Université de la Sorbonne Nouvelle
Paris III
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Aspects du réalisme dans le roman
africain de langue française
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pour le
Doctorat d'Etat
PrésclIléc par:
Sous la direction de :
Marcellin BOKA
M. le Professeur Roger FAYOLLE
IDME I
Année 1986

REMER CIE·MENTS
Il nous plaît de rendre ici un hommage collectif à tous ceux qui, à un titre ou à
un autre, nous ont aidé dans la réalisation de ce travail.
Nous
voudrions
remercier
très
particulièrement
Monsieur
le
Professeur
Roger FA YOLLE, de
l'Université de Paris /1/, à
qui nous devons cette heureuse
orientation et qui a toujours suivi notre travail avec la plus grande sollicitude qu'un
modeste disciple ait jamais obtenue d'un maftre attentif Nos remerciements vont
également à deux autres éminents spécialistes de la littérature africaine, Messieurs les
Professeurs Roger MERCIER et Bernard MOURALlS, qui ont bien voulu nous accorder
beaucoup de leur riche et pionnière expérience dans la compréhension des littératures
nègres. Monsieur Jean MEZZADRI, agrégé de philosophie et spécialiste de l'etlmo-
,,
sociologie à l'Université nationale de Côte d'Ivoire, nous a énormément aidé par des
,
J,;
remarques déterminantes et d'une profonde pénétration. Qu'il soit remercié aussi. Nous
pensons enfin à tous ceux que nous avons connus comme étudiants et collègues, avec
lesquels nous avons travaillé et discuté si souvent des problèmes ici débattus.
,...
1 .

AVANT-PROPOS
-
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- 4 -
Nous nous proposons de poursuivre trois objectifs dans cette étude :
Nous tenterons de définir la notion de réalisme dans la littérature romanesque.
-
Nous examinerons l'expression artistique de cette notion dans le roman africain
de langue française.
-
Nous nous demanderons comment les rom'anciers noirs ont, d'une façon spécifique,
recours au réalisme.
Il s'agit donc avant tout d'une analyse théorique de la notion de réalisme (1) et de son
examen dans les oeuvres narratives africaines. Ce procédé s'impose d'autant plus que les
romanciers africains n'ont pas bâti de théories élaborées et systématiques de la littérature que
l'on puisse analyser, en détail, sans tomber dans des répétitions ou des jeux de mots vides
de sens. Quand
Marcel Proust,
par exemple, proteste, dans le temps retrouvé, contre la
formule des Goncourt, que la "littérature qui se contente de décrire les choses (ailleurs, il
dit décimer), de donner un misérable relevé de leurs lignes et de leurs surfaces, est, malgré
sa prétention réaliste, la plus éloignée de la réalité" (2), nous nous rendons compte qu'il
énonce une théorie de la littérature en tant que systématisation d'une forme d'art conçue
de façon
abstraite. Tel
n'est pas le cas chez nos romanciers. En
nous inspirant, par
conséquent, de leurs discours, Préfaces ou Avertissements divers qui nous fournissent
quelques lignes directrices, nous procéderons directement à J'analyse des oeuvres elles·
mêmes. C'est essentiellement à partir de celles-ci que nous mettrons en évidence les "aspects
du réalisme dans le roman africain de langue française".
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(1)
-
Parce que la question du réalisme est un vieux problème littéraire sur lequel ont été
adoptés des jugements différents et, en
premier lieu, sur la possibilité même du
réalisme.
1 .
(2) -
Marcel Proust, le temps retrouvé, Paris, Gallimard, 1927, p. 36.

- 5 -
Mais la manière dont les écrivains noirs traitent la réalité, la perspective dans laquelle
ils l'inscrivent, le style par lequel ils la figurent, ne peuvent s'expliquer que par référence à la
situation de "écrivain dans son temps et, plus largement, par référence au contexte socio-
culturel de l'Afrique.
Toutefois. le problème de la chronologie ne nous préoccupera pas, au plus haut point,
pour deux
raisons
:
la perspective synthétique dans laquelle nous envisageons cette
littérature et notre conviction que, lorsque l'on considère, en détail, la littérature africaine
de langue française, une division quelconque selon des ères historiques devient difficile à
soutenir.
On divise généralement la littérature africaine de langue française en trois périodes :
la première étape va jusqu'au lendemain de la guerre; la seconde couvre l'époque qui s'étend
de la fin des hostilités à 1960 ; la troisième phase, actuelle, prend son origine à cette même
date.
La première correspond à la période qui va du début de la prise de conscience des
intellectuels négro-africains dans les années 30, à l'amorce des mouvements nationalistes en
Afrique. Cette période est dominée par les problèmes culturels, c'est-à-dire ce que Léopold
Sédar Senghor désigne par "expression "primauté du culture'''.
L'Africain se trouve
confronté à un monde qui, après "avoir nié, lui donne l'occasion de se revaloriser. Il n'y a
JO-
là aucune attention particulière aux problèmes de la colonisation, mais des éléments qui ne
peuvent que conduire à la contestation du système en place.
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'

- 6 -
Ensuite, la guerre et l'évolution des esprits aidant, le culturel se trouve mis au service
du politique. Les romans de cette époque témoignent de la fin de la colonisation. Dénon-
ciation et contestation de l'ordre colonial sont les thèmes privilégiés et justifiés des
romanciers qui condamnent la situation de dépendance, à travers le portrait de ses
principaux représentants. Demeurant en toile de fond de "intrigue, la colonisation n'est pas
.
le seul thème abordé; il en existe bien d'autres et~ parmi ceux-ci, le passage de l'enfance à
l'âge adulte, du village à la ville, de la société traditionnelle et rurale vers une vie modeme et
urbaine, le voyage de l'Afrique vers l'Europe. Toutes ces mutations, ces "errances", ne vont
pas sans certains déch irements, sans certaines ambigu j'tés profondes.
La phase actuelle est marquée par le besoin du renouveau. Elle peut être considérée
comme la "grande période" du jeune roman africain. Elle se trouve marquée par un
événement historique. Nous voulons parler du merveilleux roman d'Ahmadou Kourouma,
Les Soleils des Indépendances. Pour la première fois, en effet, un Africain adopte un ton
nouveau et un style parfaitement original, créant une oeuvre qui joùe, dans la littérature
africaine, le rôle de Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez, pour la littérature
latino-américaine. Délaissant les thèmes de la seconde génération, et tout particulièrement
la dénonciation de la situation de dépendance coloniale, les romanciers vont alors jeter un
regard critique sur eux-mêmes et leurs concitoyens. Le ministre, l'intellectuel, l'instituteur,
vont devenir les héros de ces intrigues qui témoignent d'une époque partagée entre les espoirs
nés des Indépendances et les premières désillusions. La contestation des régimes en place ou
des régimes voisins (les pays sont généralement réels ou imaginaires), est le thème qui hante
la
presque
totalité
de
ces
li~res. Les régimes dictatoriaux, avec leurs cortèges
de
tyranneaux sanguinaires, sont dénoncés avec force. Oppression, répression, emprisonnements,
donnent lieu à des descriptions d'un réalisme cru, avec parfois l'humour comme antidote
l
'
,
salvatrice.

- 7 -
Cependant, quand on y regarde de plus près, on se rend aisément compte que ces
diverses orientations ne s'excluent pas les unes des autres. Le culturel est partout présent. Le
reste n'est qu'affaire d'accentuation, de mise en valeur.
Dans un premier temps, les romanciers africains s'emploient à se faire connaître et à
revendiquer Une place dans ce monde que doit enfanter la renconùe de l'Europe et de
l'Afrique. Ensuite, comme s'ils s'étaient lassés d'attendre qu'on les traite selon leurs
spécificités, au lendemain de la guerre, ils mettent en cause ce monde dont leurs aînés
appelaient de tous leurs voeux l'émergence. Non seulement ils n'y croient plus, mais ils
dénoncent l'injustice et l'hypocrisie du monde colonial. Ils rejettent le monde nouveau avec
d'autant plus de force qu'ils se recommandent de leur culture dont ils font l'éloge.
En ce qui concerne la primauté du politique, c'est-à-dire l'engagement, elle ne doit pas
conduire à des distinctions tranchées d'étape dans l'évolution du roman africain. Si les
oeuvres ne sont pas politiquement engagées avant 1950, elles le deviennent dans la deuxième
phase et le restent aujourd'hui encore.
La nationalité des auteurs étudiés ne sera pas un facteur déterminant dans l'interpréta-
tion des oeuvres, parce qu'elle ne nous paraît pas jouer un rôle suffisamment important
dans le choix et le traitement des thèmes pour mériter une distinction valable entre les
oeuvres d'un pays à l'autre. En revanche, la répartition très inégale des romans parmi les
différents pays, permet une systématisation logique dans ce domaine. On verra que les
oeuvres, qu'elles soient de tendance politique ou culturelle, reflètent des réalités qui ne sont
pas fondamentalement communes à tous les pays dont ihst question dans cette étude. Il
existe, en effet, plusieurs cultures africaines, plusieurs réalités africaines; il ne saurait en
être autrement à l'échelle de tout un continent. Par conséquent, plus sensibles au différent
1
.
qu'à l'identique, au particulier Qu'ilu général, les romanciers africains vont s'efforcer de
traiter la diversité des cultures et des réalités.

- 8 -
Une dernière remarque
: la réalité africaine que nous allons considérer couvre une
vaste surface ; c'est la partie du continent africain située au Sud du Sahara, ce que "on
appelle communément l'Afrique noire. Le Sahara n'est pas une limite arbitraire: il marque
la frontière entre deux mondes culturels. Bien sûr, ces deux mondes ne sont pas étrangers
,
l'un à l'autre; par les pistes caravanières, ils entretinrent des relations suivies pendant
plusieurs siècles et ils s'influencèrent mutuellement. cependant, il y a entre les différentes
contrées de "Afrique noire des affinités culturelles plus nombreuses, plus profondes, plus
significatives
qu'entre celles-ci
et les régions d'Afrique
méditerranéenne. C'est sur
ces
fondements révélés par une analyse comparative
que l'on peut affirmer l'existence d'une
communauté .culturelle, d'une africanité. Il est vrai que dans l'Afrique d'aujourd'hui,
indépendante et accédant à "ère industrielle, les différences culturelles entre le Nord
méditerranéen et les vastes régions centrales s'estompent, mais il n'en a pas toujours été ainsi.
Nous ne pouvons négliger le poids du passé. Léopold Sédar Senghor qui fut dans les années
1932 - 1934, un des inventeurs de la Négritude avec Aimé Césaire et Léon Gontran Damas,
entendait celle·d comme l'ensemble des valeurs culturelles des populations noires.
Une
trentaine
d'années
plus
tard, Senghor pense que ces valeurs de la Négritude sont
complémentaires de celles du monde arabe. Complémentarité et divergence supposent
justement une dualité au point de départ.
Il aurait été souhaitable pour nous de ne pas opérer cette coupure; mais notre choix
s'impose, non seulement parce que nous ne voudrions pas trop embrasser à la fois, mais
aussi et surtout, parce que la culture arabe nous échappe, et que, ce faisant, nous aurions
sans doute jeté un point d'ombre sur notre travail. Nous pensons que les chercheurs dans le
domaine de la littérature maghrébine nous compléteront.
J ' .
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- 9 -
Mais quelles raisons nous ont poussé à choisir de traiter les "aspects du réalisme dans
le roman africain de langue française" de 1950 à 1970 7 Le choix (1) de ces deux limites
dans le temps a, en effet, de quoi surprendre le lecteur ; il convient donc de nous
en expliquer.
Avant 1950, des oeuvres romanesques africaines (2) paraissent, comme nous le faisions
remarquer plus haut. Elles témoignent toutes, sans exception, de la sensibilité d'une époque,
qu'il s'agisse de vanter les mérites de la "Mère Patrie", d'évoquer les vertus traditionnelles
et la vie africaine, ou d'amorcer une dénonciation du processus colonial. Toutefois, comme
le remarque fort bien Bernard Mouralis :
"A l'encontre de ce qui nous paraÎt aujourd'hui évident
parce que nous bénéficions d'un recul historique, cette
production romanesque, malgré l'attrait qu'exerce visible-
ment sur les écrivains un tel mode d'expression, n'est pas
encore considérée en ce début des années cinquante
comme un phénomène spécifique, susceptible de devenir
à plus ou moins long terme l'un des moyens par lesquels va
se manisfester toute une part de la créativité littéraire de
l'Afrique noire actuelle...
(1) -
Partiel. partial, notre choix l'est sans doute ... Comment pourrait-il en être autrement 7
Il s'agit d'un choix et comme tel, il a pour règle l'arbitraire, la subjectivité et pour
corollaires l'oubli, l'erreur, l'injustice.
...
(2)- Il s'agit de Bakary Diallo, force-Bonté, Rieder et Cie, 1926; Félix Couchora, L'esclave,
la Dépéche Africaine, 1929 ; Ousmane Socé, Karim, les Nouvelles Editions Latines,
1935 ; Paul Hazoumé, Doguicimi, MaisontlV.1.LW!./larose, 1938 ; Paul Loumani-
J "
"
Tshibamba, Ngando, PrésencèAfricaine, 1948.

- 10 -
De ItJ tJ penser que le genre romanesque est inexistant et
qu'il ne commence tJ se manifester que sensiblement après
,
les premières réalisations de la poésie de la Négritude, il
n'y avait qu'un pas" (1 J.
Ces pionniers du roman africain ne semble~t pas se douter des véritables implications
des souffrances et des drames que le culturel suscite tant au niveau personnel que social.
Vivant, au moment où ils écrivent leurs livres, dans un monde colonial au prestige inentamé,
dont aucun signe tangible ne vient annoncer la fin prochaine, et qui leur ménage une place
relativement privilégiée, leurs revendications sont modérées. Ils aspirent à se faire connaître
du colonisateur et à voir reconnaître à leur groupe, celui des élites indigènes, un rôle actif
au sein d'un monde colonial dont ils ne contestent pas les principes, mais les "abus". Sur
ce dernier point, ils restent très en retrait des ouvrages anticolonialistes métropolitains,
ceux d'un Gide ou d'un Louis Ferdinand Céline. Ils s'adressent essentiellement aux membres
de leur caste qu'ils entendent éclairer, et c'est dans cette classe qu.'ils choisissent leurs
personnages.
Ayant reçu une formation intellectuelle du type primaire supérieur, ils se laissent
volontiers pénétrer de l'influence des classiques scolaires, des ouvrages édifiants ou de la
littérature exotique d'origine européenne. Cela explique que dans le souci d'une périodisation
légitime, le thème du "réalisme" soit abordé plus particulièrement en relation avec les deux
dernières phases du roman, c'est-à·dire à une époque où les contradictions et les tensions se
conjuguent pour conférer à ce thème sa plus grande charge dramatique et le rendre on ne
peut plus significatif.
J ' .

(1)- Bernard Mouralis, L'oeuvre de Mongo Séti, Edit. Saint·Paul, 1981, p. 3·4.

- 11 -
En effet, de 1950 à 1960, la plupart des romans ont pour auteurs des hommes jeunes,
ayant séjourné en Europe et reçu une éducation universitaire -
Mongo Béti, Ferdinand
Oyono sont encore étudiants à Paris lorsque paraissent leurs premières oeuvres. La lutte
anticoloniale est à son apogée, et la majorité des romanciers y participent avec ardeur. Mis à
part quelques auxiliaires directs de la colonisation, la société noire apparaît comme une
masse homogène dans son opposition au monde blanc, les clivages sociaux qui la divisent,
s'estompent, et les
transformations
qui
s'y
opèrent, oeuvre de la colonisation, sont
présentées sous un jour néfaste.
Jeunes intellectuels, les romanciers de cette période sont au moins aussi sensibles à
l'humiliation
infligée par le caractère ségrégatif de la société coloniale .qu'à la misère
économique, d'où, sans doute, les caricatures tendant à peindre les coloniaux sous
des
couleurs grotesques, afin de ruiner leur prétendue supériorité. Bénéficiant d'une culture
littéraire plus étendue que leurs devanciers, ces jeunes auteurs ne subissent plus d'influences
européennes
qu'à travers
une véritable "innutrition" qui
n'altère en rien le caractère
personnel de leur style : ironie voltairienne de Mongo Béti, accents céliniens chez Ferdinand
Oyono, structure picaresque chère à ces deux romanciers.
Nous nous sommes donc limité à l'examen d'oeuvres appartenant à ce que l'on serait
tenté d'appeler "l'âge classique du roman africain", période au cours de laquelle le romancier
cherche à rendre compte de la rupture fondamentale qu'instaure le fait colonial dans
l'univers africain. Mais il est évident qu'une telle étude, pour être complète, devrait se prolon·
ger par l'examen d'oeuvres plus récentes. Aussi la décennie 1960 - 1970 a-t-elle retenu notre
attention.

- 12 -
En effet, l'année 1960 symbolise à la fois la fin d'une époque, celle de la situation de
dépendance coloniale (1) et le début d'une ère nouvelle, celle des espoirs nés après la fin
du
système
colonial.
Le
bilan, qui
tourne
facilement au
procès du
contenu
des
Indèpendances sera surtout l'oeuvre de nouveaux venus. Alors que Yambo Ouologuem
s'en prend avec
brio aux grands "mythes mobilisateurs" de
la
période de la lutte, dans
laquelle il voit la source d'illusions néfastes
:
mythe de l'Unité africaine, mythe d'une
société
traditionnelle
fraternelle et sans antagonisme de classes,
mythe d'une
Afrique
précoloniale idyllique, Ahmadou Kourouma s'attaque aux moeurs des classes politiques des
nouvelles nations africaines. Et ce sont toutes ces contradictions qui posent le vrai problème
du réalisme.
Une autre remarque d'ordre historique milite en faveur de notre choix
certains
romanciers, parmi les plus remarquables, n'ont publié qu'un seul roman. Phénomène curieux,
mais assez fréquent pour qu'il mérite d'être relevé. C'est le cas de Cheikh Hamidou Kane,
d'Ahmadou Kourouma et de Yambo Ouologuem. Pour ces auteurs comme pour d'autres plus
féconds au début de leur carrière (Ferdinand Oyono) et qui cessent de publier ensuite, le
silence est d'actualité. Sera-t-il définitif? Mais pour ceux qui ont continué de produire de
1950 à 1970, leur vision littéraire a·t-elle subi de modification? En d'autres termes, dans le
cas où ils se seraient emparés des mêmes thèmes, en ont-ils su relever des aspects inédits, pour
leur donner une conception nouvelle et originale distincte de celle de la période coloniale?
Enfin, notre choix de la période 1950 - 1970 est basé sur la seule nécessité de limiter
notre champ de recherche au profit de la profondeur. Le~limites de notre compétence ont
fait le reste.
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(11- Par "situation de dépendance' coloniale". nous entendons un système contraiqnant de
caractère à la fois Juridique, économique et icJéolo~jique.

INTRODUCTION
1 ' .
,

- 14 -
Dans son remarquable ouvrage intitulé Individu et collectivité dans le roman négro·
africain d'expression française (1), Bernard MOURALlS, se demandait s'il était possible, au
stade actuel de la recherche, d'envisager une sociologie du roman négro-africain. Il indiquait
alors les voies et moyens destinés à montrer ce que pourrait apporter une approche
sociologique à l'oeuvre romanesque africaine, estimant que l'examen de celle-ci, essentiel·
lement centré sur le plan thématique, ne suffisait pas à rendre compte de tous les aspects de
la réalité négro-africaine. C'est justement ce vide qu'était venu combler le livre de S. Anozié,
Sociologie du roman africain (2). Fondant son analyse sur la méthode structurale, Anozié
s'attache à définir les tendances fondamentales de ce courant romanesque de 1947 à 1967,
en distinguant trois types de romans, d'où découlent trois modèles de héros. Au premier
type, se rapportent des oeuvres qui ont pour cadre la communauté villageoise dont
Things Fall Apart (3) de Chinua Achebe, est un bon exemple. Les personnages de ces romans
sont fortement intégrés à la société africaine traditionnelle. Dans le second type romanesque,
l'accent se déplace de "interprétation du décor socio-i:ulturel vers l'analyse psychologique
du personnage central. Sous les coups de boutoir du modernisme, la société traditionnelle
se dégrade et l'individu condamné à se replier sur des valeurs inauthentiques, devient un
être incohérent et aliéné. A ces deux premiers types de romans, s'oppose un troisième dont
le héros, rebelle, rejette absolument la société traditionnelle. Assez représentatifs de ce type,
(1) -
Bernard Mouralis, Individu et collectivité dans le roman négro-africain d'expression
française, Abidjan, Annales de l'Université d'Abidjan. série D, Lettres, tome 2, 1969.
(2) -
Sunday O. Anozié, Sociologie du roman africain, Paris, Aubier-Montaigne, 1970.
(3) -
Chinua Achebe, Things Fall Apart, London, Heinemann, 1956.
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.

- 15 -
les personnages de Ferdinand Oyono, Mongo Béti et Sembène Ousmane, sont des jeunes gens
en colère qui refusent, en bloc, les Blancs comme les vieux. Nouveaux Rastignacs, fascinés
par l'univers mythique des capitales africaines occidentalisées, synonyme de vie facile et de
liberté, ils ne tardent pas à découvrir, avec amertume, l'écart entre leurs rêves de conquête
et la réalité.
.
Cependant, quel qUe soit l'intérêt de ces études, faute d'une réflexion théorique
préalable qui aurait dû porter notamment sur les problèmes du réalisme, elles se sont engagées
dans la seule voie d'une sociologie de la littérature africaine (1). Elles ne nous indiquent pas,
de manière précise, comment les romanciers africains conçoivent la réalité qu'ils se proposent
de décrire, comment ils la traitent, comment ils y parviennent. C'est dans cette optique que
s'inscrit surtout la présente étude.
Déterminée par l'infrastructure, la littérature, on le sait, fait partie de la superstructure
d'une société donnée, au même titre que les idéologies politiques, religieuses ou philosophi·
ques. Dans cette perspective, les problèmes du réalisme ne peuvent se concevoir qu'en
fonction de ces structures constitutives de toute société. Posé au niveau de la littérature
dite africaine, le problème devient délicat pour le critique prudent et soucieux qui cherche
à se frayer lui·même un chemin. L'écrivain africain, en effet, est un homme qui participe
de deux civilisations. Cet état le soumet à deux cultures, c'est·à·dire à deux visions du
monde
: la culture africaine dans laquelle il est né, mais dont il commence à oublier les
aspects fondamentaux et la culture occidentale qui ne cesse de s'accroître et de se développer
en lui. Certes, il n'y a pas que l'Afrique à être confrontée au problème de l'adaptation à la
civilisation moderne. Les transformations scientifiques et techniques affectent la vie de tous
les hommes. En avançant vers la civilisation technicienne, les hommes de toutes les sociétés
(1) -
Ce qui ne signifie nullement que nous rejetons, de façon systématique, l'approche
sociologique qui, par ailleurs, sera utilisée au cours de ce travail.

,
- 16 -
Courent des risques nouveaux d'aliénation et de dépersonnalisation. Dans les transformations
scientifiques et techniques, les faits devancent toujours les comportements individuels et les
organisations sociales qui devraient y correspondre. Pourtant, ce décalage est moins
important pour les Occidentaux qu'il ne l'est pour les Africains qui sont obligés de faire
face, sans préparation spirituelle sùffisante, à une sorte d'agression technique venant de
l'extérieur. C'est le sens profond des paroles du Chevalier dans L'aventure ambiguë
de
Cheikh Hamidou Kane :
"L'Occident est possédé et le monde s'occidentalise. Loin
.que les hommes résistent, le temps qu'il faut, àla folie de
l'Occident, loin qu'ils se dérobent au délire d'occidentali-
sation, le temps qu'il faut, pour trier et choisir, assimiler
ou rejeter, on les voit au contraire, sous toutes les latitu-
des, trembler de convoitise, puis se métamorphoser en
l'espace d'une génération, sous l'action de ce nouveau
mal des ardents que l'Occident répand" (1 J.
Le monde colonisé reçoit les apports de la technique occidentale et se voit obligé de
les accorder à une phase de son développement politique et économique qui y correspond
peu, et surtout, de les assimiler à un système de valeurs qui
sont souvent incompatibles.
(1)- Cheikh Hamidou Kane, L'aventure ambiguë, Paris, JuÎliard, 1961, p. 81 - 82.
1 .

- 17 -
Les Africains vivent le contact des cultures avec d'autant plus d'anxiété que le
problème pour eux est lié à un passé de dépendance politique, à un présent de dépendance
économique et à un avenir incertain, quant au succès de leur complète émancipation. Les
Africains vivent la modernisation et l'acculturation qui "accompagne, sous le signe d'une
décolonisation continue. Comme le soulignait Léopold Sédar Senghor
"L 'Histoire nous avait; depuis la Renaissance, mis en
contact avec les Blancs européens. Mais ce contact avait
été de conquête. 1/ n'avait pas été libre. 1/ n'était pas basé
sur l'échange, mais sur la domination, pour le moins sur
l'assimilation. /1 n'y avait pas de coopération .. c'était le
conflit
:
conflit de pot de fer, dont /'issue ne faisait
point de doute" (1).
Bien plus, l'écart entre la tradition et le modernisme est ressenti non seulement dans
le domaine des techniques, mais aussi dans l'ordre des valeurs. Etant donné que la
confrontation des cultures traditionnelles africaines avec les formes de la culture occidentale,
s'est déroulée dans le contexte malsain de la colonisation, le problème posé à l'Africain
est davantage celui de "déculturation" que d'acculturation (2).
(1) -
L. S. Senghor, Pierre Teilhard de Chardin et la politique africaine, Paris, Seuil, 1962,
p.21.
(2) -
L'acculturation provient de la rencontre de plusieurs cultures, le plus souvent de deux.
dans l'expérience vécue d'un même individu. Il s'agit de cultures qui se reconnaissent
mutuellement, la complémentarité l'emporte sur le conflit. S'il s'agit de cultures qui
ne sont pas en situation de reconnaissance réciproque, il en résulte un conflit pero
manent, insurmontjlble. .

- 18 -
Partant de ce point de vue, on ne peut, chez Un écrivain noir, poser le problème du
réel dans les mêmes termes que chez son homologue occidental ; car si l'écrivain africain
emprunte à "Occident les techniques de l'art et I~ grille de la vision cartésienne du monde,
et ce, à cause de sa position ambivalente, ce qu'il exprime, c'est la réalité inhérente à
l'Afrique. Même si "on s'accorde à reconnaître que le modèle de développement est celui
du type occidental qui s'applique à nos pays, "univers technologique, les mentalités, les
comportements et les moeurs entre les deux communautés, bref, les deux sociétés, sont
bien loin d'être comparables. Or, la réalité qu'exprime une littérature est largement tribu-
taire de "univers technologique, des mentalités, des moeurs et des comportements de la
société au sein de laquelle elle a vu le jour.
Quelle est donc la réalité que l'écrivain noir peut décrire depuis l'époque de la
situation de dépendance coloniale jusqu'à nos jours? C'est celle d'une société d'hommes
transformés par un apport extérieur. La réalité des sociétés africaines se présente, dès lors,
comme une réalité hybride. Pour l'exprimer, "auteur ne peut adopter intégralement la vision
occidentale du réalisme, ni celle, purement africaine. Ces deux voies sont susceptibles de
conduire à un échec, faute d'avoir pris en considération "incidence de l'Occident sur
l'A frique. Le devoir qui incombre à l'écrivain africain, c'est de représenter la réalité africaine,
telle qu'elle apparaît, modifiée par l'apport occidental. Il y a des lois qui président à cette
...
représentation, et ce sont ces lois qu'il faut rigoureusement dégager pour espérer atteindre
le réel que les auteurs africains décrivent.
1 .

- 19 -
Mais à ce propos, qu'est-ee que les critiques ont fait 7 Qu'ont-ils élaboré 7 Qu'ont-ils
proposé 7 C'est ici que se pose un autre problème, celui de la conceptualisation. D'une
manière générale, en effet, tout le monde parle de "réalisme", quand il s'agit de la littérature
africaine; mais on ne s'occupe guère du concept au niveau des termes utilisés. C'est tout
simplement parce que les écrivains noirs n'ont pas encore bâti de théories de la littérature en
tant que systématisation d'une forme d'art.
Au siècle de Balzac et de Zola, on savait ce qu'était le réalisme en tant que doctirne
littéraire. Il consistait à présenter des descriptions détaillées et objectives des faits sociaux.
Certaines de ces descriptions sont restées légendaires
: Balzac nous lasse avec de longues
descriptions, notamment, au début du Père Goriot ou d'Eugénie Grandet. Le naturalisme,
c'est-à-dire le réalisme poussé au maximum, prétendait, quant à lui, expérimenter le corps
humain comme le vitriol en chimie.
Au XtXe siècle, on savait avant de se livrer à une description, comment il fallait
procéder ; et parler du réalisme ou du naturalisme, revenait à justifier la théorie dans
l'oeuvre. On connait, du reste, les principales conceptions du réalisme, et ce, sur un plan
théorique
savamment élaboré. Ge.orges Blin dans Stendhal et les problèmes du' roman,
,..
résume ainsi les conceptions des écoles françaises sur le réalisme
, '

- 20 -
"Pour sa part le mot "réalisme", si on le dispense de
fournir plus qu'une direction, en indique une à un degré
de clarté suffisant .. chacun comprend que réaliste est le
romancier qui prétend rendre compte du monde "tel qu'il

est", qui travaille sur observation directe et rabaisse
jusqu'à l'éteindre la flamme de son imagination, qui
s'absente
de
son
oeuvre et se recommande
d'une
implacable objectivité, qui fait la part la plus large à
l'histoire· et au document, qUl~ rivalisant avec le savant
et le photographe, privilégie. la description du monde
extérieur,
ou encore, s'il se professe "naturaliste",
établit, plus précisément, une causalité sans rupture du
dehors au dedans de l'homme, régit l'individu tant par
l'hérédité que
par le groupe,
voire réalise dans le
roman
-
tout
est pourtant
de bout
en bout
"hypothèse", et même la soi-disant vérification par les
faits - une comédie, assez plaisamment circulaire, de
l'expérimentation" (1 J.
Quant à l'Afrique, répétons·le encore une fois, elle ne possède, ni écoles littéraires,
ni théories
critiques, à la manière de l'Occident. Nuançons toutefois notre propos sur
l'inexistence d'écoles littéraires négro-africaines. Si, en effet, nous remontons au début de
-----.._--_.- _.--_..--- _._----._-_..-_...-_._-_..- .._--...---_.._-..----------------..-.---""'---_._--._.- _.----.._.- _.----.-._-._--.-._--_.-
(1) -
Georges Blin, Stendhal et les problèmes du roman, Paris, J. Corti, p. 15 - 16.

- 21 -
la littérature nègre, nous pouvons considérer le mouvement de la Négritude (1) comme une
"école littéraire". Nous connaissons ses trois fondateurs
:
Léopold Sédar Senghor, Aimé
Césaire, Léon Gontran Damas. Nous ne reviendrons pas sur les précurseurs américains. Nous
connaissons également les principaux objectifs que cette école s'est fixé
:
le retour aux
sources traditionnelles, 'Ia revalorisation de l'homme noir, le combat contre la domination
,
de l'homme blanc, la recherche d'une voie africai~e de développement. Sans reprendre en
détail un débat qui a fait couler beaucoup d'encre, il nous semble cependant nécessaire
d'en examiner quelques aspects, parce que les prises de position qu'à suscitées et continue
de susciter ce "mouvement littéraire négro-africain", ressemblent, sur bien des points, à celles
di rigées contre le réalisme au X1Xe siècle.
Les reproches les plus sévères viennent généralement des critiques africains de langue
anglaise. Selon Mphahlele, l'évocation de l'innocence et du sens communautaire de l'Afrique,
ne sont que des rêves d'idéaliste, des illusions verbales :
"An image of Africa that only glorifies our ancestors and
celebrates our purity and innocence is an image of
continent Iying in state" (2).
(1) -
L'analyse de ce mouvement ou du concept qui le sous-tend n'est pas notre propos dans
cette mise en place. Elle a fait l'objet de nombreuses études par Lilyan Kesteloot, Les
écrivains noirs de langue française
:
naissance d'UCle littérature, Bruxelles, Institut
Solvay, 1963 ; Georges Nf/al, Aimé Césaire, Un homme à la recherche d'une patrie,
Dakar - Abidjan, N.E.A. . 1975; Stanislas Adotévi, Négritude ou Négrologues, Paris.
U.G.E., 1972 ; Iyay Kimoni. Destin de la littéature négro·africaine oU problématique
l
' .
_
d'une culture, Sherbrooke, Nààman, 1975.
(2) -
Ezekiel Mphahlele, The African Image, London, Faber and Faber, 1962, p. 21.

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Lewis Nkossi va encore plus loin devant le sentiment de dégoût qu'il ressent pour ce
qu'il nomme "gesticulating rhetoric" :
"When their writing occasionally becomes more personal,
such
writers can be masters of evocative, picturesque
imagery. For example, Senghor's tender poem "Black
Woman" and some passages in his long poem "New- York",
achieve tremendous Iyrical power.