Il n'est pas étonnant que f'1ùpnté DIAGNE (lit réduit la période prêco1o~
nin1e au d~sordrc> à l'insécurité ct à là misère. Il n9 répétait que
le message qu l i1 était ch~rg~ de faire passer a son public.
On peut cependant considérer qu l i1 n2 slagit 15 que d1cxception
si 1Ion se rappelle
qu 1 .:mtéri (Jurement ~ ces deux oeuvrGS ~ Amadou
N' Di ay(~ Dugay Cl Celer ~ dans un récit épique de grando qua 1Hé. La Ea;ta,U.-
ie de G~é( 147) a exalté 1GS grandes vertus de l'homme de la tradition.
(~45)fil8patô DIAGl~E, op. w.
(146) Bakary DIALLO,op. w.
(147) Amadou N'DIAYE Dugay C1édor. La Bataitte de Guilé, Saint-Louis
Imprimerie du Sénégal, 1908.

278
En fait~ il faut surtout gerder a l'esprit que ces deux oeu-
vres romanesques Gnt vu le jcur à une épo~uc où l'Africanisme en était
à ses premi2rs balbutiements. Le contexte dans lequel elles ont été
conçues est celui 00 los thèses colonialistes sont encore acceptées
sans contestation aucune. La colonisation n'a pas encore appris ~ dou-
ter d'ello-même et df61ite africaine ne voit pas de salut en dehors de
son int6graticn à ce système.
VOg~~cAftK
montre que les choses ont vite fùit de changer.
Une dizaine d'années sépare la publication de Fone~-Bonté. de celle de
ca roman ! Il est vrai que l'on doit tenir compte du peu -sinon du
manqu2 total- d'attention de Bakary DIALLO au mouvement culturel de
l'époque. Il reste qu~ l'on ne peut 2xpliquer les circonstances de com-
position de Vog~cJ..m,t sans s'ariêter pol~ticulièrement à la formation
de l 'aut2ur~ aux progrès de l'africanisme et a l'évolution des idées
au sein de llint211igentsia noir2 d;:) Paris.
On n déjd mis l'accent(148) sur les intentions profondes de
HAZOUME dans cotte oeuvre. Un pan d~ l 't~0qu2 précoloniale y est recons-
titué non seulement par un romancÎi::r mais pl'lr un homme de scÎ';:;:nccs.
L'aut~ur se gardl? de toute; forme d'cxJltetioil ou d1idénlisatioll. Le
context~ s'y prêtait peu. Il évoque là société traditionnelle dahoméenne
pour Gn révéler l '~riginalit2 socio~culturelle~ mais nan sans arrière-
pens0e critique.
Il dit fort bien les limites de lè tradition au regard de
l'impératif de modernisation. Le thème du royaume J'enfance ne trouve
pas jo place dans ce roman. Hazoum~ prend le sein de d&caler dans le
temps l '3ction rcmanesque. C'est ce qui le met à même d 1 adopt2r une

279
démarche ambiguë~ d'exalter la tradition, de la réhabiliter pour ba.ttre
en brèch~ les thèses des thuriféraires de la colonis~tion et d'un autre
côté de multiplier les réserves ùu nom du progrès.
Nazi BONI reprend la description de la société précoloniale.
Il insiste particulièrement sur le réalisme de son oeuvre qu'il baptise
ilChronique du i3\\IJi1mu il . Il est indéniable que son CltéptL6c.uf.e. du Temp~
Ancie.n6(lf;-9) se situe à la limite d,:; la chronique ~t du roman. Il recher-
che l'enfonce d~ l'Afrique et la situe à la veille de la colonisation.
Il met
l'accent sur le caractère rural de la société Bwamu. L'organi-
sation socials· î::stfort bicn décrite, de même les ViJrtus que lion exige
de l'individu. L'épanouissement ori9inal de cette société reçoit comme
un coup de frein de l'immixtion brutale de l'Europe. Rien ici de nostal-
giquG, on est plutôt confronté à un acte d'accusation
savam~ent intro-
duit. L'auteur ne s'arrête paS outre mesure aux conséquences de cette
intrusion. Il étale le temps
consacré ê décrire la vie de ses personna-
ges s210n les rè91es traditionnelles 8t 2n marque la fin brutale pour
signifier un coup j'arrêt. Il passe en revue les désordres et les cruau-
t6s dont ils sont victimes.
Seuls, P. HAZOUME et N. BONI~ nnt consacré des oeuvres entiê-
rGs à la société précoloninle. Dans le r~st2 des romans son ne note P0S
le m5me r6alisme. En revanche i la tradition ne s'y épanouit que dans
une campagne qui se survit difficilem0nt. On y relève~d'autr~ parti la
fréquente identificètion de l'enfance et de l'époque précoloniale et
un C(lrt(~l"n
.....
~.
"Vlh"r.-bm,"'nt
..... t-,~'v
\\ . t ' -
.... c
nnst"lgl"au,-'
'-~....
~.,'
t,;;;.
(l49)Nazi BONI, CltéptL6c.u.f.e. dM Temp~ Ancie.n6, Paris: Présenca l·\\fricainc~
1972.
Cett2 oeuvre; mériturùit d'être comparée à l'excellent roman de
Chinua ACHEGE~ Ttung~ Fali Apaltt.

280
Ousmane s6tE donne 12 ton dans ses nouvelles~ eont~ ~t
Lége.ndu, Le pro l oii'J2mcnt d'2S thè:nes de ces oeuvres à K::rJUm rc:ste
évident. On y relève la n2me concertion du passé. Il se
situe toujours
~ la front1~rG de l Ihistoir2 et de la 1~gende. L'histoire exaltè~
confine aumytn'J. L'Afrique d'autrefois, l'f.\\friqu0 précolonia18 s'asso-
cic dans son esprit à l'idée d'une ~rospérité
sans limite. Il faut
d'ailleurs se sarder de penser quo O. Socô procêde de la sorte en con-
formité avec certain8S habitudl2s du conte. L' hyperbole et l'exagéra"
tian sont des moyens dont le conteur traditionnel sait tirer les effets
lGS plus divers. On 125 r~trouve cependant dans Kahim et précisément
dans les parties de cett0 oeuvre où l'auteur traite du passé. Dans
La Lég2nde. du G~~na) il insiste sur 13 miraculeuse prospérité du pays
que dispense un serpent protecteur et cruel(150)~ sur la douceur des
moeurs et 10 rich:2sS2 et
l'élégElnce des habitants. Dans Ham Bode.d..i.o115n,
il exa l t(~ l GS vertus di:' courè'J2 et d' honm::ur. On ne retrouV2 certes pas
le thème du royaume d'2nfancc, mais on note le grandiss2ment du passé
que l 'aut8ur ne sépare pas d'une c2rtaine forme de vi:;; rurale.
De mêmi;,; l'auteur dG L'En6a.nt Mo-Ût assaci;:?, dans son souvcnir~
la tradition et la campagn0 ~ uns campagne, il est vrai, toute proche.
El12 est restée conme à l '~bri d2 toute intrusion de la colonisation.
Laye la ;H'ésentc COMme un havre dG paix(152). Il met l'accent sur la
(150) Ousmane Socè:; Con;t~ et Lége.l1d~ d' /1. 6teJ..q ue. No-Ûte.. Pari s
Nouve11 es
Editiuns Li'ltines, 1962, p. 33.
(l51)Ousmùne Socé. i.bi.d. ppp. 43··55.
(152)On comprend que des critiques lui aient reproché de s'être tu sur
la situation coloniale pour mieux exalter les traditions. en. Mongo BETI,
i.n. Présence: '''fri ca i ne n° l ~ II
144 ct n°
q
; ) .
Hi, p, 420.

281
simrlicité d0 la vie rurale~ la r.G~Gnnité des valeurs et le sens du
mystère. L'impression prévaut très vite que la tradition qu'il évoque
ne trouve de: véritable signification qu'au sein de la campagne. CJl.rr:l\\Rt\\
Laye reste c2pendant conscient de l'évolution des choses. Il ressent
la distance qui s'instJure progr2ssivement entrQ lui et les choses de
l ~ trad; ti::n" I:2t cette c:lli1pagnc s théâtre de son ("mfance. Il symbo lise
plus particulièrement los temps nouveaux. Il le comprendra mieux a la
danse des circoncis(153). C'est peut-être le s~ntiment de cette distance
qui légitime ls développement du thème du royau~e d'enfance qui renvoie
presque toujcurs à une vie JOUC2~ hcureusc
que rythment le cycle des
9
saisons
les rites et les f6tes de circonstance.
9
On ô vu que DADIE consacre le premier chapitre de son roman
élU royaume d'enfance.
CC' bonheur champêtr8 constitue comme un t(;2mps
mort avant les épreuves de la vie qui
conduiront Climbié a la dêcou-
verte du conflit des cultur0s et l'~n0âgGrnent contre lG colonisation.
Curieusement, DADIE ne S0 réfère pùs une fois dans la suite du r~cit à
cet épisode de sa vie. Il semble avoir,au dêbut de son oeuvre versê
9
dans une tradition du récit sùns grande conséquencG. Autrement dit~
le rapport de continuit2 sc trouve insuffisamm~nt établi entre ces deux
phas~s d0 ln vie du héros.
(153 ri L'une d' e11.elJ (YlO~ mèJte-.~ J paJL6oi-6 $ ou quel.que au:tJte paJtent btè6
pJwc.he.~ -6e. mêJ.aU: à. fu dal16e. et ~ouven.-t~ en da~a.nt~ bJtanCÜ6-6aJ..;t R.'.<..~.<..­
gne. de. nobte. condLt.<..on. ; c'~t gênéJtafcment d'une. houe. -la condition
paY-6anne. en GtUnée. ut dz .toù~ .fa. pf-M c.ommu!'te.- ,t'JOUIt témo-<-gneJt QUe. .te.
nutUlt cVtCOl'l.W étaA...t bon c.ui.:tiva-te.UIt.
IR. IJ eu;{: (j.i~'<" un mome.nt où je. v,u, appaJl.lÛ.:tJte ta M.onde. épOU6e. de. mon
pèJLe. un cahiVt et W1 ~t~/R.o da~ fu main . .. 11 CN,1/\\R/\\ Laye. L' En6aJ1.:t Nobt.
op. c.<..:t.

p. 115.
p

282
Il n'en va p~s de m~mG 0èns L0~ Soi~ d~ Indép2~daneS6
où l Ion note la dernière réapparition de ce thème. L'auteur associe
intimement
les thèmes de l'enfance~ du oassé et de la campagne. La
rupture entre le présent 0t le passé
l'Afrique actuelle et l'Afrique
M
traditionnelle~ est symbolisée par celle consommée entre la ville et
la camragne. On a déjà montré le changement qui s'opère chez Fama dès
qu'il se retrouve au sein de la camp3gne. En vil12~ il est tout à ses
habitu~lles
récriminations ~?t invectives. Il s'y trO!NG confronte. con-
tinuellement à un mond0 qu'il ne comprend pas) qu'il n'aime ras. A la
campagn2 g tout évcqu';;; sa jeuness:.?~ lc:s promesses d'une vie qui semblait
devoir obéir à des règles fixées comm2 de toute éternité. Qu'il suffise
de rappeler sa sérénité au d&but du premier voyage a Togobala 00 il est
;Jélrticulièrement attGntif aux chos,:?s. ïout évoque d'autres temps,
d'autres âqes
son ~nfônce. L10uteur montre fort bien 1'imbrication des
g
thèmes de l 'enfance
de la campagne. de la tradition ct du passé hêrol-
g
que. Il écrit cU moment où le personnage ~rr;ve à lù capitele de ses
aleux. :
"On parcourait les brousses que Fama avait sillonnées de
cavalcades g et son coeur sc réchauffait des matins de son enfance. De
partout surgissaient des bruits. des odeurs et des ombres oubliées.
mGme un soleil famili2r sortit et remplit la brousse. Son enfance!
son enfanc0 ! D~ns tout il la surprenJit~ la suivait lB-bas très loin
a l 'hcrizan sur le coursier bl~ncJ il l'écoutait passer et repasser 5
travers les arbres. le sent~iti la goûtait. Les exploits de ses aloux le
transportère~~~is~brusquement,soncoeur sc mit à battre et il slattristo.
sa joie 6tait coupèc ~ar la rêsurrection des peurs de sa dernière
nuit ... II (lS4).
(154)A. KüUROUMA, L~~ SoL~ deô I~dépendaneeô; op. cit.; p. 104.

283
L'&Vocètion nlest jamais gratuite. Ici
elle est suscitée
9
pnr le spectacle d9 la désolation de l'actuelle Togoba1a et aussi la
résurgence d'une sensibilité ~oétique que 1'aut8ur p)rvient toujours à
maîtriser ct qui rachèto bicn des faiblesses du texte. Cc lever du
jour dans la campagne oe Horodougou évoque naturellement des souvenirs
de l'enfance heureuse du pGrsonnage. Lè cam~agne renvoie en enfi1ad2
au thème de 1'enfnnce et à celui de l'Afrique traditionnelle qui est
presque toujours confondue avec 1IAfrique précc1onia1e. La poésie de
l'enfance et la poésie de cette époque héroTque se conjuguent. C'est
sans conteste le recours au rsyaume dlenfance qui confère à la réalité
une dimension supplémentaire. Ce thème est d1autant plus important que
Famô
homme de la tradition qui rerousse le présent ou le considère
9
avec dérision
s'Jrme du passé pour transfigurer la réalité ou biGn
9
mesure cette dernière
mesquine
avi1ie
à l'aune d'un passé prestigieux.
9
9
9
Ce passéisme exacerbé du Dersonnùge explique l'identification continue
dans cette oeuvre
de l'enfance et de l'Afrique véritab1e
celle de
9
j
11 honneur
de la grèndeur.
j
KOUROUMA
reprend le th~me de l'enfance pour présenter Sa1ima-
9
ta dont la vie a êt6 un tissu de souffrances, de malheurs et d'humilia-
tions. Son enfQnce n'a pas été heUreIJS8 comme celle dG Fama. Elle 1la
même conduite a un véritab1~ ca1vaire
alors que le héros exulte a
9
l'évocation de sa jeunesse. KOUROUMA a manifestement conçu ces deux
personnages de façon antithétique. Il n'a cerendant pa~été a même de
tenir 1J rromesse du début du roman en les équilibrant pour ainsi dire.
En effet
jusqu'au premi~r tiers du roman
il semble résolu a échapper
9
9
au sem~iterne1 roman africain à personnage unique dominant très nette-
ment -tror nettement- les autres personnages dont la seule raison d'être

284
est de lui servir de r~p0ussoirs. Sur Sa1imnta et Fama
il rourvoit le
3
lecteur d'informations nombreuses et utiles. Deux formes d'action
semblent se dessiner autour de chacun de ces personnages qui~ bien
Gntendu~ n'ont pas suivi le même itinérairG. Seul le malheur semble
di-1ns
devoir confondrG 10urs destins 1 la capitale. Très vite~ cependant,
Sa1inata se trouve reléguée au second plan ~t le roman devient celui du
seul Famo. Peut-être parce que l'exemplarité du destin de ce dernier
ne souffr~ pas de partage. Il reste qu~ l'opposition du destin de ces
deux personnages apPêrait plus d'une fois. On sait qU8,dans cette
oeuvre, tout est en noir et blanc. L'auteur oppose la vi1~e et la cam-
pegne, le jour et ln nuit. 12 soleil et la 1une~ le prés~nt et le
passé ... Il n'est pas étonnant qu'il reprenne à son compte la première
des o9positions~ cel12 de 1 1 homme et de la femme par le biais du
couple Fama-Sa1im3tù. Fama se trouve en ville, comme en exil de son
Horodougou nùta1 et de san temps.
Sn1im~tù s'est réfugiée dans la capitole qui représente pour
el12 11 es80ir d'unE autrE vi2. S~ fuite de ln ca~pègnG à la vi11e~ sym-
balise le péssage dG la rn.rit chargée de mystères et de menaC2S à la
ville où elle finirü par triompher de ses traumatismGs. Famè eXù1te le
p~ssé~ ne vit pleinement qu'au soin de la CJm7Jgne et das trGJitions.
Sa1imata se détourne de son passé néfaste et de traditions villageoises
dont elle n'ë que troo enduré le ~ouvoir coercitif.
Les destins de l'un et l'autre personnages se rejoignent
cependant mais pour des raisons contrJires. Sa1ilOata se présente comme
une victime des traditions qui~?ùradoxà1ement,ontfait d'elle une femm2
incom~lèt0~ c'est-8-dire qui n'est pas à même d'enfanter. Elles lui
assignent Dour tâchQ ln rerp6tuation de la lignée des Doumbouya. Le
dr~me de Fama ~rocêde de sa pris0 en charge des traditions, du passé.

285
Il va vers l'avenir comme à reculons. Il rejette le présent en rupture
trop complète de ses idéaux. Il ne parvient pas à concilier ses aspi~
r~tions pôsséistes et une actualit~ marquér plus particulièrement pJr
l'effondrement des valeurs traditionnelles.
A lJ cGmpa9ne~ les personnages sont confrontés à un univers
qui S2 dêsaJrêgG lentement sans que rien ne soit mis a sa place. En
vil1~; on assiste à l'émergence d:un monde nouvcnu~ souv~nt nG de rien.
Des hommes venus d'horizons diff0rents s'y assemblent et
sécrètent
des habitud~s. des structures socialGs et
des mentJlités nouvelles.
(.; lE! can~pGgn>2 des tràditions jusque là tenues pour irriffiuables. sont
ébranlées ou en voie de dispùritior.. Le héros des Sol~ dC6 rndép~n-
cUtl1C.C6 vit douloureusement cette situation. Il n~ssent fortement la
vacuité des choses qui ont perdu leur signification essentielle. Il
éprouve le sentiment que rien n'est plus à sa place. C'est là le thème
de ses récriminations incessnntes. L'indépendance à enfanté un monde
6ttS-s-i-&.:.'fflys-t-i-f-i-é-l....!...A4~r-i·qt:l€" (15S). i\\ ses yeux l' i dae dG bâtôrdi se symbo'~
lis~ les temps nOUVGJUX. La fr0quencG de cette invective procèdE de sa
conscience que l'autorité S2 trouve: cntr8 dGS m~ins que la tradition
nid pas consncrées. De retour à Togobala~ il ress8nt amèrement la con-
fiscation du nouvoir par 12s r2prCsentants du parti unique. Il s'tcrie
1I0Ù à-t'-ton vu un fils d!esclève commè.nder ?1I(156). En fait~ la bntar-
dis~~ a ses yeux. atteint toutes choses. Clest l'abandon de traditions
( 156) c\\1- • KOURnU'n~
_ J
l'll-\\ 9
'b
.{.
'cl
.{. . . ,
p. 1-8
j .

285
de toujours pour des manièrGs nouvelles; elle naît de tout écart de
ces traditions. Fama parlG souvent de là fausseté des Malink6; en
réalitê, clest le monde dans lequel ils évoluent qui est devenu faux
et "bâtard" puisqu'il les coupe progressivement de leurs racines. Lui
qui symbolise tout à la fois, la pérennité et l'enracinement du monde
ma li nké, se trouve comme en porte-'à~'faux avec toutes choses sur la
terre de ses pères.
Il se fait une raison et accepte de mener une vi~ j ' humi1ia-
tian là même où ses ancêtres régnèrent sans partage. A Togaba1a~ il est
réduit à a.ccepter les dons de son griot Diamourou qui vit de la généro~
sitê de r1atadi dont là conduit:::
est loin d'être exemplaire, et de son
sorcier Balla qui est un caffre. Griots et féticheurs ont toujours
compté sur les largesses de ses ancêtrGs. Fama,
"tondu, séché et
d2shabi11é par la colonisation et les indépendances"(157)se laisse
entretenir rar c2ux-1à mêmGs qu li1 tient pour des êtres infërieurs
Ce type de personnùge en porte-à~fnux avec son monde et qui
n'entend lui fnira aucune concession ~vait dêjô été campé par Ousmane
Socé. Il est vrai que 1 lintransigeance de Fama procède de ses préten-
tians nobiliaires et de ce que rien dans la société moderne nia pu le
séduire. Le cas de Tanor(158) slavère moins explicite à 1lanalyse. Ce
personnage se recorrnnônde d'un passé prestigieux que l'on ne peut ccpen-
dùnt pas comparer à 1 'histoire grùndiose des Doumbouya. Tanor~ conscient
des mutations économiques et socia1es
a voulu s'adapter quelque peu
9
aux temps nouveaux. Il Si improvi se "tra itant Il (159) sans pour autant
renoncer au travail de la terre. Ce refus de couper complètement avec
(157)A. KOUROUMA. L~ So(~ d~ Indép~ndan~~> op. cit.~ p. 120.
(155)Ousmane seÇk, Cottte..6 e;t Lége.nde6 d'A6JL<.que. NoltLe., pp. 7~31.
(159)'lTraitant" ; cOI1li'nerçant campagnard qui sloccupait avant tout de la
commercialisation des produits agricoles.

287
le passé montre bien qu'il nlest pas un homme de progrès. Mieux
clest
j
la prééminence de sa famille qu'il veut sauvegarder dans un contexte
nouveau. L'auteur le montre fort bien: 1111 voulait restaurer le nom
de sn famille et se relever de l létat où l'avaient laissé le boulever~
seme nt de 1a société, et la subversion des valeurs du monde noir au
contact de l 'Occident. Aujourd'hui~ dans un régime d'égalité politique
et sociale~ les chùnces étaient égales pour tous les hommes. Et cette·
énergie qui avait fait l'ascension de ses ancêtres dans l'ordre révol~»
il la portait en puissance.
Elle lui permettrait~ dans l'ordre nouveau~
\\
de retrouver sa pl ace v(;;ritable!l( 160).
On rütrouve la même conscience du bouleversement des valeurs.
La différence rest0 cependant grande entre l'attitude de Fama et celle
de Tanor. Le premier rejette le modernisme en bloc. Il ne parvient pas
a s'y adapter. Il n'avait pas réussi ~ se ménager durablement une posi-
tian de premior plan dans le négoce. Obsédé par le passé de sa famille j
il ne saisit pas les mille possibilités offertes par le progrès. Il ne
parvient à se définir qu'au regard de la tradition et sc détourne 'd'un
progrès qui commonde l C2 départ de cette derni ère. Tanor 9 raodeste paysan 9
atteste un0 plus grand~ ouverture d'esprit. Il ne donne dans aucune
forme de passéisme exacerbé. Il veut. dans cet univers de la campagne,
concilier à sa manière la tradition et le progrès
insuffler l'esprit
j
de la tradition au progrès alors qu'il n'en saisit que les mécanismes
extérieurs. Son exp0rience le confirme Jans la conviction du dépassement
de bien des traditions et de son inaptitude au monde moderne. Son
(160) Ousmane Socé. Ta~o~, le d~nie~ S~~ba-Linguè~e, ~n Conteh et Légen-
deh d'A6~que Noine, op. cit., p. 21.

288
entreprise commerciale tombe en faillite précisément parce qu'il semble
paradoxalement faire abstraction de l'évolution des structures sociales
et économiques. Il ne tient pas assez compte des conclusions qui l'ont
amené à se lancer dans les affaires. Comme si la disparition progressi-
ve des traditions et l'émergence de structures sociales et de mentalités
ncuvelles pouvaient laisser se perpétuer les idéaux d'autrefois. Tanor
prolonge le modèle de Karim. Il se recommande de l'idéal des IISamba-
Linguère ll (161) comme ce dernier. Il n'aura pas cependant une expérienc~
aussi complète que Karim qui vivra ~ la ville et y découvrira les multi-
ples dimensions du problème de la modernisation. Il se retire dans ses
champs et dit, comme Méka au terme de son aventure(162), son incapacité
à jouer un rôle conséquent dans le monde moderne et sa foi dans la
jeunesse, la relève.
le
OYONO ne s'attarde pas outre mesure sur/problème de l'effon-
drement des traditions à la campagne mais il se garde d'opposer la
société coloniale à la société rurale traditionnelle. Tout dans l'uni-
vers de ses romans semble atteint par la colonisation qui préfigure le
progrès. Le drame de ses personnages est largement justifiable de 1I ef--
fondrement des traditions. Développé comme en filigrane, ce thème nlen
recèle pas moins une grande signification~i1 est vrai que l'auteur s'at-
tache plus particulièrement à la dénonciation de la situation coloniale,
aux rapports entre colons et colonisés. Il concentre l'éclairage sur
(161) Samba-Linguère : c.a. l'explication de Ousmane SOCE i..rr. Ka.JL.0ll, p. 23.
(162) F. OYONO ~ Le V-i.eux NègJL~ e:t fu Méda1..Ue, op. cU. p p. 221.

289
les colons ou sur ceux des Africains qui ont partie liée avec eux. Dans
son premier roman, OYGNO n'a d'attention que pour la "ville blanche lt ,
les personnages africains se trouvent confinés dans un rôle de témoins
ou de victimes. Le destin tragique de Toundi s'explique en partie par
sa distance de la tradition (163). Dès le début du journal, ce personna-
ge se réfère aux croyances et à la mentalité de son groupe social :
"Au vil1age~ on dit de moi que j'ai été la cause de la mort de mon père
parce que je m'étais réfugié chez un prêtre blanc à la veille de mon
initiation où je devais faire connaissanre avec le fameux serpent qui
vei 11 e sur tous ceux de notre race'"' (164). Il n'a donc pas reçu l' i ni-
tiation, c'est-à-dire qu li1 n'a pùs été complètement intégré à son grou-
pe social. Dominique ZAHAN (165).et Denise PAULME (166) ont montré avec
pertinence la signification de l'initiation au sein de la société tra-
ditionnelle. Si la colonisation n'avait pas tout bouleversé, si les
traditions nlavaient pas été ébranlées, Toundi aurait été impropre à
tout et comme sans identité.
(163) Pour Alexandre DOUGLtiS :"Lo.. vJt..a.A:.e. tJr..a.gécüe. de. Touncü e6t qu 1ilne.
.6a.i.:t que. .ta. moillé de. ce. Qu'il devJr..ctU .6o..vo..uz. et qu'il e6t ptmL pOUl!..
cette. COt1l1aiMaJ1.ce. incomplUe.I' •
P. DOUGLAS, Le. TJr..agique. do..l1.6 le6 Jr..oman.6 d'OYONO, in Présence Francophone,
n° 7, 1973, p. 25.
(164) F. OYONO, Une. Vie. de. Bo~~op. eLt., p. 14.
(165) Dominique ZflHAN, Souété..6 s"~~~t%=m;_d$initiationBambara,
le Ndomo, le Kor', Dijon, ImpD Daranti~res,
1960.
(166) Denise PAULME, C.ta.6.6~ ~ Â6.6ociatiol1.6 d'Age. e.n A6Jr..ique. de. l'Oue..6t,
Paris : Plon.1971 . Ct. (surtout 11 introdation).

290
OYONO tenùit là un thème très riche sur le plan de l'analyse
psychologiques celui du personnage en rupture avec son groupe social.
Il l'esquive par une sorte de rirouette~ une de ces plaisanteries dont
il a le secret en opposant, sans insistanc8 aucune~ les croyances arbi-
traires des Noirs et du Pêre GilbGrt. En vérités dans ce premier roman~
la société africaine n'est pas sa préoccupation première.
Il Y revient avec plus de netteté dans Le Vieux Nèg~e ~ la
MécûU..U.e.. Cest d'abord par le biais d'Engamba~ à Zourian~ qu'il décrit
l'effondrement des traditions(167) de façon plaisante
il montre la
9
conscience qu'a ce personnage de cet état des choses. Engamba a été
comme une victime désignée de l 'Jdministration coloniale et de l'oeuvre
d'évangélisation. Il ne reste ~lus rien de son héritage considérable.
Les missionnaires ont dispersé son harem. Au village où tout tombe en
ruines~ il ressasse sa nostalgie d'un passé de jouissances paresseuses.
La rapidité de cet épisode ne met pas l'auteur à même d'appro-
fondir le thème de l'ébrnnlement des traditions. Il s'en tire une fois
de plus en raillant la concupiscence de ce personnage et là simplicité
des villageois. Pendant le voyogc qui conduit Engamba et ~nGlia à Dourn.
bien des villages sont traversés qui ne diffèr~nt en rien de Zourian. On
y devine la m8me misère mJtérielle
le même éloignement des traditions
9
imputable a un catholicisme de surfacG. Les traditions se survivent sur
le plan moral. On le voit à l'élan de solidarité qui unit tous les per-
sonnbges. D'abord pendant le voyage~ ensuite à Doum même où llauteur
élùrgit son propos à la critique QG la tradition. Cette solièarité con-
fine au parasitisme social (168). Meka entretient trop de monde a
(167) F. OYONO. Le.I'-<'e.u.xNègJte. e.tiaMédtUfte.; op. Ut.; p.55.
(168) F. OYONO~ ibid. p. 110.

291
l'occasion de la remise de ~édaille. Il sortira ruiné de cette épreuve.
On sùit quc.homme de la tra,;ition. il a essè.yé Jû s'évader de cette
dernière: son aventure lui ouvrira les yeux sur son mauvais choix.
Ainsi OYONO ne se borne pas à renouveler l'intérêt en concen~
trant lléclairage. dans le premier roman, sur le monde colonial et dans
le second, sur la communauté indigène. Il montre en fait le destin exem-
plaire de Toundi et de Meka qu'unit le désir de faire corps avec la
société nouvelle mais que sépare leur intégration ou non au monde de la
tradition. MGka. conscient de l'ébranlement des traditions qulil incarne
au plus haut point, trouvera Jans ces dernières la force de comprendr~
sa situntion de victime complaisRnte de la colonisation. Toundi périra
faute cie pouvoir s'arpuyer sur une tradition qu'il ne cannait que de loin
Le troisième hGros d'OYONO, Barnabas. n'est pas moins attentif
à l'effondrement des traditions. Sa postulation apDarait comme une aggra-
vation de celle de Toundi et de Meka puisqu'il envisaae j'aller poursui-
vre ses 0tudes en Europe. S~ mère qui voulait faire de lui un "nègr0
arrivé ll (169), le soutient dans ses projets. Il s'agit de rupture totala
avec la tradition mais c2la n'est pas pour arr6ter Barnabas qui n'éprou-
V0 que mépris pour les repr0s2ntants de cette dernière. On le voit à la
visite qu'il rend aux autorités d8 sa tribu en compagnie de sa mère. Il
jette un regard peu charitab12 ôu chef "Fimtsen Vavar, vieillard ignare
et
jouisseurll (170). dont il ne retient que les ridicules et la faconde
tortu~use. Dans C2 me;:'ris des nutorités tribales s sa mère nlest pas en
reste qui traite rUdeffiGnt VavJ?
(169) F. OYONO. ~~n d'E~op~. p. 90.
(170) F. OYONO. ~b~d. p. 90.

292
Il est vrai que la mère 0t le fils. vivant en ville. se sont
quelque Deu éloignés de la tr3Jiti0n. VÙVè0. 2ssayant de sauver
les
apparences devant les réactions aggressives de la mère. nlen pense pas
moins ~u "visage impudent de cette quadragénaire de ln ville" (171).
OYONO n1insiste ~as mais 10 thème de l'effondrement de la tradition se
;)rofile en urrière-plan. Autrement~ comment expliquer llnttitude de la
mère qui traite le chef de tribu sans ménagement aucun et le mépris de
Barnabas pour ces gens qui vivGnt comme en dehors du t~mDs ? La tradi~
tian sl~ffonJre nen seulement ciu fait des cours de boutoir portos Dar
la colonisation. mais surtout ~arC2 que confisquée par des vieillards
bavards. ridicules et êgoistes qui ln tournent a leur profit exclusif.
Dans tous les romans pass6s en revue. l'épisode campagnard
occupe une ~lace relativement limit6e. Cela se ressent dans la peinture
du cadre. dans le sentimGnt que les auteurs ont de la nature. Presque
toujours. ces derniers sont pressés d1en venir à leur propos qui est soit
le thème de l'acculturation. soit la peinture de la société coloniale.
soit la satire du colon ou du représentant de l'autorité nouvel10 ;
nutant de problèmes qui trouvent un traitement plus favorable dans
l'épisode citadin. Les romanciers restent cGpendant attGntifs à llévolu-
tian des trùditions.
Le thème dG leur vacuité~ ébranlement ou effondre-
ment. est fort bien développé ou sugg8ré avec habileté.
T0US les jU3ements concordent: la c~mpogne se meurt. Elle vit
tournée vers le passé, un passé qui 8 cessé de la féconder. C.H. KANE,
au moment où se produit, dùns lJ sociêt& des Djallobé
le heurt brutùl.
9
dramGtique~ des cultures~ 2voque I:l e temps où le pays vivait de Dieu et
(171) F. OYONO. Ch0min d'E~ope> ~b~d.p p. 104.

293
de la forte liqueur de ses traditions" (172). Le passé ne sécrtte pas
seulement un2 identité culturelle. Il semble tisser autour de l'homme
de la campagne des structures paralysantes.
Dans un premier temps, on l'exalte de fnçon nostalgique füisant
en cela écho au ~OUV2ment africaniste et surtout a l'école de la n6gri-
tude. Très vite cependant~ l~ réèlis~e l'emporte que commande la lutte
contre la colcnisation~ la volont6 d'opposer a une propagand0 par trop
favorable à 1 'Q2UVre coloniale~ des faits nus qui parlent d'eux~mêmes
(173). Il fëllliJ.it de même rendre comptr2 de la postulnticn :)Qur le pro-
grès d'une jeunesse qui~ aux prises avec le p~ssèisme rétrograde des
ruraux~ rongeait son frein.
!
De là procède l'unanimité des jugements portés sur la vie a la
campagne. Presque tous les romanci(~rs dénoncent lJ survivance oe struc-
tures soci~les. de mentalitCs anachroniques, qui constituent de dange-
reuses entraves au progrès. D'autr2s dénoncent le rôle coercitif Je ces
structures üuxquelles seul un petit nombre rle gens trouvent son compte.
Si 1 Ion ùjoutü à tout cela 1) misère qui semble être 12 trùit commun dG
tous C2S tableaux de la vi~ rurale~ on comprend la force de l'ap~el du
largc. do la ville ou de l'Europe. sur la jeunesse tout rarticuliêrement.
La détériorati,n progressive des conditions de vie ~ la cam~a­
gne est a 1 'ori~ine de l'exodo V2rs la ville. Il 52 constitue ainsi deux
rôles de 1'univers roman2squ~~ la camp1gne et la ville~ qui matériali-
sent pour ainsi dire les thèmes de la tradition et du progrès. Il s'éta-
blit sinon un2 opposition systématisée du moins un parallèle entre le
(172) C.H. KANE. Ave.l'IÛU1.e- Ambiguëpop. ci...t .• P.J8
(173) L. KESTELOOT. Litté~~~~ et S.Ltuation Cotonial~p op. cLt.
p. 57
p
et sq.

294
passé et le présent
12s réalités et les aspirations. Certains roman=
9
ciers mettent l'accent sur les relations antinomiques de la campagne
Gt de la ville~ d'autres se consentent de faire ressortir leur antago=
nisme. En fait~ ces deux pôles gardent des relations évidentes en dépit
d'une opposition apparente. La ville constitue un pôla dynJnlique~ rayon-
nanti agressif alors que la campagne conna,t une r~gression qua souvent
rien n2 semble devoir enrayer.
On ne relève cependant pas de rupture. Autrement ditiil n'y a
pas i de façon tranchée d'une part la villes de llautre la campagne. Le
9
progrès affecte dans le m~nde rural. les modes de vie et les forues de
pensée dont la pérennité semblait ~cquisc comme de tout temps. Sa pré-
sence limitée nlen rend ras moins son 3ction profonde. La tradition se
prolonge a la ville. Le problème demeure d'nssur~r sa survie a la ville
et d'adê~ter le progrès à la campagne.
L'exode rural favorise la confrontation entre la tradition ct le
le rrogrès~ il met le r2rsonn~ge à mêm~ de parcourir comme un cycle
d'initiation qui débouche sur certaines leçons telles l'impossibilité
d'un progrès qui tournerait
le dos a la tradition~ ln nécessité de
sauver 125 aspects 10sitifs de la trauition. L'exode rurol~ ou le cycle
de l'initiation
conduit presque toujours à un éloge plus ou ~oins
9
ouvert de la tradition. Pourtant, on relève un oeu rartcut i chez l~s
rcmanciers~ une certaine méfiance envers lJ tradition. que l'on défend
cependant i et le progros dont on èffirmc le caractère inéluctable. On
retrouve la notion d'ambiguïté admir~blement illustrée p~r C.H. KANE.
C'est l'exode rural ~ le voyagG i qui permet de la mettre au
grand jour. Le thème du voyage
si caractéristique dlune démarche symbo-
lique occupe une place im~ortante dans l~ littérature traditionnell~.
Cette dernière constntation légitimerôit à elle seule l'attention

295
particulière portée â cette question. Il faudra dans un premier temps
s'arrêter aux raisons de l'exode
ensuite à ses fonnes multiples et à
9
sa "s ignifi cati on pl uri elle"~
Les personnages entreprennent le voyage à la ville soit parce
qu'ils ne trouvent pas leur compte dans les dures conditions de vie à
la campagne
soit pour échapper à la tyrannie de la tradition, soit tout
9
simplement parce qu'ils cèdent au mirage de la ville. Il arrive cepen-
dant que les raisons de l'exode soient imputables tout à la fois aux
trois raisons précitées. On p2ut de même affirmer que le voyage traduit
un besoin d'évasion. Il constitue un certain degré de libération. Il
permet d'entrevoir des possibilités, souvent fallacieuses, de ressaisir
sa vie, de l'informer.
Les conditions de vie à la campagne ont connu de profondes
mutations. L'équilibre traditionnel a été rompu par la colonisation et
l 1émergence de pôles économiques modernes. Le groupe social n'est plus à
même d'assurer sa suffisance autarcique. Cette rupture entraîne la misère.
Le paysan
bien souvent, se contente du strict nécessaire. Il mène une
9
vic
sans joie. L'attrait de cette vie atteint de moins en moins une
jeunesse désireuse de mieux vivre. Un des tout premiers, SADJI développe
ce thèmo dans MaZmouna. Son héroïne vit à Louga qui n'est pas à propre-
ment parler la campagne. C'est un gros bourg relativement dynamique sur
le plan économique.
Mai grandit entourée de l'affection des siens.
Objet de la constante att2ntion de sa mère, une brave femme qui
ne jouit que de moyens limités. elle rêve pourtant d1une autre vie
d'une
9
vie de prospérité. L'auteur rend fort bien compte de ses postulations
par la biais de ses jeux d'enfants (174) ou de ses rêves de vie fastueuse.
(174) Abdoulaye SADJI, Maimouna, op. cit., pp. 24-25.

296
de réceptions princières (175). Elle ne saisit pas dans un
premier temps la rupture entre sa vie et ses aspit-ations. Elle se con-
tente de la vivre de façon indirecte~ de lui conférer une dimension
ludique. Au fil des jours~ des ans, elle deviendra plus attentive aux
réalités matérielles? l'univers de son bonheur d'enfant s'effondrera.
Avec une remarquable pénétration~l 'auteur renà compte de la métamorphose
de 1 'héroine qui IIgrandit trop vite ll • Bruta1ement,son approche des cho-
ses se trouve renouvelée. la perspic~cité de sa mère ne s'y trompe pas
un seul instant. Leur bonne entente en sera affectée. II "E11e avait, de
même? perdu ses sommeils d'enfant aux rêves puérils et innocents. Adieu,
nappes d2 coquillages au bord de l 'océèn~ malles remplies d'effets pour
Nabou~ sa lidome li (176). Ses songes étaient faits maintenant de désirs
et de possession" (177).
Sous l'impulsion venue du dehors, de Rihannn~ qui harcèle leur
mère pour qu'elle lui p8rmette de parfaire à Dakar la formation de
Maimouna, cette dernière rêve d'une àutre vie et jette sur son milieu un
regard nouveau et critique. Elle change dans son être profond et s'éton-
ne de la constance dGS choses. Elle comprend qu'en dépit des efforts
inlassables de sa mère, e'10 vit dans une demi-misère. Elle récuse le
modèle maternel ~ 211e qui disait vouloir ressGmbler en tout à ce11e~
ci (178). Elle ne veut pas être "une fille de brousse stupide sans beauté
et sans avenir H (179). Elle prétend vouloir acquérir, à Dakar
C'l l (;duca-
9
tion qu'il faut à une femme ll (180). En vérité, elle aspire à une autre
(175) Abdoulaye SADJI
MaZmouna
op. cit.] p.
g
20-21.
r
(176) dome : mot wolof pour enfant. Il s'agit, ici~ d'une poupée.
(177) Abdoulaye SADJl
MaZmouna. op. cLt., p. 44-45.
i
(178) I-'\\bdou laye SADJ 1~ ibid. ~' p. 3i!.
(179) Abdou1aye SADJI, ibid., p. 45.
(180) Abdou1aye SADJI
ibid., p. 48.
g

297
vie. Les demandes et arguments renouvelés de sa soeur Rihanna auront
abouti à lui faire prendre conscience des conditions de vie de sa fa-
mille. C'est pendant sa maladie qu'elle découvre cette triste réalité
dont elle voudra à tout pri x Si évader. IIMaimouna se rendi t compte, pour
la première fois~ que cette case où elle avait toujours vécu était bien
sordide~ que la paille du toit était trop noire, la charpente bien trop
vieille. Cette découverte la révolta (181).
Elle devient envieus2 et particulièrement injuste envers sa
brave mère à qui elle reproche leur misère. Enfin~ elle dit la raison
profonde de ses sautes d'hu~eur, de sa constante tristesse. Elle est
devenue attentive à leur pauvreté. Elle n'y voit pas d'autre rémède que
son voyage à Dakar pour partôger la vi2 sans souci de Rihanna. Elle
échapperait ainsi ~ tout à la fois~/la misère et à une vie monotone~
sans surprise, faite de la répétition de gestes élémentaires. Cette
monotonie de la vie sC!mble l 'obséder autant que la.misère.
La détérioration des conditions de vie joue un rôle important
dans la décision de partir prise par Banda. BETI rend la
misère percep-
tible dans l'univers de la l:ville cruelle". Tout va
à l'abandon à
Bamila. La campagne fait figure d'arrière-pays et l'exode rural se des-
sine. Il y a cependant plus que la misère. L'auteur impute au contexte
colonial le désir d'évasion que ressent la jeunesse. L'action des paysans
se trouve compromise par l'absence de liberté. L'administration leur
impose des encadreurs incompétents~ lI une équipe de parasites qui se
répandaient sur le pays telle une volée de sauterelles. Ils surgissaient
dans le village et vous démontraient que vos plantations étaient mal
tenues, vos cacaoyers mal plantés. trop serrés, vos plans Imal sélec-
ti onnés ... Il (182).
(181) Abdoulaye SADJI~ MaZmouna. op. cit.
p. 55.
p
(182) Eza BOTO~
Ville Ckllette
Paris: Présence Africaine 19~1
p. 36.
p

298
L1auteur se réfère~ à coup sûr~ à son expérience de fermier.
D'autre part~ la tradition constitue un frein redoutable à l'épanouis-
sement de l'individu. Elle ùgit comme un frein à toute initiative. Le
héros g Banda~ se trouve comme en porte-à-faux av~c
ce monde qui tombe
en déliquescence et que gèrent des vieillards, bavards impénitents s qui
ne S2 soucient que de sauvegarder leur prééminence. Banda ne se contente
pas de contester cette gérontocratie. Il se révolte contre elle et la
rejette. L'auteur rend très bi2n compte dans c~s lignes de 11état d!es-
prit qui sera à l'origine de son départ: IIi1 lui sembla que Tonga
(son oncle) et lui se trouvaient dans deux pirogues différentes sur un
fleuve immense dont le courant était rapide. Ils se tendaient la main.
Leurs mains se touchaient s'agrippaient l'une à l'autre et se nouaient.
Ils se mettaient à s'ent~etirer9 très fart g chacun voulant forcer l'au-
tre à passer danS son embarcation à lui, à le rejoindre à bord de sa
pirogue à lui. Mais ils tiraient indéfiniment 1e courant rapide faisait
s
s'écarter les pirogues l'une d2 1lautre et chaque minute qui p3ssait
acc2ntuait l'écart. Finalement, de guerre lasses leurs mains se
dénouaient. Et chacun s'éloignait de son côté
plein de dépit contr0
7
1l au tre l' {lB3). Entre la tradition et le modernisme
il ne conçoit pas
7
d'autre solution que la rupture. Clest pourquoi 7 il ne s'engage dans
aucune ~ntreprise de conciliation. Il vit coupé de ses concitoyens.
Seule sa mère le rattache encore a ce village oG tout dans son comporte-
ment le désigne à la réprobation~ des conservateurs. Il se rend en ville
dans l'espoir de procurer une dernière
satisf~ction à sa mère malade.
En vérité, Tqnga 0st trop proche à son goût de Bami1a. Il y retrouve le
(183) Eza BOTD. V~e C~ueties op. cJ~., p. 125.

299
même frein à son épanouissement qu~ dans son
village. Aux vieillards
bavards et inefficJces se supplée l'administration coloniale qui à force
9
dlexcès~ d'injustices, compromet les chances du progrès dans la campagne.
BJndn rêve d'une évasion plus significative qui le conduirait
à Fort-Nègre.
Rémy Médou MVOMO développe le même thème dans A6~ha Ba'a (184).
La misère semble s'installer d~finitivemGnt dans le village du même nom.
Les habitants. dG 9uerre lasse, s'abandonnent à leur sort. Ce sont ce-
pendant de rudes travailleurs. Devant l'effondrement du cours des pro-
duits agricoles, singulièrement de celui du cacao. ces paysans se lais-
sent aller au découragement. La progression de la forêt qui regagne
leurs champs et menace de reconquérir le village tout entier traduit
celle de la misère matérielle 2t morale. Ln ré9ression slétait. du jour
au lendemain. instal162. Et l'auteur d'affirmer: liA 10 Vérité. en faifi
r~sistancei les gens d'Afrika Ba'a nlen avaient plus du tout. Le fardeau
les enfonçait jour après jour plus profondément dans une sorte de crasse
du déclin. La f~im, la soif même avaient transporté leur pénates dans ce
hameau (sic). Elles en avaient obtenu une reddition en règle. soutenue
par la forêt. cette ennemie seculaire. Elle aussi était en train d'y
installer ses neub1es. Si confortablement d'ailleurs que l'on rouvait
déjà voir l'herbe pousser à l'intérieur de quelques cases.
Les bêtes
elles aussi
ne perdaient rien de cet assaut que la
i
i
nature avait lancé contre les humains" (185). En vérité. ces villageois
n'ont pas trouvé ossez de ressort en eux pour réagir à l'assaut de la
nature parce qu'ils ont nourri sur l'ind6rendance des idées fausses.
(184) Rémy M6dou MVOMO. A6nika Ba'a. Yaoundé, Clé
1969.
i
(185) Rémy Médou MVüMO. ibid .• pp. 11-12.

300
Il n'y aura pas de salut mirùculcuscment assuré. D'autre part~ ils
souffrent d'une absence de direction efficace. Les anciens de la tribu
ne comprennent rien 'ôu monde moderne. Au premier coup de boutoir du
pr09rès~ ils se replient, dans un réflexe d1auto-défense, sur une tradi-
tion qui désormais fonctionne com~e une machine qui tourne à vide.
Kùmbara. de plus en plus désir2ux de lutter contre la misère.
SG méfie de ces esprits rétro~rades que toute innovation terrifie
"Ceux~ci
lles vieux/ vivaient couvant des moeurs et des coutumes qui
sont de véritables entrav2S au
prcgrès des idées neuves Il (186). Il
nlest donc pas étonnant qu'il décide J'aller tenter sa chance en ville.
Le mirage de la ville exerce moins ses séductions sur son esprit qu'il
n'est conscient que l 'horizon. à Afrika Ba'ù; est bouché. C'est. en fait,
la misère qui le chasse de son village. En d2~it de vagues allusions,
rien dans les rapports entre les in::ividus ne pennet de prendre la mesure
du pouvoir coercitif de la tradition. Au terme de l'aventure citadine.
semée de dures épreuves. il saisira avec plus de netteté les raisons de
son départ pour la villc. "Il était venu à Nécroville pour tenter de
saisir une vie de fJcilito et d'insouciance, pour courir a[irès la sécu-
rité mat0rielle et le bonheur ... " (187).
Ln ville exerce une irrésistible séduction sur l'esprit de la
jeunesse, parce qu'elle rcpr6sentc la possibilité d1unc vie moins dure
moins misérable. Le désir du changemcnt~ la curiosité ni même le souci de
modernisation ne relJvent expliquer les continuelles pérégrinations des
personnages de la cam;)agne à. la ville. Dans "1'Harmattan /l la vieille
matrone, Mme Kombcti, ne va pas nu fond des chcscs lorsqu'elle df~[11ore
en ces termes l'exode de la jeunesse: "Jadis l'orgueil des gens se
(186) Rémy Médou MVOMO, A64i~a Ba'a, op. cit., p. 43.
(187) Rémy f'!jédou MVDr;jO, -ib-id., p. 139.

301
limitait à faire la plus belle récolte. à avoir un troupeau iRmens2. à
être en bons termes avec tout le monde. à sa<ioir recevoir. partager son
avoir, ne rien possédGr. souffrir en commun. rire en commun. Oc nos jours
cette règle d'autrefois se perds quo dis-je. elle est perdue. On veut
maintenant devenir "dipiti " • ministre. être beaucoup, être plus que le
monde sans rien suer. Voilà pourquoi les familles. les tribus, les vi1-
lages se vident de leurs forces;
ne restent que les éclopés. Les jeu~
nes sont dans 1lamlée obligatoirement ou bien vont dans les villes cô-
tières. Et les grandes personnes demeurent seules, comme un arbre sans
sève. les racines tranchées". On croirait ~ l'entendre que la jeunesse
est simplement prise par le démon du voyage. En fait. la vie rurale.
la vie traditionnelle nlest plus à même de répondre à son attent~. Les
structures sociales et économiques. perturbées par e. colonisation ou
par une modernisation intempestive) la mettent dans l'impossibilité de
s'accomplir dans ce contexte.
Une autre raison de l'exode réside dans le déplacement du cen-
tre dG décision. A la campagne ne se trouvent désormais que des repré-
sentants sans pouvoir réel de 1 'autorité qui s'est réfugiée 5 la ville.
Bandai Barnabas et Kris affichent une conscience impertinente de cette
situation. Leurs relations èvec les détenteurs de l'autorit~ tradition-
nelle suscitent en eux de l'exaspération et du mépris. Tous ces vieil-
lards qui prétendent régir leur vi2 n'excellent qU'à align0r des phrases
vides. D'~utres ~art. la ville constitue un pôle économique souvent puis-
sant et qui réduit la campagne à un2 situation d'arrière-pays. A l'ori-
gine des mésaventures de Banda. il faut retenir l'obligation OÛ il se
trouvG d'aller vendre son cacao 0n ville, et non à Ba~ila. BarnJbas. las
d'attendre, doit se rendre a la capitale pour conna'tre le sort fait 8
sa demande dG bourse. S0uvent le personnage doit émigrer en ville pour la
poursuite de ses études. C'est le cas le plus fréquent.

302
Il reste que la précarit§ des conditions de vie à la campagne
explique l 'exodè de la jeunesse. SADJI revient plus d'une fois à CE
thème dans ses nouvelles (188). C'est l'espoir d'une vie meilleure qui
attire à la ville les hommes de la terre. L'exode met la tradition en
question. Elle ne joue plus son rôle de ciment du groupe social. Elle
ne permet plus de répondre aux multiples sollicitations de la vie. Le
progrès semble offrir une alternative plus attrayante. Dans le départ
pour la ville. il faut lir~ un ébranlement de la confiance dans la tra-
dition.
L'exode traduit bien souvent un désir d'évasion de la tradition
qui prétend exercer son autorité avec la même force que du temps où elle
était opérante. Il ne lui reste plus. bien souvent, qu'un rôle coercitif.
On la rend responsable de l'immobilisme que reflète le caractère répéti-
tif des moeurs et coutumes. Aucun dynamisme ne l'anime. Toujours sur la
défensive. elle semble agir comme un frein au progrès. Nombre de roman-
ciers à des fins de dramtisation. investissent les anciens du soin de sa
Ji
défense alors que les jeunes n'aspirent qu'à se libérer de son carcan.
Cette opposition traduit le conflit dG génGrations sur lequel on revien o•
dra.. Car la tradition s'avère comm0 confisquée par les anciens qui sem..
blent la tourner à leur avantage. On comprend qu'ella soit combattue,
5 la fois. par l 'èdministraticn qui n'y VQit que force d'inertie. sinon
de rêgression,et par une jeunesse impatiente de s'insérer dans l 'entre-
prise de modernisation. A défaut de pouvoir l lattaquer de front, sur son
terrain de prédilection. c'cst··à-dire à la campagne. ses ennemis émigrent
en ville où les conditions semblent lour être plus favorables.
(188) AbdoulaY8 S{\\DJI. Modou. Fa,t,{m.
Un nappei de ~ofde, Dakar
Imprimerie A. Diop,
sd.

303
Les héros choisis pour illustrer ce thème présentent un2 diver-
sité de cas qui méritent C;UQ lIon sly al~rête. Dans KaJL.i..m Ousmane SaCE
f
aborde cettG Question sous ~ ang12 assez particulier. Son héros vit

L1/V
'
comme fasciné pùr 10 passé. Ce sont les idéaux de s<?s pères~ les valeurs
d'autrefois qui l'inspirent. Queique sommairement qu'il ait été formé à
l 'école françùis2~ il est partic intégrante de la soci~té moderne. Il
y remplit un r612
certes modestes mais qui nlest pas sans signification
9
par rapport au contexte de l'époque. A ses yeux~ ce ne sont là qUG d~s
concessions à son temps. En fait, il exaltG llidéal des "S3mbJ-Linguèrc ll
et prétend l '~9aler. Ne disposant pJS des moyens de son ambition, il se
débat au milieu dGS pires difficultés fir.oncières et sentimentJlcs. Le
principal responsable, c'est moins la tradition que Karim lui-même. Ce
dernier n'opère pas les choix n0cessàircs~ ou tout simplement fait un
mauvais choix. Son p~ssêisme sentimental l'empêche de saisir les multi-
ples implications du débat sur la tradition et le mod2rnis~~. Aux rro-
blèmfJs complexes que son genre di? vic anachroniqu:2 "lui suscitent, il ne
trOUVG d'autre solution que l'exc)d\\~ v'C'rs Dakar. C'est Jins'j qu,,: "deux
des jeunGs hommes et Kù.dm déci (jèr;,'nt d' é1112r chercher fortune à Dakar,
l~ grande cù.pit~10 de l'Ouest ~fricain français" (189). L'auteur saisira
cette occ~sion pour êlargir le d&bat et donner ê son personnngc une
initiation eUX ~rQblè~es de lù s0ci6t2 nouvelle.
i~ini présent'.:! un outr2 tyre rj'évosien. On nc' saur,}it ccrt2s lô
prendre DDur une trJditi0naliste . Elle rejette son héritage africain
sons pour autant réussir a prondre pied dans la co~munautt curorCenne.
Elle ne comprend rien J la rGconversion de Tante Hélène qui renOUQ avec
les valeurs traditionnelles avant de mourir. Elle ne comprend pas~ Glle
(189) Ousmône SOCE~ KaJL.i..ri1 op. ci..t'
p. 62.
f
9
/

304
n'aime pas cette l'Afrique terre de souffrance~ de lamentations et de
larmes oC! l'homme subit 12. vie au lieu de la dominer" I (190). On comprend
que déçue dans ses ambitions matrimoniales. devenue la risée de ses
amies et libérée de toute tut211e. elle s'évùde de l'Afrique. de toute
tradition pour "s'en Jller. pôrtir, oubli2r et se faire oublier ll (191).
Dans le cas de Nini. comm( dons CGlui de Korim, il faut tenir compte
de factGurs personnels. La solution sur laquelle elle se rabat n2 cons-
titu2 rien d'autre qu'une fuite Gn avont. Curieusement. elle recourt,
à ce procédé à l 'instar de Karim.
On a vu le héros de Vitt~ C~uette préparer son évasion dG la
tradition contre 13quelle il se d6bat rageusement. Seule sa mère le
retient encore à Bamila. Il rêve de couper tout li8n avec son groupe
social et de se réfugier à Fort~Nègre (192). Ici aussi. la ville cons-
titue une sorte dG refuge. la possibilit2 de partir d'un nouveau pi2d.
C'est sans conteste Ahmadou KOUROUMA qui donne a ce problème
la plus grùndQ signification. Son héro;ne
Salimatn. symbolise la femme
9
victime de la tré\\ditiC'n qui troînl2ra longtemps les séquelles d'une expé-
rience malheureuse. Jeune fille particulièrement balle. elle d6faille
lors de 13 cérémonie de l '2xcision qui devait l'intégrer à son group0
social. A ra.rtir de co mom~;nt. les choses ne? S8ront jé1mais plus comm'2
avant pour elle. Promise au bonheur. jusqUG lt~ elle se trouve condamnée
à un avenir de malheur dont on donne un~ explication surnaturel18. So
défaillance au rite de passage l~ pr0jispos~ ùu viol p8r le sorcier
Ti0coura. Ce dernier év6nement le marque pour bicn langt2mps. Tiécoura
représente le mystère. les ChJ5eS càchécs
le commerce avec des forces
9
puissantes, rnJuvaiscs j l'occasion. L'auteur insiste sur son apparence
(190) Abdculaye SADJI
N~~. ~. 415.
1
(191) Abdoulaye SADJI
~b~d .• p. 413.
9
(192) Eza BOTO. Ville C~uetfe. Peris: Présence Africaine
1971. p. 224.
5

305
physique de fauve. Il ne le présente que par le biais du regard de
Salimata â qui il inspire frayeur et r~pulsian. Le forfait du sorcier
amène SnlimatJ a opérer une s6rie de tr~nsferts. Tiécoura c'est le
sang
celui de l
g
'~xcision et celui du viol ~ c'est l 'a~ression. Tiécoura
lui inspire Ill a nausées l'horreur, le rùidissemcnt"1 (193). Il en S;2ra
désormais de même de
tout homme. Il s'agit là d'un CùS typique d'inhi-
bition sexuelle. La critiquL dG lû tradition se développe. L'enchaîne-
ment des malheurs de la jeune femrn(~ lui est imputable. SJlima.ta
à qui
g
on aurait da offrir au sortir de ses Gpr2uves l'occasion de S2 ressJisir,
2St donnée en mariGge à Baffi. Ce mari qui sent
du "Tiécoura réchauffé".
là Il cr ispe", Le mf!riage ne SQr·] pi7.s consornr:1é. Baffi meurt. Les explica-
tians donnéas de cet événement constituent autant d'accusations pour
Salimôta qui serait une IImau ditc benuté qui ùttirerait 12 génie! une
femm2 sans trou! Une statuette !11 (194). La défail1:'\\nce au ritE; de
passGge Gt l'inhibition sexuelle justifient la dernière accusation. On
impute à la jalousie d'un génio le comporb:?n1ent anorm,31 de la jeune
femme.
La critique de la tradition se poursuit. A la mort dG Baffi,
Il n'a pas plus de succès. Il rcssorable à Baffi !!comme les emprc;Ïntes
d'un même fauve" (195) ; il ranpelle donc Ti0coura et on comprend que
Salimata se refuse a lui. KOUROUMA d6nonce ln condition de l~ fQmme con-
sid~réG ni plus ni moins commG un 0bj~t. Si Salimata reste dans son
village, un destin contnire h poursuivrù. Pour mE:nor une vie de fermo1G,
( 193) A. KOUROUf'P;A, L<UJ So.f..Uû d<UJ l ndêpe.ndanc-e/.J $ op. w., p. 39.
(194) A. KOUROUGA. ibid., P. 41.
( 195) /\\. KOUROUi\\jA, ibid., p. 42.

306
il lui faut slévJJcr de son villag2~ de la traùition et choisir~ elle-
m6me
son partenaire dans la vie. Ell~ se r0fugic dans la capitale~
g
auprès de Famél~ un homme st(~rilG~ qui ne sera donc pas à même de lui don-
ner 11 OCCGS i on de mener um~ vi.;; d(,'J fermne. Le pro l ongem(?nt des ma l heurs
de Salimata procède d'une motivation double. Dlune part, la mentalité
traJitionnelle voit dé':ns ll' stériliW C~2 b f'2mne comme: une forme d'inJ-
chèvement de sa persnnnnlité. De l'autrE, 10 dêfnut d~ procréation de
Salimata risque dtentrainGr l'extinction de la dynestiü dGS Dau~bouya.
La tradition ne permet DôS dlenvis~gor un seul instant la stérilité de
Fùm~. La femme est une victim~ ddsignÉG à la vindicte familiale en
p~reil cas.
00ns une étuce r2marquable, Arlette CHEMAIN-DEGRA~GE s l1rrête
élU problème de la critique social;~ : "t\\insi la tradition est doublement
critiqu(\\.; par l'auteur p0ur ln cruauté; de certaines coutumes comme la
clitéridectomie et rJrce qu'ollG se trouve en contradiction avec elle-
~ême : elle inflige aux suj2tS un trèitement qui, ayant pour but 82
mieux les intégrcr
peut paradoxalement
dans certains
ç
cas~ nuira ~
ç
leur i'lssimilùtiün pr]r lJ grourc': (195).
Pourtant Î'im8 CHé:;:J{\\IN r-.:vient plus loin d.:ms son étude 5 cette
question pour montrer que SQlimJt~ a èt0 préparêe de longue main par sa
m6rc a la cér6monic de l'excision. D'autre ~artj l'auteur prend le scin
d'expliquer lù signification de cette (~erni0re Ilqu i met fin aux années
d'équivoque. dlimpureté de jeun2 fille, et ù9rês ellc, vient la vie de
femm2 1l (197).
(196) r.rlette CHEMAIN-DEGRANGE, C~Que ~oeio~e et explo~on de f'~n­
c.-ûYL6eie.nt daM.te Jz.oman d'Ahmadou KOUROUMA ; "Lu SoleJ.L6 du Indépe.n-
danc.e6 /f
r~nnales de l'Université (_~e Bré\\zzavi1l8, 1972
p
ç
8 (/\\B) p. 16.
(197) Nlr1Jdou KOUROUW\\, Le6 ~;olU-t6 de6 Indépendanc.u, op. w.
p. 33.
p

307
Lè cruùut2 Je C25 coutumes n'entre pas en ligne de compte. Le
,
plus clair des rites de passages n'est cruei que perçu de l'extêrieur.
Ils permettent de prendre l a mesure de l' apti tude du suj(~t à la souf-
franc2
son 2nduranc2 physique
sa maturité morale et spiritu~lle. Il
9
9
s'agit d'une seconde naissancc
dans le sang. L'excision trouve toute
9
sa signification dans l'amputation de la chair -impure-
dnns le sang
9
versé.
D'une partrct ivlme CHEI'i]IUN'C"DEGRI~NGE insist2 sur ce point,..ri;:m
n'est négligG Dour facilit\\2r cette 2preUVG à l !impétrant. Salimatû subit
un véritable conditionnement psychologique. D'autre part
le caractère
9
collectif de cett~ épreuve? 12s chants et danses doivent en atténu2r
Hl a cruauté". La déf.::lÏlla.nc0 d: Salirmta qui se trouve à l'origine de
son long calvairc
n'est imputable ni a l'action maléfique d'un génie
9
jaloux
ni à l~ crunutG d2 la tradition.
9
Elle rest8 insépar~ble Je la personnalit6 de Salimata.
dG
9
l 'ncuité de sa scnsibilité~ de la vivacité de son imagination.
Il co~vi8nt donc dG reconnaître à la tradition comme une logi-
que interne. Elle n'epargne rien pour assur~r l 'int6gration des indivi-
dus. L'(:chQC n'est jùmais ':lxclu Qui semble toujours trùouir'2 uno certain2
défaveur des puissances supérieures. Après sa d6faillancc~ Salimùta est
se
comme dévll1oris6e aux yeux de ses cOî1citoYi2ns. C'ost là que/situe 13
critique de la tr,"ldition qui (:crèse l'indivirlu. Elle opère comme unG
prison aux murs cnncentriqu;2s. SL:limé~t.:J c:st "sculeJvec ses malh::.~urs.
seule dans sa case~ dans sa concessions dans le village~ nuit et jour 9
ps:ndant des semaines s dc:s lun8s" -:les hivernaqos et des harm(l,ttans" (198)
et f'!fi1G CHE[c'iflIN de noter aV'Jc pcrtinenc2. "la figure ternair2 (13 case,
la concession
le villaqe) construit unD triple forteresse autour de
9
( 198) rI,. KOU ROU['·1t 9 Leu So.e~ deu l ndépendanc.u, op. cU., p. 42.

308
t'la solitaire" (199).
En. fai't, la tradition condamne Salimata à
une vie malheureuse. Clest sur ce point que l'auteur fait porter sa
critique bien plus que sur le rite de l'excision. Il nlen demeure pas
moins que fuir en ville constitue pour l 'héroTne un choix
délibérê.
Outr(; la présence de Fama dans la capitr:le" "au bout de li1 côurse" au
terme de la nuit" (200), il faut retenir les mille possibles offerts
par la v"il le.
L' 2xode prend un2 autre signification dans la nouvGl1e de
SEMBENE intitulée
Vehi-C~o~ane (201). Le villa~e qui sert de cadre à
l'action connaît un dépeuplement progressif. Ses h3bitants" las de
lutter contre les rigueurs de la nature et de se voir dépouiller par
l'administration coloniale" St! réfugient à 1;\\ ville. les uns l1près les
autres. Dakar et Thiès jouent un rôle de plus en plus important de pôle
d'attraction. D'autres villagüois émigrent parce que nc trouvant pas
leur c6mpte dans la régression mora12 de leurs concitoyons. Le départ
de Khar Madiaga Diop sc situe au centre des rréoccupations. Convaincue
d'inceste, cette dernière assiste à la mort rie ses parents. Le suicide
de sa mère rappelle la tradition
dlhonneur et de dionitê des sicns(202)
Le meurtre dG snn pêrG par l'un de ses frêres atteint Je folie deDuis la
guerre d'Indochine accrédite l 'idé2 d'une vengeance céleste (203). Khar
doit payer car le vil18ge n2 saur~it fermer les yeux sur sa part de
resnonsabilité. En des t2mps recul~s" seu10 la mort aurait 0té 8 même de
purifier le groupe social de son forfait odiGux. Aujourd'hui. on se con-
tente de la frapper J'ostracisme (204).
(199) Arlette CHEMAIN-DEGRANGE, art. cit." p. 21.
(200) A. KOUROUMA. L~ Sol~ d~ Indépendan~~, op. cit., ~. 47.
(201) Portée à l'écrJn sous le titre oe N~ay~.
(202) o. SD'1BE~lE ~ Le Manda-t, ;irécédê de Vetu-Ciol.Jane, Pari s : Présence
Africaine. 1966~ ~p. 77-78.
(203) ~ SEMBENE, ~b~d. "p. 94.
(204) ot SEMBENE. ib~d .• p. 89.

309
Elle recherche l'oubli a la ville. Du fait de son êtendue, de
sa nouveauté relative, la ville offre les mêmes chances à tout un cha--
cun. Khar, avec un peu de courage, pourra y refaire sa vie et élever son
enfant illégitime dans la dignité. Son départ nlest certes pas volon-
taire. D'autre p~rt9 211e va à l 'av~nture. C'est en cela que réside la
sanction de sa faute. Tous les liens familiaux, ethniques sont coupés
derrière elle. Elle n2 peut plus s'épanouir ~u'en ville, dans l'inco-
qnito. C'est là un~ vision de là ville qui mérite qu'on s'y arr5te.
Elle symbolise l'absence au là mort de la tradition. Elle réunit des
individus qui se sont pour le moins éloi0n~s de leurs traditions, soit
par accommodem0nt aux te~rs nOUV2aux, par concession GU progrès, soit en
expiation d'un manquement grave à la morale du groupe ... Khar entre
dans cette second2 catégorie. El12 se trouve en rupture de traditions
pour ainsi dire. C'est le cas da la Responsable dans le roman de SADJI
à qui sa conduite indigne à la villG interdit toute idée de retour à
son Duala natal (205). La ville constitue ainsi le creuset devant favo-
riser le brassag8 des ethnies et des traditions. Peut-être en résulte-
ra-t-il un type nouveau d'individu qui sécrètera, a la lumière du pro-
grQs, des habitudes et façons de pensée propres~ des "traditions nouv~l-
les" que l'on baptisera progrès.
Il faut enfin retenir, ~3rmi les rùisons Je llexode, reut-être
la plus importante de toutos, le mirage de la ville. Ce nouveau pôle
économique, ce centre de décision exerce sur les esprits une attraction
irrésistible. En outre~ la misŒro de la campagne, la caract~re coercitif
de la traditJon 1,3 rendent r:articulièreme::nt attraynnt>2. Elle constitue
une alternative a une vie rurale aux perspectivGs bicn limitées.
(205) A. SADJI, MaZmouna. op. cit.; ~-....,r-,
l' l" •
129-133.

310
Maimouna séduite nar
-
.
:-
l2s arquments de Rihanna ne résiste oas à son
appel. Sa jeunesse et son innocence ne lui permettent de retenir que la
possibilité d'une vi~ facile qui scrJit corrrne là matérislisation dü ses
rêves d'0nf~nt. L'auteur
d'A6n~~a Ba'a met 2n scène une jeunesse con-
frontée au déso8uvrcment~ au dénuem2nt et qui ne lit pas son avenir dans
la vie misérable de ses pères. Elle tourne ses regards vers la ville qui
offre des possibilités de vic décente. Cette jeunesse compte réussir par
son travail. Elle 6m;gr0 parce qua les ùutres habitants d'Afrika BalG
ont cesse de croire aux vertus du travail. Installés dans la misère
co~~e à dGmeUr2~ ils n'offrent aucune possibilité d'épanouissement à une
jeunesse que 1'ùcole ç prérôr2~ au progrès. De juste~ ln vil10 incarne
le triomphe sur la misère par le travails ln possibilité de s'intégrer
au progrès. K~mbara ne prend pas position contrG les traditions s même
s'il se rit dG certaines coutumes m8trimoni~les. L'auteur ne 10 pou~se
pas bien loin dans cett2 ôttitude critique envers les traditions. Il ne
perd
pas de vue 1'évolution futur~ de l'action. Kambara aura pour mis-
sion l'intégration de la tradition ct
du progrès. Il entr,etient sur la
ville des illusions qui ln ferent cruGllcmGnt souffrir. Ce thème des
lIillusions perduGs lI sur la ville rC:lIJÎlmt büm souvent. sr\\DJI l'avait
i 11 ustré dans SelS nouv,,:; 11 as et dans MlÜmouna. L' homme dG 1a brousse
quitte ses terr2S~ rompt ou Gistùnt S0S relations avec son groupe socin1
et c5de aux bruits ct lumitres d2 l~ ville. Dans ce derni0r lieu. il va
de décnuv8rte en d0couverte. Ses illusions tcmbent les unes après les
autres. Même s'il s'ins0ra dans ce nouvenu milieu.• on sait au'il 0
1 "
dO
payer bien cher le rrix cl;:: son intégration. Ce dernier vo12t ;lcrmet GU
romancier de faire plus ou ~oins directement l'éloge de ln tradition.
SAOJI~ Médcu MVOMO empruntent cette démarche.

311
C'est cependant dans La Plaie que l'on relève l'une des illus-
trations les plus convaincantes de ce mirage de la ville. Du fond du
IICabanon ll 1' (206) où l'a conduit la vindicte publique, Magamou reconsidère
les conditions de son émigrùtion à la ville. Fortifié par ses malheurs.
il garde des choses une vision plus n2tte
comme en hauteur. l'évocation
l
de son village l'occupe, donne le change nu regard de sn position défa-
vorable. En vérités par une séri2 dc rétros~ectives9 l'auteur com~lète
ln présentation de son personnage, confère une dimension nouvGlle a son
propos et aborde l'un des thêmes les plus importants de scn ceuvre, à
savoir les mirages de l~ vill~.
Le jeun~ Magamou prend conscience de "ln vie monoton2, sans
surprise ll de son village?
Il aspire à une èutre vie. "Plus silllplemcnt,
dit-il,m'écoeurait le déroulement ~t~l~ d'une viG sans reliefs, éGJlc-
ment partagee entre les travaux des cham~s, les longues vacances, les
palabres cycliques. J'estimais, de bonne heure, que d'autres possibilit6s
d'action, d'autres joies, de moins prosaYqucs occupations s'offrai2nt
aux hommes avertis ll (207). Cette conscience, voire cette obs~ssion de
la répétition d0 gestQs~ de pensées, de modèles, se trouve a l'origine
de bien des dŒparts pour la ville. On la relèya chez 1'héroin0 de SADJI.
chez Kambara. Ici la nettet0 Je la formulation est inséparable du carac-
tère rétrospectif de l'épisode qui traduit une 0lus grane prise de cons-
cience que rie la part des personnages précités.
MagGmou, à 1'heure du bilan~ fait l~ Dart des choses. Il rccon-
nnit ~arder "un(; tendresse filië1L'2" à son villa~!e et ,2xpliquG la séduc-
tion sur lui cle ce :I rJô l e d'attraction, 1<1 ville nouvelle:" (208) par son
(206) llialick F,l\\LL, La rla<.e~ Paris: Plon, 1976, p. 35.
(207) Nom de 1 'asila d'aliên6s d~ Saint-Louis 00 Magamou a 6t6 abusiye-
ment incèircéré.
(208) Malick FAlL. La Pla<.e, op. ~.Y ~. 36.

312
d~sir de se soustraire à ses ""sévères traditions" dont il avait perçu
la "vacuité mora1el~. Le dfpart ~our 1~ vi11s procède d'un besoin de
réalisation personne11e
d'ùccomp1isscment. L'auteur ne s'arrête pas à
3
ses projets. Magamou veut Œchappcr à uno tradition débi1c. De la ville,
il a une saisie globale. Il apparaTt plutôt en proie a ses mirages.
L'accident d'oO il sort meurtri et porteur de cette plaie f0tide qui
le fera chasser de përtout, ressemble fort à la sanction de sa trahison.
Tenu 2n marge de la société, il n'aura du progrès qu'une approche insuf-
sante. L'autour d')i11eurs ori~ntG son propos ùi11eurs. Le conflit de 11
trèdition ~t du modernisme nG retient pas lonatemps son attention. Le
bannissoment de Magamou de la sociét6 citadinQ~ l'attitude de provoca-
tian de ce dernier, ses efforts en vue de son intêgration, confèrent
au romùn une di~ension humaine bien plus grande.
L'exode des pcrsonnagQs
à la ville offre au romancier 1'occe-
sion d.;? l'élùrgissement de son propos. Ville. C!UJ..elle. en d0nne une bonne
illustration. Ailleurs, BETI 50 contente dG faire de la vi112 -Fort-Nè-
gre, en 9<sn~ral- un pôle lointôin qui npparaTt comme une alternative aux
malheurs du héros. 3andù pense s·y rendre en compagnie d'Odilia (209).
Cette émigration le coupera de san vi11a~e et le 1ibêrera j'une tradi-
tian dont il ne perçoit pas toujours ln signification. El18 ne lui ?er-
mettr~ pas j'échJpper ~ la situation coloniale qui constitue la cause
profonde dG ses difficu1t0s.
Perp6tu0 confrontée à un~ malheureuse expGriencG' matrimoniôle
pens8 y r2joindre sa soeur (210). CettG èernière y est rest6Q après son
divorce pour échapper 8 l~ trQdition~ aux dures conditions de vie rurale.
et à 1a tyrann i C2 de 1eur mère. Fort~'~!8gre représente de nr;uve 11 es chances
dans 10 vie.
(209) E. BOTO, VJXee. C!UJ..elle •. op. w. p. 219.
(210) M. BETI, P~péxue. ou i'hab~!de. du mathe.un s Paris
Présence Afri-
caine~ 1974.

313
La ville n'2st pas seulGment le lieu d'accomplissement des
millê possibles de la vie. C'est avant tout la libération de la trJdi-
tian et l'insertion au progrès. L'ambition y conduit rar2ment les per-
sonnages si on c0nprend ~ar là une volonté de r6ussite éclatante~ excer-
tionnellc. ou de dominJtion. A 1'592 00 l2s jeunes paysans y vont pour-
suivre leurs 6tudos~ leur attention aux problêmcs sociaux reste encore
insuffisante. SQuvent~ ils mènent en ville une vic marginnle qui les
empôchü Je poser les problèDcs les ~lus ?rofonds de ce milieu. D'où le
caract~re quelque JOU r~latif ~es motivations de leur échec qui ost
rrcsquc toujours personnel.
Enfin~ l lélargiss0.~2nt rèr lu biais du thème des mir~gcs de
la ville procé\\1Jnt comme par cercles ccncentriquQs~ il ne f.aut pas Dcr-
cire de vue lE, thème do l' CxCC~'2 vers l 1 Euro;)(~. Un autre mi r3go sera i t-on
tentê de dire~ cc qui ne serait
vrai que rour quelques Dersonnagcs~ les
moins armés en fnit. Bé1rnù biJS ~ en jépit=!e ses €,fforts ~ n'entreprendra.
pas ce voyage dans les conditions voulues. Les ùncicns de sa. tribu se
défient d'une jeunesse ~0U rGs~ectueuse des coutumes et d0sireusc
du
trouver ailleurs le moyen de
l '0battra. L'a~ministr~tion coloniale
argue de son §ge relativ2Dont avanc~ ct de l'insuffisance de ses dip16-
mes. Il forcera son dcstin. C'est moins le vOY:'Je que le E1iré\\t]c de l'Eu-
rope qui int6resse OYONO. Il en va autrement avec les auteurs d2 LrAven-
tuAe Amb~guë et de KOQwnbo
~'étu~ant noih. L'aventure européenne récèle
p
un intérêt particulier. Seul C.H. KANE pose le problème de l'avenir des
traditions au regard de l'impGr~tif du proarès. Souvent l'élargissement
introduit rar 12 thème du progrès, en relation avec les mirages de la
ville
sc traduit par un renouvellement complet
du débat. de l'intérêt.
9
l'auteur de LIAve~e Amb~guë se montre plus particulièrement soucieux
de cont i nu Hé.

314
L'2xode rural trJduit toujours un d6part de la tradition. Slil
est le fait d'un certain nombre d'individus~ en l'occurrence des jeunes 5
il ne doit pas emp6chcr de voir que tous les DGrSOnnages en milieu rural
sont~ plus GU moins sollicités, par 18 progrès. A des degrés divcrs~ la
pénétration du r;lodernisnx;; n'êpé)rgnc~ personne. L'auteur de L'Ave.ntuJte
f\\mb-i.gu.ë. ,au début :jG son roman ~ le montre fort bh::n. En fi). it, l es change-
ments tbuchent ~ussi bien aux r0alitbs cultur~lles qu'aux réalit0s éco-
nOMiques. D'autre pùrt, l'exode rural traduit un certain échec de là
tradition. Le mouvement. le changement s'opèrent a ses d0pens. Elle ne
sembl~ pas à même de s'èdnpter aux temps nouveaux. On la croirait con-
à~mnée ft une mort lente. En revanche. le progrès compte des partisans
dG plus en plus nombreux, mùis dont lJ jeunesse. l'inexpérience agissent
comme J'2S freins. On ~2Ut dcv:3nt ce mouvement vers la ville s'interroger
pour savoir si les prarness2s du progrès seront tenues. De la vient
l'importance? de l'épi sodG urbain ckns l' ~cti on romanesque :JÙ le prob l è-
nie du progrès ~)ccupe le prcmiar plan. Le recours au voyage hcilite la
confrontll ti c)n des deux termes du :.!rob l ème : la trèc1iti on et le progrès.
On r:.:;lève, sekm h: ca.s~ plusiGurs formGs d'8X(xk? : vers la
villG, vers l 'Euro~e et le retour à 10 trndition. Les deux rremières sont
en ra?port. Il ne s'agit jans le secon~ cas que de l '61argissement du
premier. Le dernier sera repris plus loin. Il recoupe le thème de l'élog2
de L~ traditi on et permet (J.:; CGrner la pCi1sJe ;lrofonJc d(; nombreux roman-
ciers. Dans ur. premier temps. ces derniers somblent adhérer à l'idé\\:2 de
la mort, tout au moins de l 'inopérance de la tradition dans un contexte
de:; modernisation. Ils ccnclu(?nt c~e même ,JU terme: de l'érisode citadin à
l'échec du progrès sans la tradition. Le roman s'achève sur l'idée que
la trJdition repens&e -ou certains êl~mQnts de la tradition- pourrait
jouer un rôle non négli0e~b12 dans une modernisation originale.

315
Dans So~ ~'O~a9~ (211)" le conflit qui oppose la jeunesse
scolarisée aux anciens n'est désamorc~ que par le double voyage des
premiers V2rs la tradition. Voyage de la ville à la campagnG~ voyage
aux sources vives de la tradition. En effet, la découverte de la signi-
fication profonde des coutumes les mettra a même de les combattre~ de
choisir en connaissance de caUS2~ micux~ elle les disposera a la conci-
li1tion. On retrouve le mêma t~'pe de voyn9G dans ~~ion Terominé~. Medza
découvre les habitants de Kala, leur bonheur simple o leur attach~ment a
d2S traditions qui ,loin de les avoir rendus ffi8illeurs ou pires que
dlautres~ sont à l'origine de cette simplicité et de ce bonheur. Il dé-
couvr2 au contact des péquenots de Kala lices sortes de caric0turcs de
l'Africain colonisê ... 1' (212) dont il est. Ce voyage est 1'occasion
d'une révélation. Il saisit enfin, toutcs ses insuffisances o les limites
de l'éducation qu'il reçoit dans le contexte colonial. Cette découverte
entrain2 une profonde perturbation de son ôtre et ébranlG l'édifice
jusque-la bi2n construit par 1 lécole nouv~llc.
Ailleurs le retour à la tradition a un effet régénérateur. Cet-
t~ dernière n~ fortifi0 pas seu12m~nt l'individu au tcrm2 d'une aventur2
urbaine malheureuse; elle lui donne l'occasion d'un nouveau d~part dans
la vie. CI~st 12 cas dans L~ R~capé d~ ~'Ethy~o~ où la réimprégnation
aux sources de la traditirn redonne au héros .ln fni qui lui permet de
triompher de 1 '6thylisme. Go m6ma Kambara prend conscience des promesses
fallacieuses d2 lù vil12 et retourne régénérer son villag0. (213). Fcrti-
fié par son exp6rience citadine" il intègre la tradition au processus de
mcd0rnisation, évite ainsi toute rupture de l'individu d'avec son envi~
rGnnemcnt socio-culturel.
(211) Seydou SADIAN; So~ ~'O~a9(~ Pôris : Présence Africàine
1958
o
0
pP. 171 Gt sq.
(212) Mongo LETI, ~~ion T~néep op. cit.
p. 250.
p
(213) Médou MVOMO o A6~ka Ba'a, op. cit. p

316
Dans V~OU6~ (714) le retour à la tradition n'influe pas sur
l'évolution de l'action. Il permet de retrouver quelques aspects carac-
téristiques de L'En6ant No~ et d'insister sur le profond enracinement
spirituel des hommes de la tradition en dépit du régime arbitraire en
place. Ces traditions spirituelles sont co~~e en port~-à-faux avec ce
régime.
Il faut convenir que cette dernière forme d'exode reste peu
import8nte au regard du nombre de personnages qui s'y engagent. Les ro-
manciers att8stent plus d'~ptitude à l~ reintur8 de la ville que de lJ
campagne.
En outre) désireux de rendre compte de l'acculturation et
des cGnflits ~és du progrès
ils accordent plus d'importance
g
à la ville.
De cette attitude découle une premièr8 conclusion qui apparaîtra avec
91US dG netteté au fil de cette 6tudo
a
s
savoir leur adhésion entière
au progrès. La revalorisation de la tradition s'~rrête au plnn des adhé-
sions intcllectuelles
constitue une prise de position polémique. Rares
g
sont ceux qui réclamant une revalorisation des traditions s proposent
un modèle conv~incant parc~ que assez élnboré. Toutes ces tontatives g
comme de jUSt8. ne reuvent être relevées que d~ns les romans postérieurs
à l'indépendance.
En fait~ le thên2 du V0Y3gC côractêrise le roman africain. Il ne
ne semble pas lié èUX idées débattues. L~ voyage recouvre des significa-
tiGns mult~ples ffiGis constitue une tcchniqui2 d'exposition qui n'est ras
sons félVori Sf:::r le recours à des procédés somma ires.
Dans cette prééminünce du thème du vcyôgc s il faut voir la con-
jonction de plusieurs traditions. L'exar.ji2n dGS text'.?s 82 1<1 littérature
orale le montr2 a souhait. Les contes de Bernard DADIE ou de Birago Dlep
(214) CN!l/\\Rl\\ L~y:::~ Vtta.moU6.6, Paris: Plon, 1968.

317
ou d'Ibrahima SElD Dermettent dC' r.1csur;::r se. place et cle saisir sa signi-
,
'
ficatiGn. Une influence du roman français du XlXe siècle (appartenant
au type) balzacien ne doit pas être écartéG tant les d6marches Is'appa-
rentent. La formèticn universita.ire français2 de no~bre de romanciers
antre en ligne de compte. Le souci de vulgarisation d'idées nouvellGs,
l'attitude cnntestatnire au regard d1opinions tenues pour acquiscs~
incit~nt a supposer une influence plus ou moins grande du roman français
du XVIIIe siècle. On sait la place qu'y tient le voyage et son ad0~uù-
ticn à l'intention "philosoph'iquG H •
On s'arr(tcra plus particulièrement à celle de ces traditions
qui ne peut faire 1 'objet d'aucune contestation. En dépit d'un contact
suivi avec les littératures européennes, lES rom~nciers semblent avoir
souvent prolongê dans leurs oeuvres des techniquQs d'écriture originai-
res de la littér~ture orale (215). On déterminera, en conséquence~ le
rapport du voyage -qui constitue tout a la fois un thème et une techni-
que-
a cette tradition d'êcriturc g j la structure des oeuvres modernes
et à 1 'intGntion pédagogique des romanciers.
Dès l'oriuinQ. le romèn a<l"ricc3in ë!.pparaît cOl:1mc un roman de dé-
couverte, de présentation~ 2t le recours au vCY0ge semble aller de pair
avec cette finalité. Jean MAVER
souci~ux de pr6ciscr sa physionomie
j
d'2nsemble nete fort justernent Clue !Il 'on ('.st frappé du nombre de romans
c6nstruits sur les p6rêgrinations d'un DGrsonnage principal~ Juquel
toute: la trame du roman est sU!Jorc1onné(,;u (216).
CDomST
=- ... n e - ... p-M==bRe=
(215) C6. Notre article surC~ 6onm~ thad[t{onneli~ du homan négho-
a6tUc.a-i..n in Revue cl\\-:: Lïttôrature comparée n° 191-192, 1974.
(216) Jean W\\YER 0 Le Roman e.n A6tUque. NoJJte. FJr.anc.ophone. : Te.ndanc.~ et
Stn~c.tuh~. in Etudes Littéraires III. 2. p. 183.

318
En effet~ l'action ror:lanesqu8 se déroule rarement en un seul
et même lieu (217). Le personnage parcourt diverses réalités qu'il s'agit
de présenter au lect~ur. Le rapport dG cet état de choses à llancien
exotisme nia pas toujours été dtterminé avec précision. Oc là procède à
coup sûr la minceur psychologique dG certains personnages même lorsqu'ils
occupent une position de premier plèn. La présentation de l 'univers du
hëros l'emporte sur l'intérêt accordé à son individualité. Il devient
très vite un prétexte~ un instrument. On sait bien moins de choses de
Toundi) Medza ... que du lieu où se d6roulGnt leurs aventures: environ-
nement~ relations sociales~ coutumos, croyances.
Le romancier S8 souci~ avant tout du message à faire passer~
d'une expérience à Dùrtager avec son lecteur. On retrouve par là llin-
t~ntion édifiante caractéristiqu2 de la littérature orale à laquelle on
reconnaît une double orientation~ didactique et ludiqu~. L2 message
tient compte des rrêoccup~tions du ~ublic aux sollicitations duquel le
romancier répond par 10 r2cours à lù technique du voyage. Il introduit
ainsi son lecteur aux probl~m2s africains. Aux étrangars
il présente
9
les réalités africaines
125 coutumGs
j
s
les croyances. Il insista sur l~
DeinturG de la vic quotidienne. Il satisfait ainsi une forme de curiosi~
té dont les rapports a l 'ancien exotis~e n'ont pas
non rlus
6t6 6ta-
9
9
blis. Chemin faisant. il donne un aperçu dG la situation coloniale. Il
s'agit biGn souvont d'un hilan
celui des réalisations coloniales i Et
9
dlun témoignage sur les r6actions africnines facQ a cette entreprise.
L'acte dlaccusatinn se marie fort bicn avec l'intention da ~rêsentation.
(217) Peut-être la richosse intérieure du Dcrsonnaqe dG Maaamou doit-
.
-
~
elle beaucoup J 13 localisation de l 'ùction en un seul et même lieu?

319
L'action en direction des Africains
bien plus complexe, pré-
7
sente un asp~ct paradoxal. Ctir
pendant longtemps,cette catégorie de
s
lGcteurs a été limitée. Le romancier semble la privilégier en tous
po·ints. Faut-il voir à c21a~ l'influence conjuguée de l'africanisme et
du mouvement de la n0gritude ? On insiste sur l 'originùlité culturelle
pour faire pièce à la politique d'0ssimilation. L'accent se trouve mis
surtout sur les problèmes nés de mutations multiples. Les possibilités
offertes par le rnGtissage cultur81 sont 2x~lt6es. L'acculturation occupe
tous les esprits. Tour a tour on condamne une tradition rétrograde et
un progrès intemrestif. On dénonce le colonialisme. On en r~vèle les
faiblcsses
Gn en condnmne les principes.
7
Ce didactisme du roman s'est renfarc6 d2puis l'indêpendance
même si une plus grande ma1tris2 d~s techniques de crêation romanesque
l'a comme adouci. Certes, ti b contc;stë'tion nu cclonialisme
s'est
7
substitu0e la d~nonciation de l'ind6pendnnce. Si CESAIRE voulait faire
noirs
des hom~7'Jos de culture?
/
ues i1l'i~ultiplic?ltQurs d'âmes': (218), les ro--
mnnciers sGnt rustés des ~veilleurs d2 consciences. Ils d6velcppcnt
abond2l1Tll7lGnt le thèm':c c\\:l l'Jrbitraire~ de l 'ill'Sgitimité 1
es pouvoirs en
p13ce~ de la trahison des i(~~aux oppôrtenant à l'é~oque coloniale.
Dans une ;Jériode commy~ èëns l'ùutre de l'évolution du romem
,,,\\ fri ca in" 18 thème du veyagc i'\\ nccui12 une premi ère pl oce télnt il s8mb le
insôpcr2.ble Ge: ce didactisme Il permet .:.:\\.' n(~ pas trop ôlourdir là
matièr0, de garder ~ l'oeuvre une plus grùnde simplicité qui n'est pas
sans rap;-;eler celle de la littératurl? traditionne1l2. Le vOYë'.ge met fi
même d2 cionner ck?s divers aSflGcts cle la ré01it~ une rrésentation succes-
sive.
(218) i\\imé· CESJURC L'homme. de. CuêtuJl.e. rd:. .6U RupoVL6ab-UliélJ, art, cit.
p. 118.

320
On rass0 ainsi ~e l~ d~scrirtinn de la vic rura12~ de la tra-
diti0n qui S2 ~eurt, q celle de lJ vil12~ du rrosrts en qucstiGn
pour
i
ensuite déboucher sur J~s conclusions édifiantes (219). Ce nlest quo
dans 1::s rc:mans postéric~urs à l'inrlé'ienc:ance q1l8 10 ;'Jrf!scntation énum6~
rative de la réalité cède 1;:\\ place: ,:; une: eX;Jcsition com~lexe d2S dimc:n-
siens ~2S prcblèmos exarnin6s (22C).
Le voyage s2rt la mêm2 finnlité. Il concourt à conférer au
roman une certain~ allure picar0sque. Il s'agit de lever le voile sur
les réalités africaines. Les romanciers adoptent dans la plupart des
cas un ordre de pr(sentation succ0ssif. Analysant l'oeuvre de Monqo BETI.
~ELONE insiste sur ce point: ,: ... Ces j8unes sont toujours ~ngagés dans
un voyag!::;, CGlui de la 'lie. Ils parcourent des distèlnc;::;s topo1ogiqucs~
tr~v~rs~nt 1'écou12ment du t8mDS~ s'inscrivent énns un déve1op~Qment
historique irr6versib1e dont les diverses phases sp)tio-temporelles
s'organisent 2n sêquences significatives'" (221).
L2s pérégrin~tions du héros dêcouvrcnt les aspects multiples
de 1'univers dans lequel il évolue Gt lui donnent un enrichisseoent inté-
ri2ur pro~lressif; ou une meilleure informèticn sur la situation. Toundi
pa.rcourt là société coloniale: d::: Oangé\\n à 1aque1h:: il est \\':tranger. 11
8n d0couvre les divers milieux succ2ssivcment. a la suita de son patron~
pour en donner une pr6sentation f~uss2ment objective. Denis d~couvre
(219) On pourrait cit2r. Kanim, L'Ave~e Ambiguë, Une Vie de Boy,
Le Pauv~e C~t de Bomba. r.n n'annonce pas pour 3utant l'extinction de
cette? tendé\\:lce.
(220) Entrent dans c(:,ttl} catG'jorie : La Plaie, EvttJte. tu Eaux., WilvU.YaInU,
Chtûne . .. 1)'.
(221) ThomaS r':~[LorJE ~ Mongo BETI r f f Homme. tU R..e. OUtil'l., op. Ut. y. 272.

321
pas d p3S la scci6tt des Talas. LC~uteur retient l 'ordre de pr6scnta-
tian dos ~rcblêmess le plus ad~~u~t a son propos. Il ost singulier que
la soci~té traditionnell2 ne soit jam~is prêsGntêe oar le biais de ln
techniqu8 nicarcsque. Le héros ne lui Qst certes pas 6tranger mais peut
être f0u:,-il li2r c(~ ;roblème 2. l': rapiditC; avec laquGlle: le ror;;ancier
trcitc dG l~ vie tr~ditionn2112. L'impression prévaut que ln technique
picaresque ne v~ut que ~our la descri~tton de la soci0t0 marqu6e par
l'ùcculturi1tion. Ainsi? le ror:v~ncier use: de? techniques de: prC:sentation
diffé'r:.;ntGs selon qu'il s'.:lrrêt~~ à ln société traditiennell l , ou à la
soci5to en vcis de modernisation. On rcut cerQnd~nt constater que toutes
les ressources de la tcc~niqu0 picaresque n'ont ,as été mises en profit.
D'~utrG pôrt
si 10 recours à cette techniquG sert le souci
9
de :m~s~mtètion" h?s intentions sé1tiriqu2s des rümimci8rs~ il nlGst pas
sans entrainer un certain nombre d1insuffisances. Il introduit un rêel
déséquilibre entr2 ln prés2nt~tion du mili2u
du grcupe social et celle
é
du pcrsonnaD2 témoin. Il d~tourn2 l'attention da ce dernier gr~c0 ~ qui
le lecteur pênêtr2 le monde d6crit. Scn re~ard intSrGsse plus que lui-
même. OVOf-iO dOni12 JU 1.2ctcur bi <:;rl r:: lus (li informa ti ons sur l ct socirté
colonin12 d~ Oangan que sur Tcundi. D'autre part. on neut mettre sur le
comptG du r~cours a cett2 technique. l 'insuffisnnce psychclogiquG de
b
·
L
.
confèr..Q.
• •
'1 .
n08' ro (l~":) romans.
c rOi"ilanC1Cr
/
()., son ceuvre une onentê\\tlOn ml l~
tante. enragêe. On comprend qu'il privil~gie le groupe social sur l'indi-
vidu. Il Gurait c2~cnd3nt pu donner plus ~e rycics 5 ssn 0GUVre en eUop-
tant une D2rspectiv2 0iffércntG. Au lieu dü réduire le personnJge cl cc
rôle d0 tf:'lo;n
d'f2nregistreur cIe lè ri2alité sans fJr)nde prise sur ell'2
l
s
il aurait ~u r0noncer t la technique du r0sar~. {quilibr~r ses personna-
0es ~t centrer nutour de chacun dieux une action particuliêre. L~ h0ros
~urait été davailtage un acteur qu'un obS8rvôteur. Oé~Jssant le stède

322
02 la présentJtion; le romGnci~r se ser~it instùllG G3nS CQlui de lü
confrontation des aspects multiples qu'offre la réalité. Issu de la
littérature traditionnellü, le voyagc
pour ne Das dire la technique
9
picaresquù~ est responsable du recours à des formes de simplification
abusive qui s'harmonisaient, jadis.avec le contexte de 1'oralité.
Car outre 1 'ad~quation 2ntre un thème et une intention descrip-
tive ou une volonté po16miquc s il faut surtout retenir que la thème du
voyage prolonge un héritage. Il constitue comme une tradition que le
romancier a reprise ~ son compte. Prêoccupé de décrire un groupe social,
de préciser un univers mGntol et d2S croyances, il apporte scuvent un
soin particuli9r au développement de ce thème. Clest ainsi qU2 nombre
de romanciers donnent un certain écho aux superstitions qui s'attachent
ë\\U VQYi)g<~.
Pour 11 homme d( 1cl traditi Cil, tout voyage ouvre: 1a voi e ~
l laventurG
au hasard. C'est attenter QuelquQ peu à 1'crdre des choses,
9
au rapport entre les individus et les esprits. On ne l'entreprend jamais
à la légère. On doit prenrlr2 un certùin nombre dc disrositions dans le
but de se rendre le sort favor~blG.
La structure profc:ndc de Ka.tU.m est inséparable du recours au
voyage. Lorsquf2 le héros et ses ômis décident (,' i1 11er en "cümpagne"(222)
S Daka~ l'auteur donna une idée ~r6ciss des superstitions qu'inspire le
voyage. Certains jours~QxDlique 1.'.: mère de Kari~, sont "néfastes pour
les voyages li (223). Ensuite, les parents arment abondamment l;;:ur fils
contre le mauvais sort~ les eSDrits néfastes, las ma16fices ... le père
(222) Ousmane SaCE, op. ut. p. G.
Karim et ses amis ont fait amende honorable. Le "Samba-linguérisme"
les a ruinés mais le vocabulaire martial demeure.
(223) Ibid. p. 52.
Il ne s'3git que d'un voya~e dG 270 km. Outre la sollicitude ma-
ternelle, il faut Onrdor à l'esprit que cette femme a une mentalité
traditionnelle. Tout changement l'effraie.

323
par la priêrc. la m0rc par des ~ris~gris. On notera que ln retour a
Saint-Louis n2 donnera lieu § ~ucun2 cérémonie propitiatoire. Dans un
cas la p2ur de l 'inconnu~ de l~ grande ville ct de ses tentations joue
pleinement. Il n'en Gst ~as ainsi dans l'autre puisque Karim rentre au
bercail. On sait l'auteur favornble nu progr6s, nu métissage culturel.
P2ut-être Cf2ttl? adhésion cX[11iqur2<>t-elle 'lu'il s'écarte de croyances
traditiannellGs qui font rGdouter toute perspective de voyeg8
de chan~
9
gement. Las termes du dêplaC0~ent n'y font d'ailleurs rien.
CAMARA Laye reste plus proche de la tradition. L'Enfant Noir
doit se rendre de Kcurousso ~ Conakry peur lô poursuite de ses études.
Sa m~re. femmo de la tradition dont l'horizon S2 limite aux frontières
du territoi rc qu loccupe son ethni i2, affi Ch'2 un mépri s amusant pour la
c,)pitale. lichez les sauvl'.gesl!.
Elle ne néglige rh~n pour mettre:; toutes
les chances du côté de son fils. Les sacrifices propitiatoires aux~uels
elle se livre sont significatifs du syncrétisme religieux qu'elle vit.
CMV~RJ\\ Laye écrit: lI une sQmaine plus tôt déjà, ma mère avait entamé la
tournée d~s marabouts les plus réputés. les consultant sur mon avenir
et multipliùnt les sacrific2s. Elle cvait fait i~molcr un boeuf à la
mémoir~ de son père et invoqué
l'assistance dGS ancêtres ~fin que le
bonheur m'accompagnât dans mon voyage ... 11 (224). Un festin réunit mara-
bouts.
parents et amis dont les b~n0dictions doivent servir de viatique
au vcyar71C:1.1:". On n'oublie pas "l'e21u d2stiné2 <1 déveloPP2r l'intelligGnce".
ni l(s tôlismnns du p~re "contre les mauvais esprits". Dans l'oeuvre de
SaCE, il s'ègissait d~ prémunir le héros contre las ~an9GrS, le mauvais
sort~ Karim n'étant plus un enfant. Chez C. Laye. outrG la orotcction de
l'enfant. il
faut lui rendre les 6tudes favorables.
(224) C~}t~RA Laye. L'[n6ant No~, op. cLt.~ p. 135.

324
A. KOUROUMA va plus loin. La techni~u0 du voyage informe plus
nettement son roman.
En outre-, il faut tenir compte de son projet
de décrire l'univers spirituel des Malinké. Les péripéties essentielles
du roman sont liées ~ l 'idé8 de voyagG qu'on ns sépare pas du thème de
L:- r.1ort~ lilort doublement significativl~y celle de Fama commE: celle de la
trùdition. Le premiGr voyüge, celu"j qui conduit F~ma à Togobolù n2 fait
l 'objot d'aucune cêrémonie propitiatoira. comme si la tradition ne trou-
vait pas de place ~ la villa. C'est a l'occasion du retour a la capita-
le qU'2 l'auteur révèlo toutes les s'Jperstitions des Halinké à cc sujet.
Il est vrai qu'en ville Fama se f.lrésentc comme un homme seul, pir;:~:l un
lI vau tour ll •
En.:,I(fai~l9s croyùnces ishmiques
l'emportent alors
,1-,
nettemont sur les survivanc2s animistes. A Togcbalè, son féticheur Ballà
et son griot Diamourou -qui représente l'Isl~n- l'encadrent. Il oscille
entre 18s deux croyances. B~ 11 a vi gil ë,nt. cffi cacc décommanda lE:' retour
9
a la capitalü. Devant l'obstination de F3ma. il comprend que le destin
de ce dernier doit s'accomplir.
A. KOUROUMA dévGloppe dans de fort bel12s pages ce thème du
vOYè(')e. Il ne s'agit plus d'un VOYùÇ2 d ' initii.1tion aux allures picarGs-
qUGS mis j'un IIvoyage m3ro,ué pi'lr L: mauvais sort ll • rj"1un maléfique
déplacement ll • Il d2velo~pc: ce thèm!,~ dans la perspective rr:ême du ~Jlùlink(:-
de la tradition et qui participe du syncrétisme religieux: IIUn voyage
s'étudie: On consulte le sorcier. le marabout, ~n cherche le sort du
voyage qui se dégage favorable ou maléfique. Favorable. on j~tte le
sacrifice de d~ux colns blancs aux mânes et aux génies pour les remcr-
cier. Mnléfique. on renonce, mais si renoncsr est infaisablG (ct il se
présente de pareils voyages). on paticnt8. on court chez le marabout.
le sercier ; des sacrifices ~doucissent le mauvais sort et même le dé-
tournent. Mais le clair. le droit. lG sans reste. 12 sans ennui. c'est

325
arr6ter un VOyüge marqué par le mauv~is sort. Un sacrifice, qui dira
slil serû oui ou non i'\\ccepté ?II (225).
Ce voyage de ïogobalù à la capitale dont Balla ne voit pas la
nécessité préci pi te 1es 6vénemrjnts qui condui ront à l Ct mort du héros.
On c(';mprcnd l' appréhcns i on que tC'ute idée de vGyagc;: i nspi re aux hommes
de 13 trôdition. Peut~êtrc le VOyôg8 s8mblc-t-il les soustraire à ln
~rct2ctiJn de lGurs dieux tut613ir0s. C'est la une preuve de plus qui
10
atteste / ~aractère impérieux de l'exode, de l 'êvasion de la tradition~
ct la séduction de la ville.
En fait 9 la signification du voyage sc situe a un autre niveau.
L2 voyage n'apparaît
p~s s8ulement comme une source de préjugés~ ne
terreur, en milieu traditionnel que le lect2ur moderne 0 du m~l ~ com-
prendre. Il est ~ l'origine de r2[lréscntations qui plongent aux racines
de la mentalité traditionnelle. L'étonnant, c'est que nombre de nos
romanciers l'aient plac0 au centr~ dG leurs oeuvres. Aussi traduit-il
certô i ns asl).;:cts c;c 1a I:lenta 1i Hi :le l' homme de 1a trac1iti on : un senti ~
ment rC? 1i gi GUX pra ti que ~ omnG-:)r(;s~nt 1 une ; nqui 6tuc;'2 de l' av..:mi r de
tous les instènts. CettG Aventure au delà du rr6sent figure unG forme
particulière de vcyage qui trouve un 6cho dans le roman africain sous
la forme cC? l'onirismC?9 10 prémonition. la \\)r6diction.
A. SADJI. 12 premicr
comprend le parti qu'il peut tirer de
l
certnins trnits culturels. C'est ainsi que dans scn premier roman 9 l 'ac~
tien est inform6c 0ar des pr~dictions. d2S rêves, des anticipations mais
dent 1;1 significôtion n'apf.liJr8ît ~')i:1S toujours nu premier abord. Au début
(225) A. KOUROUMA
L~ Sotei~ d~ l»dép~»da~eeA~ op. ~., p. 151.
9
On n ici. un exemple significatif de la langue assez particulière
3
de -KOUROUr1A.

326
dG Maim~unap tout 10 cestin de l 'h6roïn2 trcuve sa préfiguration dans
un de ses rêves. Tout y est. son ~sccnsion. sa pr~sr6ritê. sa notori&té~
et sn chute brutale suscitée :Jar des f('1rces mauvaises. ru terme du roman
l 'interpr6tation du rêve devient on ne peut plus aisêc. SADJI explique
que MG; II reva it d'une mer imm'8\\'lse. borGU~ !5. perte Ge vue de coquillages.
gros. Goous. 6clatants 00 blôncheur. Elle courait sur cc arand to~is dG
coquill~ges. en amJss~it dans des calebasses, dans ses pagnes. nlen
pouv3it plus ama3ser" (226). La mer. bien entendu. re~rêsGnte la ville~
la conquête da Dakar par Mai que sa jeunesse 2t sa beaut0 imposGront a
l'admiration C2 tous. I!Lc:s coquillù;?GS &cbtants de blancheur"" c'est le
luxe. les mille plaisirs ~e la ville (227). Un autre rêve la nourvoit
de II mo.1l 2s ,~ic soiG Qt de mallc:s ,.ie bijoux ll " Qc:ur sa pOUf.i2e. C'est sl1r
cette dc~rnière qu'elle ;)r~)j:2tte ses ;JS;-:irations. Elle ressent vaguement
la mis6re de son milieu et s'en évad0 par le r6ve. Sa pcup~e. investie
de sr.'rl c1~?s i r de revônche ~ fé'. it "m; roitc;r. LOans ses rêve~l ~ ... les bril ~
lants les ~lus riches
de la t2rre'l. Tout cela a manifestGment trait 5
l'Jpis:~lde urbëlin, lorsqu'elle rj~!viendrô l'l'étoile èe Dakë.r".
Le destin ccntrairc de l 'héroine trouve une préfiguration d~ns
son cauchemar [:ont elle rGticnt : "Tabll?aux antédiluviens) griffes ac(,-
r~8s) gU2ules de feu sertiGs de dents 6normes, vapeurs ~erfides sta0n~nt
en des abîmes insondabh~s. Elle SP vOY:1it :,oursuivie Dôr un taureo.u fu~
rieux
et acculée contre le mur de la maison. Enfin
des esprits malfai-
J
sènts, incôrn2s da.ns des formes horribles~ l'emportaient dans lcurs
serres. en ri canant. vers la çjrande forêt 9 loi n oe sa tGn~:rG mère (228) Il •
(226) A.SADJI, op. cU.• p. 20
(227) On pourrait rapprocher ces analogies de celles par lesquelles Kem
Tann explique les mystères (1i:\\ilS L'HéJUtage.., -i.n Bit"ago DIOP; LeA ConteA
d'Amadou KOUMBA.

(228) A. SADJI, -i.b-i.d.
pp. 20-21.
p

327
Tous les éV0nCmGnts qui ~résideront à la chute et à l'échec de
1'héroïne sont ici annoncés de façon sibylline. Seul le marabout consul-
té par Ynye Daro s'y trompe qui en donne une interprétation fantaisiste.
Ainsi la conjonction d2S thèmes du voyage et du rêve permet à l'auteur
de dessiner le canevas du roman. Ailleurs. clest a des fins dlexplica-
tian qulil recourt a llanticipation. Il en Gst ainsi dans la sctne du
"Tanni Il (229) qui annonCQ Iluno. Dross:2sse de ... jeunC' fi lle". Là si tua-
tian de Maï r6v6lée par les cauris ne retient l 1 0 ttcnticn de person-
ne (230). Les assistants recourent 5 des explications
rassurantes. Seul
le lecteur comprend qui est dans la confidence de l'auteur.
Les npprêhensions que sijscitent 12 voyage. la ville. le rlépart
dG l~ tradition. apparaissent dans certaines formes do pr~monition.
L'inqui6tude n6e de 1'éloign8mcnt de sa fille pousse Yaye Oaro 5 solli-
citer la protection des mar3bouts ~our cetta dernière. Serigne Thierno
intervient iWQC un siwC'Ïr) une pn?scicncG..>qui .Stonnent. C'est lui qui
annonce que Maïmounél G c)tteint 1I111 lè;Jogée de son succès en ce mondc(231)'l.
On sait que cette prediction 52 situe au dêbut du déclin de 1 Ih~roTne.
De Lcuga, avant ofJ confier ::1:::5 "m(luslouaT' (232) fi. Yo.ye Oare cl
11 i ntenti on de 11 hér0ïne é; il 1Cl met en garde contre "unG femme qui vi t
très près dG j\\1aïmouni"l ... {o.uj] Qst d!àutJnt plus effacée ... qulelle agit
toujours selon la volonté ~e celle-ci (233). Cette rêv~latiGn nia riGn
de sibyllin. L~ référence à une re13tion de dépendance entre la jeune
fillG et la personne en question est suffis~m~ent 6clairante. Les
(229) Jeu du cüuris qui :)(~rmet. en dl,').utrE::s circonstances. de lire l'ave-
nir.
(230) l\\. S/\\DJI. MaImo W1lt, op. c<..t. pp. 161-162.
(231) A. SADJI. ibid., p. 116.
(232) ~~ous1cL!iJ.T : Talisman qui pr()tèqr~ contre le dé'lnger. l';ote de S{illJI.
(233) ~. SADJI. ibid., p. 116.

328
soupçonsn2 se tournent à aucun moment vers Y(lcine~ "la Responsable!'.
De toutes façons, Mai et sn soeur ne poussent pas plus loin leurs inves-
tigations. L'esprit de la ville les habite déjà et les rend sceptiques
envers les croyances traditionn011es. Cet épisode constitue une antici-
pation sur l'évolution de l'action. Le voyage~ qui s'avèr~ dan5 um~ cert~i··
ne mesure comme un départ de la tradition~ suscite l'inquiétude de l'avenir.
Ce thème commande ainsi une technique particulière que A. KOUROUMA reprend
à son compte.
On pourrait noter d'ailleurs
le rôle en relation de la progres-
sion de l' acti on 9 dans L~ So.teAbJ dM Il1dépe.Yldal1c.eo; de 1a proph~ti e qui)
au regard de là dynasti e roya 12 du !~orcdougou 9 agit comme un frtYthe dl ori ~
gine. Toute l'action romanesque illustre cette prédiction plusieurs fois
centenaire (234). D'autre part~ le rêve inforr.10 l'action romanesque. En
fait~ l'intervention du rêve constitu2 le recours à un élément de constance
et corrmande l'une des structures du rOrl'ê,n. Il antidpe sur les épisodes les
plus importants. Presque toujours, il nécessite une interprétation. La
vacuité culturelle de la vil1e~ au reaard de la tradition, se traduit nar
.
-,
l'absence de rêve chQZ le héros, dans ce cadre. Seul le rêve qui le condui~
ra en prison a eu la ville pour thé8tre. Le lecteur n'en prend connaissance
que de façon rétrospective. Les rêves gardent
dans presque tous l05 cas
9
9
un rapport étroit avec la chronologie des événements.
Ainsi Fama fait=il un rêve qui préfigure sos ennuis avec les
dir"lgeants du parti un"ique à Togobala. Cet "è ffreux cauchemar" peuplé
(234) A. KOUROUMA
L~ So.t~ d~~ Iymêpe.ndanc.~, p. 123.
9

32S
de 'lchiens~ yeux~ oreilles et nez arrachés ... de margouillats et de vau-
tours" (235) en dit long sur les
s~ntiments que le personnage entretient
sur le régime en place. On sait que l'illustration do c~ rêve donne lieu
par la suite.
à un épisodG haut en coulGu~ où;d'une part Fama et ses
partisans. de l'autre les autorités üt dignitaires du parti~ vident
l'abcès. Fama qui dénigre le pouvoir à lon0ueur do journée se retrouve.
membre du parti !
De mêm0, après les funérailles de Lassina, Fama prépdre son
retour a la capitale. Balla dévoile dG sombres présages qui s'attachent
à ce voyage
son maître s'obstine 8t rùrt. Il ne reverrô plus Togobcla
(236). Un mot a été dit du rêve qui parùdoxalcment le conduit en pri-
son (237). Enfin, au cam~ de détention sa lib0ration lui est annoncée
par un rêV2 (238). Là 6ussi un rêve
S2 trouve ~ l 'orisine de le reprise
des pérégrinations du pcrsonnng2 (239).
De toutes ces considérations, on reut dégager un pr2micr ensci-
gnument;à savoir que d(\\ns ces romans qui développent le thèm:.::; des rap-
ports do la tradition et du modernisme
le voyage joue un rôle important.
9
Toute exr1ication ôoit.ici. nécessôirement tenir compte des structures
ment31es des auteurs et des personnnacs mis en scène. Il s'agit d'un
héritage de la litt,~rlltur2~ dl2 lé'. :)'2nsée troditionnelles que les auteurs
(235) A. KOUROUMA. LC6 Sof~ dC6 Indép~ndan~C6~ op. cit., p. 123.
(236) A. KOUROUMA. ibid., pro 151-152.
(237) A. KOUROU~:lA. ibid., pp. 170-172. J.C. GODHlle comprend très bien
qui dit dans l' arti cl e précité que "~c. Jté:v~ annon~~ .la. M-n d~ Fama11 •
(238) A. KOUROUi"'!f), ibid., p. 178,
(239) On pourrait. dans le même ordrs d'idée, citer : L'EtJtang~ VC6tin d~
WangJU.n fl d'/\\madou Hampaté Br. (lO-H\\ n° 785) qui rCflose largement sur le
thème du voyage. dG la campagn0 a la ville. de la tradition â la moder-
nité ct sur 1(\\ prédiction. L'aut(~ur [Jcl).se ce dernier noint en C125 t2rmes
~O)e,
r
ri Le. Jté-cit qui va -6uivJte veN1.a .e.' exact~ vVr.Â.-M~a;ûon d~ ~e;t;te pJté-cüw.on"
( p. 24).

330
assument avec plus ou moins de bonheur. Le vOYGgc constitue non seu10-
mont un thème më\\Ïs aussi une: tcchniqui.=: qui c6mmJnde souvrmt la structure
profonde des oeuvres.
On peut c6nstater que nombre de romans développant 1~ thème du
conflit de la traditicn ct du modernisme présentent un certain nombre
de.:: trë:its communs (240). Entre autres caractéristiques
on peut retenir
j
qu'ils s'articulent tous autour du thème du voyage
qu'ils adoptent un
9
rythme terne.ir2. On pourrait représC2nter leur structura par un tableau
des plus significatifs.
C'est Ousmane:: SaCE qui ël donne:; le ton. L'action de KOJU.r.J repose
sur l a t(~chni qUf.:? du voyage qui per~,let il l'autç.?ur de confronter les
diverses phases du problème débattu. On y relève trois épisodes que llau-
teur prend le soir. de d5tacher 12s uns des Jutres de façon quelqu0 peu
somr.13irc. A l'épisode saint-louision où l 'èuteur donne l~ ffiOsurG dos
illusions du héros dans un c8rlre plutôt trQditionnel ct qui G2bouche sur
un 6chec
succède un êpisoctc dakarois où il 01argit l'expérience de la
j
vic de ce dernier et l'ouvre aux prob10mes nés de là modernisation. Le
dernier 6pisodG a trait a la réinsertion du p8rsonnage dans son milieu
d'origine. On retrouve la même dérnôrchG chez A. SADJI qui oppose é'une
part une c,}mpagnc où la vic rcst2 largement r(;~')é:titÎ'JG9 et où l'homm2 r2st
aux :)riscs i'wec l'ennui ~ le [;li;notoni0., l(:s cifficultés màtéri211es c~t
de l'ôutr2. la villG moderne qui sécrète une mentàlité et un mode do vic
nouveaux. Ici aussi le rythme ternair~? apparaît nc!ttement. fiprès l'épi-
sode campagn~rd vient l 'ér,isode urbain qui précèd0 un dernier épisodG
(240) Il convient de nntGr que tous les exemples retenus sont tir6s
d'0cuvres d'écrivains Ouest~africains et 0resquc toujours musulmans
le roman d'Akê LOBA. KOQumbo~ ilEtudia~t No~p 8n dépit des aprarenc2s.
n'entre ras dans cette catégorie. Le problème des traditions y reste au
sec0nd plan. L'épisode européen, comme le titre le laisse prêvoir~ est
10 seul important.

331
c~mpô9nard. l'auteur décrit la jeunesse du rGrSOnnàge~ ses rêveries et
postulations ~ dans un second tOM;S_ il relate sa gran8cur et Sâ d2caden~
ce. le dernier épisode a trait ~ sa dégradation. En fait~cn retrouve ici
le thème dt~ la II villG cruelle!:. On relève ôussi ce rythme à trc,;s temps
dans l'oeuvre de C.H. KANE. La succession des épisodes (AfriquE'-l'Eurore··
l'l~frique) re.produit le schéma décrit. Le premier ôpisodE"; tro.ite ch~
llagression de la tradition )ur un mo'\\?rnism~ qui s'im:)(lsQ pa.r la ferce
d~ns la seconds le personnage l'rend nattoment conscience des implications
du ccnflit de cultures. ln derni6re ~artie correspond au retour en Afri-
que~ a l limpossible rêajustement et 8 la mort du héres.
Dans Lu Sofe.J.X6 du 1I1dépe..l1danc.u. 11 (lcti en p.2Ut être rcnré-
santée sous la forme d'un schéma en dents de
scie (241). les èêplace-
ments du hêras de l~ ca~itJ1Q ~ Togobala ~crmettcnt de rrendre la mesure
de la disparité que présente l 'accUltur~tion d'un lieu a un autre. la
tradition nloffre pas part0ut le même degré de perturbation cu dlanéan-
ti ssem~~n t.
Fort justement
l '~uteur )résento la vio des deux orinciraux
9
prGt~gonistes à la ville
il met l'accent sur les survivances trôjition-
m;llz~s et sur 1.3 memtalité et les cro.Y?lnCGS èes Malinké. Ensuite inter-,
vi ent le: prcr;!i er voyaqe vers TC'ÇJobô.13 qui [lormet de confronter lc~ p.3Ssé
et l'actualité de la trJc',iticn (",n milic,u rural. le secc·nd VOYège renou~
velle l 'int5rôt 0"r la satire ~)oliti!~uQ. Le dernier voyage qui ser,:'\\ fatal
la
au héros révtle la dimensiun 5 / fois symbolique et êpique du destin de
(241) J.C. GODIN le remarque fort bicn ~ans son article dG présentation
des 80.teJJ:.l:J du 1I1dépe.l1dal1c.C/.> ,
"Ce. quA.. nJtappc. d' o..boJtd dLlYL6 c.e. ltoma.!1, c.' c.J.>t .oon OltdOl1nŒnc.c. tUgoWLe.u.oe. e..:t
.o,[mp.te.. Tlto--w pa)I-û.JZ.I.l p c.h.ac.uI1e. c.oJU!.0.Spondan;t à .ta 60,[.0 à un dép.tac.e.me.n.:t
du héJw.o e..:t à. une Uape. maje.WLc, daYL6 te. détLoufc.me.n-t de. f' ùu:4i.gue.. La
tJw.YL6ilion ut d.' a,[Ue.UM mMqué.s;. c.haque.. 60,[.0. pCV!. un dépaI!Â: ou une. 0JtJr.i-
Vée.. •• If~ art. cit. r. 20~;.

332
Fama. En fait~ parallèlement a la tochnique du voyage~ l'auteur conftre
à son oeuvre unE autre structure articulée autour du thème de la mort:
mort dlIbrahima Koné. mort de Lass"ina" et mort de Fama (242).
Dans nombre d'autrus romans qui ne reprennent pas cette dêmar-
che à trois temps. mois oC! h: probE'me de la confrontation dG la tradi··
tian et du modernisme occupe une ~lace centràle~ on note 10 recours nU
voyage. Cette remorque vaut tout particuli6rement Dour les romans ~nti-
colonialistes. Dans ces romans de prêsentation. de contestation de la
situation coloni:lc. le vaY0gc trouve une excellente utilisation. Il
permet de décrire uns ré01ité nouvelle ct de renouveler l'intêr6t. BETI
use tros souvent de ce procédé. Le vOYèse de Bonda permet dG mesurer la
difficultG sinon l'impossibilité pGur un ~~ysan de s'~daptGr a l~ ville
co10niole. La tournée du Père Drummont ~Gt le lecteur à m&mo ce süisir
les limites de l 'évang61isation dans le contexte de l'époque.
La mission d2 Medzn au pays des Kala fait ressortir les attraits
d'une tradition do laquelle les séductions du mcdcrnisme coupent ln
jeunesse.
OYONO use de la technique du voyage meis CG fàçon moins directe.
Sa rréférence va s. là cc!ncentraticn ck~ l'action on un seul et même lieu.
Il reste que les aV2nturcs C\\2 T:Junc~i et f'Jéra "au pays dc-:s c()l()ns"~ pcu~
VGnt Gtr(~ Gnvi sdgées ccmme r:"es voyùges. Pl us ~')rès de neus. La P.ta.ie.,
Le. Ve.vo~ de Viofe.nee ct Le C~cie d~ T~opiqu~ reprennent la technique
du voyage.
(242) C2 qui fait dir2: '" J.C. GODIN. cbns le môme '}rticle Clue "fe ~oman
e-6t c.omm2. e.neadJt~ pM fa mOJr.tI' p. 209.

.333
Dans las romans centrés ~utour des probl?mcs de la tradition ot
du modernisme et reCJUr3nt a la techniaue du voyage, on re10v2 c2rtaines
ci3ractéri sti quc;s Qa l' Jcti on qui sont cC'mme L!s constantc:s dQ Cl:? genre.
Il s'anit ~r2sqUG tGujours dlune Gction unique. lin2ùire et articulée
autour dlun personnage centrel. l2S car3ctéristiques ainsi énumérces
renvoient, ~ cuup sOr, a la litt~raturc traditionnelle. les actions
seccndaires restent toujours ~ l 'ét~t embryonnairo. On en relève dans
L~ V~~ux Nèg~e et fa M~daitCe, GènS Ls~ Soi~~ d~ Indép~ndaneC6, res-
pe~tivement autour des personnages d'EnQambù et ce Salimôt~. Ces acticns
tournent court très vite. On peut cerendùnt regretter que les exréricnces
cle,. l 1 accu ltura ti en (jl: plus i curs ;,(:lrSrnnag0s gèrdcnt leur autonomi Q pr'J-
pre, n'aient pas 6tt confrontées. l'enseignement eut 6t6 d'un intêr0t
particulier. les romanciers s2r.lblent moins capables de s'intéresser li
plus d'un destin à la fois qui;) US(,Jr de symbolismes à l'()ccGsion~ (,t à
conférer ~ CQ destin une valeur exem~laire. En fait~ c'est au recours j
l~ technique du voyage qU'.':? l'en doit imrutc:r cette situ3tiun. Elle ramène:
tout ~ un personnage itinêrant. l'univers romanesque est souvent r6v6l6
0xclusivement par le biais rlu r2gar~ de ce dernier. Tout cela d~bouche
sur une technique ;,icaresquc rlont les avantages ne sont ~as négligeables
::lU reg0rd Je l'intention de cont2statian ou du souci di~actiqua de ces
auteurs. Il n'en ~emeurc ~as moins que le rcrnan cesse d'6tre une conver-
sence de destins dnnt la trame s'2nchevêtrerJit~ et qui agiraient les
uns sur les autrGs. Le romancier se contente de dessiner un destin signi-
ficGtif s symbolique des autres destins. l'absence de conflit ressortis-
sant a une motivation int0riGure~ parsonnelle et con~uisant GU rejet du
principe de drarnatis~tion~ ~ 0t0 notée rar Victor GOl qui rel~ve :

334
"lô ténuité de l'affabulation ... oeu de complexit6 9sych01agi~ucl p~s ou
l 'arbitrairül dans un dêr0ulQ~Gnt chronol ngiqU2 a peine organisG. ou
enccre l des antô90nisnes sont indiqu0s entre les p2rSGnnages ~t l laute~r
ne se ~rêoccu~e Das de les ômGner § l'affrontement et au conflit ... Ils
(les romanciers) semblent n'avoir érrauvê aucun bcscin de dramatisation
et r'~voir pris qua peu de souci de 110bj~ctivation romanesque" (243).
Ces caractères que l '0n retrouve. ~ un titre ou a un autre
dans nombre
l
de romans africains constituent. ~our la plupart
un prolcnC2mcnt dGS
l
"techniques d'écritures" ci(:; 1,'1 litt:~ré\\tllre traditionnelle (244). L~s
rcmans B. trci s tcr\\';['S s(:nt rl3.ns le (lroit fi l des récits oraux ,) n(;mbre
dans le passé la sacralisation ~2 certains chiffres (245). L'unicit~ de
l'action sc justifiait autrefois par le caractère oral des récits
le
l
s~uci de clarté et l'intenti0n did~ctiquc. Son maintien dans 12 roman
moderne attGste la p?rannitt ('unG certaine trBditicn des formes (246).
Il faut ajouter ~uc cette rerrise s'accorde avec le rôle de présentateur
~cs romanciers ~ui décrivent et déncncGnt tout 5 la feis un état de la
scci6t6 africaine
Ainsi. dans ln description du prccessus qui conduit
seu1~ment 6tr2 envisag0
(2'~3) Victcr GOL~ Lu foJtmu du ROml~Jl A6JUc-cvi.n, ACt8S du Cc:,1l~X1U(~ sur la
Littérûturc Africèine d'Ex9ressicn rrnnç~isci DBkar : Publications de la
Faculté des Lettres ct Sciences Humaines. Lan0ues et Littératures
n° 14.
l
1965
pp. 133-134.
1
(24;~) Cfi. f'k) tre art; c le sur Lu, FOJrmM :tJta.cLi...t<.onne-Uu du Roman A6"tic.aini
Revu~ de Littérature Comparée~ n° 191-192~ pp. 536-568.
(245) ~1ohamadou KANE ~ L0~ ConteA cl' Amadou Cownba. i ?; du Conte. bu1d"U{,onnû
au conte mod'2Ane. d'expJtM.6ion 6Jtal'lça"w(,". Dakar: GIA, 1968~ p. 156 et sq.
(246) Cn. Janheinz JAHN. Manuû de Littéltatuft.e Néo-A6JUcaine. Paris:
Resma; 1969, pp. 16-17.

335
comme le prolongement d'une tcchniqu2 fêconde d'une littérature a l'au-
tre~ mais dans son ad§quation a l'intention profonde du romancior dG
faire saisir les aspects multiples d'une r0alité foisonnante.
Il va sans dire quo la linéarité de l'action
est Pour une 1ar-
1
ge rart~ commandê2 par le recours au voyage. Elle laisse cependant un8
impr(ssion de simplification excessive. On ne relève de complexité de la
trame romançsquG que dans des 02uvr25 r0centes : E~e f~ Eaux (247)
W~yc~u (248)~ où le meilleur parti J été tiré du pèssege de l 'ornlit0
à l'écriture. En g~nérà19 le romancier se contente de suivre son héros
à la traco ct de décrire 13 rÉalité qu'il parcourt. Cela n'est d1ailleurs
pas sans conséquence sur la conceptîJn du temps du récit. Recti1igne~
uniformo
il est dGpourvu d'0~aisseur. L~ rigoureuse chronologie du rêcit
3
renvoie à la littérature traditionnelle. Des romGnciers rGccmm2nt venus
à la littératur2 s'emploient à ~2rturbGr la tyr~nnie de la progression
régulière d2 l'action. La traditicn de 10 chronologie rigoureuse des
péripétics
particulièrement favorab10 à lé'; relaticn pic.)rcsqw: dans
9
cQtte confrontati en dC' l ël trEîdîti on (.~t du modorni 5m2 ~ commence à ;;erc1rG
du tGrrùin. Il en va ,}insi (hns Le 3z-t Immon.de. (2 f}?)2t (!ans {j}~lfamu.
Q1ns ce dernier récit
l'auteur échappe aux reproches que V. BOL ~drc~se
9
aux outres rDmemciers. Lêl dr.Jmatisôt-ion y Qst 2ffectivc du fèit de hl con-
vergence des actions, d'un0 obsession et d'un net resserrement du temps.
-----_._- ._-_._----- ._----------------.----
(247) V.Y. MUDIMBE s E~~ t~ Eaux
Paris: Présence Africaine~ 1973.
p
(248) Hil1iam St\\SSH1C 0J~tjamup Paris: Présence Africa1ne~ 1976.
(249) V.Y. Î1UDmBE~ Le.. B~t Immol1d~, Paris
Présence flfricaine 1976.
Jacques HOWLETT. dans la préf~ce note cette importante mutation
dans une. J.JopflM-üc.a,ûon dLL CÜAC.OU!t.6 ll.omanuque.» une. c.eJU:Mne. 6aç.on de.
CÜ!te. plu!.> eu c.e.tique que. da.M 211.. ptupa!1A: du te.x;te.J.:, a6Jui.c.cu:.YL6 ~ Qui 60nt
Qu'à t ',tmmédiate.té. ut pJté6é.Jtc. te. dé-toU/L
à. R.-a paJt:Üupa.ûOI1, ta c11.lJtan-
p
~on e..t à i'e.66U,ô,tol1 J?.o. v-w,tOYl. e.t. f..e. C.OY1l.Jtc;;t" p. 9.
p

336
Il nlen va pas de m6mo chez Mongo BETI dent 1loeuvre est a
choval sur deux otapc5 du roman afric~in. JVènt et après l:~J. L'action
reste unique ct linéaire. Il rocourt aux mêmes procédés pour présenter
l'univers de ses romans. On peut constater le d6rouloment picaresque de
l'action du Pauv~e Ch~t de Bomba. Dans l~ fond~ il ne s'écarte pas de
CèttG tochnique
o
G3nS P~~étue ou
1
L'hab~dL du Malhe~ (250). Il ne con-
fronte plus deux étapes d'une évolution. la tradition ct le modernisme.
Il décrit une soci0t6 ncuvelle qU2 rongent la d~solation Gcononique. la
terreur politique et l'arbitr~ire. Après son él~rgiss0ment. Esscla dtcou-
vre le monda de 1·ind5pendance. La lin0aritt d2 l'action procède du fait
qu'il conduit un8 enquGtG pour s'informer des circonstances de la Gort
de sa soC?ur. La tClurnUr<2 l,icarcsque du roman se trouve ainsi rê!nforcée.
Le seul avantage rêsidG dans la multiplicité des points de vue. le
recours à la t(~chniqu2 du r2COUpem(mt. l'(:largissem\\".:ntdu cham;.' spatial.
L d ~
l
+des t h "
i ~ l
. ~
e
eve oppemen~ /
ec nlques plcaresQues corresponl a a premlere par-
tie de l'enquête. Après l'èrrivée d'Esscla à Oyola. le roman s·org1nisG
selon un moce plus n~ttQment traditionnel. L'auteur ne s'embarrasse que
rarement de pr6ciser l'identit6 du narrataur.
Force est~ ici ~ussi, d0 constater l'attachement au récit en
prospGctiv0 rigoureuso, 10 tyrùnnie de 10 trôdition.
D'autre part.12 recours ~ un pGrsonnage central qui tranche
trop nettement sur les ~utres qui lui scrVGnt de repcussoirs constitue
un autre héritage de la littSraturc traditionnelle.
On n'insister~ jamais aSSGZ sur ce ooint.
Roger MERCIER 10
sou 1i gne quand il prC'ci SG que : ilLe po; nt primord; a1 à ne pas oublier
quand on est appelé à
apprécier la littérature négro-arrcaine est que~
(250) r1ongo BET! 9 PVtpétue. ou L; hab-U:udr.. du MaR.heWt
Pari s
Suchet··
p
Chastel ~D74.

337
sinon dans sa rédlisJtion~ du moins dnns ses sources" elle est une
:llittérature orale". QU:2lle~ 'lu'i)icnt été sc..:s études ultéricurc's fiendëmt
son adolescence ~t sa jeunass2
tout écrivain africain
s
a 5té marqué
d'ùbord
à l '~ge oQ la personnalité commcnCQ à S0 former. pnr los récits
9
entendus a l~ veillêe. d~ns sa famillQ ou sur la place du villagJ, de la
bouche d'un vieillard dé~ositaire d~s mythes
des légendes ct do la
9
s~gesse des anc~tres. Catte ~rGmiêre ouverture sur ce qui, p~r SJ rnJtièrc
ct par sa forme
échappe a la quotidienneté dos occupations utilitnires
9
9
ne peut ensuite être oubliée" (?51).
Dans la roman ~rêcit6. Essol~ et Perpétu~ se disputent la prc-
mière ;jlac2. Dûns W-UtJUyamu" l 1 auteur réussit le coup de force d'empêcher
son accaparement par l'un qu.elconque des personnages. D'habitude, rnêrr~
10rsquG le roman ne port( pas en titr2 le nom du p2rsonnage domi"ant,
celui-ci nlen rejette pas moins h~s autres .:lU second plan. ;lime ~'1inek0
SCHIPPER·~DE-l.EH! le note: avec pertinGnce quand elle précise qU2 "son
itinéraire /cQlui du p~rsonnngc centr~ allènt da la collectivité à
l'individuùlit6 sous l'influence? de l'occident
constitue la tram\\;; de
9
cas romans personn01s. La plu~ùrt des caractères restent si vagues -cc
qui d'ailleurs nlest ras proprG aux seuls romans p0rsonnels-~ qu'on a
l 'impr2ssion que l'auteur S'8St concentre uniquemont sur le personnage
principal (lui-m~mQ ?) et S2S aventures dans un monde prob16matiquc 'l (252).
L'intention du romancier de présenter le monde ds l'ùccultura-
tion 9 dG dÉcrire lé'. confrontation c1r::? la tradition ct du modGrnism2; COflllTlG
par degrés 9 d8 façon successive~ 10gitü\\c le rrivil(~9t2 ainsi concé:dé au
(251) Roger MERCIERs La Litt~atun~ Nêg~o-A6~~ai»~ et ~a» Pubt{~>
Revue dG Litt6ratura Compar6e s n° 3 et 4 1974, ~. 400.
9
(252) p'/incke SCHIPPER-DE<>LEEb!s L~ B.t.a.n~ vu d'A6tU.que.., Etu.de-~ ct Vo~ume.nù
A6~~ain6i Yaoundé: Clu
1973, p. 0.
9

338
héros. Le déséquilibre entre les deux êléments~ le personnage central
'2t cc :imondc rroblématiqu(?"" procèd:2 dr2 la complexité de C2 d(~rni2r ct
dG l'innocence du héros. Rares sont les personnages jouissant de la
présancG
d(-; la pénHration d'C:Sp~,it de Fama Doumbouya et de Sambe. Diallo.
3
Toundi ct Oenis ne sont pas sans une naivetê relative dont on tire d'ail-
leu~ parti. On ignon-: capendù.7it les limites de cc?tte feinte. ~~aimouna1
ë.U terme ch] son ê venture: urbi). in.::; n;:;
compri~nd ri 2n à ses méll h8urs. Il
ne lui reshl qu'à lanc~r ~es récriminations contr2 sa soeur. Karim se
pénètre quelque pou è2S probl~~Gs nés des mutations de la sociEté cclo-
nia18 mais les motivations profondes de son évolution sont laissées d~ns
l'ombre. On est en droit de s'int2rroger sur la r~alitê de sa reconver-
sion.
On pGut cependant notor quo certains romanciers se sant employ~s
du
à rem;?:.''; Gr à c:2tte sc li tudc: Î h§ros dont l es ri sques 9 à C0UP sûr ~ ont Gté
perçus. Cet cfhrt tradui t l c! souci rj 1 evi ter unG coupure troD nc;tta entre
le Gonde cL::: lu tr.=Hlition et celui du modernisme::. Dans KCll'Um, qui S:2 situe
au d~but da la littêraturc africaine. les trais êpisodes sont trop tran-
chés. Cette m11adresse accrédita l li600 qu';l Qxister~it un monde ae ln
tradition à l'abri de toute influ2ncc: de l'acculturation Gt un men(\\.:
marqué par las mutations entra'n~es par les progrès du modernisme. SADJI.
attentif â ce problème 0vite de fair0 de Mai le seul li2n entre les deux
rnon~cs. En f~it1 il use de personnages contrastés (253). A un personnage
ck: louga corraspond un outrE: à D~kar. LGur comparaison tourne toujours
(253) Hypothèse p2ut-êtrc: hasardeuse" mai s ne fùut-i l pas lier O)t accou-
plG~ent des Dcrsonnages au fôit que l 'Quteur était un jumenu ?

339
à l ;ùvantùgc du premi2r. Serign2 Thierno repr6s2nte un homme de foi, un
marabout au savoir r6el at efficacE. Pour Yayc Oaro et les siens~ il
est â la fois un confident, un directeur de conscience et le protecteur
de leurs destinées. A 1 'opposô de ce personnage, Serigne Elimane incar-
nera le tYr<~ GU mé'.rabout mondoin, c'~mm0 celui des So.R.~ de.!.> IYl.dépe.Y1.-
daYl.c.e.!.> ? Ignonnt mèis suffis0.nt, il 9ru9E: un2 clientèlü crédule et qui
ne demande qu'a être dup6e. La r6scrvG du rremicr marabout jure avec le
goût de CG dernier pour les d6monstrations extérieures. On ~Gut ncter de
même
eue SADJI, dans cette confrontation de la tradition et du modcrnis-
me -ct où S3 position resta mnbiguë- oppose le
m6decin de comrù.grH~s
homme rraction, d:0VOU'2 à la population penda.nt l'6pirlémie de: vé\\riole, et
celui I~e la ville qui n'a pas su c\\~c:Jler "le <:la l " (jont souffre ;iaimouna.
Il reviendra a une sage-femme de donner 10 diagnostic exact. En fait.
pour camper des personnages vivant la tradition SJns heurt ni problèmo,
S1cji Jccour)l:? lc!s pcrsonna'lcs (1\\;: Y(;~Y0 Dùrc et de r1ame Rnki. L'~)rposi··
ti en des p0rsonn~:JGs perm2t. au cour's do l' rwcnturc clakaroi se d(;,; l' héroï-
nQ~ G(~ toujours 9~rder à. l'es;Jrit l'autre diD2nsion du problème débattu.
Cheikh H. KANE traitant du rrcblêmc d8 la trndition et du ~oder-
nism~s réunit dGns L'Ave.ntur..~ Amb~gu~ les carèctéristiquQs d0jà énumé-
rées : lG thèmo du vr:yo.:JG.. l il r1rédomi nanC2 d'un !)2rSOnnëlr;o centrJ l ~ un;)
action llnOàlr2 ... Il ~allie les insuffisances nées de cotte situation
pùr les mêmes moyens qu~:
~/;DJI m·:ds éWGC plus Ge nettc:té. La confronta-
tion d~: 1(', traciticn 0.t du modernismQ m: s'incarne pns seulement dans
le ~ersonn~g0 da Samba DIALLO. CortGs, cc dernier 13 vit intensément
mais l'autour la prolcnge ~~r une série d'oppositions et de rG[,rises sur
lesqwJlh:s r,iERCIER ct Br~TTESTJj\\lI ont fait 13 lumière. IILes personnages
répondent à cs souci perm3nünt c\\'~quilibre dGS id2cs-forces. Sèmbô~
oristc)crate mystique qui eût dû succ{\\(J(, é':U i'iaître. Dembù la successeur,
'v'ys i1
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340
(n. Martial). qui mènent tous les deux le combat pour Dieu. Le ch?f des
Djal1obé~ hésitants d0pays6. Sa soeur. la Grande Royale, qui mcsurG~
arbitre et prononce. Le chevalier et P~ul Lacroix. Lucienne ot Adèle.
Et mê~;~ en CG qui concerne leur exil différent et leur originalité. le
fou et Pierrcc··Louis ll (254).
On nG relève cependant pas le manichéisme de SADJI dans ces
pc:rsonnag0s contrastés commQ si tout accrédi te 11 imiJ.!~e r:!u jeu des échecs
dans L' Ave.vttWte. Ambiguë (255). LI :1uteur r(~nforce 1ü conti nlJité d0S thèm05
d'un univers à l'autre et confêr~ au débat une ~lus grsnde ëmplcur.
Il Y'0ste ent'2ndu que lr.; r~!·Smc résultat curait pu être ùttc;int
sQns recours aucun à 13 techni~u~ du voyage.
Enfin. dernier inconvénient ~u voyage dans ccs romans du con-
flit de lè trodition Gt du modcrnism2, on" peut ùu passage noter l'insuf-
fi sance de 1a rl2scri pti on même.: si dans 1n romém ne C. H. KANE l'intérêt
se situe ailleurs. On verr3 plus loin que l~s remarques faites au r2gard
de la présentèticn de la cùmpagne v~lent ~àns leur ensemble pour la ville.
Qu'il suffis0 de ccnst~tcr que. sur tous ces romans centr~s sur
les pr0blêm~s de l'acculturation et du progrès! une certaine tradition
des formes pèse encore. Il s'agit d'une continuité certaine de l'oraiité
a 1'Gcriture. Par dessus tout~ s'impos~ le souci de d6crire une aventure
individuelle éans lnquelle l'identification de l 'ùuteur 0t du personnage
central rest~ fréquente. En v~rités CG recours à des procédés trèdition-
nels trouV0 sa jU5tifica~on ~ans un souci didactique qui participe tout
a l~ fois do l 'oralit6 et d'une situation n0e du contexta colonial.
(254) R. rlERCIER~ M. ot S. BATTESTINI? Cheikh Hami.dou KANE
Littérature
s
Africaino l~ Paris : Nathan~ 1967. p. 13.
(255) Vincent nONTEIL, e6.; pr~fr:C8 de L'!\\ve.YLtwte. Ambi[JuC!.p op. w. P
p. 10.

341
L'orientnticn rédagogique ~u roman mérit~ d'âtre retenue. L'au-
tcur v
...~
d6crit
l 'aventure 2x2~IDlair2
-
j
~lunQ
'
ieunesse
"
souvent innocente •
prcsqu2 toujours ignorante
ct quispar la force des choses.sc trouve

Il
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l
Il
C'· t
prlSQ
en rG
es eaux.
0S
volonté de signification que pro-
cède la valeur p0èù~ogique je cett~ 0xpéri2nce. L'ége du héros est perti-
culièrement int6ressant. Cc dernier
chaisi &un stade intermédiaire.
9
antre l'enfance et la jeunessG. doit parfaire ou diversifier sa forma-
....
f '
f
' '1 . t~
. h~
t
' 1
~
~
~lon au
alre
ace ~ux responsa01 l ~s ln, erGn es ~u pBsS5gE 0 un age a
l'autre. Hubert de LEUSSE a ét6 particulièrement sensible a cet aspect.
L'analyse qu'il donne du roman africain s'articule autour de ce p~rsonna-
go de l '8tuciant."1 ' 6tudiant, l'Etuciiant Së19(;9 le fel étudiant. l'6tu-
diant rJésemr:at'ô ... "(256). Il 2St sisnificJtif que les divers cas qui il
évoqul2 repr<:?nnent le thème du vc'yaqe. Qu'il s'3qisse de celui de Fêtoman
(257). de Climbi6. de K~ssnumi (258) ou ~G Samba Diallc. le lecteur est
toujours confront6 a un processus initiatique. Le jeune héros doit par-
cou ri r Ullf2 sorte cie cyc 10" Si i ntr~;du i ro csns un mnndc étrange et étt'ôngcr.
Si i niti er GU Si nda'lter 3 un mode d2 vi 2 et 0 c:es fùçons de pensé2 é l a.bo-
rées en dehcrs cie lui. Gui (jit fJarcuurs dit vCYëlge mais vOYi'l'Jc fi. double r •
sens? ~ travers les chosos ccn~e ~ travers lui-même. Ga la cam~agne à là
villEs comme da la ville 5 la campagne. Confronté ~ un monde nouveôu.
il subit une séri2 èc d6terminations ~ui révèlent moins la minceur
12
ô
désordre de sa personnalite que l'incohérence. 1'inanit~ du monde dans
lequel il évolu0.
(256) Hubert de LEUSSE. A6tUqu.e.-Ocude.nt. He.u.Jr~ e.t. Ma1.he.uJL6 d'u.I1e. Jte.I1COI1-
~e.. Paris: éd. de l'Orante
1971.
3
(257) CAMKRA Laye. VkamOU6~. Paris: Plon. 1974.
(258) Yambo OUOLOGUEM. Le. Ve.vo~ dz Viofe.I1Ce.
Paris
Le Seuil. 1968.
f

342
Son expérience rec01e une valeur pédago~ique sur un plan mul-
t1p1e. Il s'initie au monde nOUVG3U de la campègnc (259) com~c du pro~
grès~ ou de l'3cculturation. Il découvre 10s dimensions d'un problèmo
auquel l'éduc0tion trèditionnelle ne pouvait le préparer. Son expérience
D valeur p6dagogique pour les
autres que tente la ville. C'~st ainsi
que souvant pour dissuad~r les pàysans tentés pèr la ville
on ~voque
j
le cas de ceux qui sont partis sons esprit' de retour ou qui ont mal
tourné. Ces voyage que lIon i nterprètC' comme lI unG sorte dl è.b,:-:ndon de la
tribu,
de rupture dQ contrat" une tr3hison ll (260) ont mis les hommes de
la tradition à même dG forgQr une image né0ativ8 de la ville où régne-
raient 1 '~goïsme et l 'indi~nité. Il ne slagit bien souvant que d'une
visiGn mythique mais qui doit servir de q~rde-fou. Il reste que l'attrGc-
tian de l~ ville est irr0sistible ~our ln j2unesse. qu'une certaine
limise El jour" dG 12 tradition. pOUI~ parler comme? Hub'i]rt d2 LEUSSE.) s'nvè-
rc néCGssc.;rC?
Le vOYGg~:) initiôtique y trc.uve S,'l justifica.tion. Ce que
Thomas MELONE dit du hêros de Mong0 BETI vaut a coup sOr, peur le plus
clair des hôrcs. Il C')(~liqU\\:? que II chdqUC 8!2UVrc du rcmancicr se construit
l'expérience humaine entrcprQnnent l ')prrcntissa~Q dG la vie à trùvers
un processus dc; voyngc uent les difHr'.:mtes étapes sent aut~nt de ri tc:s
de ~assag0 dans le cadre de lJ formation pédagoQiqu2 da cette jeunes-
Il
se (251). Il S',;)git cc vCYê1:Jc P finalit5 p6dù:Jogiquc qui nlest pas sans
relation ~vec lE: d.idactism~? d2 l"-J littérature traditionnelle. La seule
différence r6side dans l'accent mis sur le th6~trc 10 cette initiation
(259) l'longo BETI ~ f\\t{,Mion. Te.Jtm-i.11ée.;. op. w.
(260) Malick FALL
La Plai~. Paris: Plor.
1967.
9
9
(261) Thomas nELONE, Mon.go BETI g L'f-Iomm~ e;t le. Vu:ti..n.
op. c...U-., p. 207.
F

qui constitue un monde nouveau. L'évolution du personnage central ne
't
. t- AJ.
('
sera1 ' pas san:, ln cre ... .J" minceur psychologique a 6t~ souliqnêe. Sa
confront~tion avec un monde nouveau. un monde en pleine mutation. aurait
dû entraîner son enrichissement intèrüwr. Cependal1tt on apprend plus à
la compJfaison de personnages ongcgés dans ce processus initiatique que
par l 'explor~tion de ln psychologie J'un seul individu.
Peut-être 2st-C\\:: là la raisc;n du peu de place fait au thème de
l'arrivisme dans ces romans. T()us ces personn:1g0.s aspirent à se faire
une place à la ville
d0ns la sociét~ nouvelle. Désir~ux de mieux vivre,
i
ils 50 d6marquent da la tradition. En v~rit[, ils subissent le monde
nouveau plus qu'ils n'agissent sur lui. C'est l~ que sc situe le rliff6-
rence dç traitement
du thèm2 de l 'arrivisme p~r les romanciers français
du XIXe siècle d'une pGrt, ct 12S romanci2rs africains de l'autre. Les
personnages africains n'ont pas d2 vision cohErente, conséquanta de la
situation. Les informations sur Dnk3r de Maimcuna et de Karim, avant leur
installation d3ns cette ville, s~ r0duisent ~ peu de choses. M~im0una veut
échapper 5 la misère et faire un mariasc avantageux j l'instar de sa
soeur (262). K:lrim espère mcttr,c; cle llordre dGns sa viC?, "f?1irc çk~s éco-
nom; 8S et épouser l Q jeune fi 112 Ge: /sesT rêves" (263). Pour !'flagômou, ln
ville offre une occasion ~e lib6ration de toute tutelle familiale ou tri-
bi11G. Famé't an ~;xil dans la capïtal'2:", attendu en vain un "morceau v;':'cndè"
du nouveau r6~im2 dans l 'espoir d~ retrouver quelque peu la pr66min2ncG
d12 son rang 50ci11 (264). ['l1qé'tmnU n" S,] i t ricn de précis , quand 0. Fé1mJ,
il est en prGie ~.,
... u
cÉ~senché\\ntGm2nt d.-:;pui s qu~:: ses illusions sur l .,\\;;' pouvoir
(262) liEUe. .6onge.tUt dé.jà que. .te. joWl où e..Ue. aWlo..i.Â- W1 mevvt .6oUai-e.me.n.t
a.J.J.I.>l.J-i.. ha.u;t plac.é qw!. i 1 Œ.poux de. R<..haYU1a ... 11 •
Abdc:ulnYC SP1DJI, op. cJ.;t.p p. 46.
(263) Ousmane SOCE
Kanim p op. cJ.;t.p p. 62.
9
(264) PI. KOUROUf"Î,Il, i Le..6 So.ce.-U.6 de/! l Vldépe.ndanc.VJ; op. cJ.;t. pp. 23.

344
né de l! i nG&.pcndè:nc~~ sc sont effcn:~rôGs comme châtenu rie cartes. Null e
avec une auelconquQ ambit~on conqu0rnnte.
LC's romanciers ne rWODDSGnt cas de modèles d'énarsiG. Pë'S de
fort2 personnalité) pas de strnt6gie 01abor0G ct dostin0e ~ conduire a
la conquête de CG 80ndG nouveau. Rien ne r3Dpolle l'intelligence. la
volont~, la forc2 de caract0re d'un Julien Sorel ni les f~cilités dladap-
taticn de la plupart des h0ros balznci2ns mont0s de leur campagne n~tale
à 10 ccnquêt2 02 Paris. Dans lG rom~n ~fricain, le personna~e se rréscnto
moi ns srus 125 trèt i ts dl un homrre d' net; on que sous coux dl un temoi n
promis au statut de victime. Il p~rcourt le mcn~e nouveau qua son reaard
révèle, les choses l'affoctent. suscit~nt toutes sortes ~c mutations 2n
lui. mais il nia aucune ~risc Sur cll~s. De l~ ~eut-êtrc cette absence
de dramatisation dont ~arle V. 30L (265). la situation de Toun~i se prG-
longe JJns nombrs de romons afric~in$. Toundi. étranger au ~ondG des
que peu i1 1 'Gutorit0 00 son ffièître A l'ombre de ce dernier (266). Des
circonst~nc2s im~rGvuesl feront dG lui une victime. Il n'entr0ticnt ras
d'es~cir insens6 -il est vrai- de s'intGcrer t cette communauté. Il n~
d6plci~ ras les ressourC2S ~2 sa ~2rsonnalité pnur assurer le triomphe
(265) V. SOL, L~ Fo~~~ du Roman Anni~ain, op. cit.
p. 130.
p
(256) On a ten~ance ~ prendre au pi8d rlo la lettrG sa plaisanterie sur
le chien c~u roi qui serait l:.~ r,;i des chions. Sa situation ne l'investit
d'aucuno ùutorit6 PQrticulièr2.
D'autre part lorsquG les choses co~~enccnt ~ sc g~ter Kalissa lui
conseille ciE! pwtir. La 10Qiqu2 I~G l'action lui im~osait c1'essè,}'er
d'échij:';;;sr l1 la vindicte èG "[~;;clèlm?;". L'aut2ur c'2[!cndant le soumet Et li":
loSicju2 du r:'cit qui veut qu'il ccntinuc C1ùssuDor son rôle; ée témoin et
de Dr~s8ntateur jusqu'au bout. Il est vrai que le divorce de ces deux
lOGiques nl~st qu'apparent ruisque l~ ;1rologue impose une solution a llau-
teur.

345
d'une quelconque poli ti que PQrsonne 11 e. I l joue son rôle de II mon treur li
jusqu'au déchaînement de violence qui entraînera sa mort. On ne peut
mettr'2 à son actif aucune initiativ0 conséquente.
Nombr'2 de pcrsonno:Jes rGman;:.~squl2s sc,! retrouvent dans 1'2 môme
rôle. S'ils entreprennent la conqu0t0 de lù ville~ c'est en réaction aux
~ressions sccio~économi1u2s. L'insuffisance d~ leur préparation expli~ue
la modestie de lC'ur postulation. [\\1; plus ni r.~0Ïns. ils cherdl'2nt à
lise caser ll • A l'époque coloniale. leur ambition devait naturellement se
ressentir des blocagGs du système 2n plèce. L'étonnant, c'est que les
choses aient si peu évolué depuis l'indépendance. On ne relève d'èmbition
véritable. d'instinct de domination. d'intelligence mise au service
d'une volont~ de conquête que chez Wangrin.
Il s'agit là d'un cas d 'espèc2. L'auteur soutient avoir mis en
forme l 'histoire de sa vie que le hêros lui aurait confiêe (267). Cette
histoire s'articule autour de pérégrinations de Wangrin de son village
natal on Haute-Volta, a Dakar, la capitale de la Fédér~tion. El12 illus-
tre le thème traditionnel dèns ce genre dG roman de la grandeur et déca-
dence du héros ambitisux.
On assiste 5 l'ascension du héros aidé d'une vive intclligence~
d'une remarquable aptitude 5 l'intrigue et d'un manque inouf de scrupu-
les. Son excessive confiance en lui or~cioite sa porto. On relêvE le
. '
.
processus du voyage dnns cett2 oeuvr~ mais sans son corroloire habituel,
il savoir la dimension pédêlgOgiqu(?
Autr(2ment dit~ l'auteur n'incrimine
pas 18 monde ni l es outres parti ci rc:nts 5. l'aventura ; "il mat en ŒUSC?
lG psrsonnalit6 de Wangrin
et une ccrt~inp. fatalité.
(267) A. Hampat6 H!\\, Lu Aveml1lLe6 de- Wa.ngJUl1
op. cil.
p
1
(ct. préfùce).

346
le schéma du vcy~ge initiGtiquG construit sur le thème dG 10
"grandeur et décadence du héros Il sa r'_~trouve ~n fi l i gr::mc dons Le PauvJte
C~t de Bomba où l'oeuvre~ à pr2mière vue rGmarquable~ du R.P. Orummont
s'effondre au terme de son voyage au poys des Tala. C1est le type même
du voyage pédagogique. Drurrmont prend conscience de son échec et en sai-
sit les raisons profnncos.
Ce schémè avait déjà ét0 ê~vQlo~rs par SADJI dans M~nouna cD
la valeur rédsgcgique se titue ùu premier plan. l'héroïne, à son arrivée
de sa brousse
nJtale
tir0. le ineillcur rv'\\rti du savoir-faire de s~
9
soeur. Très vite, elle conquiert DGkar. Sn beauté l'impos~ ~ llatt~ntion
du public. Consecréc "6toi1,~ 02 Dakè.r"
elh~ devient un parti recharché'
9
pa r les hommüs les ;J l LIS fortun6s. Son i ncxp(~ri cnce appe 11 (; le ma l huur
sur sa tête. Renvoyée ~ LOU~Fl. elle sera dlofi9urée lors èe l'0~irlémiQ de
variole ct conda.mnée à maner la viC? modeste de sa mère.
On rourrnit multiplier les Gxemples montrant l'association du
thème du voya!]2 à celui dG l'ascension cu héros suivi d'un cuisant échec.
Derri ère ce schf?ma Si~ prr)fil e un DGSS i mi smc qui scmb le fé\\Ï re li unitr de
l'oeuvre rornanosque de SADJI (268) mais dont les autres rcmans ne sont
pas vierJ0s. Il traduit une profonde appréhension du progrès lors même
que les 6crivains ne rGprennont pas la tradition a leur compte.
signification pédagogique
lorsqu'il débouche sur le thème ~e l'impossi-
ble accomplissement. Dans ce 0enre ée rO~ÙnSj le héros au cours du veYJ0G
initiatique iJerçoit comme une: ',x;rturbéltic'n~ une subversion de S,?! ;,'2:rson-
nalité. En dépit de ses efforts~ il (~8vient yro1rCssivement conscient
(268) Il suffit de s'arr6ter § la fin de l'aventure de ses personnages.
Elle est sanglante ou odi2uSG. Toutes ses oeuvres finissent mal.

que ses tentatives ~o~r fGstaurer l lorJre ancien rGstent v~ines. Il
finit. en ëlyant recc!urs 5. lé"; m'.)rt~ nar mettre un tc:rmG ~ une situ.}tion
dent les êlémG'nts 6ch~iJ;)(;nt ô son contrôle:.
Il s'n9it de rom~ns qui. ~àr la force düs choses
attestent
j
une ~lus orando ~rofoncteur psychologique que les autres. des romans de
l'aventure
in~ividuelle. Samb~ Di~llo croit pouvoir pén~trer im~un6ment
les arcanGS de l 'êcolc du doute. DG son contact étroit ct rrolong6 avec
l'Occîcent. il sert nnr~u& dc façon indélébilG. Il ne saura ni îrolûnger
au sein de ses acquisitions nouv2lles la coh6renc2 srirituelle.
le
bonheur. la quiStude dl~utrefcis. ni restaurer cette harmonie lorsque
le doute se sera insinuE partout. Il Gst )lus qUG le témoin passif d'une
confrontation mRme s'il r(~stc consciGnt cL:: sen "exil intérieur ll (269).
Son aventure l'enoage plus profondément que n'importe quel autre person-
nage des rcmons ô.nt(~ri eurs à 1:::60. DI è.utrc :lé'lrt. son effort de com;JfÉ:hen-
sion, de conciliation est exempl~ire non par le r0sultat mais en cc qu'il
les ituc (lU coeur du ;;robl ème. Ri en (~onc .10 ma rgi na1. comme chez ks
autres ~ersonnagGs. Son éch8C doit être imputG aux conditions de son
vCY2.Je. (lU heurt des cultures. fi unc? insuffisante :;rêDaraticn '2t ... au
caract:?:re i ncnncil i èlb 1G, à rr'2mi0rEJ vu(~. I~es Ôlômcnts on pr(;S(;nc0.
l~acari1(Ju resscrtit à cctt;:: Cè:tÉ'f}C'ri~.2 ~2S hérCi$ de? l'impossible
acccm~,lissement. La valeur ~)édas~c;~=ique de scn VOyùl.'0 ë',[:raraît avec 1ft
même netteté que ~ans le cas pr6cédent. Le vl'yagc et les conditions de
vie 5 Saint-Louis le conduisent j nJ0~t~r une nouvelle persnnnalit6 ~
laquelle il s'efforcera en vain d'échapper. Sa folie simulée lui collera
comme une nouvelle peau dont il ne réussira pas à sc départir. Cet effort
de retour à soi et aux autres révèlera la richessPc de sa personnalité.
(269) S(.210n l'expression de? Hubert de LEUSSE. op. w. ~ p. 213 et sq.

Autour de lui ne semblent évoluer que des personnages atteints~ dimi-
nués psychologiquement I2t moralement, ce qui ajoutera à sa soiitude. La
ville ne lui permet pas d2 slaccomplir COr.lme il ava.it rêvé de h? faire.
L'exode met d'autres personnages a même de prendrG la mesure
des choses. C'est 1:::: type même du voyage initiatique positif. Sambe
Diallo retourne a son village et y cQnn~'t cette mort sur le symbolisme
de laquel18 tant d'interprétations ont été avancées (270). Avilie~ m2ur-
trie~ MaTmouna retourne vivre dans la déchéancG dans son Louge natal.
PGrallèlement)d'autres personnJges dU terme du voyage à la ville
retour-
j
nent "plGins dlusage ct rl'.ison!! vivre parmi 12s 18urs. Karim rentre
épouser riariène. Le ;Jro:'Jra~m2 des f(2stivitCs~ à StJS noces~ n'atteste pas
une mutation profonde du porsnnnage qui siest cependant pênétrt des pro-
blèmes ncuveaux à Dakar (271). Au vrai, seule l'aventure citaèine de
Kambar~ port2 une valo.ur pédngogiquG complète. Surmontùnt humiliètions
et privations, il a fait ln ~rcuvc de ses capacit~s a la ville. De retour
a son villagu il met en pratique les idées tirées de cette ex~êrience
9
de l él mi sèrl'.
On peut conclure que l lexode rural se situe au coeur même de l~
confrontùtion villG-camrDgne. trGdition-modernisme. Il est commandé par
des ?hénom~nes socio-Oconomiqu2s~
pour ne pas dire rclitiques
inhérents
9
3U contexte de mcd0rnisation.
Il n'est pas sans relJtion avec u~(
(270) R. r~ERCIER et S. BATTESTINI, L'Avent~e Ambiguë, Paris
Fernand
Nathan
1967, p. 15.
9
Hassan EL NOUTY, La Pofy~émie de L'Ave~e Ambiguë. i~ Rev~) de
Littérature Comparée, n° 3 et 4, 1974
r. 481 et sq.
9
Zilphô. ELLIS, La Foi dan.6 L'AverLtwr..c Ambiguë, Ethiopiques. n° 7 9
juillet 1976, p. 79.
(271) Cet homme de la tradition qui a fini par découvrir les problèmes
nés de la modernisation se marie cow~e slil niait l~ ré11ité des problè-
mes dêcouyerts a Dakar. On peut mettre en doute la port5e de son initia-
tion.

tradition d'écriture qui confère son cachet propre a la littérature afri-
c~i~e orale et écrit2. Il ür~s2ntG sn outre l'avantage de permettr~ ln
confrontation. presqu·2 \\)(\\S à pas de la tradition et du modernisme entre
autre par le recours à une technique picaresquQ. CG thème, comme de
juste. est orienté vers la découverte de la ville modern~. nouveau pô12
économique ~t social 9 centre de dGcision.
Le th~me de la ville occupe une place prééminente d~ns le roman
africain. La ville symbolise la nouvelle sociétG n0e da la marche vers
le progrès. Dans les romans où le problème dGS traditions en milieu rural
occupe la première place, 1 'influence de 16 ville sc fait sentir avec
plus ou moins d'ècuité (272). 00ns ceux qui mettent en cause
le système
colonial (273) ou les régimes qui ont f~it suite à l'in(~.?pendànce (274)
la localisation de l'essentiel de l 1 3ction Qn ville trouve là une justi-
ficatinn. Ainsi
rùres sont les romans où le thème de la ville n'apparaît
9
ras au premier plan.
La situation des personnages permet de rendre compte de cette
impcrte,nc2. Il IX:ut s'è.gir J ' h0mmes d\\;.! la tradition,
pays·]ns jeunes ou
adultes, attir6s ~ar le mirago de la ville. Leur jeunesse, souvent, leur
ignorance presque toujours~ compromottent leur entreprise de conquête
ète lù vi"(=;. Ll) reniement ;;lus cu r.Joins ccm'-,let de la tré\\dition ne faci-
lite ~as pour ôutant leur intôsration
à la nouvolle scciétG. Ils restent
des étrangers ~ la ville et au progrès qui sly dêveloppe. D'autres oer-
sonnages jouissent de lnn0ue date du statut de citadin. N'entretenant
(272) Cn., O. SD1BENC Ve.fU Cio-6ane,Paris : Pr[sence Africnine, 1965.
O. SEMBENE. LS6 Bo~ de. Bo~~ de. Vieu, Paris: Presses Pocket s
1971.
(273) M. SETI, Le Pauvhe C~t de. Bombay op. eit ..
(274) A. FANTOURE. Le. C~cte. d~ Thopiqu~. Paris, Présence Africain8,
1972 .

350
que des rGlations va~ues aV2C leur brousse natale, ils nlen mènf:nt pas
moins une vie margina10 nu s2in d'une ville en plein2 croissanc2. Ils
constitu8nt~ à coup sûr~ un sous-prolétariat urb~in. Ils ne font l 'Obj8t
d'aucune exploitation. Ecart6s
ignorés. ils croupiss2nt dans la misêre
1
des banlieues et des médinas.
L' sxpérienc2 de 10 ville chez cc tyre de personnage continue
d'être n0gative. Son ignorancG totale des règles et principes de la
société moderne le ccndnmne à une existence:: margina12 dans un nlondG
essaimé de pièges oG tout faux pas apDLllG une sanction sévère. Enfin
d'autres Dersonnaoes~ apr0s un séjour en ville qui ressemble fort a une
6pr0uve
sans fin aprnrcnt29 retourn:nt a leur campagne natale ruminer
10.ur amE:rtumc 9 ou mattre en prati QU,? 125 nouvel h:s leçons du proqrüs.
Pa rtnut la détermi na ti en du ~x-!rsonnage s' 2ffectu2 au rega rd de
l a vi 112 qui symbo li SI? le rr0!Jrès. PrGsque :Jartout l' Gxp6ri ence d0bouch(~
sur un échec. Est-ce a dire que les romanciers ont invariablement pris
fait ct cause pour la tradition. Leur conrl3mnati~n vise-t-elle la ville.
ou le prcgrès, ou le sys tl2mc porteur de cC? dcrni Gr ? En fa it. la des cri p~
tian de la ville n'est nulle pàl~t bien neutr8 ni objective Gans le roman
:'lfricè-in. Elh; s'ins2rc toujours d~ns un:lccntcxte ccnf1ictuel"et s'en
ressent fortement.
..,
tiquu. m2suré. sans
~
V0~lemE:nc.:2 ni éclëlt de voix. La Dr&S'2ntation d0 li)
vilk se rf.?SSQnt du stf'.tut do l 'auteur et de: S':'n héros do "cite'yen ck:s
quatre conmun2s". S2ul l'aspect séduis::,nt ce 1.) ville Qst retenu (275).
(275) Il on est de la présentation de Saint-Louis
corrme de celle de
Rufi sque ...

351
Cet état de chose nlest ~as sans r2rocrt ~vec l'optimisme dont t&moigne
llnuteur lorsqu'il d6velop~~ la th6sc du mttissage culturel (276). Dans
les romans de la sGconèa aénération? l 'onticcloniolismc commande tout;
l a di stri buti on ces thèrncs ~ l Cl chai x ces pers(~nnaQQs > l,} déterminati on
géogrù~hiqu8 du cadre U2 l'action. Tout doit contribuer à faire ressortir
les aSfccts les rlus choquants de la SGci5t~ coloniale. La con~amnation
de la ville proctje de son association avec la colonisation dont ellQ
sem:;l e être. clans un prenlÎ (?r tem[Js, l a fi 11::. l nCi'lrnant non iJas l Q ~Jro-
grès ~ais le ~rogrés colonial~ elle raprêsente une institution ~ abattr2.
Ces rC'm~nci ers enga~Y:~s se ~lardent CG pr':'Doscr les modè l cs dc citadi ns
conscionts des nrobltnas nouveaux, travailleurs et ?arfaitement int6gr6s
5 la ville. Ils s'accGrdent plutôt ~ f~irQ de cette derni0re un lien
-pour ne ~JS dire une institution- qui s5crCte le mali la souffrnnce ct
l 'humil i ::"lti en.
Les romws pas Wri eurs n' i nfi rmGnt pas CG jugement. Il s ri12tt0r.t
l'accent sur le prolonnement de la situation co10nialc ct ajoutent ~es
traits non moins sombres lU tableau.
Cette critiqu~ de la ville S2 fait au nom d'une tradition quo
l'éradication ex)liquerait l 'Gchec ou pour le moins les singulnrit6s rlu
prcJrts. MJmQ si derri6rc cotte critique de la ville 52 profile la con-
testttion do la colonisation ou (es "sn lC:!ils" c~c l'indépendance. la véri-
table cible se trouve ~tre le ~rogrtss une forme de progrts qui met en
péril l 'acquis tr~ditionnc18 ~erturbe la sGlidarit0 et les autres valeurs
com~unèutaircss et suscite ôngciss0 2t souffrènce. Comme de juste~ on y
met en question plus le progr0s que la tradition. La ville amplifie le
conflit de la tradition et du modernisme, c'est le terrnin d'affrontement
de deux mondes.
(276) saCE qui se aarde d'Etaysr son choix semble avoir rroc~d~ rar
opportunisme.

352
Dans un premier temps on s'arrêtera aux problèmes de la prêsen-
tatioil de la v;lle~ non pnS seulement pour préciser les éléments du cadre
mais pour dAterminer leurs rapports aVQC la "situation conflictuelle"
décrite. Ensuite. 1 'émergoncc d'une nouvGlle sociét8) sécrétée ~ar les
conditions de vis ct les rapports nouveaux, retiendra notre attention.
Pour terminer la situation du nouveau typ~ humain né de cat envi rcnne-
ment sera précisée.
Le romancier. bien souvent, sien tient à un réalisme qui rcnfor~
CG son engagement 8t qu'il légitimG par son intention didàctiquG ou mobi-
lisatricG. C'est ainsi qu'il situe l'action dans un théâtre connu. une
ville connue. Elle nlest j~mais le fruit de scn imagination. C'est peut-
être l'engàgement militùnt qui explique l~ ~~fiance envers cette dernière.
Le fait est qur2 1(::; rcmnncier d'2signl: nommément la ville ou il situe
l'action
ou lui donne un nom de circonstance. Dans tous les cas. il est
loisible ds percer à jour l 'int0ntion profonde de l'auteur. KOUROUMA
ouvre L~ Sol~ d~ Indép~ndan~~ à la capitale de la côte des Ebènes 3
FANTOURE situe la phase de dramatisation du C~ci~ d~ Thop~qu~ à Porte
Océane (277). L'identité réelle de cos villes ne fùit pas l •ombre d1un
doutG pour 10 critique. Lè description
des liGUX permet de l'établir
iW'2C certitudf?
BETI US0 abond3m>l1ent de noms do ci rconstancGs dans ses
divers romans. Thomas MELONE a fait la lumière sur cette question (278).
Er. fait 8ETI décrivènt une situation pr0cise ne réserve de place; ni à
l 'imagin~tion a finalit~ ludique ni ~ la fantaisie.
(277) Est-c~ pour des raisons de s6curitê ou s'agit-il ~ en piquant a vif
1) curiosité du lecteur) d'attirer son attention sur la cible choisie?
(2n"l) T. ~'ELONE9 op. cA-:t., ~6.p anneX2.

353
Rémy r!;édou ~Wm.JO hè~tise i'['\\~crovillcll (279) la ville cù son
h0ros
après maintes tribulations
j
s
surmonte souffrances et humiliation
• •
. J , ' "
f
d
t"
\\
III •
~
pour cnfln fùlrc montre u lmagln~tl0n et re user scn
es ln ~e
alSS&
pour-compte". CettQ ap;x}l1ation) particulièrement significativE: des
arrière-pens~es de l'auteur traduit en fait son refus d'un progr~s sour-
ce de perturbations ct fondé sur l'injustice.
Il reste que le r6alisme des rcmanciers ne doit pas être rris
au pied ne in lettre. Ils s'en réclament rJrce qu'il est au service de
la double orientation militnntc et didactique de leurs oeuvres. En fait j
ils se libèrent de ses dangers
en recourant au jeu des points de vue.
A la réalit0
perçue Dar l'0uteur ~Gt très souvent défcrmée en accord
j
t
se su bst · t
t les.
t'
d .
avec son engagemon w- j
1 uen
/ (.11 v(;}rs(:s perce;) lons
es per-
sonnages. Nieux~ il s'agit presque toujours de points de vue d'Gtrnng2rs,
qui n'ont ~ucune exp5rience de la villG. Des représentations contraires
de la ville sont ainsi Gégagées que n'explique que la différence du degré
d'intégr3tion 5 la tradition ses 78rsonnages. Ces repr6sGntùtions con~
traires sont le fait d'adultes ct de jeunRs
de traditionalistes méfiants
j
j
hostiles à l'émigration nes bras vigoureux et de jGuncs Jens subissant
fort~mcnt le mirage du nouveau p61u d'attraction ~ulest la ville. D'un~
rart l~ ville symbolise une promesse dc vic meilleure
rc libération du
9
carcan qu'est la tr~dition~ de prc1r2s. dlun sôlut au reJurd du monde
rural qui s0mbrc dans la lGthargie. DG llautrc
elle recèle des dan~ers~
j
le désordre
elle r2rr0sent~ l 'incnnnu. un monde inexplor6.

354
Dans certains romans~ l'auteur juxt~~osc ces opinions contrai-
rGs. Il en va
ainsi dë\\ns A6Jc.ika Baia 00 Kambara, que l'éducation reçue
à l'école française ~ préparé 3 ln conquête de la vil1e
converse avec
3
son père
un homme de la tradition que le passé ne semble pas fasciner.
3
Le: jeune homme a~ d(~ toute Cvid';ncu
mauv1l1se conscience. Son départ
9
pour l~ ville lui apparaît comme !lun abandon ... lIm? fuite ll • f-1ùis "il
suffoquait dans cett2 vie au jour 12
jour. où le passé était une tombe 3
le présGnt un calvaire. Gt l'f;venir un enfer" (280). Il voulait vivre 3
ne plus subir sans réaction cette décomposition de toutes choses qui
semblait êtrG la marque de la campagne. En fait. S8S projets ne seront
révélés c~ue bien plus tard
lorsqu'au terme: d'une ùventure citùdinG amère.
g
il aura décidé d'oeuvrer à l~ r6surr2ction de son village. C'est à cc
moment que l'aut~?ur prE:cisc qUE: 1<?l'I\\bo.ro ôtait
·Iv,~:nu·) Nécrovi1l2 pour
tenter dG saisir une
vi2 dG facilité et d'insouciance
pour courir après
g
la sécurit0 matéri''21h:: et le bonheur ... " (281). Cette: vision de la ville
Qu'inspirent la régression dG la clmragne et le manque d'information sur
ln vie mod~rne est celle de Karim
de Maimouna
des paysans de Kala ...
g
g
Les ëJ.nchms d8 la tribu qui s'att::lchcnt obstinf:'?ment à leurs traditions
la partagent rarement. Pour eux. l'absence de guidc. dG direction spiri-
tuelle rend la villa dangereuse. En dépit de r&serves que fortifia un sen~
~igu de l 'int6gration sociales le père de Kambara ne s'oppose pas aux
projets de son fils. D2 ses ~ronos se d6gagc une sombre vision de la vil-
le qui procède cl..; son ignore.nce et de ses rr&jugés : IILa ville, fils!
c'est une forêt truff0e de pièges. J'èurais pr2f2r~ autre chose pour toi
toi ...
Enfin, c'est une 2xp0rience. je ne puis t ' emp6cher de la fai-
re ... !! (282).
(280) R. ~1édou jlilVOHO. A6Jc.ilza Ba.' a; op. ut.., nt-" • 63.
(281) R. [v1édou ~Nm'10. ibid. , ni.J • 139.
(282) R. r~édou l'Wmm. ibid. , "~-I • 64.

355
L'idée de la IIforêt truffée de pièges ll a été déveloPPcG tout
au long de l'êvclution du roman africain. Elle traduit un accord secret
entra les romanciers ct les personnages ~u monde traditionnel. (lest
comme si la tâche du romancier ne c~nsiste plus. uno fois cettG opinion
émise> quIa en donner une illustration 6difi~nte.
L'accent est mis sur l'un ou l'autre aspect du problème. A la
fascination
de la ville sur Mafmouna, Y~YG Daro n'oppose que des argu-
m~nts d'ordre sentiMental. Il est vrai qu'ignorant tout ces pièges de l~
villo
elle ne rloute pas un seul instant que Rihanna puisse assurer à
9
sa soeur une prot0ction à toute épreuve. Karim ne manque ni d'expérience
ni de relations lorsqu'il s'engage sur 10 chamin de l'exil. Après quel~
ques flottements" il se ressGisit et tire un bon parti de son expérience
citadine. Ri0n ne vient redresser les idées fausses que les habitants
de Kala ou les autres personna~0S de BETI -Banda,Perpétus= ont sur la
ville. Tous lG conçoivent comme un haut li~u de lib~rté et de prospérité.
M~dza est admir~, envié parce qu'il vi~nt de la ville et qu'ils semble
investi ~GS sfductions de la modernit0. Banda croit~ non sans simplicité,
que Fort-N~gre
peut être diff0ront de Tanga au scin du contexte colo-
nial (65).
Perpêtue caresse pendant quelque temps 12 projet de s'évader
cj( l'atmosflhèr'2 Dppressllntc d'O.voia~;~:'écharper à sen mari pour se r6fu=
gier a Fort-N6gre (66).
Bien sOr. les choses ne doivent pas changer
cGnsid~rablem8nt de Tanga a Fort=N5gr~ pour l'époque coloniale, ni
d'Oyola à Fort-Nègre pour la période postérieure. La représentation de
la ville fait appel à un certain nombre de mythes qui offrent comme une
diversion aux souffrances du p~rsonnage.
(65)
Eza BOTO, V~e C~ueffe. op. cit., p. 222.
(65)
Monso BETI, P~pétue, op. eit., p. 90.

356
La vision pessimiste des anciens se retrouve ailleurs avec la
même nettl~té que dans Aùtt.iQct Ba' a. Les habitants de Kouamo 9 qui se recom-
mandent de la pêrennitê de la tradition et considèrant avec méfiance
toute innovation
portent sur là ville des jugements inspirés par les
9
~réjugês et la peur du changement (67). La condamnation des citadins par
ces hommes de ln tradition se fende sur un c0rtain no~bre de préjugés
et la peur v;scC~rale de tout mouvç~ment IT\\i).is aussi sur le fait que 1l1 à
ville ... n'était sous le contrôle d'aucuno force li1oralc" (68). Ils~
r2doutent la vie hors d'une tradition
porteuse d'ordre
d'harmonie) de
9
continuité et par dessus tout sécurisantG. Autrement dit
en dehors de
9
la trJdition n'existe que le désordre. Il est vrai qulils rGSSGntent
les ~r8mières manifestations du progrès à Kouamo comme une ùgressicn con-
tre la tradition. Seul le villag00is tr~vaillant en ville osait porter
la contraèiction du patriarche Oudjo et "croyait avoir tout vu ll • Il fai-
sait montre
l
en tout d un2 indépendance attentatoire aux traditions.
Düns Vehi C~o~ane~ là vision des paysans de la ville nlest pas
moins sombre même si les JrDUments avanc~s diffêrcnt. A Amath que les
privations et les impôts ont incit~ 5 llexode, 1lIman de la ~osquêe prê-
scnt'2 une image ;-:'CU él ttrayante de 1a vi li Q : "Tu seras 1à-bas un Gtran-
ger. Les gens des villes nlont ni fei ni honneur. C'est commo dans le
Niayes entre las b6tcs. Le plus fort mange le plus faible. La-bas, l'en-
trerrenant ne vit que d25 biGns (~U négligent. PGrsonne n'a le t~mps dc
s'occuper sérieusement de Ya"ah. Les vieux comme nnus ne sont plus les
guidss. Ils marquent 12 DOS" (69). Cette image de la ville est insrirê2
(67) Akc LOBA, Kocumbo
f'Etudiant Noih~ op. c-û., r.
p
26.
(68) Ake LOBh
~b~d., r. 25.
1
(69) A
'
SElvBEi"F
V ,_: C'
-0
~ : -1-
8?
USmi'l,1t;l .. (_ 9
erlA-
..to~al1e, op. l.AA-., p.
....

357
par ~es préoccupations morales. On comprond l'accusation de désordre,
d'{;loignemant dc la solirlarit2 tribalG ou ethnique. de ruine do 1(\\ trn=
oition (70).
Ainsi l'antinomiG des jug2ments portûs sur la ville par la
jeunesse et les anciens rréfigure la conflit C2 la trùdition et cu mQd0r~
nisma. Pour la ~lunart, les romanciers adoJtcnt une attitude ambigu~
qui constitue une source féconde de woycns de dramntisation. Ils accor-
dent un certain cr0dit ~ux deux crinions. L2 progrès doit n0cessaire~ent
engendrer la libert6 et le bonheur mais la situation coloniale et le
régimG d'arbitraire. et d'injustices qui fait suite ~ l 'indê~endanc2
nui ssent comnm un frei n. Le, vi 11 e rlenacc la traèiti on c! 1 anéanti ssement
mais l'aventure des héros ccnduit ~ 13 conclusion que tout progrès qui
se détournerait des trivjitions sign(;r.J.it pi:H~ la mêmr; occasionX son arrêt
d~ mort. On trDuve là comme une cCinsti1ntc de l 'nttitude de nombre de
romanciers sur laquello on rev1endr~.
C0S divers éléments:
le r0~lisme, la moralisme. la défense de
la tradition entrent peur une lnrg0 ~)3rt dans la détermination de l'espa-
CG urbain. Le pessimisme noté plus haut se trouve comme renforcé par la
distribution manichéenne des éléments d~ns l'espace urbain. La ville cc-
1,::'niG12 se l;rés(~nt(0 ccmmç; un (~é\\mi0r. un milieu en nnir et blanc. CQS
couleurs sont investies de significati0ns morales. Toutes les as~irations.
toutes los postulations conV2roent vers le blanc at toutes les hunilia-
tions. tout8s les misèr~s vers le noir, Au flanc de la ville blanche
éclatanto de lumière et de DrosDérit2.
.

s'ôccrochc déses~érément
1
la ville
noire JV~C ses taudis et ses plaies socialas. Les romanciers ornosent
(70) Ct2S jug::2mcnts trouveront comme une i 11 ustnti ,:m dans Le. Manda.-t et
dans Xala.

3G8
le "plateau l! ou l'escale aux quartiers périphériques. On ne saurait les
âcct!ser de schématiser ains 1 1 'opposition colons-colonisés~ euror2ens~
africains. Leur réalis~e S8 trouve confirmé pnr les faits. Andr6 Gide
s'était plus d'une: feis arrêté à cet aspect d.es choses. De Fort-Lamy~
il donnait cette description que celles de BETI et OYONO dlautres villes
colcnié1.les ne contrediront pas
aFcrt~Lamy. Sa laideur. Sa disgrâce.
PI part
,50S quais bien plantés ct sa position
au sommet de cet angl~
que forment l~n sc rejoignant le Chari et 10. L090n\\:?~ -a~près d'Archambo.ult 3
quel étriquement ! Au sortir de la ville, en amont, dGUX surprenantes
tours d'égale hauteur; ces énorm2S b~tisses de briques qu'on sont avoir
été t8rrib1oment coûteusGs ~t qui servent nul ne sait à quoi.
La villu indigène dnuble l~ ville française, parallèlement au
fleuve et sl~tcnd en llrofondeur à chaque Gxtrêmitt et forme propremont
deux vi 11 c:s Il (71).
Georges 8ALANDIER parcourt le contin8nt africain et étudie le
développement des ville5~ "C(!S vi11':l90S soudain frappés de gigantisrne"(72)
t
. IIt~'
t
.
,-1'
"1 "
,..1
e
qUl
ernclgnen
rnOlns u une C1Vl lsatlon que uG son absence" (73). Il
note qu'a DQknr le Plateau s'oppose a la Médina et qu'a Lagos l'le quartier
résirlünticl est coupé GU centre commercial ct des rues qu'occupent les
Africains. par unQ sorte de zona neutre où s'étalent les baraquements d~
la police et ln prJirie du terrain de golf" (74). Sur Brazzaville qui
retient longuement son att8ntion, il nr6cisG : l'distendue SUl'" plus ce
dix kilomttres~ bordant le Congo pris de surplomb, le ville porte a ses
(71) André GIDE, Voya.ge a.u Congo
Paris : GJ11;mard~
rp.
p
1927
202-203.
i
(72) Georges S;\\LJ'1NDIER.• L'AùJUque Ambigué:
Pôris : 1O·~18. 1952 (première
p
édition: Plon 1957) p. 191.
(73) George DALANDIER
ibid., n. 192.
i
(74) George BALANDIER ibid., p. 198.
i

359
extrémités les deux quartiers noirs qu'elle tient comme à bout de bras
Poto-Poto et Bacongo. Elle illustre aVGC le principe élémentaire de
séparation ~chacun à s~ placa- 10 goût des découpages simples" (75). Il
s'à~it de villes nées pendant la colonisation et qui r2flètent fort bien
les idées du moment. KOUROUMA montr2 que l'indépendance n'y a pas changé
grand chose. A proprement pèrler~ l'urbanisation y reste insuffisante
en ce sens qu'elle no touche que la villa blanche. Les quartiGrs afri-
cains se sont d6vulopp6s de façon an~rchique. Talla quelle~ la ville
traduit un souci dG discrimination entre Blancs ct Noirs à làqu211~ 10
nature semble s'associer. A Tanga. Blancs ct Noirs habitent respective-
ment les c6tGs Opp05~S d'une colline (76). Dans la capitale de la C6t2
des Ebènes, une lagune sépare l2S quôrtiers blancs rles qUGrtiers nègres
(77). A Onngan, quelques terrains VJgues, le ci~ctiêrG9 la mission chré-
tiGnn2, servent de frontière entre la ville Gurop6enne ct le quarticr
~fricain (78). On vient de voir qu1à Lagos des terrains de Golf jouaient
hl même rôle.
De la part des rGmanciers. cette insistance sur la distribution
discrimin}toire dos quartiers. sur la signification manichéenne de cette
dernièrG, ne procède pns seuloment d1un souci de réùlizme. Elle a valeur
de dénonciation de régimes qui niant pcs 0tê a môme de tonir leurs pro-
mess2s. Quel meillGur moyen ~)our dônonccr les contradictions du mcment ?
D'une port on [Jrol1YJt i e progrès ou 1e déve llJpr,.~mcnt - sc l on l 'époque-
~ux Africains, de 1'autrü on rrend
son parti de leur Gisêre extrême
en l 'institutionn~lisènt.
(75) Georges gPILfINDIER" L'/'\\6JUque Artlbi9uë.~ op, ci:t,~ p. 208.
(76) Eza BOTO~ V..<.tte Chuette~ op. c..<.t,p rp. 16-26.
(77) f., KOUROUr-1P'J Lu So.ez-tù du rl'l.dé,Y.Jenda.nCJ2~} op. ci:t., p. 25,
(78) F. OYm~o. Le ViC1lX Nèghe et fa: f,jê.da..û.le~ op, cU. ~ p. 20.

360
Une double interprétation du manichéisme des éléments dans la
ville s ' offr8 au lecteur. La prcmièrc
statique, recèle une dimension
ô
morale. Elle renferme dans des catégories simplistes les
protagonistes~
les Glancs s'entourent d'un cordon sanitaire qui los met à l labri des
désordres des Noirs. Csttc sép8ration renforce la coupur2 des deux mon-
des. Nombre de romanciers reviennent sur le manque de communicûtion
intercommunautaire. Blancs ct Noirs recourent à des représentations d2S
uns et des a~tres9 commodes, fausses et amusantes. On sait t6ut le parti
que les rO~ùnci2rs càmerounais ont tiré de cette situation. Vandormayer
s'êvertue a prêcher en languG local~o Sa ma'trise ins~ffisante de cette
lô.ngue à tons~ l le\\l!ond(l~ contr-2 tout.:? attcntc 9 au lieu de plonger ses
oua~lles dans de profondes méditations chrétiennes) suscite plutôt
l'hilarité (79). Les int8rprètes du V~2UX Nèg~e ~ Za Méd~e (80) et
ù: La PWe (81) par leur fantclisiG creusent la fossé. Il faut ajouter
à tout cela les bonn0s intentions màl comprises ou CGllcs absurdes qui
ne relèvent que da l'ignorancE
Ainsi Blancs et Noirs vivent en sc tournant 10 dos. La situa-
tien sur01evôe du qua.rtier blanc garde une signification symbolique. On
pout y lire un r61~ de surveillôncQ~ un~ fi0uration de la dcmination de
(79) F. OYON0
L~ V~~ux NèD~e et
9
{a Médaitt~p op. eit. p p. 54.
...
(80) r . OYON0
ib~d., pp. 143-145.
9
(81) !':L FALLs La PR~e, op. cit.
p. 82 sq.
p

361
fait d' un2 cOmmunauté sur l'autre (82) .~luile part on nQ r21ève l'inter.~
tion des Noirs de slintégrer à c~ mond8. Il est vrai qu'aucun choix ne
leur est offert. L'6tonnant~ c'est leur appréhension dès qulil s'agit de
s'~venturer dans 10 ville européenne. Dans leur esprit~ une certaine
assimilation slopère très vite entre l'autorité coloniale ct son si8g0.
t·iékù daVi..'tnt 52 rendre a la convocati on du Commandant Si attend au pi re
ct Kérala partage ses crüintes. Il lui rcconmènde
slil ne rentait pas"
2
d'alerter 11." Pf.nô: Vandermayc:r r;ui lui IIdoit bien cclô tl • Il v~ puiser des
forces dans 11 "èrki pour pouvoir 2,ffronter le commandant pGndant qU0 SJ
femme Vi) " pr i(;r tous les saints". On retrouve les mômes craintes de 1:1
(82) r; La wé aô!l.ic.ainc. modVtne. ,~' é-Ccva cae.. a.t..tMi .6QM te. c.on.tJr..ôLc
étJu.tng e.JL : c.' éf".iU.cYLt du (1..(6 nÛtCnc.C6 daM R.e.. type- phy.6ique. qui d(>;teJl.mi.-
naie.n,t .€.e...6 Jto.ppOW e.Jme. é..uuge.o.n,U ct ,:i-i.JUgé.f.l. La. Jta.c.e.. de..vint J.Jymbo2e..
de.. po.6.{;t..[on daM .e.' ê.c.he..Cfe.. .60c.ùtZe.;, te. c.e.n.tJr..e.. gouve..Jtne..rne..n;tox .6e.. tJt.ouvcU...t
é..€.oignC
du C.Oe..UlI de. .€.a. c.Lté ; quand .te, et<..ma.t UW rnaL~ain; i l J.Je. .tJr.ou-
vad J.JUlI. W'lC c.o,u-i.nc.. p on ij avoU une. gll.Ue.. VW?, ct on pe..nJ.Jw QUe. c. 1 étaLt.
pM oain que. lu bM qu.c..JLtiVt.6 -JtêJ.JeJtvê.J.> aux inc.U.gèllle...6-;. Va.nJ.J te...6 villu
a.nc...te..rd'le...~ p c.z modèLe. V2.i1CUX M. J.JuJtajou..:t.e.Jl. aux o.:Otuc.:twr..e...6 uJtbi.U.nu pJtê-
e..wtan:tu ,~ da_lU .tu nouve...tCu r on .6 i e.66oJtç.a. au;ta.VLt que. po.6.!Jib2e. de. te..
fLQ..6 pe.ctVt.
MeM .€.a 1iJ.J a.n;(:é.1, n' Mt p(1.J.J toux. Lc...6 puJ....Ma.nc.eI.> c.ofoYl..ia.tu 2e..6
pfu.6 av~le...6 avcU:z.n..t c.ompw fu Va,Le.uJt de.. ~'jL .:'>é!.pMmon du de..ux C'.ommu-
nQ1.Lte..6 p et vtOtamme..n..t du 6o!rJfla..t..t.ome. à pJté/.)Q.JtVe!L daYL6 2a. Jte.nc.ontJt.e.. e.ntfLe.
.tu gouvvr.nél> e.:t -Lu dJ}ugrz.cYvt,:, ~ .€.'2A oû6..(c.,{.W c..uJtopée.nJ.J Qui vivcUe.n,t
dcl.lt~ c.u qUJ1ll.J"vt(Jjl..6 ne.. duc.e.ndaie.YL:t en v,ille. a.6!l.ic.eu..ne.. qu',z.n du oc.c.Mion.6
bie.n dUC/!.1'YI..inQv.) [, génVtct.te.me.n,t e.n te..nue.. de. c.éJté.moYl..ie..
.iJ':...6 étcie..YL:t e.v..:t.ou-
p
Jté.f.l cl 1une. a.t..tJta de. pui.6.!J anc.e. e...t de. pJtulig e.. If •
j\\1elville HERSKOVITS~ L1A6!l.iquc. ct lÇl..J.; A6!l.ic.o.A...nJ.J, cIme Hie..!t ct Ve.main p
Paris : Pè.yot~ 1965~ p. 181.

362
ville~ de 1·autorité colonièle à la fin du roman lorsqu~ devant l'absence
prolong6G de Mék3. Engamba ~llant aux nouvelles. licntreprend cetts p~-
ri lleus2 êventurr} où il ri squa it 1é1 pri son Il. Souci r;ux de ne p~s Il tomber
dans un pi~g2 les yeux ouverts·1 (83) il rebrouss2 chemi~ bien vite.
Ces diver~és réactions sont particuiièrement signific~tives de la
reprêsentation de la ville dans certains romans traitant de la situation
c(Jlon'èl\\.~. Elle est pour les i\\loirs l'inconnu. l'aventurG ot le danger.
O. SEMBENE aura beau jeujdcns L~ Ma~dat de donner une dim8nsion nouvelle
a ce thème. Son héros 1. Dieng doit passer par une série d'6preuves. Il
ne rarvient pas a êvitcr lG~ rlivers pièges et ne sortira p~s â son aven-
tage d·une situation 00 les pauvres, les faibles. sont voués à l 'écrase-
ment.
La seconde intorprétatiJn èu manichéismE géo9raphique de la
ville ~ une significé'.tion ?lutôt dynamique. Lüs dc,ux cormTIunautés conti-
nuent d'être séparées matGricllement pour ainsi dire. Cependant en re16ve
un pGU partout une certaine tentativG CG rapprochement. En fait l~ dis=
crimination s·orère désormais entre les Noirs exclusivement, entre les
forts ût les faiblos. Ln frontiEre cesse d'6tre étanche mais le rarport
de dnmination et les potentialit6s dqressives se maintiennent.
Enfin; lil critiqlll~ Cl. prcsqu;'? G)'clusivement interprété ce mani-
ch6isme en relation avec la dEnGnciation de la situation coloniale ct das
rêgimus nés de l'ind0ncndance. Il prolonge aussi l 'orposition de la tra-
dition et du mcdernismQ~ cç:;lle d(è; là caEçagne Jt c1,;:,? ln ville. Pour les
~aysans viva.nt en socitté traditionnello. la ville représente un lieu
d'0dulcoration de la traditian, de dG~assement dc cette derni0re. En fait,
les choses s'av:2rent i~;lus compkxcs à l'i)nalyse. Dans la ville blanche.
(83) F. OYONOs L~ V~eux Nèg~~ ~t La Médaitt~; op. cLi') p. 208.

363
les traditions africùin0s n'cxist0~t ~as
,
en situé!tion
ccloniale et sont
vid6cs de toutes significations ~ans le contexte actuel. Elles ne se
survivent Gans une relêtive authenticit0 que dans les quarti2rs péri-
rh6ri qu2s.
Dans le d6v21op~ement de C2 manichêisme BETI avait donn6 le ton
avec Ville. 0me.ile.
roman écrit en nei r et blô.nc. Tout y est . p~r trc';)
p
tranch6, les milieux, les mentôlitEs
les caract6res. Pire. l'auteur
9
n' h0site r~s a faire du bien ou du mal l lapanage d'un camp au 1e llau-
trc. LQS exc2ptions restent bh:n rrU"Qs. On relèv(: le c~s d'un B oon
Blancfl~ le comhliss:,:ire qui libl:;rc Banc~ô et celui d:~ mauvais Noirs" ceux"
la même qui doivent contrôler la Qualite ~u cacao. Hormis cette excer-
tian. aucun 01êment n' 6chappe ~ la caract6risation en blanc et noir. La
vilh; s'oppose à 1('1, fcm:?t;
en villa mêmG,.tout Op;JOSU L?s deux versants
82 ln collin2, le quartier blanc et le quartier ncir. MELONE explique
fort bicn qu1au ricd de la collino
le fleuve offre unD possibilité
j
d'évasion c\\:.: l'enfer dc 10 villc
cie communion avec la naturQ. et de
j
réconciliation avec sei-même. Il montr~ le rarti ~ue BETI tir~ dr. cette
juxt3.posithm d'cprositicl'"61Grsqu'i1 nrécis8 : "dès qu'éclati:::nt l(>s
terribles incid~nts entre lui 2t la ville cruelle, Banda s~ replonge
dans s~ for6t. }u secours da ~1um(i certes~ mais pour y vivre les 5mo-
tions les (Jlus intenses O'J 1(\\ sôcuritê alterna avec 10. peur
1(; r,lé\\Îsir
j
En fait le pmblème cle l'ùccultur.Jtion n'apr1arait qu'au second
plan. L'auteur se préoccupe avant tout de la situation coloniale. Son
héros ne parvient ~as § s'y situer. La tradition confisquêc pôr des
vieillards d'ôutant plus bavards 2t tyranniques qu'ils sont impuissants j
constituL
1 'un ~es freins a son ~Dnnouissem0nt. Banda choisira l'exode
a des fins de libEration.
(81J.) Thomas ri!ELONE~ Mongo BETIy~ L'Homme. ct..e.e.VQ,6tin~ op. Ut'
p. 30.
P

La représentation de la ville n'est pas sans intérêt dans
MLV.lion. TeJ1JrU:.né~. ,\\ux yeux des hahitEmts de KalE\\~ la I/ille se présente
comme une matérialisation du progrès 2t c'est ce progrès qu'est censé
représenter 1\\1edzû au mili0.u des péquenots. Il s'agit d~ représentation
à distance 2t 1'csracc urbain n'Gst rns figuré.
Il cn va autrement chez OYOMa qui ne le précise dans son prc-
mic~r roman qu'au début du second Cl'JlÎ8r. IISicn que Dangan soit divis0e
en quûrtier européen et en quùrtier indigènc~ tout ce qui se pass2 du
côté des maisons ÎUx toits de tôlG 2St connu dans le moindre détail d:)ns
les cases en pote-poto. Les B1Jncs sont autont r8rcés à nu par les gens
du quartier indigène qu'ils sont aveugles sur tout ce qui s'y passe ll (85).
Cette r6f6rencG ne joue aucun rôle dans le roman. Elle ~~rmet de déter-
miner les éléments d'un espace géograrhique qui ne sont certes pas sans
significotion. lü circu1otion dos protagonistes d'un quartier 5 11~utre
sert les intentions profond2s de l'auteur mais restreint l'univers du
roman. Peu de personnages import~nts du milieu indig6ne
-il s'agit
toujours des nègres d8 SGrvicG~ s'avcnturGnt au quartier b10nc. D'un
autre c6tê~ seul Gosior-d'Oiseau se rend lors d'une visite domiciliaire
au quartier indigtn0. La vi11c m~mD n'est pas d6critü tant l'auteur s'en-
ment concentré sur la cornmunaut5 rles colons, le problème de la tradition
ne se pose ras.
Dans Le Vieux Nè9~C ct ta Médaitlc) la communauté africaine rasse
au premier plan. La ville prend une signification bien plus grande. C'est
12 domaine de 1,,Jutre, H1I1 2, for5t dG pièges ll • Ici aussi on retrcuve la
(85) F. ~YONO, Un.c Vic dc Boy, op. cli., p. 109.

365
distinction coloniale entre les quartiers11'auteur~ la prêcise a l'oc-
casion des préparatifs de la cé16bration du 14 Juillat. Le foyer afri-
cain oCi s:: déroulera le vin d'honneur {::tait situé "à mi-ch~min (::ntre lü
quartiGr euroréen et l~ quartier indigène" (86). On a vu qUG le p0rspec-
tive de s'aventurer au quarti~r européen rernrlit d'appréhension le plus
courageux COl!'me 12 plus ri.C;spccté des Plfricains. D'ailleurs le schéma
manichaen de la ville so r2trcuve dans la disposition des gens le jour
de la remisG des décorùtions. Lors d~ là scèna marquée par llébri~té
des protagonistes noirs~ un écho serà donné à la
conscience qu'ont ces
derniors de la ségrégation dont ils sont constamment l'objet (87).
CGtte opposition en bllnc et noir
des colons et des indigènes
recèle une dimensi0n culturello. Elle reflète l'opposition de la tradi-
tian et du modernisme. Il est significatif que Méka,tombé dans le piège
que les colons lui ont tendu en flûttant sa vanit6~ ait tenté l'évasion
de la tradition. Ses diverses tentatives figurées par le cornplGt~ les
chaussurüs
lù veste~ débouchent sur aut~nt d'6checs. Il sert de son
9
aventure ~n ville
humilié, meurtri> mais assagi. Lù traversée de la
j
for6t~ sU terme de l'épisode: t!carcérôl'l> ~)rGnd une: signification particu-
lière qui r:2jcint celh~ rclcvôe d~ns Ville. C/tue.ile.
Dans son roman
KOUROUMA dénonce les régimes issus de l'indêpen-
9
dance avec une violence qui ne le cède en rien a celle de ses devanciers.
Il reprend le jeu des oppositions du glorieux passé de ses ancêtres et
du présent de soumission ct de !lbâtardise"~ de la vill~ et de la campagne~
du quartier bldnc et du quartier nègre. Il ne se contente pas d'une réfé-
rence allusive à la distribution manichéenne des quartiers. Peut~êtrG
parce que dans les oeuvres précit&0s~ c'est toujours l'auteur qui
(86) F. OYON0
Le. V~e.ux Nèg/te. e.t ~ Médailic
p. 69.
9
p
(87) F. OYONO~ ~b~d.p pp. 148-149.

365
délimit8~ décrit 10 cadre;. Dans Le6 So.tu.t6 dM Indé.pe.l1da.Vl.C.M, l'ùuteur
s'2fface et cêde la place a son personnage. La déception. l 'amertum2~ la
haine de l'ind6pendanc0
se conjuguent ~ans la vision que Fnma a de la
ville. Il interprète cette: discrimination que SETI ct OYONC se conten-
taient de noter malicicuse~2nt. Cette dernière prolonge la situation
colonialo. EllG signifie que des :trang8rs~ complices des ùirigeants~
continuent d'écraser le peuple ou que los dirigeants se sont substitués
à leurs anci~ns maîtres peur Qy~rimor plus sûrement le rcuplc. De toute
6vidence
a
s
d~faut de son adcption !)ar le nouveôu régime. Fama en est
dovenu un critique clJirvoyent et autorisé. Clest ainsi que~ le retour
des funf:raillÇ2s qui ouvrent lE: romôn et où;par son esrrit ce casto, sa
véhémlè!ncc
il
p
0 indisposü tout le monrk, il rumine S0. ra.ncoeur s redécou-
vre ln ville. Elle devümt le symbole de toutes les injustices s dC' 1I1 a
damnation du nègr2". L'eSràce urbain retrace l 'histoire ~e la race noire:
Il • • •
le soleil
déja harcelé ~ar 10s bouts de nuages da 110uest~ avait
p
cessé de brillel~ sur le qUàrtier noir pour se concentrer sur les blancs
immGub10~ Ô? la ville blanche. Damnation! 8âtardise ! Le nèqre est
damnaticn! les immeubles, les ;x)nts~ las routes de là··bas tous bâtis ;Jar
des doigts noirs
6taicnt habit&s et arrartenaicnt 5 des Toubabs. Les
9
:ndépendances n'y pcuvaient rien ! Partout~ sous tous les soleils~ sur
tous les sols~ les Noirs tiennent les ~attess les Blancs d~courent et
bouffent la vii'lnck"? et le.? gn\\s ... H (88). On d-:it noter~ ici~ l 1 habileté
de l lauteur qui lie intimement la description du cadre ct son interpré-
tation à l'orientation de llaction. La nésertion du soleil du quartier
nègre et l'insistance sur 1\\-.:'s "blancs immeubles de la ville blanchG" sont
en rapport avec 10 psychulogie du p2rsrnnag8. Tout concourt à accréditer
(88) A. KOUROUMA~ Le6 Sot~ d~ Indépe.l1daI1Q~, op. ~., pp. 18-19.

367
l'idée d'une fatalité contr~ir2 à Fam~ et aux Noirs. LJ configuration
de ~ 'espacG urbain trnduirnit 2n outre un dessein prnvirlenticl centre
12quel s au scin de son humiliations il ne serait loisible au h6ros qU2
de lancer ses r6criminatio~(e toujours.
Il convient de confronter cette vision de Fama a celle de Sali~
mata. Tout R l 'reure, Fama sa trouvait sur un point éloigné de la ville
blanche comm0 du quartier indigèneo Au regard de sa psychologie~ on peut
donn€r
une interprétation dG cette situation. Fama ne sc reconnaît dans
aucun des deux aspects de ce monde urbain. Il s'associe à la "damnation
du nègre" s mais ne s'identifie p,,::s au nèore IIdGS indépendances". Salima-
ta pendant la traversée de l~ lagunes va du quartisr nègre 8 la ville
blanche. On s'est ~êj~ arr6tê au symbolisme de CG sch6ma qui sc superpOSE
â celui de sa fuite de l~ carnpagn8 s rle la tradition coercitives vers la
ville libératrice. Lê. repr6sentation de la ville
comme dynamisGc
est
3
J
pr0monitoirG de l'insertion futur0 du perscnnage dans ce contexte alors
que Fama y échouera. On rclêve dan~ co passase le même jeu sur les cou-
leurs: "La ville nègre s'éloignait s sc rapetiss3it sr: fondait de.ns le
3
noir des f8uillaoes et la ville blônche~ lointaine encore
indistincte
3
i
mais ~clatante dans jes lumières ces lampes ll (89). La traversée se pour-
suit et lGS êlémants du décor gagnent en précision parCG que le jour se
lGVI'~ et qUe;? la ville blanche sc ri'lppnche : ilLe matin v'2n,)it dQ triompher 9
les nua~es dor5s bousculaient tout le gris cu ciel avec une évidente
joie. Sur le plateau dlen face~ 10. quarti~r blanc grossissait s grandis-
sait s haut et princier avec les immeubles s des villas multicolores
écartant les touffes de manguiers (90).
(89) A. KOUROUMA. LeA SofeZ~~ d~ Indépcndan~eA. opo cit." p. 45.
(90) li. KOU ROUNL\\ • prU~-Un.

368
Dans les deux cas, le manichéisQe de cette description rejoint
le thème du conflit de la tradition et du modernisme. En Salimata
l'at-
j
tention obsédantG à la blancheur éclatante de la ville européenne èppa-
rait COE1me un écho persistant de la tension de tout son êtr'2 vers la
villG libératric:] de la tyrannie: de lë'. tradition. Chez Famaj.A lGcturG
du caractère ségrégatif de l 'espace urbain le confirmr: dans s~ haine
d'une modernité qui tourne le dos a la tradition.
En fait~ peu d,é' rOI7l?,nciel"s donnent suffis,~mmcmt d\\~ précisions
sur 1."\\ ville. Quelques allusions rare.:!s I1le,is significJtives l(";ur parmGt-
tont de nous donner une i déc du cadre. KOUROUMA ,::t Hal i cl< FALL {~chappent
à cette règlG. Pourtant le plus clair dG l'action dos Sol~ d~ Indé-
pendane~ 52 déroule hors da la villc
soit à Toqobala
j
s soit en prison j
soit pendant les pér6grinùtions de FRma. La doscription de la ville
s'opère par le biais de deux personnages. Fama et Salirnata
qui jouissent
9
à ce moment du récits d'une égale importance. On découvre ainsi les quar-
ti ers i ndi sènes j l a vi 11 G bl ëIJ1Chc, la l ôgune, l cs ponts ~ le marchC: 0 les
chanti'2rs
l'enimation, los bruits, L::s èifférents typas humains. La vil-
9
le est en outre préserlt(~ le jour comme la nuit. C'est plus qu'un décor g
plus que le symbole de l IOx91oitùtiong de la dêchéùnce des Noirs. de
l'échec IIdes indépendancGs lI • L:: richesse de sa signification SG reflète
dans la diversité des approches dB ces deux pcrsonnag0s. On ne surprund
pas unc seule fois Salimatü à 13 m8ttre en question. Sa viG est durc
ses
g
déceptions sont renouveléss. Elle n'incrimine ni le progrès ni lè ville.
Elle s'y est affranchie des pesanteurs de la tradition. il ne lui reste
qu 1à se libérer de sos fantasmes prorr';,~s. Fama voi t dans 1'-1 vi 11 e 11 r: loi-
gnement j le rejet ne la tradition. Il l 'iC0ntifiG par endroits à une
certainc mort de la tradition qui cXf-llique lGS désordres GGS indépenèan-
ces.

369
Quant a Malick FALL~ il situ~ toute l'action de son roman a
Saiiit=Louis. r!;aqafilou 9 victiti,(?: GU r.r1raf,~C (la la ville y ,;st venu SQ fùirü
une plôc2 ~u soleil. Il &velu2 entre le march~, 1'hôpital et le cimetiè-
re musulm~n. Il parcourt 18 ville CG jour comme de nuit 9 soit pûr esprit
de provocation~soit d~ns sa qU2tC c'l::' la frùternité. DeDuis Pierre LOTI~
SJint=Lcuis n'av~it pns occupé une place aussi importante dans une
oeuvre romanesque (91). L1 aut2ur reprend jusqu'aux légenc2s du t~rroir9
les superstitions locales. Ousmane snCE et Abdoulêye SADJI JVoicnt comme
survolé la ville. Ici~ toutes lGS pièces du décor sont mises en place
et lô vilL:? perçue.? cie ~;rts ccmm'2 de: l'lin. L'application de 1lauteur cu
réalisme reste .&vidente, d'eutant plus qu'il a puis~ le sujet du roman
dans 11 actua 1ito rl~centc;. Certes s s'il préci sa 1a c:arti cul arit{;> ck:s
lieux 00
n'apparaît pas le ffianichéisffi2 étudié plus haut, il ne fait pas
ressortir son rapport ~ la mcntalit6 des habitants. La 00 KOUROUMA se
montre particuli0rement soucieux dG d~crire lJ vic des Malinké srus
"les soleils des indé":ll2nd.:mccs illl (;t leur univers spiritucl~ .j'C?xpliquer
les singularités ~e la ville par la dGscrtion des traditicns 9 Malick
FALL s',2nf2rmC? dans un Ci'~S individuel 9 signific<Jtif certes 9 mois cl?lui
d'un ~tranger à Saint-Louis. Là ~)réscntaticn do lJ ville aurait ét6
(;nrichie pl.r quelque t\\ttcnticn fi 1J psychologie sccii'\\le.) là où les
ùutres perscnn':lges ne sont qU2 l~2's instruE:2nts d.u destin ée ~gamou.
Hormis ces deux exemoles
la présentation d2 la ville laisse a
9
désirer. Les rcmanciQrs célli1crounais 1'èsscciaient à '1 'anta.gonisme des
communautés au sei n du m:,nde ccl oni é1 1. Cèns 1(2S rDmans oü 1es problèmes
politiques jouent un r61e secondair2~ le schéma menichéen ne trouve pas
de place mais la ~rêsentation ~e l~ ville ne s'enrichit ras pour aut~nt.
C'2St comm::; si les rcmanciers vc'yc.i2nt dans la ricscri~tion une: cGrtainC?
forma de diversion et de dispersion.
(91) Pierre LOTI~ L~ Roman d'un Spahi, Paris: Cnlmann~Lévi3 1947.

370
OUSr.i:".n2 SOCE~a.ns KMim ne \\"ë'rvient [Jas .3 faire resscrtir ln
diffêrencc entre 12s ~eux ~rinci~aux th(~trGs dG l'action : Saint-Louis
Gt Dêîkar. Le: dé'fcite de I<élrim:) l'isSUG du "èiéfiialé" ouvre cL nouvelles
p(~rSD2ctives èU rCfn0.n. C'est CG moment que choisit l'auteur pour d0cri-
re la ville (92). L.e; hér:Js pr:Jm(ne Stl trist::=sse dans tous les qua.rtiers
0e Saint-L0uis. En fait lG roman s'ouvre sur une prêsantation gén6rale
des lieux. La ccngaraiscn de ces deux r~ssagGS fait ressortir les limi-
tes de la r2pré~sentêltion cie 10. vilh? CtH1S le rcman. Ln :;escrirtion fait
~lutôt carte postale. L'6uteur sc borne J donn2r unG vue gén0ra.le~ une
impression d'ensemble. Un ~ot a J~jA été
dit ~e cet asrect de l 'art ~e
saCE. De toute 6vidence~ l 'int6r~t de cc dernier se situe ailleurs. Il
~rend le srin ce~end0nt d'cxpli~u8r que la l'lus vieille I/illo de l'an-
cien ouest africain fr~nçais subit la concurrGnce dr.s villes jeunes
cmomc Dakar (93) 2t Il dG!périt Il • On trouve ",.insi la raison do l'empire
dG la tradition sur los habitants.
Quand son h6ros~ ruin6 par les gri~ts et bless~ dans son amour-
~roDre~ émigre J Dakar
l'auteur ne s'arrêta pas outre mesure a la
i
rr0sentotion de C0tt8 ville qui~ à 50S yeux~ symbolise l 'interpén0tra~
tian de la traditicn ct du mcdGrnisme (94). Il ne saisit pas l '~me de
Da.kar lèt s''2nforr.K~ ddns ln r::::lation d2S amcurs de Karim. CQ nlest pns
qUG SaCE m2nqu2rait de talent descri~tif~ il semble plutôt pressé ct'en
venir ~ l 'essGntiel i c'2st-a-dire aux tableaux de mceurs~ ~ des 61tments
prcrres a assurer la ;rogression de l'action. La confrontation de la
tradi ti on n2 ressert ~as ,--1;2 11 <1cti ,jn. Cc;rt0s ~ li) pradi 9i11 i té du hiSros
le convainc tr6s vite. une fois rlc rlus~ rles mut3tions de l '&poque, ~e
(92) Ousmane SDCE~ KatU.m p O;,J. c.A.:t. p p;i. 58-(·2.
(93) Ousmi',ne SOCE. ibid. , p. 18.
(94) Ousm~ne SaCE; ibid. ;. r'\\n
79-81.
1-" _.' •

371
l~
n2cessité ne vivre selon ses moyens. Il G~cr,uvr( à Dakar les rroblè-
mas dG la soci6t6 morlGrne, rlus par les d~bats autour de lui que par
s0n exr(;rience :J2rsonnel12. L'()uteur ne semble pas ù même, sur cc chéipi-
tre, d1intGgrer son message 5 l'action rcmanesqu2. Dans ce qui a 6t6
bà?tisé une "scè:ne en ùbîmc" (95), il réunit oes prc'tagonist0s incarnant
une reffiarquable diversité de ~oints de vue sur la civilis3tion en gGsta-
ticn ct les rar~orts en son sein de 1 'héritage traditionnel et des acquis
dlorigine eurn~6enne (96). SaCE ne parvient ~as plus a faire, intégrer
sa dcscrirtion de OJk3r dans ce contexte, qu'il ne slembarrasse de lais-
s~r vivre ses ~ersonnages salon leurs c~nvictiDns. Il les 6c3rte, les
rejette au second ~lan, peur r2sumer de fàçon successive et parfaitGment
extôrieure au rGcit les DGsitions dQS uns et dGS autres. Il ma.nque lloc-
casion r,'intrcrJuir(? dans son oeuvre des moyens (If.? dramiltis3tior. cie l'ac-
tian Dar son resserrement et le recours ~ uno situation effectivement
il con flictuel1e!l.
Très vito, SaCE nCCù[)è1rC lc~ c\\;;;vi'lnt dE: la scène et :~is-
serte m~ladr~itQment sur le ~étissag2 culturel. On doit certes g?rdcr J
l 'esprit qu'il s'agit d'un roman d ' ap)renti5sage et que l'auteur s'y
ressent de la tendance des romanciers africnins ~ établir un contJct
cirect avec leur lecteur (97).
Il nlen demeure pas moins que l les~~ce urbain nlest pas repré-
senté (~e
feçon comrlètc. qU2 les :~léments fournis ne? jouent aucun rôle
ni au regard de 1 'action ni en r21~tion avec le thème directeur. La vie
africaine n'apparaît pas dans sa diversit~. d~ns sa complexit~. Oc Dakar,
(95) Ma(~icr DIOUF
La C.ompM~ol'l e.11 Ab-Zme. dan6 tJto.i.J.> Roman6 Sénégal.cU6,
3
in Etudes Littéraires, vol. 7. n° 3, déc. 1974. pp. 427-432.
(96) Ousman~ SaCE, op. ~,p p~. 104-106.
(97) J'ai cX:'lminé cette! rjUQsticm dans mnn article SUlt Ze.6 FoJtme.6 Tltacü-
tionneile.6 du Roman A6h~~ainp in Revue dc Littérature comparées n° 3-4,
1974. p. 564 et sq.

372
llùuteur né:: retiGnt que qup.l(~L!'~s aspGcts du II pl atei:\\u ll • Et pourtant la
(98). Pout-êtrG qu1au début des ann60s 3D la disparit0, sur le plan
culturel 9 entre Dakar €t
S0int~louis n'étùitj~tssi grande que SaCE ô
voulu la faire croire. C',:?st la raison dG son inc.::.pacité à insufflGr Ul1'-2
l
d
"
t-t
Il
• 11
.
~
. l '1
que conque
Ynëlml (jU2 a cc: '. C
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e mrGrl èl e' .
SADJI publie son pr::::mier roman quelque treize ans ~près la
sortie de celui de saCE et le Dakar où il situe l'essentiel de l'action
a été lG théâtre de mutations profondes. Il ne
cède pas à la tentation
de décrire pour décrire. Il altGrne deux tYr~s de rcpr0s2n~tions. Celle
de la jeune paysanne venue conquérir la ville et la sienne propre. Il
harmonise ces deux points de vue en sl~n tenant scrupuleusement a la
rÉ:aliW découverte par lQ reg(',rd de Moïmœna. L'intérGt de cctte réserve,
c'est que bien souvent cett~ réalité nouvGlle sc présente avec le colo-
ration psychologigur: du personnage. C'est ainsi que 1larrivée ~ Dakar de
cc dernier Gst marquêc par une succession de ravissements. L'auteur
s'insinua dans l'âme de son h~roïnc pour juxt3pos8r ses observations et
S2S états d'esprit et par l~ introduire le lecteur plus avant dans sa
psychologie. IIEt voilà Da!c:Jr, "le N'Dakarou-[)ial--OiopIl9 comme l'àppe-
laient les vieux Noirs du ben Vi0UX temps.
C'&.tnit à :Jerte de VU(? ccmme une chùîne de CGquilla.ges cristé\\l~
lisés qui endiguait 1(\\ m(~r Gt 1<1 cn!ninait, tordue en demi-cercle. Ce
point semblait ~tre le bout de la tGrre~ car le train y arrivait le soir
apr6s une journée de marche ct 18 scleil s'y couchait rouge sông'l (99).
(98) Il s'agit des ilccr,~TIunes de D1C?in Qxercicc;lI de Saint-Louis 9 Dakar,
Gorée, Rufisque dont les hJbitants jouissai2nt~ dGDuis le XIX~ siècle
de la nationalit6 françnisG.
(99) A. SADJI
MaL~ouna; op. ~.; D. 77.
9

373
intSressante 2U regBrd des ~ostulations ~u rcrsonnng3 que v6hiculait a
Louga
le symbo l,'"? ::1' "une mer i mm8nsc" [,r)rdêe§. perte CG vu", de: coqui 1-
laaas" (100). Inconsciemment, au s;'0.ctach? de Dakôr? f'1aimouna ('. l(~ scn-
timent qU2 ses rêves Ge jGUn0SSe vent se ré~lis~r~ qu'Qlle V~ enfin
connaitre cette vie draq~Des 2t de lux0 ~ lnqualle elle tend de tout son
êtru. L'6~iscdc a cependant valeur pr0monitaire, ~è.ns un prcmi2r temps
le rêve rle la jeune fille sc réalise. Les remarques finales assorties
de 12 forme d'une logiqus factucl18 sc~t parfaitement en relation avec
les r&acticns d'un p6quenot serti rour l~ premi~re fois de son villnge.
Au début de 1 'G~iscde dakarois~ 1 lauteur~ semblant sc conformer
5 une tradition romanes~u0 du XIXc siècle~ brosse le tableau d'ensemble
de la ville. On ~erçoit d' embl50 la rurtura avec la calme léthar2iquc9
la monotonie r~rêtitive de ln camr~gn8. Mninmuna se trouve incontestable-
ment ctans un autre monde. SADJI met 1lacc0nt sur les activit~s multirlcs
Ge la ville, 1 'ani~ation de tous l2s instants. l'acitaticn incessënte
des autres (101). Autant de choses Qui ne pouvaient que frôD0er l'atten-
tion ~e la jaune paysanne qui n'est pas sans ressentir i'l 1 anonymat qui
revôtait les choses at les gens'I. SADJI 9 contrairenent 5 SOCE~ s ' 3vade
de la ville blancha rour jeter un regard d'ensemble sur la Médina 00 ses
pas ne conduiront p~s li:! tro~ (JistinrJuél? ~1aimouna. Il :;récise qu': "'''lUX
confins de la ville Je nierre s les agglcmCrations indigènes s'étalaient 9
rcusses et Dcussiè:reuses. C(;m;v~r§;;s aux:.1uarticrs neufs. riants 0t pitto-
resques qui chnmpignonnaient cans 12 centre. sur le plateau et sur le roc.
ces ag~lomératicns évoquJient rar leur aS~2ct sordide la misère et la
dêcr6~itude ~ui s'étalaient rartout ~ l'int6ri2ur du pays. Elles formaient
( 100) j\\. S[\\DJ 1 ~
Mal.mou.n.a, op. w., p. 20.
( 101) 1\\. Si\\DJ 1>
ibid.; p. 87.

37ij.
COi!"JTIG une ceinture ~'crdurQ f;ui s'2l'Jr'~issùit .} l'i12SUrC que
le flot
orondant de l'urbélnisn1'::: (':6fcrlùit sur ,::;110" (102). C'c:st li} une formE:
de rc:présent1ticn de la ville C]ui s,::;rë\\ comml;"; de ri0u.:!ur dans les romëJ.r1S
anti-colonialistes. L' int6rêt de SADJI nl~tant pas ~olitique~ il ne re-
prend pas ~ son compte le m~nichéism8 relev6 ailleurs. Il se çr~occupe
~lut6t du problJme dG procrês dans uns minoritê â lJquelle le hRsarrl
des mutations
pour n0 ras p~rler da ~ésordre~ impose un r61c d'élite.
i
Le mon~2
-

nunual
L
elle vi2nt ~c slint~nrcr,
~
int2rdit ~ l'héroine
d2S pérGc;rinntions nombr<2uses '-'ë,ns cette vill\\:; qui la fùscinc d ' entr2c
de jeu. Clest le monde qui vient ~ elle
chez BcunQmn qui réunit autour
l
ce lui tout ce :jU,2 Dakar cr}mpt(~ de cadres ùc1mi ni strêtifs:, de commerçants
d'~ntrelJrGneurs africains. C'est tous les jours un spectacle à demeure.
Pùrfaitement inseréc dans ce milieu nouveau, flattée, ùduléc pùr
des admirnteurs aussi nombreux ~UG riches
elle manifeste un certain
l
GC0ré de lôssitude et le regret Ge son terroir natal. L'auteur ~ui balan-
ce antre l 'adh6sion au ~rogr~s et un conservatisme sentimental se fait
l'écho c1'2 c..:;t état d'Gsprit ?assager : Ii ell e n'avait vu)en semme, que
des fiacres et des cochers anonymQS~ d2S multitudes d'automobiles~ mais
elle nlavait jamais vu le soleil ~ son lever, ne l 'avùit jamais perçu à
son coucher derri~r2 l:Ccran des b~timents. Dakar~ ville bStie de toutes
pi tees ~ 6tait sans 5m2 parce que sans ~)i)ssé. L~:;s évocations
tonitruantes
des griots sonnaient mal dans CG d6cor de piErres 00 il n'y avait ni
horizon) ni ncussières ; d'oO montaient ~lusieurs fois par jour l'appel
abstrait ~cs sirônes d'usines et l 'adieu triste des bateaux en partance.
Il fallait choisir entr0 la 10nte GQonic des contrées histori~ucs et la
(102) ~\\. SI~DJI, MQhnou.Vla~ op. c.i:t., p. 88.

375
vie exubérante et mortelle des cités nouvel12s" (103). En fait, dans
cette évocation de lu r2alité -puisqu'elle est considéré2 avec un cer-
tain recul- l'auteur revient à son thème directeur. L2 monc8 de l'accul-
turation ne manque prlS de séductions mais ses inconv6nients sont inno1O-
brab12s. SADJI situe ces derniers sur un pl~n sentimental et poétique.
Dans ces dernières considérations
la tradition ne trouve
certes pas
j
son compte. Mai prend consci~ncc d'un fait important au regard de la po-
sition de l'auteur dans ce conflit de là tradition et du mod~rnismej n
savoir que l 'ennui~ la monotoni~ d~ la campagne
Gont elle a voulu
s'évader
semblent trouver comme un prolongement cn ville.
9
On peut affirmer que SADJI donne de la ville une représcnta-
tian certes en progrès sur celle de $OC2 mGis qui reste sur bien des
points trop vague.
Il faut mettr~ à son actif j une remarquable applica~
tion à lier la description du monde extérieur à la psychologie de son
personnage et au thème des rapports dG la tradition et de la société
moderne.
Cet exemple n'est pas toujours suivi
dans
L~ Bo~ de Bo~
9
de V~eu (104) l'action se dérou10 dans plusieurs villes mais la descrip-
tian da ces théâtrGs de l 'action r~ste relative. Cependant le peu que
SEMBENE en dit s'inttgrs fort bien ~ la trame du r0cit.
L'auteur da Sun ta T~e ~n Pa6~ant ne s'arrête pas au cadre
extérieur ~105). L'ùction SG dérGule en ville mais l'auteur n'accorde
d'attention qu'aux rapports humains et n~ quittG pns d'une semalle son
personnëge.
(103) A. SADJI
MaZmouna,
op. cit., p. 138.
1
(104) Ousmane SD\\'lBH1E
Le/.) Bo~ de. Bo~ de V~e.u. Pori s
Présence
j
Africùine, 1960.
(105) F.PL ~fiélrie EVUmE j Sun ta TVlJte. en PCLMant, Paris
Présence F\\fri-
ca i ne j 1966.

376
au cadre que manifestent nombre dt:~ romanciers. Le héros ~ Vouata~ banni
de
son vi 11 age, se rëfu~;i P. à RrazzaIJÏ 11 e. Il s' adapte très vi te aux nou'~
velles conditions de vie E:t exerce le mét'1m' de conducteur dG pousse-
pousses ce qui lui permet de parcourir la ville dans tous les sens. L'au-
teur ne décrit cette dernièr~ à aucur. moment. Oes éléments épars peuvent
donner une vague idée d'ensembl::!. L'auteur parle de 1I1 à ville d2S
Blancs" (106) et le personnage fait bien peu attention au milieu dans
lequel il évolue. Sa prés~nce Ci la ville assure sa .libération d:une tra-
dition
jusque là coercitive abusivement et v à ses yeux
absurde et cruelle.
9
Il affiche d1autre part une cE:~rtB.ine conscience des réa,lités coloniales
~t pal'vi ent à l es vi vre ~ans grand dommage. Il accepte cependant quelques
aspects de la tradition qu'il tient pour positifs. Sans crier gare
sa
t
soeur aînée
se conformant en cela à la coutume
lui r~nd visite en com-
9
9
pagnic de la jeune fille qu'ellE lui a choisie pour femme. Surpris~ quel-
que peucoiltrari é 9 il se 1,:3'1sse faire (107). Lorsque sur l é.I base d! une
cont8station de grossesse~ le ménage se trouve menacÉ, il recourt à une
juridiction traditionnelle qui lui est particulièrement favorable en
l'occurrence (108). L1exil en ville ne correspond ainsi quIA une libératiun
partielle
rlu personnage des aspects les plus tracassiers et abusifs de la
tradition.
Guy r~EN{-:A n'insiste ni sur la situation coloniale ni sur le con-
fH t deI a tradi -Ci on et du modc~rni sme. Le contexte urbain favorise un tri
parmi les éléments dG la traditif)l~. Très vite; il oriente son intérêt v~rs
d'autres éléments de l'actualité, l'émergence d'une nouvelle secte reli-
gieuse et la r'épression qui tente de l'étouffer. On peut en conséquence
conclure a 1 'insuffisance de la représentation de la ville et a un intérêt
très limité pour l~ probl?~G dos traditions.
{l06) Guy MENGA
p. 20.
9
La P4lab~e S~e, Yaoundé
Clé, 1968 9
( 107) Guy MEf'.IGi\\ ~ -ibJ...d., p. 21.

377
L'auteur d'A6h~~a Ba'a donne de la ville une représentation par-
ticulièrement sombre. En fait. il ne décrit pas la ville ma~s un seul
quartier~ "hawa". celui des miséreux. du sous-pt~olétariat urbain. Avec ses
"taudis croulants ll • Hm;a fait figure de IIberceau de la misère ... où le
mépris des lois était un devoir" (109). Pourtant le héros Kambara parcourt
la ville à la recherche d'un travail. Sa conscience du règne d'une bureau-
cratie paperassière et du mépris du peuple demeure vive. l'auteur reste
muet sur les aspects attra'yants de la vie urtaine. Il "colle ll au destin
du héros qui traverse une période assez difficile de désoeuvrement. De
toute façon ; i l prépal~e le dénouement
qui conduit au rejet dl un progrès
importé. imposé~ et qui ne tient pas assez compte des traditions. On com-
prend que la représentation de lô ville soit par trop orientée et de toute
évidence insuffisante. la même motivatiJn joue pour l'auteur du Sang dC6
Ma6Qu~. Ce roman comprend deux épisodes. l lun se déroule 3 la campagn~
et l lautre en ville. S'il décrit fort bien la campagne. slil met l'accent
sur l'emprise. la pérennité de la tradition. il ne fait pas voir la ville.
On sait dans quel village se déroulent les premières péripéties du roman
mais on ignore
dans quelle ville se dénoue l'action. Ce dernier lieu
paraît ainsi symbolique d'une situation qui 2st celle de toutes les villes
00 la tradition et le modernisrne s'affrontent. On y rencontre le même type
humain> les mêmes déviations. Il devient êvident que la limitation de la
représentation de la ville à des considérations sociales et morales est en
relation étroite avec le thème général du roman. à savoir l 'éloge de la
tradition. Elle seule. au terme de l'aventure contée> triomphe avec Bakary
et Nandi. IILa boue du village:! l'emporte sur IlIll a ville et son orll (110).
(109) R. Médou MVOMO, A6~ka Ba'a;. op. cit.~ p. 67.
(110) Seydou BADIM1, Le.. Sang dC6 MMQU~. op. cit.• p. 250.

378
On peut en conclusion aff"irmer que dans la représentation de
l'espace urbain~ les romanciers se contentent
quand les circonstances le
9
permettent~ de donner une impression d'ensemble. Ils retiennent un trait
caractéristique et ne vont pas plus loin. Il en est ainsi dans le recours
à un schéma manichéen dans la présentation des villes coloniales. On peut
certes y voir une sorte de recette. Mais ne doit-on pas mettre l'insuf-
fisance de la description sur le compte d'une certaine volonté de déplacer
l'intérêt. Dans la littérature coloniale? il résidait essentiellement dans
le pittoresque
le singulier
l'exotisme pour tout dire. L'originalité du
9
9
roman africain se situe sans cOflteste dans l'attention aux faits sociaux.
On note aussi l •intérêt presque exclusif des romanciers pour le
récit et cela bien souvent au détriment du cadre. Com~e si la représenta-
tion de la ville n'était pas commandée par le thème de l •oeuvre !
En vérité les réserves
ainsi avancées ne doivent pas faire per-
dre de vue que les insuffisances relevées dans la description de la ville
s'expliquent fort bien en relation avec certaines options des romanciers.
Ils situent l 'intérêt ailleurs.
Il Vo d'évidence moins à 11 espace urbain qu' au Iipaysage humain li •
Le romanciers bien souvent g précise la continuité sur le plan humain des
diverses parties de la ville. Il montre ainsi le chevauchement entre la
géographie du milieu et
les structures sociales profondes. Même lors-
qu'il ne l'illustre pas abondamment, des éléments épars permettent de se
convaincre de la réalité implicite de cette situation.
l\\1aimouna connaît mal Dakar. Ses déplacements y sont limités. Sa
situation sociale g un certain snobisme aussi~ lui interdisent la fréquen-
tation des quartiers incigènes. Elle ne doit que bien rarement sortir du
"plateau" où elle visite les magasins et cinémas. CeperH:i~t9 elle subit
fortement la pression du milieu: le lux~ ostentatoire~ les nouvelles
formes de vie. L'auteur donne une esquisse de la géographie de la ville

379
qui montre qu'il s'agit d'une ville coloniale en plein développement
d!une part; de l lautre~ il fait ressortir l'impact de cet environnement
sur la psychologie de l'héroïne. qui comme portée par une puissante vague
9
va
tour à tour
se trouver sur la crête et ensuite au creux de la vague.
9
9
Cet espace urbain recèlo comme une capacité de reproduction. Le
même dans toutes les villes co1oniales
si on le considère du point de
9
vue de la distribution ségrégative de ses éléments
il se prolonge dans
9
1l1 ' indépendance ll • Sn'iBENE
dans L~ MandCLt, le précise davantage à l'écran
9
que dans le roman du même nom. L'opposition ville blanche et ville noire
s'y maintient. S'il ne lui fait pas
un sort particulier comme dans les
romans de l'anticolonialisme s il la renforce en ne débattant pas les mêmes
problèmes d'un endroit à l'autre. Dans les quartiers indigênes
la misère
9
se trouve au premier plan;
la question primordiale y est celle de la
survie de l'individu. On ne s'y préoccupe que d'une question apparemment
élém2ntaire mais vitale pour les protagonistes
à savoir celle de manger
9
9
d'assurer la subsistance de sa famille. La ville européenne constitue un
autre monde
qui tourne le dos au précédent. Elle recèle un ensemble de
force d'oppressions de coercition. Plus que la géographie de la vil1e 9
c'est cette situation que l lautGur s'emploie a faire ressortir pour mieux
la dénoncer.
Il est singulier que les romanciers aient si rarement réussi à
conditionner le paysage humain en fonction de l'espace urbain. Ils avaient
cependant l 'exemple des romanciers français du XIXe siècle dont ils sont
souvent bien proches et qui ont avec bonheur développé le thème dG l 'arri~
vismes de la conquêt~ de la ville par un jeune provincial. Faut-i1
ici
9
9
se référer à la"tradition d'écriture" caractéristique dt:: la littérature
orale évoquée plus haut (111) pour rendre compte des singularités de la
représentation de l'espace urbain ?
(111) Cô. plus haut p. '1>q.

380
Une grande matrise de l '~xprGssion symbolique et l'homogénéité
culturelle de son auditoire permett2nt au conteur populaire~ avec une re-
môrquable économie de moyens~ d'évoquer~ de suggérer des lieux~ un décor.
Préoccupé d'en arriver au plus vite au vif du sujet~ il réduit a peu de
choses la description du monde; ~xtéri2ur et s'attaque à l 'aspect hum~in
de son récit. Il en est de même des romanciers dont l'intérêt ~ porte
plus particulièrement sur les mutations de la société. Ils s'arrêtent moins
aux transformations d'un milieu naturel pour y lire des options, une idéo-
logi2 qu l aux nouvelles règles du jeu et métamorphoses de l'individu~ à
9
l'éloignement de la tradition
pour porter un jugement sur le progrès.
9
C'est la ville qui import~, en tant qu'agrégat d'individus d'ori-
gines diverses que les circonstances, les postulations des uns et des
autres, ont réunis dans un espace clos et qui sécrètent une mentalité~
un mod8 de vie nouveaux.
L'émergence de ce thème se situe au début des anné2S 30. L'orien-
tation des premières tentatives romanesques ne permettait pas de 1ui ména-
ger de place. Malic~ le héros de f1apaté Diagne
a acquis une formation
9
professionnelle a la ville. L'auteur cependant siest plutôt arrêté aux
problèmes posés aux villageois par cette émigration, et le vicl de la
stratification de la société en castes étanches. Oans Fa~e~-Bontép l'inté-
rêt presque exclusif pour l 1 aventure européenne de l'auteur interdisait
toute dispersion au profit des problêmes de la société africaine. Si lion
tient compte de l'application des romanciers au réalisme~ il faut penser
que c'est au début des années 30 que les mutations nées du développement
des villes ont acquis une acuité telle qu'elles sont devenues très vite un
thème littéraire majeur (112).
(112) Il en va de même de Félix COUCHORO qui attêste une remarquable cons-
cience du problème culturel mais le thème développé dans
Lr~ctav~p
le
i
lieu 00 il sHue li acti on 9 ne lui permettent pas de décri re la nouvelle
société africaine.

381
Les progrès de l 'africanism~ entraînent le renouvellement de
l'idéologie coloniale et dêbouchent sur la thèse du métissage culturel.
saCE la reprend à son compte dans son roman. Apparewruent s elle semble si
importante à ses yeux s qu'avec une Dlaladresse insigne caractéristique des
débutants s il n'hésite pas à rejeter ses personnages au second plan pour
la développer abondamment (113). On tient là comme le point de départ du
traitement de ce thèmes à savoir l'idée de la gestation d'une société
urbaine tirant parti aussi bien de quelques éléments du patrimoine cul tu-
rel africain que des apports modernes. L'optimisme semble être de rigueur.
L'heure est à la générosités du moins sur le plan des principes. Aucun
compte n'est tenu de la nature profonde de la colonisation. Cela est si
vrai que SaCE ne s'arrête pas un seul instant au problème colonial. Il se
détourne de la réalité et appelle de ses voeux l'émergence d'une société
quis paradoxalement s ~erait en rupture comp1ète avec la société tradition-
nell~ comme avec la société coloniale.
Une deuxième étape dans le développement de l'image de cette
société se trouve dans le roman de KOUROUMA où le héros porte sur elle un
jugem(mt sans mélange. Comme tout autre élément du monde des i1Indépendan-
ces"9 elle vit sous le signe dl2 "la bâtardise"~ et ne peut ouvrir la voie
qu'au désordre (114).
(113) Ousmane SOCE s K~~ op. cLio; pp. 105-106.
(114·) L'idée de "bâtardise" renvoie certes à la verdeur du ton et à la
truculence du roman. Il reste qu'elle rend fort bien tJmpte de la façon
dont le héros envisage 185 problèmes actuels. Aux yeux de Fama
la "bâtar-
7
dise" n'épargne rien dans ce monde honni 9 pas plus les croyances que les
hommes ou les institutions.

382
Fc\\ut-il préciser que le jugement de KOUROUMA. avec sa brutalité
en plus~ ne fait que renrendre celui porté par nombre de romanciers sur
l lé\\lolution de la société coloniale? D'autre part. le jugement on ne peut
plus optimiste de saCE se situe à l 'origin~ du roman africain ~ celui de
KOUROUMA, quelques quarante ans plus tard" porte t(~ut à la fois sur la
soci été col onÏà1e et sur l (~ soc; été ildes indépendances!l. cette derni ère
ni étant ni plus ni moi ns qU(; l a fi 11 e. d2 1(\\ premi ère. l.e marii chéi sme de
l'espace urbain légitime le jugement de KOUROUW\\ quoi ll~ reprenà à son
compte. Particuiièrement significatif~ il recèle un juyement moral non
seu l ei'T'l0nt sur l es rapports \\~ntre Blancs et Noi rs. mais entre oppri més .
Il se lit dans l'opposition entre la belle ordonnance. la blancheur
~blouissante de la ville europfenne, et la vétusté, le désordre; les rues
tortueuses et labyrinthiques de la ville noire. Oe même au sein de la
nouvelle société s'opposent deux types d1individus selon leur degré ou
absence d'insertion au nouveau régime. Certains individus s'imposent~
prennant racine; d'autres gr0ssissent les rangs des victimes de la ville,
du progrès.
L1 étude àe la nO!JVe112 soci6të conduit à des problèmes ayant trait 9
soit à ses formes et structurf?s. soit aux moyens d'action qui déterminent
la revalorisation de l'individu. Ces farDes et structures de la nouvelle
société sont insêparabl~s du fait que la ville cOnstitue pour l'émigrant
un marché du travail dont 1es potenti al i tés sont si ngul i èrement suréva-
lu~es; des bouleversement SOC1ctUX entraînés par ce brassag8 ethnique.
et d'une façon gên0rale par la libêration de la tradition. C'est en cela
que réside la première caractéristique de la villes le progrès s'y confond
avec la libération d'une tradition dont on ne perçoit plus la significa-
tian. La soc'jété nouvelle sécrète comme de toute nécessité une classe de

privilégiés et une classe de victimes à partir de critères de valorisa-
tion de l'individus qui sont aux antipodes de ceux de la tradition.
Il est significatif quBà ce jour. dans la peinture de la situa-
tian née de l'acculturation. les romanciers s'attachent plus aux
"êmi-
grês de l'intérieur" qu'aux vrais autochtones ou aux personnages européens.
Clest l'aventure du personnage originairG d'un milieu rural et trad'ltion-
nel qui occupe le premier plan. la ville joue le rôl~ de terrain d'expé:
r)mentation. elle permet à travers ce personnage non seulement de poser
le problème du conflit de la tradition et du modernisme -singulièrement
estompé en milieu rural- mais de mesurer les progrès du modernisme et de
saisir les raisons de son échec. On compr2nd dès lors que l'éclairage
soit concentré sur ces oersonnages du dehors. ces étrangers~ la ville. et
que rien. ou presque~ ne soit dit de ceux qui parmi les Africains attes-
teraient une plus grande familiarité avec la ville. Ni SaCE ni SADJI
dans les romans précités ne mettent en scène des héros du terroir. Les
lebou n'apparaissent pas ou bien ne jouent pas de rôle conséquent dans
les romans ayant Dakar pour théâtre. Dans L~ Sot~ d~ Indép~ndane~;
l'auteur ne Si intéresse qu'à la colonie des Malinké.
Tous ces romans tournent autour de personnages venus en ville
pour les raisons analysées plus haut (115) et parmi lesquelles il faut
retenir 1a recherche d'un travail. La campagne croupit dans la misère, se
meurt. Parallèlement joue sur l'esprit des paysans le mirage de la ville
où serait possible une vie moins misérable. moins dure. On peut y échapper
aux privations et rigueurs de la vie villageoise. Par dessus tout? la
ville permet l'acquisition d'un travail rémunérateur. l'afflux des deman~
deurs d'emploi, dans cet espace clos aux potentialités singulièrement
limitées. conduit a la constitution de ce prolétariat urbain dont la pein-
ture occupe une place remarquable dans le roman moderne. Rares sont les
romanciers qui associent leurs personnages aux splendeurs de cette vie
(115) Co. la partie de notre analyse ayant trait à llexode rural.

384
citadine. SaCE et SADJI semblent des cas exceptionnels. En général~ le
personnage ne perçoit ces splendeurs que du dehors. Etranger à la ville 9
il Y mène presque toujours une expérience marginale. C'est par ce biais
que le romancier bien souvent conduit le procès de la soci6té coloniale
ou de celle née de l'indépendance. A l'origine de cette situation discri-
minatoire
il situe des rapports de domination, l'injustice
l'égoïsme.
9
De là procède l'attention particulière qu'il porte aux problèmes du paupé~
risme et du chômage. On retrouve ainsi les deux éléments du manichéisme
urbain. D'une part joue le mirage de la ville que semble légitimer sa
prospérité apparente~ de l'autre la misère et le désespoir sont comme la
réplique naturelle de cette prospérité. L'insistance porte davantage sur
ce deuxième aspect. C'est ainsi que les milieux de la bourgeoisie noire
sont rarement portés en premier plan. Ils apparaissent dans Kanim p
Malmouna et Xaia
tous trois comme par hasard des romans sénégalais (116).
p
Dans le premier roman. l'omission des quartiers indigènes a déjà été
relevée; dans le second
l'auteur se contente d'esquisser l'opposition
9
traditionnelle ville blanche ~ ville africaine
mais s'intéresse exclusi-
9
vement à la nouvelle élite. Dans le dernier roman~ l'attention portée à
la bourgeoisie noire rejoint l lintention satiriq~e de l'auteur. En revan-
che
les romanciers situent de plus en plus l laction dans les milieux
9
populaires et ne décrivent plus 12s milieux propères -pour ne pas dire
bourgeois- que de l'extérieur. L1orientation militante des oeuvres condui-
rait-elle ies romanciers à une abstraction~ à une schématisation abusive
de l'adversaire? L'auteur des Sot~ d~ rndépendanQ~ peut-être par
(116) Dans la littérature moc2rne des autres pays africains ces milieux
9
sont plus abondamment décrits au thé~tre.

385
prudence excessives met en. scène bien rarement des représentants signi~
ficatifs des IQlndépendances li qu'il dénonce. Certes
le Président inflige
9
à Fama et aux autres détenus un discùurs tout en promesses fallacieuses~
interprétations mensongères et démagogiques. Presque toujours 1lauteur se
borne à donner de leurs idées et de leurs actions maléfiques~ une repré-
sentation
indirecte. On peut de même noter la façon dont SEMBENE dans sa
peinture des milieux bourgeois~ a recours à une simplification abusive
qui apparaît plus nettement à l'écran dans Le Mandat.
C'est comme si ce que l'on condamne ne peut pas receler d'inté~
rêt en soi et que~ plutôt que de l 'aborder~ on préfère recourir à la mé-
diation de schémas~ d'idées et d!images toutes faites(ll7). Ce procédé
sommaire permet de rnettre l'accent sur l'aspect de la réalité que le
romancier entend pr;vilégier~ cc qui a.pparaît comme Ille revers de la mé-
daille ll du progrès.
Deux romans permettent de prendre la mesure de cet état de chc-
ses. D'aborè dans Le Mandat dont l'auteur, particulièrement attentif au
sort des déshérités~ des victimes du progrès~ situe l'essentiel de l'action
dans les quartiers populaires. Il met en scène des personnages accourus
en ville à la recherche d'un emploi et de conditions de vie meilleures.
Le chômage est comme endémique dans leurs rangs. Quelques"uns de ces indi-
vidus n'ont jamais exercé un quelconque métier depuis leur arrivée à la
ville. Ils mènent une vie au jour le jour que seule illumine leur ferveur
religieuse. L'auteur les enferme dans la
satisfaction de
besoins élémen-
taires. La grande affaire de leur vie misérable revient à assurer la
(117) Cette situation se retrouvait déjà dans les caricatures de la trilo-
gie colonialiste: l 'administrateur~ le missionnaire et le commerçant grec.

386
subsistance quotidienne de leur famille. SEM8ENE procède de façon progres~
sive qui le met à même d'élargir le débat. Le chômage entraîne la dété~
rioration des conditions de vie. Cette situation place les pe~sonnages en
marge du progrès et affecte
singulièrement le substrat traditionnel qui
préside à leurs rapports. Avec plus ou moins d' acuité 9 ils attestent la
conscience d'un éloignement de la tradition.
Ce mandat de 25 000 Frs que Ibrahima Dieng reçoit et qui ne lui
appartient qu'en partie
affecte la vic de tout un chacun dans ce quartier
de la Médina. Dieng prévoit cette situation et fustige l'indiscrétion de
ses épouses: "Tout le monde va savoir que j'ai un mandat ll (118) dép1ore-
t-i1. L'habilité de SEMBENE se lit dans la manière dont il a concentré
l'intérêt sur ce prob1ème
à savoir les efforts de Dieng en vue de la
9
perception de l'argent (119) -ce qui ouvre la voie à une satire politique
acerbe- ceux
déployés par SES voisins pour profiter de sa bonne fortune 9
ce qui porte au premier plan une sorte de tableau de moeurs villageoises.
Dans les deux cas
il montre la misère de cette humanité bigarrée
qué-
9
9
mandeuse~ oisive et qui ne trouve sa raison d'être que dans la tradition
et la religion. Autant de choses qu10n semble leur avoir abandonnées parce
que sans grande portée dans ce nouveau contexte de modernisation.
En fait,la ville paraît fonctionner comme un piège. Tout s'y
retourne cùntre ces étrangers qui ont cédé à ses séductions. Dans leurs
quartiers mêmes, ils vivent dans un total dénuement qui favorise le recul
de la tradition. Certes, ils entretiennent des relations qui attestent une
certaine solidarité. La vérité est qu'il n'existe des strutures tradition-
nelles qu'une façade. Le séjour prolongé dans les quartiers miséreux de la
(118) Ousmane SEMBENE, Le Mandat
op.
p. 119.
p
cLt, p
(119) C'est par une astuce de romancier que l'aueur prolonge l'ar.tion. A
défaut de carte d'identités on peut percevoir un mandat à condition de le
faire endosser par deux personnes titulaires
elles
de cette pièce.
9
9

387
ville. la pauvreté. la souffrance n'ont pas manqué d'ifecter la person~
nalité des uns et des autres. C'est ainsi que dans l'univers de ce roman g
on évoque la tradition pour imposer telle ou telle c~ose aux autres mais
sans s'y plier soi-même. La tradition s'appuie sur un sens élevé de la
dignitég de la valeur humaine. Les concitoyens de Dieng vivantd'expédients,
sont prêts â tout pour survivre. L'auteur met en scène "Gorgui Melssa
qui se faisait griot " (120) pour un reu d'argent. Pour comprendre l'indi-
gnation de Dieng. il faut garder à l'esprit que ces laissés-pour-compte de
la civilisation entretiennent encore un sens aigu de la stratification
sociale traditionnelle. L'auteur multiplie les exemples montrant les
astuces. mensonges g impostures. par lequels ces individus assurent leur
survi2. C'est la jeune femme qui crie misère. attendrit les gens et leur
soutire de l'argent (121). C'est M'Barka-le-Maure. la seule fOjceéconomi-
que de l'endroit. spéculateur et accapareur à l 'occasiong qui ne répugne
pas aux tractations louches (122). Que dire de cette armée de parasites.
de quémandeurs.qui s'abat sur Dieng ? Leur attitude est pour le moins con-
traire à la tradition qui n'a jamais confondu la solidarité et l'absence
de scrupules.
Cet éloignement de la tradition au sein du prolétariat urbain est
négativement perçu â un double point de vue. D'abord par des personnages
étrangers à ce monde comme l lépouse française de cet "arrière~petit-cousinll
de J. Dieng qui ne voit dans les parents de son mari que des quémandeurs
(123). Couple moderne. ils rejett2nt les règles
je la tradition et con-
damnent sa conception trop large de la solidarité familiale. A l'intérieur
(120) O. SHmENE, Le. Mandat? op. w.
p. 132.
p
(121) O. SU!tBENE. ibid.? pp. 14-7-149.
(122) O. SHŒENE
ibid. , pp. 158 et 174.
9
(123) O. SnmENE
ibid .• p. 143.
9

388
même de ces quartiers périphériques où lion s'évertue à maintenir des
rapports sociaux hérités de la traditions les cond.itions de vie~ le besoin
de défendre son intimité ou tout simplement ses ~iens amènent les uns et
les autres à prendre la mesurG d'une distance progressive de la tradition
qui s'instaure dans les relations quotidiennes. Cette conscience dev~ent
encore plus aiguë au regard de la ville. de ses institutions~ des rapports
de ces chômeurs avec la machine administrative et répressive. SEMBENE
développe fort habilement le thème de la ville qui fonctionne comme un
piège pour les pauvres. Pour toucher son mandat, le personnage doit pro-
duire sa carte d'identité. Il ne possède qu'une carte d'électeur et ... des
récépissés de paiement des impôts.
Il n'intéresse l'état qu'à ce double
titre. en tant qu'électeur et contribuable. c'est~à~dire dans la mesure
où il permet à d'autres d'occuper des positions confortables les mettant
à même de le faire souffrir. L'auteur le promène d'une administration à
l'autre. à la poste. à la police, à la mairie
à la banque ... Partout il
c
est un étranger aui cherche sa voie. On le rudoie~ on le trompe
on le
9
vole. Il ne comprend rien et prend son mal en patience. SEMBENE le présente
comme une victime par vocat;on~ simplement soucieuse de sa dignité.
Nulle part SEr~BENE ne met en scène -comme il le fera dans xata-
les représéntants de cette société nouvelle qulil condamne. Son personnage
se heurte à un mur symbolisé par des commis r.léprisants, arrogants~ imper-
tinents. des combinards à la petite semaine. Il échappe ainsi au danger
de la caricature simpliste et de la satire trop appuyée (124). Cependant
les avatars de J. Dieng dans cette ville dont il ne sait ni lire les
signes. ni éventer les pièges" laissent une impression d'oppression~ de
(124) C'est là une des faiblesses de son dernier roman~ Xala et qui appa-
raît plus nettement à 1 Jécran : une caricature si appuyée de l'adversaire
qu'elle confine à la simplification abusive.

389
tyrannies qui en dit plus long que toutes les caricatures de Xala. Au fil
d2S péripéties~ les personnages autour dll. Dieng découvrent la mutation
des choses et des mentalités. Ce sont ses épouses qui lui font la leçon
et le tirent de ses illusions sur la société. Cette situation e11e~même~
est significative des bouleversements intervenus. Elles lui expliquent
la nécessité~ dans un contexte particulier, de S0 démarquer d'une tradi-
tion qui le met à la merci des autres. La solidarité extrême~ la prodiga=
lité, n'ont pas de place dans un monde où la misère devient le lot des
faibles. L'homme se trOl!ve condamné à ruser s à mentir, IIl1à falsifier la
vérité" ! Méty, jusque là silencieuse, docile comme le veut la tradition
exp1i que : "cette nouvelle conduite n'est pas 1e frui t de notre méchanceté,
c'est plutôt que la vis n'est plus comme du temps de notre jeunesse" (125).
Souvent l. Dieng vit les événements les plus cruels, meurtri
certes mais sans éclat de voix s ni récrimination. Ce sont les autres per-
sonnages autour de lui qui tirent les leçons qui s'imposent. Ils oénoncent
ainsi le règne de la corruptions de la délation et l'indifférence des
autorités pour les pauvres gens. Pourtant il sortira de sa réserve de vic-
time de tous les jours pour résumer la situation de façon sans appel :
IIje dis et répète que l'honnêteté est un délit dans ce pays de nos jours ll
(126). Ce jugement prend tout son sens lorsque l'on se rappelle qu'il vient
d'un homme attaché à 11 idéa1 traditionnel de dignité$ de respect des
autres et de soi~même. Il atteste ainsi la même conscienc~ que ses autres
partenaires
de la mobilité des choses. l. Dieng, comme les autres 1aissés-
pour-compte du progrès~ condamne cette évolution et en trouve l'explica-
tion et la justification dans les difficultés auxquelles il
est journe1=
1ement confronté.
(125) O. SEMBENE, Le. Manda;t~ op. m. ~ p. 171.
(226) o. SEMBENE, ibid.~ p. 173.

390
Le chômage endémique chez ces personnage~ explique leur non-intf-
gration au progrès et à la ville. Ce nlest pas dire
pour autant qu'ils
ne ressentent pas les contre-coups de ce dernier:
Ils se trouvent engagés dans un processus de mutation et en res-
sentent de l 1amertume. Clest comme s'ils étaient condamnés à payer la
rançon du progrès sans jamais en tirer le moindre profit. Ils ont abandon-
né le confort de la tradition sans pour autant accéder au progrès.
Médou MVOMO s dans An~ka Baia a accordé un intérêt non moins
grand qU8 SEMBENE aux problèmes du prolétariat urbain. La ville y apparait
aussi COlnme un marché du travail c la panacée aux misères et privations de
la vie rurale. La question n1est cependant pas abordée sous le même angle.
Ce romancier camerounais s'intéresse plus particulièrement au problème
que soulève le chômage de la jeunesse et à celui de la survie de la tradi-
tion que devra assurer une jeuness2 éclairée. Le héros de SEMBENE est
co~me de tout temps promis à un rôle de victine. Ignorant~ étran~]er à la
société moderne
il ne peut que se lamenter sur lléloignement et l'inopé-
g
rance de la tradition. Il Gn va autrement avec Kambara
le héros
g
d'A6~ka
Ba'a. Ce derniers jeune~in!truit3 finit au prix de mille souffrances
par
g
prendre la juste mesure des choses. Il parviendra à donner une nouvelle
chance à la traditions par la concilier au progrès. Cependant lèS techni-
ques mises en oeuvre par l'un et l'autre romanciers s'apparentent. Leur
intérêt va a la vie dans les quartiers populaires; ils ne s'embarrassent
pas de mettre au premier plan ceux qui profitent du progrès. Tous deux
développent le thème de la ville qui serait ~une forêt truffée de pièges l).
Cette définition avancée par un personnage d!A6~~a Ba'a est encore plus
significative du Mandat.

391
Méd6u MVOMO pose les problèmes d'une jeuness2 d'origine rurale
réduite au chômage. La demande dépassant l'offre de façon démesurée 9 il
ne reste à cette jeunesse que le recours à des dérivatifs. Evoluant en
dehors de toutes structures sociales contraignantes
elle se rabat sur des
9
moyens
des expédients que la morale réprouve (127). Le héros saisira les
s
causes profondes de cette situation que le chômage
ne fait qu'aggraver.
Elles résident essentiellement dans l'absence totale de tradition dans cet
espace urbain. La solution qu'il proposera consistera à donner aux ho~mes
de la tradition le moyen
par leur' travail
9
9
de satisfaire leurs aspirations
nouvelles. Ce qui revient à retirer à la ville son ~spect de marché exclu-
sif du travail.
KOUROUNA reprend
comme subrepticement
le problème du chômage
9
9
en ville. Il ne lui reconnaît pas
une importance plus grande que les
autres romanciers. Ce thèm8 entrait cependant fort bien dans le cadre de
la dénonciation de l'indépendance qui nl~ pas su tenir ses promesses. Dans
une péripétie haute en couleur
il Dasse en revue l'armée des chômeurs
9
9
infirmes et loqueteux (128) qui essaiment les chantiers et le marché. Le
problème du travail n'est pas pour autant posé de façon explicite. pas
m~me dans ses rapports avec l'émergence de la ville, les traditions ou les
nouveaux pouvoirs. Il situe l'intérêt ailleurs.
Il nlen demeure pas moins que par le biais du problème de l'emploi
9
9
les romanciers s'interrogent sur l'avenir des traditions au sein de l 'es~
pace urbain. Le chômage entraine le recul des traditions. Il condamne l'in-
dividu a une vie marginale, sans espoir d'insertion dans le monde nouveau
(127) Médou MVOMO s A6~b-a Ba'a, op, cit.~ p. 125 et sq.
(128) A. KOUROUMA~ Lu So.e.~ du Indépe.ndanc.u
op. c.i:t. ppp. 61-64.
p

392
qui s'êdifie. Il consacre l'échec de la double postulation des ruraux
pour le progrès que traduit la bipolarité de ,'univers romanesque: la
campagne et la ville d'une part
et de l'autre le quartier indigène, sale~
9
miséreux, et le quartier blanc éblouissant et prospère. Ce premier échec
annonce celui d~ la tradition et peut~être d'une certaine modernisation.
Sa nouveauté relative, son étendue démesurée comparée à celle
des villages, son mode de vi~ qui fait une place plus grande à l'initia-
tive individuelle
et la diversité ethnique de ses habitants, entraînant
9
une rupture d'avec la tradition. l.a distinction établie par les sociolo-
gues entre sociétés modernes et traditionnelles trouve
ici son sens.
3
Alors que ces dernières sont vouées à "1 a répétition des formes sociales
et culturelles llll (129), les premières se renouvellent par une série de
ruptures 9 de destructions, des structures anci ennes et 1a reconstruction
de nouvelles. Les romanciers
ont abondamment illustré ce thème du divorce
entre la vie rurales traditionnelle et la vie urbaine qui est comme placée
sous le signe du désordre. Pour ce faire, ils mettent en parallèle, 1'har-
monies la cohérence de la première
même lorsqu'elle subit les assauts du
9
progrès? et les désordres de la ville. Le héros romanesque vit s en ville~
dans une rupture relative d'avec la tradition. Jusque là intégré à un
ensemble cohérent où la place de chaque individu était marquée comme de
tout tempss il se trouve en ville abandonné à lui-même. On comprend qu'il
ressente un certain vide autour de luis même sis à ses débuts~ les mirages
de la ville atténuent ce sentiment.
Il faut garder à l'esprit les aspects majeurs de la vie tradi-
tionnelle pour comprendre la solitude du personnage et ses égarements
moraux. Souvent il n'a pas l'connu d'autres horizons que celui étriqué mais
(129) Georges BALANDIER Sen6 et P~~an~e. Paris
PUF
1971~ p. 105.
9
9

393
combien
rassurant du village" (130). Si ses aspirations sont comme con-
tenues dans cet univers~ le confort moral n'y fait pas défaut. Au sein
de la société traditionnelle. la vie semble comme devant se dérouler selon
un schéma préétabli. Rien n'y est laissé au haserd. Les modèles sont
offerts, imposés à l'individu. Le passé répond à tous les besoins. Il cons-
titue une mine inépuisable de renseignements, de modèles de conduites.
Il ne laisse nulle place au doute ou à l'initiative personnelle. C'est
tout à la fois une table de références fort commode qui sécrète
l'iden~
tité culturelle du groupe mais aussi un carcan qui étouffe une jeunesse
désireuse de se soustraire quelque peu à la tradition que la modernisation
anéantit progressivement. Il s'agit d'autre part d'une société, en l 'oc-
curence fortement hiérarchisée en classes et castes. C'est dire que la
place de l'individu y est définie de façon précise. Cette société elle
même est déterminée en relation avec des éléments précis: la race et le
terroir. Un espace circonscrit s'harmonise avec des éléments humains pour
cré2r une identité culturelle. Enfin
l'autorité trouve sa légitimité
g
en relation avec le pass~ qui a sécrété un code de vie, un système éta-
blissant les devoirs et droits de l'individu que la littérature tradition-
nelle fait ressortir avec netteté (131).
Ce rappel succinct des aspects caractéristiques de la société
traditionnelle permet de comprendre l'insistance des romanciers sur les
désordres de la ville. C'est là une façon indirecte de prendre parti pour
la tradition. En effet~ la ville g identifiée au progrès, constitue une
"société de rupture" qui remet en cause ce qui paraît immuable à la
(130) Denis OUSSOU-ESSUI, La Sou~h~ Catciné~; Yaoundé: Clé, 1973
p. 24.
9
(131) Mohamadou KANE g L~ Cont~ d'Amadou Coumba p du ~ont~ tnaditionn~t
au ~ont~ mod~n~ d'~xp~~~ion 6nanç~~p pp. 82-86.

394
campagne. A l 'unité ethnique de la campagne, elle oppose son désordre,
ses bouleversements sociaux, la diversité des croyances et traditions
dont se recolnmandent ses habitants. Cette mosaïque culturelle inspire la
plus vive méfiance à l 'homme de la tradition. Le père Oudjo lIn 'avait pas
voulu laisser (l<ocoumbo 7 aller travailler en ville~ dans les bureaux.
-
-
La ville était à tout le monde et n'appartenait à personne. Elle ressem-
blait à une pirogue vide sur la lagun2 : nul ne la guidait; c'était le
vent seul qui l'entraînait. La ville n'était peuplée que de gens sans
tri bu. sans vi 11 age. C' êtait un monde ci' étrangers l es uns aux autres ; ils
allaient et venaient et c'était tout" (132).La mobilité, le déracinement
et l'individualisme semblent être sa marque et en même temps favorisent
12 désordre culturel. L'espace urbain, considéré dans sa totalité, ne
s'identifie à aucune culture précise
tout au plus traduit~il un type de
rapports qui obsède les romanciers.
Autrefois il s'articulait autour d'une
"CO.e.aU)t üne. , fondement du système colonial tout (:!ntier" (133), aujour-
d'hui 3 par ses deux aspects majeurs, il signifie l'intégration ou non de
groupes sociaux au monde qui s'édifie. L'individu lui-même ressent l 'éloi~
gnement de l'autorité qui ne se manifeste qu1en des circonstances détermi-
nées. Ell e est devenue di ffuse ~ anonyme. 5mBENE traduit cet état des cho'·
ses de façon amusante et cruelle. Le héros du Mandat pour établir son
identité ne peut excipGr que
d'un reçu de déclaration d'impôts et d'une
carte d'électeur
autant d'éléments significatifs du parti que lion tire
9
de lui. En dépit des exactions et tracasseries de ses représentants, l'au-
torité en éclatant ne semble plus incarnée. L'image de la pirogue à la
dérive traduisant l'absence de direction de la ville
trouve ici tout son
9
sens.
(132) M<e LOBll'9 Koeownbo, l'é:lJJ.cüan:t no.vL~ op. cJJ:..
p. 24.
p
{133} R. KENNEDY ~ cité par G. Bi\\LNJDIER~ in Sel1.6 e;t Ptd6-6anc.ei' op. cJJ:..
p. 158.

395
La conscience de cette situation explique le moralisme de la plu-
part des romanciers. SADJI avait donné le ton dans son oeuvre romanesque,
La faute de Ma;mouna~ comme celle de Modou Fatim (134) ne s'explique qu'en
relation avec le contexte urbain, Certes l 1 héroïne de T~9iqu~ Hymé.nê~(135)
se suicide pour échapper aux conséquences de la sienne. Il reste que la
faute se trouve comme amplifiée par
les rigueurs de la tradition, Toutes
ces déviations du comportement des personnes trouvent des sanctions quel~
que peu
disproportionnées. En vérité. l 'idée implicite chez SADJI 9 c1est
que certains comportements sont inconcevables au sein de la tradition et
que seuls les désordres de la vine ïes appellent. Ce même moralisme som~
maire tendant à condamner la ville -donc le progrès- au profit de la tra~
dition se retrouve dans L~ Sateil6 deô Indép~ndane~ comme dans La Pata-
b~~ ~tê4il~. Les désordres de la ville qui prennent très vite une dimension
morale procèdent. pour une large part. de l'absence de structures commu-
nautaires. A l'opposé de la vie villageoise. c'est l 'individuali3me ~t
l 'égoïsme~ qui se développent en ville. L'absence de structures d1accueil
appropriées fait courir de graves risques aux mi9rants. Clest le cas du
hércs du roman de N.B,M. F~YE qui. fuyant les excès
paternels se réfugie
à la ville où il mène une vie de vagabond (136). Il saura tirer le meil-
leur parti de la générosité de ceux qui s'intéressent a son sort. On relê-
ve la même situation dans V~ d~ Nouv~aux Ho~zo~ (137) où le personna-
ge principal venu poursuivre S2S études en ville se retrouve du jour au
lendemain à la rue. privé du gîte et du couvert, Commence alors pour lui
une vie d'errance et de souffrance qui aurait pu ouvrir la voie â toutes
(134) Abdoulaye SADJI. Madou FrdA..m, Dakar: Imprimerie P•• DIOP~ sd.
(135) Ahdoulaye SADJI. Tna9iqu~ Hymên~~; Dakar
: Imprirr~rie A. DIOP. sd,
(136) N.G,M, FAYE. L~ débno~d; Gallimard. 1964.
(137) Denis OUSSOU~ESSUI. Ve.M d~ Nouveaux Ho~zoYL6~ Paris : Scorpion~ 1965.

396
sortes de désordres. Il deviendra 12 témoin des égarements des
uns et le
bénéficiaire de la générosité des autres.
Francis BE3EY illustre cette idée de façon on ne peut plus signi-
ficative (138). Au village~ Agatha Moudio condamnée au nom de la morale
traditionnelle~ essaie de rentrer dans le rang pour ainsi dire. Par son
mariage~ son respect des usages elle recouvre quelque peu l'honorabilité
7
de sa famille, Ses pérégrinations en ville ternissent cette nouvelle image.
Elle y retrouve la débauche et le désordre dont elle avait voulu s'évader
par le mariage. L'auteur met là en parallèle les deux termes de la morales
le bien et le mal ~ le village et la villes la tradition et le progrès.
Tous ces désordres ne s'expliquent pas seulement
par l'absence
de structures sociales comparables à celles de la communauté villageoise.
Il faut aussi tenir compte de l'absence de modèles. ou de modèles qui ne
postulent pas de rupture brutale avec la tradition. Plus souvent les modè-
les sont offerts par les Européens et,à un autre niveau par ceux des Afri=
cains qui ont partie liée avec eux et qui sont souvent présentés comme des
complic~s. Ces derniers ont comme abjuré la tradition~ sa solidarité abusi-
ve. SE~18ENE précise que IIl es sentiments collectifs~ commlJns~ qui aident s
soutiennent les membres d'une même communauté dans certaines passes diffi-
ciles s étaient inexistants dans leur milieu" (139). L'individualisme semble
être le garant
de la réussite. SEMBENE en montre l 'étr~itesse et l'égoïsme
par le biais du couple mixte qui dénonce ceux qui se prévalent de la soli~
darité familiale pour s'adonner à la mendicité. On peut
lire dans cette
attitude l'antinomie de deux modèles culturels, celui qui prend sa source
dans la tradition et celui qui s'inspire de l'Europe. L'individualisme se
(138) Francis BEBEY
L~ F~ d'Agatha Moudio~ Youndé
Clé
9
9
(139) Ousmane SEMBENE. L~ Mandat~ op. cit.~ p. 143.

397
trouve favorisé par '!l'émergencG de la famille conjugale ll (140). C'est là
une atteinte assez grave aux structures sociales traditionnelles en ce
sens que l'individu est privilégié par rapport au groupe. Le recul de la
tradition se lit dans la régressior.~ comme une peau de chagrin~ du IIchamp
de parenté!l.
C'est ainsi que le parasitisme social se développe précisément
là où certains modes 1evie traditionnelle~ sont maintenus. A l'occasion
de sa décoration~ Méka voit sa maison envahie par des amis et des parents
dont il n'avait plus le ~oindre souvenir et qui vont vivre à ses frais
pendant un temps
indéterminé (141). Il sortira de l laventure~ meurtri et
ruiné. De même~ le héros du Ma~dat~ à l'annonce de sa bonne fortune~ subit
l'assaut des quémandeurs et sollic1tDurs. L'individualisme permet à ceux
qui ont
adopté des modèles étrangers d'échapper aux inconvénients d'une
forme de solidarité qui encourage l'oisiveté~ la paresse.
En faits c'est la nouveauté et la fragilité des structures socia-
les qui permettent d'atténuer la transposition en milieu urbain de la
tradition. L'absence dans ce contexte d'une unité ethnique suscite moins
un brassage ~ qu'une promiscuité dont le roman rend fort bien compte.
Il s'agit presque toujours du roman d'une ethnie. A l'exclusion de L'Aven-
:tuJte Ambiguë~ l laction de tous les l'ornans sénégalais se déroule en milieu
wolof. Certes~ le Nir~ de SADJI décrit la communauté des métis de Saint-
Louis s cependant tant d'ethnies sont encore absentes de l'univers du roman
africain! Les romanciers font moins de place au thème de la promiscuité
ethnique qu'aux bouleversements sociaux au sein d'un groupe donné. En
outre~ ils
ne mettent pas l'accent sur l'émergence d'un type humain~ le
(140) Georges BALANDIER Sen6 et P~~ance, op. cit., p. 258.
9
(141) Ferdinand OYONO~ Le Vieux Nèg~e et la Médaille, op. cLt.~ pp. 93-102.

398
citadin~ qui a opté pour le progrp.s et ne garde de la tradition que des
éléments sans grande conséquence. Cet état des choses Inontre que le réa-
lisme du romancier procède bien plus d'une option que d'une pratique
de tous les instants. Il rejoint dü même le parti-pris de moralisme qui
passe bien souvent sous silence les aspects positifs du progrès.
Les sociologues ont fort bien décrit l'angoisse, le désarroi du
paysan perdu dans l'univers étrange de la ville (142). A l'époque de la
grande floraison du roman a-fricain~ G. BALANDIER écrivait que ce paysan
"vit iso16 parmi les étrangers, désorient~ par la confusion des coutumes~
la nouveauté des usages et des tentations" (143). Les romanciers se sont
presque toujours enfermés dans la dimension politique du problème de l'in-
novation et des touleversements sociaux. La condamnation du régime politi-
que en place, colonial ou post-colonial, dérive en droittligne de l 'accu-
sation de viol de la tradition. D'autre part, la primauté du thème de
l'unité culturelle africaine interdisait tout développement appuyé des
désordres entraînés par le brassage ethnique.
Cependant, la conscience de ces désordres ne C8sse de prendre de
l'acuité, de même celle du vide culturel dans lequel l'individu se trouve
(142) L'historier J. KI-ZErmO l'a justement noté: "Van6.ta. v-tUe. a6llic.cUne..
le. No..i.JL 6aU: -f-' e.xpéllie.nc.e du modVtlU.6me. non pM d'une, 6o.çon déc.oU6ue. e:t
6JLagme.~ep mcU.6 d'une. 6açon totaie.. Un v-<'Ull.o.Jr.d QtU 6aU: paJt6o,u 50
fU-tomèbtu de p,utu e.n b!WU6-6e. pOM aJtJUvVt c:1arll, une. v-tUe. a6llic.aine. pM-
c.oWt:t non -6eU-te.me.nt un upac.e. géomé;(Jz).que ma.-W une. dW-tanc.e. h,UtotUque..
IR. paJtc.oWt:t paJt60ù pR.u!.>;[e.UM -6-<'èc1.u d' êvoR.uti..on. .. 11
J. KI ~ZERBO, La CWe. ac.:tue.ile. de .ta. C-<.v~ctÜon anJUc.aine.~' -<.n TJtadLti.on
et ModVtn-<.-6me e.n A6lliQue. No..i.JLe.. Paris: Le Seuil, 1965, p. 125.
(11l-3) Georges BALANDIER, L'AoJrique. Ambiguë. op. Ut.
p.
214.
p

399
condamné à vivre, en ville. G. BAlANDIER le note fort justement qui écrit
que iil a société urbaine reste à bâtir. Elle a besoin d2 chefs nouveaux~
de valeurs nouvelles, de liberté d'expression et de création. En atten-
dant que se réalisent ces conditions, la ville noire demeure le lieu où
nombre d'hommes se débattent dans la misère~ la soumission à la dure loi
du travail sans joie ou la futilité des illusions. Le tissu social reste
trop distendu pour que le citadin y trouve cette chaleur humaine à laquel-
le son passé l'avait accoutumé Il (144). la vie marginale qu'il est bien
souvent condamné à mener en ville entre pour une large part dans la lente
émergence des structures nouvelles. En attendant~ il s'appuie sur l'élan
de solidaritë traditionnelle pour atténuer les inconvénients.
Il est d'ailleurs singulier que les malheurs des paysans trans-
plantés à la ville n'aient en rien mis un terme à l'exode rural. la ville
continue d'exercer ses séductions avec encore plus de force. Ses rigueurs
doivent compter pour rien au regard des misères de la campa~ne. Ni Ibrahima
Dieng, ni ses concitoyens, en dépit de toutes sortes de privations et
d'humi1iations, n'envisagent de retourner cultiver la terre. Le témoigna-
ge de la soeur de ce dernier
sur la détérioration accélérée des condi~
9
tions de la vie paysanne, dissuaderait ce dernier d'une semblable entre-
prise. La situation semble être la
mê~e dans A6~Qa Ba'a où l'armée des
chômeurs ne cesse de grossir.
Pour p311ier les rigueurs de cette situation~ les migrants se
tournent vers la tradition pour essayer de prolonger~ dans un contexte
urbain
les structures communautaires de leur terroir. Cet effort de
9
regroupement sur une base ethnique ou villageoise~ vise a atténuer le
(144·) Georges BALANDIER
L'A6niqu~ Ambi9uë~ op. cLt.~ p. 214.
9

400
dépaysement à maintenir des liens
de solidarité et de fraternité. Il
j
permet d'éviter une rupture trop brutale ou complète avec l'environnement
culturel originel. Da~s toutes 125 grandes villes~ on a assisté à la pro-
lifération de ces associations ethniques qui ont quelque peu atténué
Ille coût social Il du f.lrogrès (14'9). A.. B. DIOP a cor.sacré dans son livre
SOc.A..é..:té. ToU..c.ouleWl. e;t M-i.gJta.tion des pages pénétrantes au prob l ème de ces
associations. Il écrit à ce sujet que Ille Suudu. est constitué par des
mi9rants9 qui logent ensemble dans la même chambre et forment une con~unau-
té. Il se compose uniquement d'hommes: célibataires ou mariés ayant lais-
sé leur famille dans la Vallée ~ il n'existe pas de ~uudu. de femmes. Les
membres sont toujours originaires d'un seul village
et les ~u.u.du. portent
9
le nom de celui-ci : ~uudu. de FanaaY9 de Barobe. etc ... ainsi appelés par
1eurs occupants. Pour un même vi 11 a~Je 9 il Y aura souvent plus i eurs ~u.u.dU,
s'efforçant de s'établir les uns auprès des autres et formant une commu-
nautê plus large". Cette pratique se retrouve un peu partout en Afrique
et même en Europe sur une base élargie. ilC'est ainsi que le ~uu.du apparaît
comme une cellule particulière aux migrants qulon ne retrouve pas au Fouta;
(145)
Jacques LOMBARD avait déjà évoqué cette question :
lIVa.n6 c.eJt:tainu v-LUu; lu a,MouatioM .tJU.ba.tu 1 en dehoM du 6aJ...:t
qu.' e.Uu c.orz.t.Jr.ibue.nt à. C.OMeJtveJt tu vCLte.u.M .tJz.a..ciW..onne.i1.u du gJtOupe.me.ntp
ont ~ ouve.nt é.ga.teme.YLt une. oonmon d' e.nt!l..tUde. • ..
I.e.. ~ e.."i1ble. donc. que.. .:toute.!.> le.!.> 6oJtm~ de. vie. c.oUe.mveo au. ~ un
du vil1.u Jtu.:te..VI..:t ~ upVtQ)..c.A..e..te.eo e.:t.. peu impoJt..:ta.ntu e..:t ~ oJ...e.nt avant .:tou..:t
un moye.n cl' aideJ1.. 1.' incii..v-<"du e.:t de. üavoweJt
le. pJto6A...:t peMonnû".
J. LOMBARD, Le. CoUe.mv.i6me. 6.~tUc..aiYl, Présence Africaine 9 n° 26~ 1959~
p. 47.

401
c'est un produit de la migration à Dakar et dans les autres centres
urbains. Il se rencontre sous des formes voisines
chez beaucoup d'autres
9
sujets: Sarakole à Dakar~ Zabrama à Accra, Mossi à Abidjan s etc ... Ce
regroupement est le signe d'une
vie instable, précaire" (146). BALANDIER
avait déjà attentivement étudié cette question du recours a certaines
structures de la société traditionnelle dans les villes africaines et
noté que IIquelques hommes dynamiques ont pris l'initiative de constituer
des associations ethniques qui se proposaient de remédier au dépaysement
en redonnant vie à la "fratern'ité de race ll , en agissant au temps des
deuils pour ne pas laisser le mort en des mains étrangères'I (147). Il note
aussi l'échec de ces tentatives à Brazzaville.
On peut regretter une fois de plus l'absence d'un roman inspiré
par la vie urbaine de personnages toucouleurs. En fait les romanciers
anglophones ont fait une place bien plus grande à la question dans leurs
oeuvres (148). Leurs émules de langue française. ne se sont pas toujours
embarrassés d'en montrer les buts poursuivis et le fonctionnement (149).
Certes on sait que les Malinké de la capitale se retrouvent aux grandes
occasions, que les liens tissés entre eux par leurs origines ethniques
(146) Abdoulaye Bara OIOP Société Touc.ou1.e.uJt ex Migltat.ton p L'ém<..g!l.ation
g
Touc.oute.~~ à PaRait. Université de Dakar: IFAN
1965, pp. 156=157.
g
(147) Georges BALANDIER, L'A6~que. Ambigu~p op. cit.; p. 214.
(148) On peut citer llexemple le plus significatif
celui de Chinua ACHEBE
g
dans liNo LOl1geJL a.t EMe.'1 (traduit par les Editions Présence Africaine sous
le titre Le. M~e.) où les migrants originaires d'Umuofia
ont mis sur
pied à
Lagos une association qui a, par la suite financé les frais de sco-
9
larité d'Okonkwo.
(149) David ANANOU, Le. F~ du Fétic.he.
Paris
Nouvelles Editions Latines,
p
1971, p. 199.

402
et culturelles~ sont maintenus à ia ville. Ils ne semblent pas évoluer
au sein de structures précises, ni témoigner d'une particulière fidélité
a la tradition. Fama entier en tout. s'offusque de l'abâtardissement des
J
Malinké
et de la dépravation des coutu~es (150:. A l'annonce de la mort
de lassina~ les membres de la colonie malinké se cotisent et lui consti-
tuent un viatique. Il doit retourner à Togobala faire à son cousin des
funérailles digne d'un Doumbouya (151).
Amadou Hampaté BA aborde un autre aspect du rôle de ces associa-
tions. A la suite de BPLANDIER et dlAbdoulaye Bara DIOP qui mirent l'ac-
cent sur la diversité de leurs fonctions s il a montré qu'elles pouvaient
se muer en puissantes associations secrètes pour assurer la défense des
intérêts de leurs membres et de la tradition (152).
Toutes ces tentâtives de regroupement n'ont pas d'autre but que
d'atténuer l'effet des bouleversements au sein d'une société nouvelle sans
ass~se vfritable. Il s'agit de remédier a la rupture entre les mcJes de
vie villageois et citadin, de préserver un certain degré d'identité au
milieu des désordres de la ville. Ici aussi la tradition opère
cowme un
ciment; transplantée dans un contexte urbain~ elle sécrète le sentiment
d'une continuité culturelle. Mais est-elle à même de résister au progrès
dans un environnement qui lui reste particulièrement défavorable
d'huma-
9
niser le progrès? 8AUl.NOIER a certes raison de noter que "dans les
(150) A. KOUROUMA
L~ Sot~~ d~ Indépendanc~, op. cLi., p. 15.
9
(151) "Fama décida d' atf.VL au village poUJti~ nunéJLcUU~ .~ .il. pCVtc.oUJtt
tout~ te..6 conCe..6-6iOn6 malinké de ,ta capaal.e poUJt 6ailte éc1.a;tVL .ta nouvet-
te du décè6 du cott6in et annOnc.VL -6on voyage. Q.u r A.U.a.h continue de bén.iJL
et de Jten60JtcVL fu communauté malinké de ta. c.ayJ-i.tafe ! Chaque Malinké .6e
.6I.VzpctMe en généJto-6dé. L r alLgen.t nu.t -6oJt:t.t et o66eJ1.t pCV!. tott6. L~ moyen6
pOUlt voyagVL et oJtgat'u-6 VL de gJta.nd~ 6unéJta.iU~ p et mi~me. p.fu6 p 6UJte.n:t
Jtlt6.6embté-6. Fama pouvait paWA r:
Ibid. p. 83.
0
(152) Amadou Hampa té BA s L1 E.:t!tang e. Ve.-s,tln de Wang!l.in, 10-18 9 Pa~ i s :
Union Générale d'Editions
1973
pp. 41~43.
9
9

403
sociétés en voie de développement économique et de modernisation~ où les
transformations se succèdent en chaîne~ les retours à une tradition dégra-
dée ou reconstruite sont à cet êgard révé1ateurs'l (153).
En fait~ la tradition joue le rôle d'un palliatif dans les milieux
déshérités de la ville. Encore qu'elle n'y réussisse pas toujours~ ce qui
explique les désordres passés en revue plus haut. Nombre de personnages à
l'instar de ceux du Mo~dat resse~tent avec acuité sa déliquescence. L'un
dieux s'écrie: "Dans quel pays sommes-nous? Je ne compte plus mes années
et jamais je n'ai quitté N'Dakaru (Dakar), pourtant je confesse que je ne
reconnais plus ce paysll (154). En fait~ l'éloignement de la tradition peut
être noté à tous les niveaux de la société. Si ces citadins de seconde
zone~ dans leur désarroi, le constatent avec amertume, il nlen va
pas
de même pour la nouvelle élite qui sien recommande sans pour autant la
reprendre à son compte.
La société urbaine de même qu'elle multiplie les victimes~secrète
sa propre élite. Celle-ci nia plus aucun lien avec l'élite traditionnelle
qui se confond~ dans le roman~ avec les détenteurs du pouvoir dans la
société ancienne. Il faut convenir que
les romanciers anglophones se sont
plus souvent arrêtés au problème de cette élite. Chinua ACHEBE, dans
Thing~ Fait Ap~ (155)~ décrit l'ascension d'Okonkwo désireux de s'imposer
par son travail 1 son m~r;te et son honorabilité pour effacer le souvenir
laissé par son pêre
personnage paresseux voué a son seul plaisir. On le
9
vit prendre ses titres de meilleur cultivateur, de meilleur 1utteur~ de
guerrier intrépide,
d'homme prospère à la vie strictement conformée à la
(153) G. BALANDIER~ Sena ~t P~~anee~ op. eit.• p. 109.
(154) O. SEMBENE~ Le Mandat. op. cit., p. 169.
(155) Chinua ACHEBE~ Thing~ Fatl Ap~~ traduit sous le titre Le Monde
~'e66ondne. Paris: Présence Africaine.

404
morale d2 son groupe. Un autre romancier
Elechi N'lP.or reprend le même
9
thùme dans The. Gtteat Ponck (156) pour montrer le rôle joué au sein de
leur
soci~t{;, p~r certains individus hers du CO.i~mUri comme Alumba. De ce
côté de la fronticre linguistiques seul DYONO précise dans Le Vieux N2g~~
et ta. Méda'<.i.1.e.. les criti2res qui présülent à l'élection dE-: llélite tradi-
tionnel1e. Dans III 'épisode cafcéraP" I\\'léka découvre son erreur: il n'est
pas l'inh:r1ocuteur t)t'ivilè~Ji,:' Cju'il se flt}ttait d'être entre les Blancs
et les Noirs. Il nlest 6u ' un pauvre Noir pris au piège de la colonisation.
Ce qui fait sa prêêminence au sein de son groupe social ne compte pas
aux yeux des colons. Il passe ces éléments en revue: son ascendance 9
sa vertu et son honnêtetés snn int6gration au groupe social ct sa force
physique (157). Les romanciers nig5rians décrivent c2tte élite en partant
d'une soci~tê traditionnelle encore a 1'état pur~ pour ~insi dire. Méka
au terme dl une expér-i ence qui ('ébauche sur un échec arr.er 9 découvre " i nopé~
rance de la tradition au sein du contexte colonial. Bien souvent~ la
situation des victimes d,:} ïa ;llod'2rnisation a plus préoccupe les romanciers
qU2 ce1l2 de l'élite. Ont~-ils rt~dGuté de devoir faire l'éloge du progrès?
Il reste que le rapport à la tradition n'est pas le même parmi les victimes
de la modernisation que parFIÏ l'élite. D'autre part~ cette dernièro caté~
gorie n0 jouit que d'une cohésion de circonstance. Son rapport au progrès
change selon le temps et en fonction
des mutations qui l'affectent.
l.'image de cette élite
telh; qu'elle est dessinée par 1<.::5 romanciers,
9
évolue à travers trois étapes. Il faut distinguer une élite de circonstance~
d'une élite par association qui cède ra sa ?lace~ après 1960 ~ une élite
9
exemplùire.
(156) Elechi A~lP.DI~ The Gtleat POHc16J> Londres ~ Heinemanll s Educational
Books, }969.
(157) Ferdinand OYONO~ Le ViCl~x rJèf}!l.e rd fa MédtU.Ue, op. ut.; p. 171<0173.

405
Sl\\.OJI dans MaImOLLI1a. s'arrête tout particulièrement à la première
élite née des circonstances. Elle semble combler un vide. Les nombreuses
et rapides mutations au sein dB l'espace urbain n'entraînent pas seulement
un éloignement de la tradition~ mais portent au devant de la scène des
t~dividus qui jou~n rôle de modèles. La colonisation~ qui s'identifie
au progrès
nia pas encore formé sa propre élite africaine. Des cadres
g
supérieurs de l'administration, des hommes d'affaires et des commerçants
nouvellement enrichis font fonction d'élite. Aucune responsabilitégpas
même un rôle de représentation de la communauté africaine ne leur est re-
connue. Par là g cette élite rompt avec les pratiques traditionnelles. Elle
s'impose par son niveau et son genre de vie
par les moyens dont elle
g
ostentation
fait étalag€
avec une étonnante
/
. Maïmouna récemment évadée des
rigueurs de la vie paysanne, ressent avec délices l'attrait de cette vie
nouvelle.
Son arrivée a Dakar offre a SADJI l'occasion de peindre cette
nouvelle société et de montrer que son éloignement de la tradition la
prive d'une assise. L'auteur met l laccent sur la séduction du progrès. Il
semble
comme
g
à l'accoutumée, investir chacun des personnages de la mis-
sion d'illustrer un seul aspect de la question débattue d'où, dans le pro~
fil des uns et des autres~ des oppositions tranchées g voire sommaires et
qui répondent à un certain souci didactique. Ainsi l'aventure de Maïmouna
et celle de Yacine sont-elles parallèles au début et divergentes en fin
de compte. L'ascension de la première fait suite à une déchéance. La
seconde connaît d'abord l 'humiliation et la honte avant de rétablir sa
situation par des moyens peu recommandables. De même SADJI oppose le méde-
cin de la ville et le médecin de vil1age g le marabout de la ville et
celui de la campagne.

406
Cet auteur présente la nouvelle élite à l'occasion de la récep=
tion organisée par Bounama pour célébrel' le jvlaouloud (1). lIles vrais invi-
tés, les amis de Bounama, arrivaient de temps en temps et étaient admis
dans le salon. Individus pour la plupart imbus de leurs personnes, tous
agents du cadre co~mun supérieur comme Bounama ou comptables du commerce
enrichis par leur tlzèle". Il falla.it voir comme ils s ' affala1ent dans les
fauteuils, l'air infiniment détaché, une jambe sur l'autre, et les bras en
ailes de vautour fatigué. Il fallait entendre leur langage traînant, mi-
français, mi-wolof, leurs rires bour]eois (sic) et leur soupirs de feinte
lassitude. Un groupe plus homogêne arriva bientôt, la société des tljeunes
hadj". Encore des gens du cadre supérieur qui avaient eu le mérite d'épar-
gner la moitié de leurs grosses soldes pour aller visiter les "lieux
saints de l 'Islam". Ils portaient tous la même culotte ~arocaineg la même
veste g étaient tous coiffés et couronnés à la Haroun-al-Raschid
mais
g
point de chapelets ni de bouilloire pour les ablutions. Ils avaient la
réputation de gagner partout le suffrage des femmes ... " (2).
L'ironie de l'auteur est à peine contenue dans la présentation de
-1 . .
d d son - .
1 ·
d
l
ff·
cette e lte qUl se recomman e e / emlnence re atlve
ans
es a Blres, ou
d'un pélerinage à la Mec;ue. SADJI a beau jeu de montrer que la piété nia
rien à voir dans l'affaire. Les !iHadr'lse préoccupent avant tout de rehaus-
ser leur situation sociale. C0tte élite hétérogène ne peut constituer une
classe sociale: elle n'a pas la maîtrise de la situation coloniale dont
elle profite largement. Elle ne témoigne d'aucune conscience politique;
elle n'atteste aucun sens de sa mission. Il s'agit d'une élite de l'avoir
(1) Maouloud : célébration de la naissance du Prophète Mahomet.
{2) Abdoulaye SADJI~ MaZmouna~ op. ~.~ p. 107.

407
et du paraître i pour paraphraser SENGHOR. Sa réussite. qui ne lui donne
aucune maîtrise de la situat;on
a une motivation essentiellement maté=
9
rielle
financière. Elle semble menacée à une plus ou moins brève échéance,.
9
car comment concevoir la poursuite de cette vie d'agapes et de prodigalité
inconsidérée? En fait cette élite semble devoir sa place à un accident de
l 'histoire. Le hasard dans le contexte nouveau a porté au premier plan
ces gens venus d'horizons divers ~ la conquête de la ville. Tout ce qu'ils
ont en commun
c1est la fortune et 1'ostentation avec laquelle ils en font
9
étalage. Ils s'épuisent en duels amoureux pendant lesquels ils rivalisent
de prodigalité pour asseoir leur réputation de générosité. L'amour devient
ur jeu
un simple divertissement: "seul les préoccupe le renom de galan-
9
terie 2t de succès qui se peut tirer de duels semblables ll (3). On retrouve
dans cette nouvelle élite la mêmE mentalité
dont Ousmane SaCE avait donné
une remarquable description par le biais de Karim. En fait. on retrouv~
jusqll l A l'illusion martiale ~ue véhicule une certaine phraséologie. Les
membres de cette société parlent dlllattaquer un poste"
lorsqu'il ne s'agit
que "d'aller à la conquête dE: l'amour d'une feJJl1ie ll • IlPour celai jTronise
Si\\OJ.!.7~il fe.ut s'armer ,jusqu'aux dents. comme un vrai combattant de l'hon-
neur et de la gloire ll •
SADJI met surtout l'accent sur le désordre de cette société que
reflètent son gaDt pour l'exhibitionnisme. la disparité de sa mise dans
le tableau évoqué plus haut~ et ïe gaspillage insensé de ses moyens. On
le voit surtout à l'occasion de l'ascension de Maïmouna. Oès son arrivée
à Dakar~ cette fille de la brousse est prise en mains par sa soeur
Rihanna qui y donne le ton. Dégrossie. parée des plus beaux atours. et
vivant au milieu d'un luxe qu1elle n'envisageait autrefois que dans ses
rêves d'enfant. Maïmouna par sa beauté s'impose à cet aréopage de gens
fortunés et de bonne fortune. Ils rivalisent de générosité pour slattirer
5
(3) A ~ADJIi MaZmouna. op. cito, p. 111.

408
ses faveurs. SADJI tourne en dérision ces "parvenus" qui dépensent cOliune
si leurs moyens étaient illimités, Galaye, devenu le fiancé en titre de
Maï ne' recule plus devant aucune dépense. Il l'inonde de cadeaux~ cons-
truit une somptueuse villa pour abriter leurs amours et fait annoncer par
son griot personnel qu'il donnait à Maïmouâ~ Il pour son lait du matin cinq
têtes de vaches laitières attachées dans son parc" (4). L'ironie de la
situation procède du divorce entre les dispositions de Galaye, ses démons~
trat10ns de force, sa prodigalité et la tièdeur des sentiments de l 'héroï-
ne que tout ce tapage commence à lasser. ~'Au fond 9 nous di t l'auteur,
elle le considérait comme un grand dadais inoffensif, susceptible de fai-
re un mari sans prestige, mais riche~ pondéré, généreux et calme". SADJI
ne saurait mieux fustiger la légèreté, l'inconséquence de cette élite de
circonstance.
Pour montrer les désordres de la ville. il s'attache tout parti-
culièrement à la présentaticn de cette nouvelle catégorie sociale qui ne
constitue, à proprement parler. ni une caste ni une classe. Dans le con-
texte ouest-africain le mot caste se réfère à des réalités précises. a une
stratification sociale hiérarchique qui est fonction de la place et du
rôle des uns et des autres et dont les racines plongent dans un passé
souvent immémorial. D'autre part.pour former une classe sociale. des ca-
ractéristiques doivent être réunies qui ont trait à l'idéologie. à l 'assi~
se culturelle. aux moyens détenus, aux rapports avec les autres catégories
sociales et qui font cruellement défaut à cette nouvelle élite citadine.
Ce sont précisément la précarité ùe ce groupe~ son manque de cohésion et
de direction idéologique qui la font
apparaître comme le fruit du
hasard des mutations.
(4) A. SADJI~ M~Umouna, op. cJ~., p. 145.

409
SADJI qui était attentif aux aspects positifs du progrès~ donne
un relief remarquable à la présentation du couple que forment Bounama et
Rihanna. Par leur biais~ il développe le thème de l'arrivisme qui débouche
sur une réussite éclatante. Tous deux sont originaires de la brousse. Ils
ont su conquérir une place enviable à Dakar. Bounama représente l'élite
administrative africaine. Sans appui à Dakar et sans moyen particulier,
il ne pouvait compter que sur son travail~sa connaissance du milieu. Dès
l 'origine
il a clairement défini son objectif, une direction et mis en
9
oeuvre tous
ses moyens pour assurer sa réussite. quelque modeste que fût
sa situation administrative~ à ses débuts~ elle lui permettait de mener
IIl a grande vieil à Dakar! 11 préféra. vivre lien ermite Il , IIpousser son
instruction presque élémentaire ll • A un sens louable de l 'économie~ il
joint des qualités d'exactitude~ d'application et de déférence envers ses
chefs. SADJ~qui ne sait ni exalter ni louer et que la satire tente tou-
jours~ donne cette précision amusante qui fait basculer ie personnage dans
le camp des arrivistes qui en font trop : IIEstimé de ses chefs et soutenu
par eux
il réussit presque sans concourir ... 11 (5). Le voilà donc admis au
9
prestigieux II cadre commun supérieurll qui lui assure une vie plus que
décente. Doué d'un sens remarquable de l 'organisation
il ne veut rien
9
laisser au hasard. Il prend ferJlIne en brousse tant il est conscient de la
dégradation des moeurs urbaines et il décide de mener sa vie lI en tre les
eaux ll •
"Il ne lui échappait point qu'en se mariant suivant un certain
régime il ne manquerait pas de retomber (sic) et perdre le bénéfice de
tous ses efforts. D'un autre côtê~ les formes religieuses et sociales de
son pays l'empêchaient de rompre avec son milieu et ses traditions et de
(5) A. SADJI, MaZmouna
op. cit.
p. 92.
p
p

410
vivre entièrement à l'européenne. Il optâ pour la moyenne de ses deux
extrêmes: épouser une femme de son milieu s mais une seule~ et l'amener
dans un cadre qui permettrait à leurs enfants de grandir dans la ligne
de son i déa 1" (6).
Comment cet hOIT'.me~ d'une détermination et d'une clairvoyance
dignes d'éloge~ a-t-il pu s'intégrer si harmonieusement a cette nouvelle
élite dont la légèreté et le désordre sont évidents? C'est là que son
intelligence du milieu apparaît et qui le pousse à certaines conciliations.
De même qulil a su pour l'avancement de sa carrière administrative mettre
ses patrons de son côté~ de même il a tiré le meilleur parti des pressions
sociales. Ne jouissant ni à'un grand nom~ ni d'une quelconque fortune et
de surcroît n'étant pas d'origine dakaroise~ il devait éviter de s'isoler~
de se singulariser. C'est pourquoi il a payé à la société à laquelle il
aspire un certain tribut. Ainsi~ on mène une vie d'agapes chez lui où sont
attirés des gens de renom comme des griots. Acquis au modernisme~ HBounama
condamnait secrètement
ce genre de vie~ mais il lui manquait le courage
de réagir et de crier le hol~' (7). L'opportunité politique le guide bien
souvent. Ses concessions aux réalités politiques etscciales et qui jurent
avec son idéal ne sont en rien gratuites. les dignitaires qulil héberge
lui donnent une certaine notoriété et lui permettent ainsi de situer son
action dans le sens voulu par l'autoritè coloniale. Ainsi~ ncomment eût-il
osé éconduire les descendants des plus grands Ilhalims" (8) du pays? Le
Gouvernement n'était",il pas le premier à les soutenir ;-:..7? Bounama se
sentait trop petit~ trop facile à abattre pour manifester une volonté con-
traire à celle du gouvernement et de tout le peuple sénégalais dont l'esprit
(6) A. SADJI~ MaZmouna~ op. cLt.
p. 93.
p
(7) {J.•• Sf!.DJI, passim.
(8) A. SADJI, ~b~d., p. 95.

411
critique était encore embryonnaire (~ic). Les politiciens aussi étaient
â ménager. Ils nlavaient pas toujours une influence rayonnante
ils
g
~taient
cependent connus et écoutés dans certains hauts milieux. La moindre de
leurs armes était les articles qui étalaient dans la presse les dessous
d'une vie privée entachée par leurs noirs desseins. Quant aux chefs de
canton
ne représentaient-ils pas la vieille aristocratie du pays? On
g
leur doit donc à ce titre les égards dus aux vieilles choses qui se sou-
viennent" (9). Tant d'opportunisme et de conformisme peuvent laisser une
impression négative et fausse du personnage. En fait
il manque à cet
9
arriviste une ambition soutenue au service de laquelle il mettrait le
déploiement de toute son énergic. Il semble avoir atteint son sommet par
l'acquisition d'une situation administrativ0 lucrative et son insertion
dans la haute société dakaroise. Loin de vouloir réformer cette dernière g
il s'ac:oiruTIode de ses mauvais côtés
quitte à jeter sur e11e
9
g
par moments g
un regard critique.
Ses concessions à la tradition l'emportent sur son
ouverture au progrès. Il n'est d'ailleurs pas certain qu'il reprenne tou~
jours à son compte les meilleurs aspects de la tradition. Il ne dépare pas
au mi~ieu de la nouvelle élite qui s'évertue à perpétuer le même idéal que
les personnages d'Ousmane SaCE dans l'épisode saint-1ouisien de Kahim.
L'épouse de Bounama offre le second modèle d'arriviste qui par~
vient à
s'imposer à la ville. Le hasard l lavait placée sur la route de ce
garçon qui entendait organiser sa vie selon ses aspirations. Il la tira de
la misère relative de son terroir natal. Elle comprit que 1'occasion lui
était offerte de mener une autre vie
è'échapper aux ri~ueurs et
g
à la mono-
tonie de la campagne. A la villes aidée par les circonstances s elle s'impo-
sa par ses qualités personnelles: l'Son intelligence était remarquab1e g
(9) A. SADJI. MaZmou~a9 op. cLt., pp. 95-96.

412
plus remarquables encore son coup d'ceil et sa facilité d'adaptation"(10).
Transplantée du jour au lendemain d'un monde à l'autre
elle s'adapta à
9
sa nouvelle situation au point d'y donner très vite le ton. A l'inverse
de Maimouna dont l 1 aventure dakaroise s'achèvera dans le déshonneur
elle
9
a "un sens exact de la vieil. Elle joint à de réelles qualités de coeur
un sens aigu de sa dignité. Elle n1est certes pas sans vanité et quand
elle envisage de reconstruire sa case familiale de Louga
le souci de sa
9
gloire ne le cède en rien dans ses motivations à sa dévotion pour sa mère.
On comprend que ses réactions soient quelqïefOiSexcessives. Elles sont
amusantes lorsque
en compagnie de ses amies
elle accueille à la gare
9
9
Maimouna. Elle oublie ses origines au point d'aller chercher la petite
paysanne dans les wagons de première d 1 abord
de seconde ensuite. Elle la
9
trouve en troisièmes attifée à sa plus grande mortification comme seule
une fille de la brousse sait l'être (11). Lorsque la grossesse de l'héroï-
ne d~vient évidente et que cette inconduite menace l'édifice qu'elle a
bâti avec patience
elle se déchaine contre sa soeur et la renvoie à son
9
village natal (12). Elle ne saurait souffrir d'attein~ à llune des
règles de son milieu
a savoir l 'honneur et la dignité.
9
Même si la personnalité et le comportement de ce comptable tra-
duisent une plus grande cohérence~ il reste qulil participe de cette haute
société qui souffre avant tout d1un défaut de tradition. L'assise trop
récente et par· là même précaire de cette société l'incite à se rabattre sur
"une tradition dégradée", pour reprendre le mot de G. BALANDIER. SADJI
montre bien les mutations intervenues dans la nouvelle société africaine.
Les anciens chefs
domestiqués par la colonisation~ font pour ainsi dire
9
tapisserie. Ils ne sont
ni plus ni moins
que des vestiges d'un passé
9
3
(11) A. SADJI~ Ma1mouna~ op. cit., p. 78.
(12) A. SADJI
ibid.~ pp. 192 et 203.
9

413
dont tout le monde se recommande. Les griots
laudateurs invétérés
9
9
affublent les nouveaux riches d!une ascendance on ne peut plus presti-
gieuse. La dérision ici procède de leurs
extrapolations à partir de quel-
ques vagues analogies. Ils font abusivement remonter l'ascendance de
Rihana "fall au chef historique de l!Islam El Hadj Omar Tall qui répandit
cette religion par la guerre sainte et se heurta aux Français (13). Bounama 9
d'obscure extraction. devient un "descendant des BraCks du Oualo ll • Les
griots ne manquent pas d'esprit. Ils semblent se moquer d2 ces prétentions
par certains excès. Chérif W[)odj est présenté comme un "descendant des
Bracks. Brarks du Duala, Damel au Cayor~ Teigne au Bac1
Bour au Sine et au
9
Saloum" (14). Il va sans dire qu'aucun homme ne peut appartenir a une
demi~douzaine de familles royales. Par le biais de cette moquerie, l'auteur
montre fort bien que cette nouvelle société ne retient du passé que sor.
aspect ~oGtique et légendaires mais pas ses véritables traditions. On peut
appliquer à Bounama comme a ~Iimporte
lequel ~e ses émules ce qUG
TCHOUNGUI écrit du personnage romanesque camerounais : "C'est un homme qui
essaie toujours de faire de son passé un moyen de jouissance" (15). En
vérité, cette nouvelle société ne retient du progrès que son aptitude à
les pourvoir de jouissances encore plus grandes. Il en va de même de l'éli-
te peinte dans Xala dont l'action se situe quelque quart de siècle après
celle dû Molmou~~. D'une élite à l'autre
les choses nlont pas beaucoup
9
changé. On relève le même goût du lucre, de la jouissance~ la même absence
de cohésion, la même irresponsabilité au regard du peuple. Les prétentions
de cette élite se sont aggravées depuis l'accession des états africains a
l'indépendance. I!Son ambition lest7 de prendre en main l'économie du
(13) A. SADJI~ MaZmouna~ op. cit.
p. 96.
p
(14) A. SADJI, ibid. ~ pp. 11-12.
(15) Pierre TCHOUNGUI; Swz.vivai'lc.u Ethniquu et Mouva.n.c.e. ModeAne. Diogène
n° 80~ 1972
p. 123.
9

414
pays" (16). SEMBENE montre que rien ne la destjne a ce rôle. Cette élite
IIdes drapeaux et hymnes na ti onaux Il manque ct' expéri ence. de moyens. et de
dévouement à la cause nationale. L'arqent qu'elle gagne massivement et
sans coup férir est tout simplement jeté aux quatre vents pour servir sa
vanité illimitée.
Oans cette société urbaine, le progrès est confondu avec l'opu-
lence, le bouleversement des conditions de vie qui ne détermine plus que
la règle du bon plaisir. Quant a la tradition. réduite a sa plus simple
expression. elle permet de donner le change aux uns et aux autres. En fait
elle joue le rôle de prétexte commode mais elle n'inspire plus la vie de
ces personnages comme autrefois.
Parallèlement à cette élite de circonstance qui comble un vide.
se développe une autre élite suscitée pour occuper une place ménagée à son
intention et jouer un rôle à elle destiné du fait même des mutations
entr~înées par la modernisation. Cette élite a été intentionnelle;!lent sé-
crétée par le régime colonial qui l'investit de la mission de servir
d'instrument. d'intermédiaire entre gouvernants et gouvernés. entre Euro-
péens et Africains. D'entrée de jeu~ elle se trouve prisonnière des idéaux
qui ont présidé à sa formation. Fruit de 1'école coloniale~ elle a été
rarement pénétrée des vertus de la tradition. Cette élite destinée à
s'allier à la colonisation manque de conviction idéologique. Elle ne slen-
gage que dans des aventures individuelles, de là la portée presque toujours
restreinte de ses expériences. Elle jouit cependant, pour un temps plus ou
moins long. de l'admiration de la communauté noire. Les individus s'y
présentent comme des modèles de l'homme nouveau. Sur eux convergent tout
un réseau de postulations, d'aspirations qui expliquent leur position
éminente. Le prestige de l'autorité coloniale et la crainte qu'elle inspire
(16) O. SEMBENE. Xala
Paris
Présence Africaine, 1973, p. 7.
p

415
rejaillissent sur eux. JOlJissan~ dlun niveau de vie relativement élevé,
ils ne manquent [Jas de rayonnement. Ils ne semblent pas constituer un
groupement homogène ni même devoir un jour s'identifier a une classe so-
ciale. La disparité de leurs situations commande l'examen séparé de leur
cas. Sien que leurs rapports à la tradition soient des plus variables i
c1est par son biais que l Ion peut confronter leurs expériences.
le cas de Samba Diallo constitue un exemple à part. Membre de
l'élite traditionnelle du pays Djallobé, il doit faire partie de l'élite
nouvelle. Le Maitre du Foyer Ardent qui s'y connaît en individualités
fortes et prometteuses
proclame qu'il "es t de la graine dont le pays des
i
Djallobés faisait ses maîtres'l (17). En faits il s'agit d'une double
élection, de la conjonction de l'élite traditionnelle et de l'élite moder-
ne.
Samba Diallo ira donc en Europe "apprendre à lier le bois au bois ll (18).
L'intégration au progrès nlest pas sans risque. On sait la suite. Il pren-
dra la mesure du triomphe de la matière en Occ:dent et y découvrira la
force et la séduction des philosophies du doute. Après cette révélations
les choses ne seront plus comme avant ct sa foi en sera ébranlée. Il prend
conscience de son hybridité et "l 'hybridité lui paraît être plutôt une
aliénation dégradante par rapport à son p~uple qu'un moyen de le servir.
Au cours de cettr~ même a.nnée s il confi rme que l'état dl hybri de où il se
trouve est un obstacle à la solution qulil cherche pour son peuple puisque
son doute est trop grand pour qu'il puisse choisir dans le seul intérêt des
Djallobé" (19).
Son drame résid~ dans la conscience de son départ de l'absolu de
la foi des Djallobé et dont il a participé avant son aventure européenne.
(17) C.H. KJ\\NE s L'Ave.lU:wz.e. AmbJ..gué:
op. Ut., p. 25.
9
(18) C.H. !<ANE s J..bJ..d.; p. 48.
(19))Zilpha ELLIS s La FoJ.. d~~ I 'Ave.ntune. AmbJ..gué: J..n Ethiopiques n° 71
juillet 1976 s p. 79.

416
Il reste que Samba Diallo inc~rne le héros préoccupé avant tout par la
comml:nion avec son peuple par le biais de sa foi qui détermine son identi-
té cu lture 11 e.
élite.
Le. R<JAC.a.Pé. de. L' EJ:.hytM figure une autre forme dl échec de cette /
Le héros
appartient à cette partie de la jeunesse scolaire qui~ triée sur
les volets. a. été formée à :lIa. pépinière des fonctionaires de l'!-\\.O.F."(20).
Il a eu l'embarras du choix devant un éventail de professions plus presti-
gieuses les unes que les autres. Oc retour au terroir. il dit sa dêtermi-
nation de servir son peuple au ;nieux de ses possibilités: "je voulais
justement libérer cette jeuncsse~ sans ~bus. de tout ce cortège de préjugés
surannés que les anciens traînent encore s derrière eux corrme le corbil-
lard précède la foule endeuillée ll (21). Cette bonne intention ne sera pas
suivie d'effet. Le héros sombre dans l'alcoolisme et sc coupe de tout.
Rejeté par tvut le monde
il met en péril sa carrière administrative. Rayé
9
de cette élite coloniale qui avait fondé tant -~'espoir sur lui. il devra
parcourir un chemin de croix pour sa réinsertion.
Ces deux exemples consacrent l'échec de cette élite et en consé-
quence renforcent l'attachement des hommes à une tradition qui préserve
des désordres de toutes sortes, Comme si le progrès n'était pourvoyeur que
d'un confort matériel sans être à même de procéder à l'enrichissement inté-
rieur ni de maintenir l'équilibre de l'individu! Akê LOBA enrichit la
galerie des portraits de l'élite coloniale avec le personnage de Pierre
Dam'no. Au moment où se situe l'action du roma~ il vit dans la déchéance.
(20) Mamadou GOLOGO. Le. R~c.a.pé de. LPEthy!o~~ Paris: Présence Africaines
1963. p. 43 sq.
Il s'agit de l'ancienne Eco12 Normale William PontYs cette pépinière
des radres coloniaux africains
à Saint-Louis d'abord
ensuite à Gorée et
9
1
Sébikotanr., qui assura pendant longtemps la formation des cadres de l'admi-
nistration générale. de la santé et de l'enseignement. C'était l'école la
plus importante d'Afrique de l'Ouest.
(21) Mamadou GOLOGO s ibid.~ p. 146.

417
On le; découvre bizarrement attifé, "inconscient de l 1 étrangeté de son
accoutrement ... qui causait de ï 'étonnemenC. Pourtant~ il avait été
ilpendant trente ans l'homme le plus en vue
le plus envié du pays'; ...
9
>
-le point d'émulation et la visée des Fils de Kouretcha ... chéri des com-
mandants, il était leur représentant immédiat auprès des populations ll (22).
Son prestige indiscutable lui attira quelque considération auprès d'un~
population qui n'oublia p~s un seul instant qulil était un fils dlesclave
envoyé à l'école française pour y servir d'otage. Par un retournement de
situation imprévisible, sa prééminence fut assurée par lladministration
coloniale dont il devint un instrument indispensable. Dès lors il s'employa
à répandre les bienfaits du progrès dans sa tribu par la création dlécoles.
Il changea son genre de vie. Il ne pouvait que
s'éloigner d'une tradition
qui le rejetait. Clest au nom de c2tte dernière qulil sera écarté de tout
poste de responsabilité après llin.dépendance. Dam1no figure cette partie
de i/élit0 qui
trop compromise au service de la colonisation
se trouve
9
9
condamnée à un rôle marginal.
Wangrin 2st sans conteste de la même veine que Dam'no. Cependant
plus cynique
plus retors~ il ne sert que son intérêt personnel. Préoccupé
9
davantage de ses innombtables et savantes intrigues~ il n'accorde aucune
importance aux problèmes de l'acculturation. Il fait partie de l'élite CO~
loniale. Sa formation l'y destinait et ses divers patrons ont loué sa
remarquable compétence a remplir les fonctions d'interprète. Il sert lui
aussi d'intermédiaire entre les deux communautés. Il participe ainsi de la
puissance coloniale. De la procêdent l'admiration et l'envie qu'il suscite
sur son passage. Sl11 ne se soucie pas dlassurer le progrès des choses
autour de lui
il ne ménage aucun effort pour tirer le meilleur parti de la
9
(22) /·\\ké LOBA, Koc.umbo, L'E.tildtant No..{Ap op. cU.; p. Il.

418
tradition qulil sait au besoin mettre à rude épreuve dans l'intérêt de
ses employeurs. Il est significatif que cet évolué llse soit placé sous
la protection du dieu Gongoloma-Sookê 'l (23). Pour l'avancement de ses
projets~ il n'hésite jamais à s'~ttirer indifféremment les bonnes grâces
des marabouts et des féticheurs. L'énorme pouvoir dont il dispose n'est
mis ni au service du progrès ni à celui de la tradition.
Llexemple le plus récent de personnage symbolisant cette Bélite
de commande ll se trouve dans Le. Sa.l1g deô MO..6que..6. C'est celui d'flITladou qui
reçut sa formation à l'école française pour servir lladministration colo-
niale. A la différence de Dam'no o les siens ne le renient pas; le choix
qui s'est portû sur lui n'est pas motivé par la modestie de son origine.
les habitants de son village considèrent plutôt cette réussite comme c8l1e
du groupe social tout entier. On le voit à l'explosion de joie qui salue
son retour et honore sa mère: !IUn Blanco ton fils o un vrai chef"(24). Son
prestige procède de son ins~rt1on dans le syst~me en place~ dans 1a nou-
veauté~ le progrès qui ne postule pas forcément la rupture de la tradi~
tion. L1interprétation donnée de son nouveau statut reste significative
de la singularité du monde de la colonisation et de son prestige auprès
des paysans. De là . vient l,a diversité des rôles dont ces hOIT~'TIes de 12
tradition investissent le jeune fonctionnaire qui devient Ille premier du
canton à approcher le Blanc. v pénétrer ses secrets. Une fortune à laquel-
le chacun avait sa part ... Son ombre vous mettait
à l'abri dl! "sc l eil
blanc ll • Un village dont les fils ne pouvo.ient aV<1ncer, Ille nôtre est
là-bas ll
vivait en orphelin dans un monde sans coeur" (25). L'identifica·-
9
tion de tous à Amadou slexplique par la solidarité, le sens communautaire
(23) À. Hampathé BA o op. cLt.
p. 43.
p
(24) Seydou BADIAN o Le. Sal1g de6 Ma6que6, Paris, Laffont, 1976
p. 145.
0
(25) Seydou BADIAN ibid., 147.
9

419
de ces hommes de la tradition dont il devient l'intercesseur et le pro~
tecteur face à la puissance coloniale. Il symbolise de même la pérennité
et l'adaptabilité au contexte nouveau des valeurs du groupe social. Autant
de valeurs auxquelles il portera un manquement grave par la suite. Sans
oser le reconnaitre
il rompra avec son village et ses traditions confon-
9
dant en cela progrès et jouissance égoïste.
Déjà à son retour de l'école devant les àémonstration de joie de
ses concitoyens 9 il prend conscience de sa distance des traditions dont
il n'avait gardé qu'un souvenir des plus superficiels. "Tout ce spectacle
l'isolait et lui enseignait qu'il était différent. Il n'évéillait en lui
aucun écho
ne l'amusait pas
) le fatiguait. S'en retourner le plus
9
tôt vers le monde auquel il appartient désormais" (26). Il sunnonte bien
vite cette situation. Il n'en sera pas de même a la ville où ses amis l'in-
citeront par leurs moqueries et leurs quolibets a entretenir cette distance.
On 12 voit au peu de relatio1s qu'il entretien~ avec son village et a sa
conduite envers Nandi~ sa femme. Cette dernière est venue sans transition
à la ville de
son village natal qui se survit sous le signe de l'immobi-
lisme culturel .Amadou la voit avec les yeux de ses amis citadins. Il ne
retient ni ses qualités morales ni ses attraits physiques. Il ne voit en
e11 e qu 1 une paysanne 9 Il une pri ncesse des chaumes Il,; ignorante 9 maladroite
et incapable de revaliser
avec les femmes de la ville. En repoussant Nandi.
C'est le village
la tradition qu'il repousse
et l'auteur de montrer non
9
pas la trahison de cette élite mais son aveuglement. Elle confond la proie
et l'ombre en abandonnant la tradition de ses pères dont les vertus restent
évidentes pour embrasser un faux progrès~ en ne retenant de ce dernier que
des possibilités de jouissances.
(26) Seydou BADIAN
Le Sang d~ Ma6que6
op. cit.
pp. 148-149.
9
p
r

420
Ce sont précisément les victimes de la situation nouvelles Nandi
et Bakary~ qui incarnent la pérennité~ le triomphe de la tradition. Avant
d'assurer le rachat d'Amadous le bonheur
de Nandi. so i1ton-mousso"; par
le sacrifice de sa propre vie. Bakary tire la leçon des événements. Com-
ment Amadou a-t-il pu se laisser séduire par des faux-brillants? Cette
élite n'en est pas une: liCes chefs sans leur armure --les habits et les
mots- étaient bien moins que lui ... Le mensonges la couardise. la chasse
aux joies faciles et sales. la vertu du bruit. la puissance du vents le
verbe abâtardi édifiant des fortunes ... Quitter les siens pour les rires
faux s les amitiés traîtresses. les chaleurs sans feu et les fausses
lueurs ... u (27). l'éloge de la tradition se dessine ainsi. Il reste que
cette élite dont on conduit de la sorte le procès. ne peut justifier son
abandon de la tradition par une quelconque adoption du progrès. Elle ne
s'insère nullement dans le contexte de modernisation. Elle s~nbolise cepen-
dant un type humain nouveau. l'accès de la pre!"1ière vague des enfants de
la tradition à ce qui. vu de loin par les paysans. ne peut qu'être assimilé
au progrès. Son échec se confond ainsi aux yeux de ces derniers avec celui
du progrès. Une suite à ce roman serait éclairante qui décrirait la méta-
morphose d'Amadou armé de ses acquisitions modernes et réc6ncilié enfin
avec la traditions tel que le suggère~t les dernières pages.
l'échec de cette èlite de commande joue comme un commun dénomina-
teur à tous ces romans en revue. Samba Oiallo succombe au choc des cultures.
le héros du
R~capé de L1Ethyio~ manque de s'anéantir dans le vice
Pierre
9
Dam'no vit comme
2.n porte~à~faux avec son temps9 Amadou rompt avec la
tradition et voit tout mGnacer de s!écrouler autour de lui. C'est comme si
les romanciers s'accordaient pour penser ··ce qui est contestable- que la
colonisation n'avait pas été à même de sécréter une é1ite crédible. En faits
(27) Seydou BADIAN. Le Sang d~ Ma6qu~p op. cLt.• p. 245.

421
force est de constater l'insuffisante initiation au progrès de cette
élitG. Elle séduit !nais rarement pour ses qualités personnelles d'où la
fréquence des condamnations morales portées contre elle. N'ayant pas accé=
dé au progrès véritable qui n'est pas seulement matériel~ elle s'est sou=
vent délibérément détournée de la tradition.
Enfin~ une dernière évolution de l'élite de la société citadine
mérite de retenir l'attention. Elle est caractéristique du stade actuel
à
du roman. c'est=à-dire de l'indépendance. On assiste de nos jours comme/une
répartition des tâches entre le roman et le théâtre. C'est ce dernier gen-
re qui réserve la plus large place à la satire de la nouvelle bourgeoisie.
Le roman développe plus souvent le thême de l "'êlite exemplaire" en rela-
tion avec son engagement révolutionnaire. Il oppose cette élite qui ne for-
me pas de classe à une caste de politiciens nantis qui ne reculent devant
t'ien pour sauvegarder leurs privilèges. Déjà Ousmane SEMBENE avait donné
le ton dans
L~ Bo~ de Bo;~ de Vieu
en concentrant l'éclairage sur le
monde du travail en situation de crise. A côté des masses laborieuses mo-
bilisées pour la défense de leurs droits. il campe des dirigeants. issus
de milieux divers. de formation disparate mais cowmuniant par leurs con-
victions politiques. A l'opposé de ces derniers~ il situe des notables
tombés dans le piège de la colonisatior.~ des politiciens rompus aux com-
promis et compromissions et coupés de leur peuple.
Certes un seul personnage doit faire face à des problèmes nés de
l'acculturation: N'Dêye Touti, jeune normalienne qui a lu trop de mauvais
livres et jugé des choses à partir d'une approche on ne peut plus superfi-
cielle. La cris~ Qui se développe autour d'elle accélérera sa maturation.
Son idéal de vie en sera boulev0rsé. Elle sortira de la solitude où sa
formation l'avait plongée pour participer activement à la lutte des femmes
de son quartier. Il faut dire que dans ce roman, le conflit de la tradition

422
et du modernisme reste secondaire~ sous-jacent au véritable problème qui
est d'ordre syndical et po1itiqu2. Il slag;t~ autrement dit moins
de la
9
défense de l 'identité culturelle -implicite certes- que du droit a la
survie
à long terme.
9
Au roman de la réussite fait suite un roman de l'échec
L'Haromat-
9
tan. L'auteur
ne s'arrête pas particulièrement aux personnages qui de-
vraient faire équilibre à la nouvelle élite. Il brosse en passant les
portraits du Président du ConsE!Ïl du Gouverner!1Cilt
du ministre de la santé
9
et du catéchiste qui tyrannis2 les siens. Menant un combat d'arrière-garde~
ils sont condamnés par l 'histoire. Ils ne recèlent aux veux de l'auteur
"
v
qu'un intérêt secondaire. SEM5ENE en conséquence)s'attache à l'élite nou-
J
velles montre sa faiblesse numériquG et la profondeur de ses convictions
politiques. Elle n'entend pas pactiser avec les défenseurs d'un régime
injuste et dépassé. Elle veut son droit sans plus attendre. Au sein de
cette élites l'auteur fait ur sort particulier à Tangara
médecin "1'une
9
grande compétence et d'un dévouement sans borne au service des siens. Il
poursuit une recherche féconde en vue de la revalorisation de la médecine
traditionnelle. En dépit de ses convictions politiques mitigées
il est
9
acquis au "Front du Refus" qui veut mettre un terme à la colonisation. Il
devient l 'objet d'attentions~ de pressions de la part du gouvernement. On
le cajo1e
on le flatte avant de llécraser. C'est le Président du Gouverne-
9
ment qui lui déclare: "11 va sans dire que tu es un exemple de médecin. Tu
es notre fierté nationale'! (28). Mal préparé a l 'action politique~ Tangara
tergiverse entre les deux camps et ce sont lES événements qui le repousse-
ront vers un côté plutôt que
'1 autre ; car liil appartenai t à ces gens
quis avec orgueil~ s'achar~ent au travail~ mais vivent hors des réalités
(28) Ousmane Sn1BENE~ L'f-Ievunatian~ Paris~: Présence {~fricaines 196Q.

423
de leur temps" (29). A sa révocation de la fonction publique~ il sera le
dernier a comprendre ce qui lui arrive. 51 il n'avait pas saisi le sens
de 13 mise en garde du Président~ il ne peut plus se tromper après les
explications de son ancien camarade devenu ministre de la santé.
"Tu
fréquentes des gens qui ne sont pas de ta classe
la lie du peuple. C'est
9
vrai. Nulle part tu ne parais. Tu comprends
ton isolements à l'écart
9
de ton milieu
est effectivement la cause de tout" (3D). C'est son manque
9
d'engagement politique qui l la perdu. L1auteur condamne la réserve politi-
que d'une élite compétente, toute à son travail et dont le dévouement
au
peuple est sans limite. Autrement dit à l 'heure du choix
nul ne peut se
9
dérober.
Dans ce romùn comme dans le précédent
SEMBENE ne s'arrête pas
9
outre mesure au problème du conflit des cultures. Le problême politique
qui commande sa solution accapare son attention.
Il s'agit simplement
d' un choi x 9 dl un ordre de pri orités que l'on r'::ltrouve dans Le. CeJtc.le. du
TMp.iqU.M (3l) '00 FANTOURE propose un modèle d'élite citadine ou nationale.
Celle~ci ne forme pas une classe sociale. Elle s'épanouit au sein du peu-
ple. Elle intéresse moins par son statut que par son action contre le
régime dictatorial né de l'indépendance. On sait bien peu de choses des
antécédents des différents leaders. tels le syndicaliste Mellé Houré
le
9
docteur Maleke~ le colonel Fof. Issus de milieux divers. ils s(identifient
au peuple et communient par leur haine de l'arbitraire. Ils le libéreront
du lYlessi=Koïsme pour ensuite se faire massacrer. Dans ce dernier roman
le
9
débat sur la tradition et le progrès semble secondaire. La question qui se
pose aux divers protagonistes reste cru(iale. Elle a trait à la survie des
individus et du pays récemment promu
à l'indépendance.
(29) O. SHîBENE. L'HMma;t:tan~ op. ut. p. 251.
(30) O. SEMBENE~ ibid.;
p. 264.
(31) Alioum FANTOURE
Le. C~cte. du Tnop.iQu.u~ Paris
Présence Africaine.
9
1972.

424
Ainsi la ville comprend deux sociétés africaines hiérarchisées.
Celle qui
à des degrés variables, symbolise le progrès et celle qui lui
9
sert de repoussoir. D'une part
les àéshérités peuplent les quartiers péri=
9
phériques. Nostalgiques de la traditions en dépit des séductions du pro~
grès dont ils ne jouissent que bien peu des bienfaits
ils se rabattent
9
sur une forme de tradition dégradée. De l 'autre~ l'élite nouvelle en plei~e
mutation
n'atteste aucune cohésion. D'abord sans formation conséquente
9
9
elle confond le progrès et un matérialisme désordonné. La tradition n'y
survit que par habitude et pour l'exaltation fallacieuse de l'individu.
Ensuite~ les romanciers attentifs au contexte socio-politique
appellent
9
de leurs voeux l'émergence d'une élite consciente de son identité cultu-
relle, de l'enjeu politique et résolument engagée contre la colonisation
et les régimes arbitraires qui lui ont fait suite. Ils la dotent d'une
conscience nationale d'autant plus grande qu'elle semble absente dans
l'autre élite qui tient les rênes du pouvoir.
Dans un cas comme dans l'autre
la tradition ne joue plus de
9
rôle conséquent dans le contexte urbain. Si elle n'est pas rejetée au
second plan du fait des préoccupations du moment -comme c'est le cas dans
les romans récemment parus (32)-
elle tombe
en désuétude
ou bien perd
g
toute signification.
Il reste que dans la ville moderne le clivage entre l'élite et
la foule des déshérités s'opère autour du problème de l'argent et du pou-
voir économique. Ceux qui ne jouissent ni de l'un ni de l 1 autre se trouvent
par la force des choses condamnés à une existence marginale. Il va sans
dire que l'intégration de l'individu au processus de modernisation~ comme
(32) On peut citer EI~e le6 Eaux 9 Kotawali W~yamu ...
p

425
la survie des traditions~ en dépendent. On comprend ainsi l'importance
accordée au thème de l 'arqent dans les romans où 1Ion débat du problème
des traditions. Ce thème recèle unellsignification pll.Jriel1e~' Dans certains
romans~ l'accent est mis sur llargent en tant que moyen de porter au
grand jour des mutations importantes~ ou simplement comme pourvoyeur d'un
statut social. Dans d'autres s on insiste sur le frein redoutable q~e cons-
titue son absence pour la jeunesse et les campagnards accourus A la con-
quête de la ville. Ailleurs on
montre comment il sécrète de fausses va-
leurs qui supplantent celles héritées de la société traditionnelle. Déjà
dans son premier roman. Ousmane SaCE avait fait ressortir le divorce entre
l'appel de la modernité et l'attachement aveugle aux traditions. Il y pri-
vilégiait le thème de l'argent qui le mettrait à même d'illustrer la ru}>"
ture entre les prétentions et les moyens des individus au sein dlune socié-
té en pleine mutation. L'anachronisme de l'idéal des IISamba-Linguère". dont
se r2commandent le héros et ses amis~ éclate à chaque moment. Leu~'
mode
de vie guerrier permettrait à leurs modèles de vivre à la hauteur de leur
idéal. Les moyens du commis comptable Karim Guèye ne peuvent qu'être bien
limités. Passe encore qu'il se rattache à leur noblesse morale. à une forme
de "générositéll qui se confondrait avec une certaine honnêteté. un sens
aigu de sa dignité. de son honneur. mais qu'il s'évertue à mener une vie
de prodigalité alors que ses revenus sont fixes, procède d'une inconscience
que sa jeunesse ne peut excuser. Le héros ferme les yeux à la réalité pour
mieux entretenir ses illusions. Avec une finesse rema~le. l'auteur montre
comment il parvient à se donner le change. D'abord par la musique qui. de
façon suave. évoque une histoire légendaire, mythifiée. et bien entendu
exemplaire. Elle distille les il1usion~9 favorise les impostures. Niani
TaJta.. Kanka.n.,(33).IIToujours cette musique héroïque doublée de tendresse
(33) N~ni évoque la gloire de Soundjata
Tana, la légende d'El Hadj Omar
et Kankan est un récit épique.

426
nostalgique dont est chargé le regret des choses passées" (34). Ces évo~
cations historiques entraîne une série de transferts. L'amour devient un
combat. Karim et ses émules déploient un discours martial qui donne le
change et entretient l'illusion de la grandeur. Karim et Badara~ son rival 9
sont entourés par leur
"état-major" (35). lorsque le héros se rend le
soir auprès de r~arième9 il conduit "une attaque" comme sur un champ de
bataille (36). Les griots si habiles à tirer parti de ce genre de situa-
tion fausse devant l'excessive générosité des jeunes gens~ s'écrient:
9
..
:I vo ici
des braves" (37).
En faits c'est l'argent qui permet à ces derniers d'entretenir
l'illusion d'être des "Samba~Linguère". Oe même l'argent joue un rôle
niveleur au sein d'une catégorie sociale donnée. Tous les membres de cette
catégorie sont censés être des égaux
des
"navJlés". Ils se recommandent
9
de la même traditions souvent de la même ascendance. Ils entretiennent les
mêmes prétentions et jouissent des mêmes droits. Autrefois s les perspecti-
ves ouvertes .
aux
membres d'une société martiale étaient sensible-
ment les mêmes. De nos jours ~et l'auteur est particulièrement sensible à
cette
mutation- les chances d'épanouissement sont plus liées à l'inser-
tian dans la société moderne qu1à l'allégeance au passé. Pourtant 9 on
conti nue de croi re que tous "1 es na"'11 és Il ont l es mêmes devoi rs. Autrement
dit
on répercute sur la société moderne des structures caractéristiques
9
de l'ancienne société. De cett(~ conception procède la pratique du "diamalé ll
que l'auteur définit comme un "duel d'argent entre rivaux ll •
L'argent sert
de moyen d'expression presque exclusif de certains sentiments. Il en est
ainsi pour l'amour. Les griots qui sont les témoins de 'Il 'offensive" de
(34) OlJsmane SOCE~ KalÛrrJ; op. Ut. ; p. 92.
(35) Ousmane SaCE '<'b'<'d.
9
p. 54.
p
(36) Ousmane SaCE. '<'b'<'d.; p. 2l.
(37) Ousmane SaCE? '<'b'<'d. p p. 25.

427
Karim. devant son déploiement de moyens financiers en l 'honneur de
~larième. décrètent qu'il est son "na\\i!lé"~ qu'il est digne d'elle. qu'il
est "un brave". Rien d'étonnant ainsi à CG que les sentiments les plus
nobles soient faussés. C'est le plus offrant qui l'emporte toujours. Il
s'agit là. de la dégradation d'une tradition qui permettait d'éprouver le
dévouement, l'ardeur au travail d'un fiancé. Aujourd'hui, on ne retient
que l'étalage de richesses et l'encouragement à la cupidité. Ainsi Badara.
disp~sant indûment de plus de moyens financiers. chasse Karim d'auprès de
Marième qui l'aime.
Les amis de ce dernier n'ont pas d'autres moyens de lui prouver
leur fidélité qu'en faisant
~ontre de la même prodigalité. Car l'argent
confère un statut social. Il ne sert a rien
dans cette société que le
9
désordre commence à pénétrer. d'évoquer la gloire de ses ancêtres si on
n'est pas à même d'égaler leur exemple par les largesses remarquées. Cette
obstination à mener "une existence en désaccord avec les exigences moder~
nes" (38) explique que la jeunesse citadine doive faire face à de nombreu-
ses difficultés. Badara détourne les biens de son patron et finit par se
retrouver en prison. Karim et ~on I:état-major" sont confrontés à d'insur-
montables embarras. Voguant à contre~courant. cette jeunesse devra s'éva-
der d1une situation inextricable et se pénétrer des vrais problèmes de la
société moderne.
AbdoulaY0 SADJI reprend le problème de l'argent dans un contexts
urbain. Il montre la situation privilégiée qu'il confère à une élite hété-
roclite qui développe un sens naïf de la parade. Tout comme les héros
d'Ousmane SOCE s cette élite se trouve comme sur une scène. Elle éprouve le
besoin. à tout moment de se montrer, d'exhiber les moyens considérables
(38) Ousmane SaCE. K~p p. 34.

428
qu'elle détient. C'est comme si ces nouveaux riches
en toute circons-
3
tance. voulaient convaincre les autres de leur réussite. On le voit au
genre de vie de Bounama. à sa maison où afflue une humanité disparate car
III 'opulence chez un Sénégalais se mesurait en outre au nombre de femmes
qu'il avait.au nombre de parasites qui viVilient à SGS crochets. et surtout
aux dignitaires du pays qulil recevait sous son toit" (39). Ses amis riva-
lisent de splendeur dans l'étalage de 12urs biens. Cet argent légitime
leur place privilégiée dans cette société. justifie à leurs yeux leurs
prétention&. Source de respectabilité. il leur inspire un désir net de
remodeler la société à leur avantage. Les griot~ jouant le jeu,.ûncouragent
leur imposture et les affublent d1une ascendance prestigieuse mais de cir-
constance. En ville. l'argent semble rendre tout accessible à cette haute
société qui profite d'une certaine redistribution des catégories sociales.
Il est a l'origine de son appétit de joui~sance et de sa volonté de puis-
sance. et aussi du manichéisme caractéristique de la représentation de la
ville tout au long du roman africain.
Si sa profusion ouvre des perspectives inouïes à une fraction de
la société~ son absence opère comme un frein au sein du restG de la popu~
lation. Mongo BETI rnontre dans V~e cnuette toute l'importance de l'argent
dans la société coloniale. Le dénuement condamne Banda à tourner en rond
à Bamila où il supporte mal le pouvoir des Anciens. Avant de se libérer~
il voudrait donner une dernière satisfaction à sa mère malade. Toute l'ac-
tion tourne autour du problème de l'argent. Il lui aurait permis de
s'acquitter d'un devoir filia1
et de se libérer
du carcan d'une tradition
9
qui nlest plus que coercitive. A Tanga, le problème de l'argent prend une
autre dirnension
il ouvre la voie
9
à la critique de la situation coloniale.
(39) A. SADJI. MaZmouna
op. eit.
p. 96.
p
p

429
Les agents du contrô12 économique dépouillent Banda du fruit de son labeur.
Sous un prétexte fallacieux sa récolte de cacao est confisquée et destinée
à la destruction par le feu. En réalité~ les contrôleurs vont tout simple-
ment la revendre à leur seul profit (40). L'auteur met l'accent sur les
méfaits d'un système fondé sur 1 'injustice. Clest ainsi que le problème de
l'argent rebondit avec l (aventure de Koumê a laquelle notre héros se trou-
vera
mêlé par la force des choses. Koumé et les autres apprentis moles-
tent leur patron
qui a refusé de les payer et le laissent mourant sur la
chaussée (41). Après la noyade de Koumé~ Banda revient
sur les lieux
pour s'emparer du butin (42). La vue de cet argent le trouble profondément:
"dans son esprit tout se confondait~ se chevauchait
se bousculait. Il
9
voulait espérer et n'osait pas. Il avait appris à ne pas espérer trop
vite" (43). L'argent constitue coœme un noeud de problèmes dans sa vie.
Il aurait pu assurer sa libération de la tradition
procurer une dernière
9
joie à sa mère. Banda~ en âge de se marier~ ne dispose pas des moyens de
doter une femme selon la tradition de son groupe social. Tous ses espoirs
se sont effondrés lorsque son cacao a été jeté au feu, comme il l'a cru
dans un premier temps. Le manque d1argent bloque son avenir. On conlprend
ainsi sa réaction devant ce qu'il considère comme une aubaine. Lü problème
de l'argent trouvera un dernier rebondissement dans l'affaire de la ma1ette
perdue par des Grecs et opportunément retrouvée par lui. Le roman tra'ne
en longueur et tourn8 autour des tentations subies par ce personnage. Les
arguments ne manquent pas qui militent en faveur de la libre disposition
par le héros et
Odilia
du butin de Koum6 ou des bijoux des Grecs.
L1honnêteté l'emportera et Banda se contentera de la récompense généreuse
de ces derniers.
(40) Eza BOr0
Vill~ Cnu~lt~~ op. eit'
p. 52 sq.
9
f
(41) Eza BOTO~ ~b~d.~ pp. 64-67.
(42) Eza BOTO g ~b~d.p p. 144.
(43) Eza BOTO~ ibid., p. 145.

430
Ainsi le thème de l'argent occupe une place centrale dans ce
roman. Il légitime le recours au monologue intérieur un peu 10n99 souvent
vétilleux
et au déroulement de l'action sous la forme d'un roman d'aven-
9
ture~ voire d'un roman policier qui finit bien. D'autre part la situation
décrite par E. BOTO n'est ni favorable au progrès 9 ni contraire à la tradi~
tion. Elle permot de saisir quelques aspects significatifs d'une situation
de fait.
La même impression de blocage
d'Il aven ir bouché"
se retrouve dans
i
9
I.e. Manda.:t. Vargent gouverne tout dans l'espace urbain décrit par SEMBENE
qui détaille les mille astuces mises en oeuvre pour se le procurer. Tout
se paie dans cet univers et 1'homm8 de la tradition y est bicn souvent
désorienté. l'écrivain public pour lui avoir communiqué la teneur de sa
lettre réclame de Dieng la somme de cinquante francs (44). Tout au long de
l'action surgissent de l'ombre des personnages apparemment rassurants mais
que guide le souci de se procurer de 1'argent ~ar des moyens qu'i'ls ne
choisissent pas toujours. L'homme de la brousse 9 l'ignorant, se fait à
tous les coups attraper par eux. C'est le cas dans l'épisode de la banque
où l'on découvre toute une II chaîne ll d'employés corrompus et de rabatteurs
à qui un système
parfaitement au point~ permet de gruger le petit peuple
9
sans coup férir (45). Il ne reste plus rien des bonnes dispositions envers
son prochain~caractéristiques de la société traditionnelle. Dans la II ville
blanche Il 1a sa11 i cHude
envers autrui 9 la solidarité paraissent suran-
nées ou pour le moins~ passent pour une faiblesse. L'individu n'a d'inté-
rêt que dans la mesure où il représente un certain profit. C'est de cette
sécheresse du coeur que SEMBENE a admirablement rendu compte. Ainsi 9 aucun
parent n'aide 1. Dieng à surmonter des difficultés qui n!en sont vraiment
que pour un homme étranger à l'administration. l'un de ses neveux marié à
(44) O. SEMBENE, Le. Mandat, op. cit.~ p. 127 sq.
(45) O. SEMBENE. ~b~d.~ pp. 145~147.

431
une européenne~ s'insurge de constater que ses parents ne viennent à lui
que pour lui soutirer de l'argent (46). Un autre neveu~ homme d'expédients g
vit fort bier. sans exercer de métier avouable. C'est lui qui réussira 9 à
travers un réseau de complicités,
à toucher le fameux mandat (47). Il
ne laissera à son oncle que des miettes. La prééminence de l'argent tra-
duit
le recul de la tradition mûis non l'insertion au progrès. Elle pos-
tule l'effritement des liens familiaux et le triomphe dG gens prêts à tout
~our survivre.
Au sein de la 'iville indigène~, dans les quartiers deshérités.
les choses ne vont gu&re mieux. Du fait du chômage. une impécuniosité chro~
nique sévit dans tous les milieux. Elle n'est pas sans effet sur la mora=
lité des individus. Ces derniers, las de chercher sans aucune chance de
succès, un quelconque emploi. développent
une mentalité de quémandeurs.
Lorsque, à la suite de l'indiscrétion de ses épouses. la nouvelle se
répand dans le quartier que J. Dieng a reçu un mandat, un défilé sans fin
de solliciteurs commence. Chacun vient crie~ famine et pense avoir droit
à la sclidarité de l 'heureux destinataire du mandat. Ils ne peuvent sérieu~
sement pas penser pouvoir lU'j rendre un jour l'argent prêté. Il n'est pas
interdit de croire que dans leurs dures conditions de vie, l'attrait de
l'argent n'épargnerait pas leur honorabilité. SEMBENE choisit de les ména-
ger. Il jette un éclairage particulier sur leur misère, leur effort renou-
velé pour répondre à des besoins élémentaires. Il montre les bouleversements
de la société
des mentalités au sein de la ville blanche
et leurs
consé-
9
9
quances parmi les déshérités.
(46) O. SEMBENE g Le Mandat, op. cit.
p. 143.
p
(47) O. SEMBENE. ibid. r p. 179 et sq.

432
Il reste que dans un camp comme dans l 'autre~ l'argent avilit
l'individu. La recherche effrénée de l'argent conduit à des comportements
que la morale condamne. Parmi les déshérités s l 1 impécuniosités la misère~
débouchent sur une dégradation de la tradition que l'auteur dénonce. On y
confond solidarité et parasitisme. L'homme de la tradition s'impose aux
autres par son travail et sa rigueur morale. Il ne quémande pas. Il n'ac-
cepte pas de vivre d'expédients
au jour le jour. En cas de malheur~ il
9
sait pouvoir compter
sur un courant de solidarité. A la campagne~ I. Dieng
et ses amis auraient cultivé la terre et mieux assuré la subsistance de
leurs familles. Le chômage les exclut du circuit moderne des échanges
les
9
réduit à la misère et~ progressivement
à l'effondrement moral.
9
Hédou i'Wm~O et C.A. NIDAO développent ce thème. L'auteur d'HA6JÛfla.
Ba'a relate l'aventure citadine d'une jeunesse condamnée au chômage et à
la misèrz. Voyant tous ses espoirs s'effondrer~ elle subit la tentation
des solutions de facilités. Gorgui M'30dj9 dans B~ Tltieen vit dans un
complet dénuement. Ses démêlés avec l'administration coloniale lui ont
valu cet exil à la ville où~désoeuvré9 il vit dans une misère que la grande
conscience de sa
dignité
ne fait que mieux éclater au grand jour. Son
problème est double. Un personnage le formule fort bien
Hl a rapidité de
1 'évoiution a pris cet homme au dépourvu. Un prince ayant grandi dans la
notion de hiérarchie. S8 découvre soudain l'égal de tout un chacun. Ne
disposant plus de la fortune accompagnant son rang~ il s'accroche à
llultime richesse ancestrale: son sang" (48).
Le défaut d1argent condamne cet homme formé pour servir de chef
et de lien entre la tradition et le progrès
a
s
une vie citadine marginale.
(48) C.A. N'DAO, B~ T~~een~ Paris
Présence Africaine~ 1972, p. 69.

~133
Ainsi~ dans la villes l'argent joue un rôle de premier plan~
dans la l'ville blanche l! comme dans la !Iville indigène". f.1 première vue 9
il semble favoriser l'insertion dans le courant de modernisation qui
touche une catégorie de la population et en rejeter l'autre. En fait les
romanciers s'accordent pour montrer que s'il est préjudiciable au maintien
de la tradition~ il n'ouvre la voie qu'à un progrès mal équilibré et fondé
sur l'injustice. Dans un cas comme dans l 'autre~ il favorise des comporte-
rnents 9 une mentalité cù la morale ne trouve pas toujours son compte.
C'est ainsi que nombre de romanciers se sont attachés à montrer
le triomphe de fausses valeurs qui semblent légitimer l lévolution des
esprits. On multiplie des situations où~sous des deho~s traditionalistes,
l es personnages cèdent en fait à. la cupi di té. Il en va ai ns i dans SOM
L'Oltage. 00 la jeunesse se mobilise pour faire échec au Père Djigui. Ce
dernie~ en décidant d'accorder la main de sa fille KanY9 sans consultation
préôlable 9 au riche commerçënt Famagan n'est pas sorti de son rôle de père
et des pouvoirs que la tradition lui reconna,t. Peut-on soutenir qu'il
niait été guidé que par l 1 intérêt de sa fille et que les richesses de
Famagan niaient pas influencé son choix? On le surprend au début du roman
qui s'exalte à la perspective d1une union qui ne peut que grandir sa
renom~êe. "Les aèdes en parleront ailleurs 9 les vieux en diront un mot A
leurs peti ts enfants ... " (C~9). Les épo'Jses de Famagan mènent une vi e
enviable. C'est la preuve qu1il peut prendre en main le destin de Kany. La
tradition ne conteste pas les privilèges de l'argent que cette jeunesse
modernisée remet en cause au nOr;] du progrès.
(49) Seydou BADIAf\\1 9 SOU6 L'OJta.ge., Paris: Présence Africaines 1958, p. 14.

434
Ce procès de la tradition par le biais du thème de l'argent. BETI
lia repris dans Pe/tpéJ"..ue. oQ Essola dénonce "l'affreuse
tradition qui lui
[sa mè~~7 avait permis~ sous prétexte de marier Perpétue. de livrer une
enfant. pieds et poings liés à son
tortionnaire"(50). On apprenèra plus
loin que l'opération lui aura rapporté cent mille francs (51). Les romans
abondent de scènes de marchandages devant déboucher sur un mariage. On veut
ainsi montrer le travestissement progressif d'une tradition de compensa-
tions familiale ou clanique par la cupidité.
Seydou BADIAN~ après une longue éclipse~ revient à la littérature
pour attester sa préoccupation de la disparité entre la campagne et la
ville. écrire l'un des plus admirables éloges de la tradition. L'auteur
oppose en tout point le village et la ville. Le roman~ Le. Sang d~ Ma6qu~,
de façon sommaire comprend deux parties. La première décrit l'équilibre
culturel des villageois
les crises et les moyens de les
o
surmonter~ le sens
de la solidarité. de l'appartenance au même groupe social. Pour tout dire,
il montre le bonheur simple de ces hommes de la tradition préoccupés avant
tout de continuité. L'argent ne joue qu'un rôle secondaire dans cette
première partie. Il sert à acquitter l'impôt. Il s'agit en fait d'une
société fonctionnant sur un mode autarcique où les échanges tiennent peu
de place. Les qualités pèr lesquelles l'individu se valorisent restent
personnelles (52). Elles ne sont pas encore médiatisées par l'argent. En
(50) r'longo BETI s Pe.npétu.e.$ Paris s 8uchet-Chastel~ 1974~ p. 91.
(51) Mongo BETI
ibid., p. 239.
1
(52) A l'instar des romanciers nigeriens Chinua ACHEnE et Elechi AW\\DI~
les romanciers francophones nlont oas encore assez mis l'accent sur le oro-
"
~
blème de la valorisation de llindividu au sein de la sodété traditionnelle.
On sait qu'elle n'est pas laissée au hasard. Okonkwo prend des titres
(to take titles) qui marquent son ascension de l'échelle sociale. Du fond
de sa prison~ Meka surmonte son humiliation en se réf2rant à ce système.
Le. Vie.ux Nègne. et la MédaLtte.
pp. 170-173.
p

435
revanche
dans l'épisode urbain toutes les valeurs s'effondrent. Les indi-
g
vidus ne se soucient plus que de leur plaisir. La vie en ville ne favorise
plus l'identification à son groupe. Am~dou~ à qui son village s'identifie~
s'éloigne trÈs vite de la tradition. ToutG référence à son village l'exas-
pêre
attire de la part de ses amis, mcqueries et mépris. Sa femme, Nandi
g
i
qui ~u sein de son villag~ incarnait au plus haut point l'idéal féminin
traditionnel~ est tournée en dérision.
Se démarquant d'une tradition désuète, la jeunesse citadine slor~
ganise en groupes rivaux~ tous voués à la recherche du plaisir
de la
i
jouissance. Seuls comptent les moyens qui permettent de tenir son rang
Amadou tourne le dos à son héritage de probité~ de rigueur morale pour
céder aux tentations de la ville. Ne tirant aucun parti de
la formation
qui avait fait de lui un point de mire~ il se lance dans une vie de jouis-
sance. Cette recherche effrénée du plaisir le condamne à se procurer de
l'argent par des moyens déloyaux. Il s'abouche au commerçant Ali~ personna-
ge peu recommandable auquel il sert de couvertur2. Autour de lui g 1l argent
sert de mesure à toutes choses. Les femnles se livrent à la débauche g les
hommes s'avilissent pour s'enrichir. Rien n1est plus significatif que le
chant de Tougayi. Cette descendante d1esclaves affranchis avait ~tcus les
droits dans la société traditionnelle!'. Elle jouait dans son milieu le rôle
de fou du roi dans 10s cours européennes d'autrefcis et avait le droit de
dire son fait à qui s'attirait sa vindicte. Elle
amuse par la truculence
de ses propos
et vit de la générosité de ceux qui ont tout intérêt à se
ménager ses bonnes grâces. Son chant dit le mépris que lui inspirent ces

436
derniers. Elle dénonce les bouleversements s impostures et dêgradations
qu'entra'ne le règne de l'argent (53).
Ce que MELONE écrit sur les personnages de BETI vaut pour bien
des héros de l'aventure urbaine dans le roman africain: 1I •• ,la fièvre du
succès économique~ de la survi2
en affolant les hommes
9
s
3 accéléré le
processus d'aliénation, rejetènt aux oubliettes les valeurs héritées des
traditions ancestrales~ pour 10ur substituer un système de valeurs où la
malhonnêteté~ le manque de sincéritê~ le désir de possession ... sont rois~
(54).
Ainsi l largent~ qui sert de mesure à une certaine réussite socia-
le
distille un faux~air de progrès et ne parvient qu'à combler l'appétit
9
de jouissance des citadins.
Tout comme l'argent
le pouvoir politique se situe à l 'origine
9
des bouleversements de la société décrite. Les actions de l'un et de l'au-
tre se conjuguent fort bien à cette fin. Les romanciers s'accordent pour
dénoncer l'émergence d'une catégorie sociale nouvelle~ la caste des poli~
ticiens disposant des rênes du pouvoir ct d,ténormes moyens financiers. Ils
ne répugnent pas à mettre la tradition à contribution pour servir leurs
(53) Il Le. Blanc. Mt aJUL.<.vé ave.c. .6on aJtge.l1:tp
Et .t' Mge.11:t a bÔvt<- W1 monde. nouve.au. p
Monde. étoYl.nm1:t~ monde. dé~outan:t; voye.z
.te. J!.â.c.he. .6 ~C.i.a.M e. .te. héJto.6 ;
.te. vo.te.~ e.6t c.o~onné ~o~~
La .6o:tti6e. ~ègne..~ domine. .t'~n-teY...1J...ge./Ilc.e..
P.fU6 de. veJt:tu.
Tout a 6ondu.
LPaJLge.n:t; .t' aJLge.n:t
no.:tJz.e. maiVte. à toM.
p
Le.6 polLtM nVL"11êM .6 i OUV~e.f1:t,
Le.6 6e.mmM p~e.6 et nob.tu .6ont aux mcUYL6 dM VOYOM ~1
Seydou BADIAN
Le. S~~g de.6 MaoQue.6, op. ci:t.
p. 198.
9
p
(54) T. MELONE~ Mongo BETT : L'homme. et.te.. Vç~:tinF op. ci:t.; p. 201.

IB7
desseins. Le fait rare en soi =puisqu~ils combattent une tradition qui
ne leur est pas favorable- retient l'attention de NDEDI-PENDA dans La
NaMe. ou Ekandé n'hésite pes;} mettre en oeuvre tous les moyens à sa dis~
position pour faire aboutir ses projets matrimoniaux. La brutalitê de ses
proc'édés se trouve comme atténuée par le recours à 1.'1 palabre traditionnel-
le {55). C'est là une confusion abusive de la puissance politiques de
l'autorité administrative et de l !intérêt personnel de gens en place.
Tout concourt cependant à mettre l'accent sur le progrès du maté-
rialisme. ici s par le biais de l'élargissement de la place faite a la poli-
tique. Il ne s'agit certes pas de considérations idéologiques en dépit du
parti-pris didactique de nombre de romanciers mais de la satire des poli-
ticiens qui agissent comme un frein à l'épanouissement de l'individu. On
ne retient pas s non plus s le thème de la conquête du pouvoir politique par
le peuple ou par ceux qui se recommandent de lui. Ce thème occupe une pla-
ce qrandissante dans le roman actuel. SEMBENE l'avait indirectement effleu~
ré par le biais d'une crise syndicale. Il y était revenu ouvertement avec
L'Hakmatt~vt paru après l'accession de nombre d'états africains à l'indé-
pendance. Cette distanciation permettait toutes les audaces. On ne s'arrê-
tera pas à l'interrogation sur la légitimité des pouvoirs nés de l l indépen-
dance et qui semble servir de toile de fond à nombre de romans (56). Seule
intéresse la nouvelle société considérée au regard de la tradition et du
progr8s s tûlle que les nouveaux pouvoirs politiques la façonnent. les accu=
sations qui reviennent le plus souvent ont trait à l'ignorances au mépris
do la tradition professés par les régiw.R.s en place. Elles font écho au
(55) Patrice NDEDI-PENDA~ La N~~e.; Yaoundé~ Clé~ 1971
pp. 39=48, pp. 85-
9
99.
(56) On peut citer EtU"Jte le/.! Eo..ux p Le. Cvu:.ie dM Ttr.opiQue...6
Un F~il à R..a.
p
main p Un Poème. à. fa bouc.he. rU:. W.vuuyomu •..

438
procès de 1'administration co1oniaï~~ que Sf)ydou BP.DIAN reprend à son
compte dans Le Sang d~ Ma~que6 (57), L1administration co1onia1e 9 après
la destitution du chef traditionnel Gnanankoro
porte au pouvoir Kanke1ê
9
9
homme de bien
qui r(;~ssent amèrement sa situation d:intermédiaire néces"
9
saire ;;2ntre ses concitoyens et ceux dont les exigences faisaient mal à la
communauté". Les villageois, de même que Fanké1é
continuent de considérer
9
Gnanankoro comme leur seul et unique chef. Ce moyen détourné permet de
dêsamorcer la crise que pouvait ouvrir le comportement cavalier de la
puissance coloniale au regard des institutions traditionnelles.
Les romanciers montrent que ce mépris de la tradition se prolonge
dans le contexte actuel. Le cas le plus saisissant a été évoqué plus haut
à la suite dlAké LOBA. Il montre dans UA Fili de. KoWte.:tc.hct avec quelle
brutalité
on impose aux hommes de la tradition un progrès qui bouleverse
leur assise cultur~11e. Il donne une relation remarquable de la rupture de
lléqui1ibre culturel et du Yio1 de tout8~leurs traditions. Du jour au
lt?ndemain. les fcndements de cette société: se trouvent remis en cause.
Aucune latitl,.ldf: n'est laissée aux individus d'adapter le progrès à leur
spécificité culturelle.
Les romanciers montrent abondamment le rôle néfaste des pouvoirs
politiques envers la tradition. Ils ne lui donnent pas de chance d'épa-
nouissement et bien souvent s'emploient à sa destruction. Ce sont là des
thèmes qui reviennent souvent~ à savoir ceux qui ont trait à la confisca-
tion des libertés et à l'anéantissement de la tradition. Le premier point
n' i ntél"eSSe pas notre propos. Quant au second ~ l'auteur du Cvut.le. d~
T~opiqu~ le traite de façon on ne peut plus significative. Dans la seconde
partie du roman (1ui ~ au ter'me d2S pérégrir.ations de Bohi-di se déroule
(57) Seydou BADIAN~ Le. Sang d~ MMquU; op. wo.' 127-128.

dans la capitale : Porte~Océan8:. aucune référence n'est faite aux tradi-
tions. A la violence du pouvoir~ on oppose la ruse et une contre violence
bien plus efficace. Ainsi la traoition et le progrès sont ignorés peut-
être en relation avec un ordre de priorités que commanderait l'urgence de
la situation décrite. lr-·n~,1ess·;··Kolsme" ne 50 recommande pas d'une tradi-
tion dont
il ne peut tirer sa légitimité, ni ne semble ouvrir la voie
au progrès. Aucun des romanei ers qui condui sent le procès de '1 i ndépen"
dance
ne fait mention du moindre progrès. Ce qui s'explique: l'engage-
ment militant débouche sur la partialite et le manque d'objectivité. Aussi
l' auteur ·~dont les adversa i ....es du
uf'Jessi ··KoïslTIa il sont les représentants- ne
s'arrête-t-il pasÎUproblème de la tradition et du progrès.
On comprend que Fama accuse les nouveaux régimes de brûler h:urs
dieux. Il dénonce le progrès du matérialisme encouragé par le culte de
l'argent 8t d'un pouvoir politique arbitraire. Les chefs ne recourent plus
aux croyances traditionnelles pour le bien de tous. Ils croiênt~ au milieu
des pires dangers
pouvoir ne sauver qu'eux=mêmes. Fama se penche sur la
9
question Gt commente: °il demeurait bien connu que les dirigeants des
soleils des Indépendances consultaient três souvent le marabout~ le sor-
cier
le devin s mais pour qui le faisaient=ils 2t pourquoi? ... pour
i
eux-mêmes, pour affermir leur pouvoir, augmenter leur force
jeter un mau-
i
vais sort a leur ennemi " (58). Ces déclarations de Fama sont d'autant plus
pertinentes qu'elles se situent à un moment de l'action où la métarnorphose
de ce personnage est devenue effective. Certes il continue d'amuser
d'éton-
i
ner par son caractère excessifs son irascibilité. Il ne se console pas
d'avoir été tenu a l'écart de tout poste de responsabilité. Même à Togobala.
lorsque l'attachement de la population à sa famille se confirme~ le
(58) A. KOUROUMA~ Le4 Sot~~ d~ Indépendanc~9 op. cLt., p. 163.

nouveau r~gime a l 'habileté~ à la suite d'une palabre longue et confuse.
de l lintégrer a son comité local. Ici. Fama traduit sa conscience amère que
les nouveaux régimes et l~s traditions opèrent en sens contraires. Ils ne
s'accommodent même pas d'une superposition de structures, car ces régimes
oeuvrent à l'effacement des traditions. Presque rien ne subsiste en con-
séquence des pratiques coloniales inspirées de l '"indirect rule" britan-
nique.
Oans nombre de romans
les informatiJns
sur le pouvoir restent
3
minces. On présume que" à qUtlques variantes près~ il doit slapparenter
à celui décrit dans Le Cencfe d~ TnDp~queh. Arbitraire. coercitif à
l'extrême. il consacre la confusion de l 'ttat et du parti unique. En fait.
on s'intéresse plus aux organes de ce dernier qu'à l'Mat. Ce pouvoir illé~
gitime" com.me Fama le répète si souvent. ne se préoccupe que de perpétuer
sa main~mise sur le pays. Les romanciers ne l~ montrent pas suscitant~
dans ï 'intérêt des habitants
des bouleversemerts économiques et sociaux.
s
Slil oeuvre à l'anéantissement de la tradition. ce n'est pas pour instaurer
un quelconque progrès. Il est a prévoir que s li1 en était autrement o les
romanciers contestataires ne l'auraient pas crédité d'une action positive
Dans l'univers de la ville" les membres du parti au pouvoir et
leurs alliés forment une caste privilégiée. Leur prospérité est décrite
dans Le CVLc1..e. d~ TJt.op.{.qu~ et dans Le6 Soteil/., d~ IYl.dê.pe.l1dal1c.~.
KOUROUMA qu'obsède le manichéisme de la ville coloniale ne manque jamais
de noter la splendeur de la ville tlanche. Cette caste de politiciens a
mis en place des institutions devant rerpétuer sa domination. Elles ne
sont pas favorables à l'épanouissement de l'autre partie de la population.
(59) Du moins si on en juge par la manière dont le procès du colonialisme
a été conduit.

441
La ville blanche Qst rarement présentée au lecteur pour e1le~même (60).
En revanche la misère de la ville indigène est abondamment décrite. Ainsi,
au début de son roman, KOUROUMA a~~ne son héros à traverser la ville et à
not8r
un certain état d1abandon. Fama conclut à la trahison des promesses
9
faites pendant ln lutte contre le pouvoir colonial, et aux électeurs. 5ali-
mata travaille dans l'autre ville 00 elle
se rend de bon matin. La des~
cription que l fauteur en donne est succincte et centrée sur le thème de
l'injustice sociale. Toute description est cowmandée par l 1intérêt que
suscite le petit peuple qui se heurte a chaque pas au système de coerci-
tion mis en place par le pouvoir. Ce système qui bloque le progrès et
anéantit la tradition, et qui est à l'origine du malheur du peuple, s'ap=
puie sur la bureaucratie, le tribalisme) la corruption.
Kali, dans A6kika BaIa) énumère les maux de la société citadine
quand il déclare qui "on n'est jamais assez pour enfoncer les portes. car
il s'agit bien pour nous d'2nfoncer les porte~ du favoritisme. du népotis-
me, du tribalisme et de la. dégradation de l'individu"
(61).
Partout le pouvoir a mis en place une
administration lourde,
confuse et inefficace. Kambara et ses amis qui sont à la recherche de
lin' importe quel trava il Il en font la douloureuse expéri ence. On use de pro-
cédés dilatoires pour les contenir,on les renvoie d1un bureau à 1 'autre~
on leur fait remplir des fiches pour les inciter à la p3tience. De toute
évidence, la machine administrative en question est plus apte a enterrer
les affaires qu'à leur trouver des solutions. Elle est cependant prompte à
la répression des chômeurs qui,par leur nombre croissan~ sont comme une
injure au gouvernement, Lorsque les pratiques bureaucratiques sont
(60) Elle l'est dans Le Mandat et dans Koto~~.
(61) R. Médou MVOMO, Aôhika cala. op. cLt..
p. 74.

442
inopêrnntes. le pouvoir dêcouvre son véritable visage et ne s'embarrasse
pas d,aexpulser de la ville tout cet agrégat de gens qui encombraient les
couloirs d€s
ministères et des bureaux administratifsl! (62).
Le tribalisme constitue une plaie encore plus profonde. La tra-
dition l 1aurait engendré si les nouveaux régimes n'avaient pas rompu aVAC
elle. Il semble vouloir prolonger au plan national les clivages ethniques.
Il ne s'agit en fait que de llaccaparem~nt du pouvoir par une minorité et
d'un favoritisme ft base familiale. Les nouveaux régimes ne jouissant pas
toujours de la faveur populaire n'ont pas été à même de l'extirper. Les
jugements des romanciers concordent sur ce point. L'auteur d'A6nika Ba'a
revient plus d'une fois
sur cette question. Llun de ses personnages parle
de IIcette tribaiisation du recrutemc:nt H (63)9 de"cette immense parenté Il ,
Dans La Na6he
Olga que son maÎi~ le préfet Ekandé, s'apprête
p
à répudier.
met ce dernier en garde. Elle lui crie. dans un accès de colère et de
cru:'HJté: "Rappelle-toi s il y ,} quelques annécs
tu n'étais qu'un être
g
obscur sans grande instruction. sans courages sans fortunes sans attraits
physiques; tu ne pouvais réussir- da~ls la vit? .. Nous t'avons mis dans
l'administration s nous t'avons h'issé méthodiquement~ sûrement
vers le
j
poste que tu occupes ... ;' (64). Clest Henri LOPES qui donne à ce problème
sa véritable dimension alors qu~ KOUROUMA l'a pessê sous silence (65).
Outre l~ titre on ne peut plus significatif de son recueil de nouvelles(66),
il faut noter la place qu'occupe le tribalisme dans son premier roman,
La NouveJvte RonJanee. Son héros ne témoigne pas d'autres qualités que de
(62) R. fi;üdou MVOMO. A6tUl<.a Ba'a., op. et:t. p p. 10l.
(63) R. f·iédou rWo[\\10 s ibid. pp, 83.
(64) P. NOEOI~PENDA> La Na6~e? op. cJ;t,p 82.
(55) Il s'est plutôt attaqué a la xenophobie. S'il enferme l'action dans
l'univers des !'1alinkésc'est qu'il veut s'attaquer à des maux plus graves.
(66) Henri LüPES, T4ibaiique6; Yaoundé: Clé~ 1971.

celles qui font un bon joueur de foot-ball. Sa gloire sur les stades ne
l€
nourrissant pas dans ~n pays où n'~xistent pas de professionnels du
sport
force lui est de tirer rarti de puissantes relations tribales.
9
LaPES montt'~ que ces derni ères comptent plus que le méri te 9 l a compétence
et le dévouement. "Ainsi L:ajoutc""t-iJ? un cuisinier par un membre de sa
famille. son clan ou sa tribu, trouvait toujours moyen d'obtenir une inter-
vention du Président de la République Sl (67). On comprend que Bienvenu~ le
héros acculè â trouver un emploi 9 se tourne vers un membre de sa tribu
qui remplit les fonctions d1inspecteur des postes diplomatiques. Ce der-
nier mult'iplie les objections. 11 le met à l'aise non sans faire montre
d'un certain cynisme. Leur conversation est des plus édifiantes.
"Ecoute. On a beau dire que nous combattons le tribalisme
c'est
9
une réalité. Il fùut en tenir compte. Si tu veux devenir un homme fort 9
toi aussi~ il faut placer les gens de ta tribu.
- Seulement~ le Prêsid8nt a déjà attiré notre attention sur le
fait qu'il y a trop de côtiers dans les ambassades.
~ Dans les ministères où les montagnards sont à la tête~ c'est
le contr2ire non? Et le cabinet de la Présidence 111 (68). Bienvenu~ sans
compétence aucu~ se retrouvera dans une ambassade oil il se signalera par
les désordres de se vie et son incurie. Le tribalisme ne pourvoit pas seu-
lement les gens ignares de postes importants~ il bloque ou anéantit en
même temps la c~rrière d'autres personnes dont la compétence se situe
au-dessus de tout soupçon. Il entretient cor:me le montre LOPES au sein d'ur.
même pays9 entre des ethnies différentes~ des sentiments de mépris sinon
de haine (69).
(67) Henri LOPES, La. Nou.ve.lle. Romanee., Yaoundé
Clé. 1976, ppo 30~31.
(68) Henri LOPES
-ib-id.,
$
p. 57,
(69) Henri LOPES, -ib-id. p p. 182.

~:on90 BETl rend 1e tri ha li sme responsable d€:s malheurs de " Afri·>
que indépendante. Il en montre 12s méfaHs dans PeJtpUue. où i"Jartin~ per-
sonnâge peu recommandable
décrit la situation du pays. Son ignorance.
9
soutient-il 8 son frère fraichement élargi d'un camp de concentration, 1ln
sauvé des Dersécutions
,
et de la orison.
,
A la veille de l 'indéDendance~
'
poursuit-il, tout le monde pensait que "les connaisseurs du book» ~les in-
tellectuels-, les hommes d'affaires et les co~nerçants~ allaient prendre
en main la destinée du pays mais "personne ne songeait aux musulmans du
Nord, aux hommes à grandes robes" (70). C'est apparemment une invasion et
une domination que l'autre partie de la population ressent amèrement.
Ainsi dans l'espace urbain, le tribalisme c0nstitue un facteur
de division de la population, un frein à l'épanouissement de la majorité
des i ndi vi dus. 1l concourt de l ël sorte au même but que l'argent. Il es t
évident qu'il ne favorise pas la modernisation des esprits. D'un autre
côté) il semble prolonger la tradition. En vér~té, étant donné le carac-
tère ethnique de l'occupation de l 'espace géographique~ l 1 homogénéité
culturelle se trouve presque toujours assurée au sein de la société tradi-
tionnelle. Autrement dit, chaque ethnie jouit de son terroir propre. On
comprend que les romanciers mettent l'accent sur le caractère plutôt
urbain du tribalisme que favorise le brassaqe ethnique dont la ville est
le siège. Dans nombre de romans, le plus clair des personnages dénoncent
ses méfaits.
La corruption s~mble être corollaire du tribalisme. SEMBENE en
montre l'étendue dans Le Mandat. Elle n'est pas absente de La Nouvelle
Romance. cO elle prend des dehors muitiformes. Elle ne peut que sévir dans
l'univers policier que SETI décrit dans P~pétue.. Elle constitue un autre
fléau qui ajoute aux difficultés des paysans engagés dans l'aventure
urbaine.
(70; Mongo BETI. PeJtpétue., C~. cLi.; p. 63.

445
Tout cela favorise le développement (i'un élitisme que rien ne
justifie. Le bureaucratisme s le tribalisme. la corruption confèrent une
si~nification particulière au pouvo~r politique. Ils expliquent pour le
moins le prolongement
dans la représentation de la villes du manichéisme
3
caractéristique du roman anti·'colonialiste. Si dans les romans de l'indé-
pendance dont l'action 58 op.roule en ville. l'univers décrit reste en noir
et blanc~ ce n'est
certes pas pour souligner une opposition raciale qui
n'existe plus
mais pour marquer le fossé qui sépare gouvernants et gou~
3
vernés~ c'est=à-dire ceux qui se recon~andent abusivement du progrès et
ceux qui semblent condamnés à perpétuer une tradition de plus en plus
dégradée.
Il est singulier que Guy MENGA qui n'avait pas mis l'accent sur
le manichéisme de la ville coloniale dans La Paiab4e St~e
épouse ce
thème dans Ko-t.a.uJaLi... Il y i ns i ste comme pour montrer que l a vi 11 e IIdes
indépendances" est encor'2 plus !!"cruel1e ll que la ville coloniale. On retrou~
ve dans la représentation de l'espace urbain, la figuration de l'inégalité
et de la discrimination: !lil y avait Gozala-Haut ou quartier des fonction-
naires de l'Assistance Technique ,:.:t de l'Administration locale. Il y avait
Gozala~bas, quartier des indigènes.
Entre les deux, un kilomètre environ de distance. Entre les deux~ un
terrain vague fait de broussa"il1es qui servait de dépotoir aux ordures
ménagères du haut quartier. Une route carrossable faisait la navette entre
les deux cités, traversait ces broussailles. Elle se ramifiait a mi-chemin
pour servir d'accès à la petite chapelle protestante, érigée là récemment
par un pasteur luthérien qui fut affecté a'illeurs dès la fin des travaux.
Les uns descendant. les autres montant, le tout Gozala chrétien (de cette
église la) se trouvait la chaque dimanche. Les catholiques, eux, avaient
deux ou trois kilomètres à parcourir
pour assister au culte. C'était une
bonne chose que cette chapelle protestante fût là~ entre les deux quartiers.

446
Sans elles ceux de Gozala-Haut et caux de Gozala-bas n'auraient jamais
ou
. se rencontrer dans la semair:2. Il est vrai au'on
,
descendait parfois de
Gozala~Haut pour venir voir danser au tam-tam ces gens de Gozûla-bas mais
c'êtait une ou deux fois seulement par mois. Le reste du temps9 on se
voyait rarement. Il se produisait si peu d'événements pouvant avoir un
lien commun entre les deux communautés
Le plus courant et le plus fami-
1ier de tous était la mort
quand elle survenait dans les familles afri-
9
caines. Car il était rarissime qu'un membre de l'Assistance Technique
meure à domicile ou même au c2ntre hospitalier de la localité. Quand un
décès survenait doncs on se
retrouvait. Mais toujours â Gozala-bas
jamais à Gozaïa-Haut. Ce quarti0r ne supportait pas 18 bruit. Or un déc~ss
a cause des pleurs et des chants de la veillées suscite nécessairement du
bruit. Il y avait un endroit adéquat pour celas le quartier indigène ...
A Gozala~Haut~ on pouvait admirer de belles villas blanches
b&ties le long des rues larges
éclairées la n~it a 'Iêlectricité. les
g
étrangers y entretenaient de magnifiques parterres de fleurs. Les locaux
(sic) laissaient envahir les 8spaces libres de la propriété qui leur était
aff~ctée par le chiendent qu'ils faisaient rarement couper par leurs
serviteurs.
A Gozala~bas aux rues a peine tracêes~ les amateurs d'exotisme
pouvaient photographier des cases en torchis noyées sous la fondation (sic)
~xubérante des cocotiers. palmiers ou manguiers.
A Gozala-Haut l'eau courante coulait dans toutes les maisons. A
Gozala-bas~
on se la disputait autour de l'unique borne-fontaine quand
on ne la tirait pas simplement du puits. On nontait de Gozala-bas pour
aller travailler co~~e boy. cuisinier. blanchisseur ou petit commis à
Gozala-Haut ou encore pour se rendre au centre hospitalier. aux bureaux de
la
Préfecture ou à la poste. Les jeunes gens y allaient au collège ... 11(71).

447
Goza1a~Haut surplombe Gozal~~bas pour marquel~ une certaine hié=
rarchie socio~po1itique ; la pluie déverse en ce second lieu les détritus
et ordures de Goza1a-Haut ; une frontière s6pare les deux quartiers. Le
déroulement de l'action montre que le quartier prospêre
siège du pouvoir
i
politique, recêle des forces mauvaises et que les grandes vertus popu1ai-
res de fraternités de solidarité, la conscience nationale~ se retrouvent
dans le quartier déshérité. Les formes de l'autorité dHfèrent d'un lieu
a l'autre. Dans l'un, le pouvoir est arbitrai reg violent; dans l'autre.
il repose sur l'adhésion personnelle et est soucieux de l'intérêt commun.
Dans la nouve 11 e sociôté que 1es romand ers présentent 9 1e pou-
voir politique et l'argent jouent un rôle complémentaire et néfaste. Ils
constituent des sources d'inêoalttês et des facteurs de divisions. Ils ne
"
servent pas la tradition et semblent au premier abord ouvrir la voie au
progrès. Ils exercent une sêductio~ certaine sur la jeunesse et les paysans
tentés par l'aventure urbaine.
Une fois les nouvelles structures et les progrès du matérialisme
au sein de cette société précisés~ il conviendrait de s'arrêter plus par-
ticulièrement au problème des métar:lorphoses de l'individu. Le roman de la
ville est souvent un roman de la découverte. Le héros" étranger à la vi 11 e 9
la découvre pOUY' son édificatbn personnelle et la révèle en même temps
au lecteur. Il fait l 'expéri ence d... décalage entre sa. l~eprésentation de
la ville et la réalité, entre la vie rurale et la vie urbaine. Il se trou~
ve condamné à un effort d\\~ réajustement aux ci rconstances qui entraîn~
des mutations dans sa personnalité telle qu'elle s'est développée au sein
de la tradition. Dans quel sens évolue-t~il ? Quel rapport existe-t-il
entre cette mutation et la philosophie de l'auteur relative à llavenir
des traditions et du progrès?

448
La transplantation du personnage de la campagne à la ville se
traduit~ d'une part
par sa confrontation à un monde nouveau, de l'autre~
1
par sa libération progressive ou brutale de la tradition Il faut certes
distinguer le cas des pauvres~ condamnés â une vie rle difficultés et
souvent de mis~res.de surcroTt objet de 1 'oppression politique, de la
situation de l'élite dont le sort siest singulièrement amélioré. Cependant;
toutes les catégorie,s de la population vivent dans un éloignement relatif
de la tradition. On ne relève
nulle part de coupure brutale, totale, ni
d 1adapta ti on
de tentative/de la tradition au contexte nouveau. Les romanciers mettent
plutôt l'accent sur le désordre des survivances de la tradition ou sur
l'inefficacitê d'un substrat culturel qui s'estompe progressivement. De
toute évidence, la libération de la tradition ne postule pas l'anéantisse-
ment de cette dernière. du moins dans l'immédiat ... On a noté les tentati-
ves de la jeunesse toucouleur de prolonger, à la ville. les structures
communautaires de leurs villages~ l'attachement des habitants des quartiers
périphériques à un idéal
de vie que, tout autour d'eux, s'acharne a
perturber, l'évocation nostalgique d'une tradition légendaire qui ne sert
plus qU'à l'exaltation des grands du moment. On ne semble retenir de la
tradition que ce qui est immédiatement utilisable.
Le thème de la libération de la tradition trouve son illustration
la plus convaincante par le biais de personnages nouvellement venus de
leur campagne sans préparation aucune. Clest précisément le cas dans des
romans 00 l'auteur relate l'aventure urbaine d'un enfant évadé de la tra-
dition et qui se retrouve! en ville~ abandonné à lui-même. La richesse de
ce thème n'a pas été perçue par les romanciers. L'auteur du
Véb~o~d
récit autobiographique g ne l'approfondit guère. Il s'attache à faire

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ressortir le bouleversemünt de la vie de cc garçon qui~ affranchi de la
tutelle familiale~ a vagabondé a Rufisque s Saint-Louis s Oakar où il s'est
imposé cb~me un champion de boxe, à Paris où on le retrouve ouvrier~
boxeur consacré
et acteur dans un film qui tient longtemps l'affiche.
C'est une vie chargée de matière et~dans sa relation~ l'auteur s'arrête
au romanesque. Il ne saisit pas l'intérêt de la confrontation de ce jeune
Sérère à des UniV0i"S culturels différents sans compter sa découverte bru-
tale d'un monde en voie de Illcdernisation
comparé à sa campagne natale. Le
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récit de FAYE manque d'épaisseur (72). L'auteur se contente de faire le
point des moyen$ mis en oeuvre par l'enfant pour survivre.
L' auteur de Verv6 .te/~ Nouve.aux HOJUZOYL6 ni agi t pas autrement
(73) .
Georges Bessango
nlest pas~ à "; 'instar de Faye
un enfant qui aurait dû
garder de la vie traditionnelle un souvenir effroyable. Le souvenir de son
père~ mort des excès d'agents coloniaux trop zé1és~ s'est estompé dans son
esprit. Il siest épanoui a la campagne entre sa mère et sa soeur. Brutale-
ment~ le voila a Bouaké. chef-lieu de région.
ville relativement impor-
tante. L'enfant confié à Ui1 ami de son frère Chélrles~ commence des études
pleines de promesses. Il sera en butte a la cupidité de ses logeurs et
finira par sl~vader. Le voila abandonné a lui-même dans une ville inconnue.
Le problème, désormais~ ne dépasse pas pour lui la nécessité d'assurer sa
subsistance. Au gré de cette exigenc~~ il trouvera sur sa route des indi-
vidus bien ou mal disposés à son endroit. L'auteur ne s'embarrasse pas de
préciser la société au sein de laquelle il vit. Pas plus que f-AYE~ il ne
parvient
a conférer une épaisseur sociologique suffisante à son oeuvre.
Pour l'un comme pour l 'autre~ il ne slagit que d'oeuvres d'apprentissage.
(72) N.GJ·1. FAYE~ Le. V~bJWLU.Ua!Ld, Paris: Gallimard, 1964.
(73) Denis OUSSOU-ESSUI? VeJt.6 de. Nouve.aux HoJUzol11>.p Paris : Scorpion~ 1965.